M CAMPAGNE DU « CASSINI
nous a privés d'un de nos meilleurs matelots. C'était le patron de mon canot, autrement dit, celui qui commandait les hommes en mon absence. Nous avons eu la messe à bord ce matin ; l'équipage y a assisté avec un recueillement des plus édifiants. Sans doute, on îtrouve sur le Cassini, comme partout, quelques mauvais sujets ; mais, depuis que je navigue, je n'ai pas ■encore rencontré d'équipage animé d'un meilleur esprit; et la mort de Picot Jean-Marie, qu'il a plu à Dieu •de nous enlever, a réchauffé chez tous le sentiment ireligieux. Dieu veuille nous épargner de nouvelles 'épreuves, et ne pas permettre qu'aucun marin du Cassini descende dans la tombe sans être muni des ;secours de la religion et en état de paraître devant lui !
J'avais trouvé dans M. Gautier, consul de France :à Singapore, un homme aimable, bienveillant, consciencieux, et fort au courant de la position qu'il occupe ; j'ai rencontré dans M. de Codrika, consul de Manille, qui remplace le ministre de France à Macao, un homme de très bonnes manières et distingué dans le corps •auquel il appartient. Il est toujours facile de s'entendre avec des compatriotes d'un si honorable caractère. La maison de ce dernier nous était ouverte à Macao, •comme à des amis ; mais j'avais pris logement chez les Lazaristes. Les Pères avaient aussi offert la plus gracieuse hospitalité à mon ami Bernaërt, qui va me quitter, par suite de sa promotion au grade de capitaine de frégate.
La baie oii nous sommes mouillés, située entre Macao et Hong-kong, est la meilleure des environs pour les bâtiments et pour les équipages ; c'est ce qui nous retient si longtemps. Nous devons aller à Hong- Jbong dans les premiers jours d'octobre, et dès que le ministre de France aura été installé, nous parcourrons la mer de Chine, mais sans plan arrêté en face d'éven-
tualités qui nous dirigent beaucoup plus que nous les dirigeons.
La Chine, à l'heure présente, me paraît tout aussi malade, sinon plus affaiblie que notre pauvre France. Une formidable insurrection, née dans la province méridionale du Kouang-si , menace d'envahir l'empire tout entier. On raconte diversement l'origine de l'insurrection, voici celle qui m'a frappé davantage.
Houng-sieou-tsiuen, premier chef desKouang-si-jen (hommes du Kouang-si), s'était adonné dès sa jeunesse à l'étude de la langue et de la littérature chinoises. A l'âge de vingt et un ans, il fît une grave maladie ; ayant perdu connaissance, il passa pour mort pendant quelque temps. Revenu de son évanouissement, il raconta qu'il venait d'avoir une vision dans laquelle le Père céleste lui était apparu et lui avait ordonné de prêcher la vraie doctrine et d'abolir l'idolâtrie sur la surface de la terre. Aux objections faites par Houngsieou-tsiuen qu'il ne connaissait pas la vraie doctrine, et qu'il n'avait aucun moyen de faire croire à sa mission, le Père céleste avait répondu : « Fais des recherches dans les environs et tu trouveras des livres qui contiennent toute ma doctrine. Quant au reste, sois tranquille, je suis avec toi pour te protéger ; obéis, ■et rien ne pourra te résister. »
Les parents de Houng-sieou-tsiuen crurent que la maladie lui avait troublé le cerveau et que sa prétendue mission n'avait d'autres fondements que les hallucinations de son esprit. L'ancien pédagogue de Houng-sieou-tsuien, aujourd'hui connu sous le nom de Roi du midi, se montra moins incrédule ; il fit avec son élève des recherches qui aboutirent à la découverte •d'une caisse de livres. Le maître et l'élève se livrèrent avec ardeur à l'étude de ces livres pendant plusieurs années, et commencèrent à faire des prosélytes
dans leur entourage. Les progrés étaient lents, quand survint un conflit entre les Impériaux et les Miao-tse qui, depuis la chute de la dynastie des Ming, n'avaient jamais accepté la domination tartare (1). Les Miaotse, dirigés: par Houng-sieou-tsuien, qui leur avait promis la victoire avec l'aide du Père céleste, triomphèrent en effet, et le nombre des disciples de la nouvelle doctrine s'accrut considérablement, au point de menacer aujourd'hui la dynastie des Tai-tsing et le paganisme en Chine,
J'ai reçu jBdèlement VUnivers et je désire y demeurer abonné tout le temps que je resterai en Chine. Le commandant de la station reçoit le Moniteur, de sorte que nous sommes au courant de tout ce qui se passe en France.
Je remercie E*** de m'avoir compris parmi les souscripteurs qui désirent un établissement de sœurs à Saint-Romain. Toute la société est à refaire, si l'on ne veut pas qu'elle périsse. C'est donc une bonne chose d'étayer l'édifice avant qu'il tombe en ruines.
Hong-kong, 3 octobre.
Nous avons quitté la baie de Castle-peak, ce matin, à six heures trois quarts, et le Cassini a remorqué la Capricieuse jusque dans la rade de Hong-kong, où nous avons mouillé vers neuf heures et demie. Nous y avons trouvé vingt-trois navires de commerce et deux bâtiments de guerre, une corvette et un brick.
Hong-kong, vu de la rade, présente un aspect très
(1) Les Miao-tse (enfants du sol) formaient, au milieu de l'empire, une république qui, après la chute de la dynastie des Ming, n'avait point accepté la domination étrangère. Retirés dans leurs montagnes, pour attendre des temps propices, ils étaient devenus, par leurs incursions, la terreur des habitants de la plaine.
pittoresque. Cette petite île ne donnait autrefois asile qu'à de pauvres familles de pêcheurs chinois ; elle possède maintenanf près de quarante mille habitants. La ville de Victoria, fondée depuis dix ans à peine, au moment de l'occupation des Anglais, renferme déjà plus de dix mille habitants. Elle est située sur le penchant d'une haute montagne, au pied de laquelle on aperçoit de fort belles maisons. La grande rue, sur le bord de la mer, dans le quartier européen, est formée des deux côtés de vastes magasins entrecoupés de distance en distance par de véritables palais. La rade est sûre, le port profond, en sorte que Hong-kong, malgré l'insalubrité de son climat en été, aura bientôt ruiné le commerce de la colonie portugaise de Macao, île voisine et rivale.
7 octobre.
M. de Bourboulon, ministre de France à Canton, vient d'arriver sur le Gange, bateau à vapeur de la Compagnie péninsulaire et orientale. Il désire se rendre de suite à Macao : aussi partirons-nous demain, de grand matin.
Macao, d6 octobre.
J'ai eu hier nne conversation assez vive avec le nouveau ministre qui me paraît être républicain fanatique. M. B*** semble croire que 1793 et ses orgies ne sont qu'une sorte de représailles de la Saint-Barthélémy. Il réclame l'émancipation de la pensée, la liberté illimitée de la presse... Que sais-je? Je suis destiné à l'avoir à bord ; ma position vis-à-vis de lui sera nécessairement embarrassante ; enfin, Dieu y pourvoira.
26 'octobre.
-~ Le commandant de Rocquemaurel vient de passer l'inspection du bâtiment. Il a adressé des félicitations à l'état-major et à l'équipage qui, par son ordre, a reçu double ration. Il m'a répété que la corvette paraissait, avoir dix-huit mois d'armement ; j'avoue que ces éloges ne m'ont pas été désagréables. Je demande à Dieu d'entretenir l'activité et le bon esprit sur le Cassini.
A bord du Cassini. Baie de Macao, 24 novembre.
La Capricieuse est partie hier pour Manille, où elle porte M. de Codrika, notre consul, qui a rempli quelque temps le poste de ministre de France en Chine. Le Cassini restera plusieurs semaines encore à Macao, attendant l'occasion de porter notre ministre à Hongkong et à Whampoa prés de Canton. Vers le mois de janvier, si rien ne vient déranger les projets du commandant de la station, nous irons faire une tournée du côté de Java, qui rentre dans le cercle des points que nous devons visiter.
Les îles de la rivière de Canton, Macao compris, sont loin d'offrir l'aspect agréable des côtes de Sumatra, ou de l'île Poulo-Pinang. Bien que soigneusement cultivées dans les vallons et partout où l'on rencontre un peu de terre végétale, elles n'en paraissent pas moins à certaine distance arides et presque stériles.
La cité portugaise de Macao, autrefois si florissante, est bien déchue maintenant, depuis la fondation de Hong-kong par les Anglais. Sa rade s'envase chaque jour, et les gros navires sont obligés de mouiller à une lieue de terre. Cependant, malgré sa décadence,
Macao ne manque pas d'un certain charme, celui des souvenirs. Cette ville fut longtemps l'unique centre des relations de l'Europe avec la Chine, et ses monuments publics attestent toujours son ancienne splendeur.
Je lis avec le plus vif intérêt les Lettres édifiantes sur la Chine. C'est encore ce qu'il y a de plus vrai et de mieux écrit. Sans doute, les choses ont bien changé à quelques égards, par exemple en ce qui touche la position faite aux missionnaires par les souverains du Céleste Empire ; mais, pour le reste, d'après ce que nous pouvons constater, tout parait d'une exactitude remarquable. C'étaient d'ailleurs des hommes savants et distingués que les Pères Jésuites envoyés en Chine sous Louis XIV; on s'explique sans peine le grand ascendant qu'ils avaient conquis par leur science et par leurs vertus.
Nous n'avons pas établi de relations intimes à Macao ; nous vivons beaucoup plus à bord qu'à terre, où nous ne voyons guère que les Pères Lazaristes et les Sœurs de charité, qui sont pour la plupart des femmes aussi distinguées par leur éducation que par leur piété.
N'ayant que fort peu d'occasions de dépenses, je prends le parti de déléguer à A*** la moitié de ma solde, cent soixante-quinze francs par mois. Je sais combien les récoltes se vendent difficilement... Les pauvres de nos environs en profiteront aussi. Je verrais avec plaisir, chère mère, que tu leur vinsses en aide de ma part, pour la somme de vingt-cinq à cinquante francs par mois, suivant les circonstances. Je voudrais bien que, durant ces rudes mois d'hiver, nos pauvres n'eussent pas trop à souffrir, et je serais heureux de contribuer un peu à soulager leur misère.
Nous avons mouillé cet après-midi dans un havre de la rivière de Canton, nommé Cum-sing-moon, Une