J64 CAMPAGNE DU. « CASSINI
5 juillet.
Ce matin, l'abbé Janson a dituiie messe d'actions de grâces pour remercier la Providence d'avoir ramené deux de mes frères à la pratique de la religion. Je suis vraiment confondu de tous ces bienfaits de Dieu. Depuis que je suis revenu à la foi, tout m'a réussi au-delà de mes espérances ; on dirait que j 'ai fait une spéculation pour être heureux sur la terre. Sans doute il plaira à Dieu, quand je serai devenu plus fort, de m'envoyer
son Mémoire sur la mission du Kiang-nan, de louer le mérite artistique de toutes les œuvres du Frère Ferrer, qui ont obtenu plus d'une fois le suffrage des connaisseurs et des mentions honorables dans les journaux anglais et américains; mais voici un trait par lequel on jugera, du moins, du degré de réalité auquel l'artiste a su atteindre.
« Il avait sculpté un petit Enfant-Jésus destiné à être exposé dans un berceau pendant le temps de Noël. Or, un missionnaire s'avisa de le présenter dans une famille chrétienne en disant: « Voici un petit enfant quej'ai recueilli; l'adoptez-vous? — Oui, » fut-il répondu tout d'une voix. Pais de regarder le nouveau-venu; et six personnes, les unes après les autres, y furent prises. Cette figure était si vivante, qu'il fallut beaucoup d'attention pour s^apercevoir qu'elle était de bois. »
Le P. Louis Hélot, né en 1816, mort en 1867, physicien, mécanicien, architecte et maître maçon, était chargé de toutes les constructions. L'église de Saint-Ignace, à Zi-ka-wei, avait été le coup d'essai du P. Hélot, qui acquit bientôt assez d'expérience pour être chargé, par Mgr Maresca, des travaux delà cathédrale de Saint-François-Xavier, à Chang-hai.
« Il fit, remarque le P. Brouillon, de curieuses observations sur les procédés employés par les Chinois pour la cuite et la trempe de la brique, sur leur chaux qu'il' disait hydraulique, sutla manière de se passer de pilotis, etc., etc. Plus d'une fois, il put constater que l'art de bâtir est, en Chine, beaucoup plus avancé qu'on ne se le figure communément. »
M. Maistre, des Missions étrangères, cherchait à pénétrer dans la Corée. Le P. Supérieur de la mission du Kiang-nan avait mis une jonque à la disposition du missionnaire, mais personne pour la diriger. Le P. Hélot s'offrit. Dieu bénit si bien son premier essai de navigation qu'il arriva, sans la plus petite erreur, à l'île de Cokunto, où il put heureusenient débarquer son passager.
des épreuves ; sans doute le chemin du ciel sera pour moi, comme pour les élus qui nous ont précédés, le glorieux cliemia de la croix, regia, via crucis; mais en attendant le moment du grand combat, il faut nous aguerrir par les petites escarmouches de la vie commune.
7 juillet.
Hier, le commandant de Rocquemaurel m'a fait appeler à sept heures pour me communiquer une lettre de M. de Bourboulon. Celui-ci se plaint d'une insulte grave de la part du Tao-tai qui n'a pas fait visite au représentant de la France, et il ne parle de rien moins que d'envoyer le Casszni à Nan-king, pour obtenir réparation du vice-roi. J'ai répondu à M. de Rocquemaurel que, comme lui, je trouvais cette prétendue insulte sans fondement réel ; que, comme lui, j'hésiterais à me lancer sur les traces du belliqueux diplomate. D'ailleurs, ai-je ajouté, le texte de notre traité n'a pas été violé par le Tao-tai, et il le serait par M. de Bourboulon, qui ne peut communiquer qu'avec le vice-roi de Canton, auprès duquel seul il est accrédité.
Je prie Dieu de m'éclairer en ces questions où l'esprit de corps tend à se substituer à l'intérêt du pays ; et je lui demande humblement d'apporter, dans l'occasion, cet esprit de justice et de charité convenable à un homme qui, chaque jour, quand il le peut, ose recevoir Notre-Seigneur Jésus-Christ.
8 juillet.
J'ai pu causer ce matin avec le Père BrouUion et lui exposer quelques doutes sur ma manière de vivre. Je lui ai dévoilé mes principaux défauts, le priant de
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m'aider de ses conseils ; il m'en a donné d'excellents que je tâcherai, avec l'aide de Dieu, de mettre en pratique. Les voici résumés en peu de mots : pas de mauvaise humeur contre soi-même, quand on est tombé dans quelques fautes qu'on avait le dessein d'éviter; être même convaincu qu'on y retombera encore ; s'imposer quelque petite pénitence comme réparation et recommencer la lutte avec courage. En fait de pratiques de piélé, une courte prière avec la messe peut sufl&re le matin, afin de consacrer plus de temps aux obligations d'état, qui doivent être remplies avec fidélité, mais en esprit de prière et avec Dieu comme fin.
A horà du Cassini. Chang-hai, 14 juillet.
Chère bonne mère,
Nous avons en ce moment à bord le Père Brouillon, supérieur des Jésuites de Chang-hai, qui veut bien venir tous les jours de cette semaine faire une instruction religieuse à l'équipage; il nous a donné d'intéressants détails sur les chrétientés du Kiang-nan (1). La
(1) La mission du Kiang-nan ou de Nan-king compte, depuis plusieurs siècles, parmi les œuvres les plus chères à la Compagnie de Jésus. La foi chrétienne fut prèchée dans cette vaste province de la Chine, peu d'années après la mort de saint François Xavier, parles Frères mêmes du grand apôtre; et, pendant deux cents ans, la divine semence y produisit des fruits admirables de conversion. Le dernier êvêque titulaire de Nan-king, Mgr Leimbech-Hoven, de l'ancienne Compagnie, mourut à Tung-ka-ang, en 1787. Après une éclipse de cinquante-cinq années, les trois premiers apôtres de la nouvelle Compagnie, les PP. Gotteland, Eslève et Bruèyre, arrivèrent à leur poste en d842, pour réparer les ruines du passé et travailler à de nouvelles conquêtes. Il y avait donc une dizaine d'années que les Jésuites avaient repris leurs travaux apostoliques dans le Kiang-nan, lorsque le Cassini parut dans les mers de Chine.
A cette époque, la mission du Kiang-nan comptait 3o prêtres, 71,151 chrétiens, 399 chrétientés, 362 églises, 1,373 enfants d'in-
religion progresse ici plus qu'en aucune autre proyince ; on compte environ quatre-vingt mille chrétiens dans le Kiang-nan. Les missionnaires procèdent avec une grande prudence ; ils n'admettent les chrétiens au baptême qu'après une épreuve de six mois, à moins qu'ils ne soient en danger de mort (1).
Hier, tous les jeunes Chinois chrétiens du collège de Zi-ka-wei tenu par les PP. Jésuites sont venus visiter la Cstpricieuse et le Cassini. Que cela fait de hieii de trouver des chrétiens à de si grandes distances de notre pays ! Quand on songe aux peines et aux fatigues qu'ont dû s'imposer les missionnaires pour les amener à la foi, on comprend qu'il n'y a que la vérité qui puisse se manifester de la sorte.
Il n'est pas de pays au monde aussi curieux que celuici. Le rôle de la France pourrait être très glorieux en Chine, si les instructions du gouvernement étaient basées sur une profonde connaissance du pays, et si les affaires étaient confiées à des mains prudentes et fermes. C'est un honneur pour notre patrie de ne prendre aucune part à cet indigne commerce de l'opium, véritable fléau pour la Chine.
Je reviens, accompagné de deux officiers et de deux
fidèles nourris par la Sainte-Enfance, 7,142 enfants d'infidèles baptisés, 163 maîtres d'école.
Selon la statistique de 1887-1888, la mission du Kiang-nan compte 1 vicaire apostolique, 101 prêtres européens, 29 prêtres indigènes, 13 scolastiques européens, 19 frères coadjuteurs, 5 novices scolastiques, o novices coadjuteurs, 89 séminaristes et latinistes, 17 religieuses carmélites, 33 religieuses auxiliatrices, 17 sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, 37 Présentandines (indigènes), 670 chrétientés et 10S,000 chrétiens, 44 catéchuménats et 3,773 catéchumènes, 1,903 vierges, 697 écoles, 11,000 élèves, 8,804 enfants élevés par la Sainte-Enfance, etc.
(1) D'après des renseignements précis, le Kiang-nan n'avait alors que soixante et onze mille chrétiens. Les missionnaires n'admettaient les chrétiens au baptême qu'après une épreuve d'un an.
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élèves, de rendre visite au Tao-tai ou préfet de Changhai; le commandant de la station et le consul y assistaient. Nous étions en tout quinze personnes faisant cortège au ministre de France. Le Tao-tai nous a reçus moitié à la chinoise et moitié à l'européenne- Nous n'avons pas été obligés de manger avec des baguettes, et le vin du cru avait été remplacé par du Bordeaux, du Champagne et du Madère. Le dîner avait assez bonne mine, mais on y a fait peu d'honneur. On a débuté par des nids d'oiseau que nous avons mangés sans répugnance ; le nid d'oiseau se présente sous Taspect de vermicelle peu cuit : c'est un potage passable. Puis sont venus les ailerons de requin et les holothuries, etc. En somme, il n'est personne qui n'ait convenablement dîné chez la haute autorité chinoise.
Hier, c'était bal chez le consul américain; j'ai dû, par convenance, y faire acte de présence. La veille, il y avait grand dîner chez le Lucullus de Chang-hai, M. Beale, consul de Portugal. Je ne parle pas d'un grand dîner à bord, donné aux Anglais par l'état-major et accompagné de chants et de tapage, comme il est d'usage en pareil cas oii l'on pousse les choses à l'extrême. Tout cela est plus ennuyeux qu'amusant, quand on n'a plus les goûts de la jeunesse; cependant ce sont autant de distractions qui nous arrachent à la vie trop monotone du bord, et l'on rencontre parfois, dans ce monde si varié d'habitudes et d'occupations, des hommes dont la conversation est pleine d'intérêt.
Nous ne tarderons pas, je pense, à faire route avec le ministre de France pour Macao; mais je ne sais pas au juste combien de temps nous y resterons. Cette ville nous paraîtra bien triste, maintenant qu'elle ne possède plus aucun missionnaire français.
Je continue d'être satisfait de la campagne, et je rends
grâces à Dieu de la situation du bâtiment : personnel et matériel, tout va bien.
15 juillet.
Soirée très agréable à Tong-ka-dou (1), chez Mgr Maresca, où trois Jésuites et un missionnaire d'un autre ordre étaient réunis ; nous avons soupe à la modeste table du digne évéque.
La journée avait été employée en causeries avec le P. Brouillon qui donne des instructions religieuses à Téquipage. J'aurais le projet, autant que me le permettront mes devoirs de position, de faire une retraite sous la direction de ce bon Père. Quels avantages n'y a-t-il pas à méditer sur la fin dernière de l'homme ! Les résultats obtenus par les PP. Jésuites prouvent évidemment l'utilité de ces méditations.
18 juillet.
J'ai été, ce soir, avec le Père Brouillon et quatre personnes du bord, chez un vieux marchand chrétien, le père Lo, vieillard de soixante-dix-sept ans, qui nous a reçus avec toutes les apparences du respect et de la joie, et nous a montré toute sa maison, y compris une j olie chapelle pouvant contenir quatre-vingts personnes • J'ai été charmé de la réception de notre hôte : collation de fruits secs et de fruits de la saison; vin servi par le vieux Lo, qui n'a jamais voulu s'asseoir, par déférence pour nous; thé versé par les filles de Lo, qui nous avaient accompagnés dans la maison, comme cela se
(1) C'est le nom d'un faubourg très peuplé, situé au sud-est de Chang-hai, où se trouvent actuellement la résidence du vicaire apostolique, la cathédrale dédiée à saint François Xavier, le petit séminaire et un hôpital pour les pauvres.
170 CAMPAGNE DU « GASSINI »
pratique en France; j'oubliais les serviettes imbibées d'eau chaude pour nous laver la figure (1).
Cette soirée est certainement une des plus agréables que j'aie passées en Chine; cela fait du bien de constater comment le christianisme relève les peuples les plus dégradés.
20 juillet.
J'ai eu le plaisir de voir ce matin le séminaire de Tsang-ka-leu (2), dans un faubourg très peuplé, situé au sud de Chang-hai, et ce soir j'ai visité la famille Sen,- composée de chrétiens. Dieu, me comble de faveurs. Cette campagne en Chine est pour moi du plus haut intérêt; elle ne peut être, à tous points de vue, que très favorable aux catholiques du bord, comme aussi à ceux qui ne pratiquent pas la religion. Le dévouement des missionnaires nous apparaît sans bornes, et possède une éloquence qu'aucun discours ne saurait égaler. Dans la chapelle des Sen, nous avons prié pour une des filles de la maison qui est souffrante et que l'on croit dangereusement malade.
Le séminaire de Tsang-ka-leu, dirigé par Mgr Spelta, coadjuteurde Mgr Maresca et par le P. Gotteland, est petit comme édifice et sans élégance ; mais les dortoirs, les salles d'étude et le jardin pour les récréations sont entretenus avec beaucoup de soin. Un des élèves a
(1) Voir, dans le Voyage de la « Bayonnaise >■>, le tableau que l'amiral Jurien de la Gravière a tracé de la famille Lo. « Nous pouvons le garantir, écrivait le P. Brouillon en 1855, cette scène de mœurs est exacte, et il n'y manque pas môme la vraisemblance, car la famille Lo est chrétienne... On ne se figure pas à quel point la condition de la femme est adoucie, ennoblie, dans les familles chinoises qui embrassent le christianisme. »
(2) Village au delà du Wang-pou et presque en face de Tongka-dou
MOUILLAGES, DE CHANG-HAI ET DE MACAO ili
débité au ministre de France un compliment en latin fort bien tourné, et les autres ont chanté tour à tour des chansons en français et des litanies en chinois. La Capricieuse est partie ce matin.
En mer, 24 juillet.
Hier, à l'occasion du départ de M. de Bourboulon, j'avais à dîner vingt-trois personnes : les consuls de France et d'Angleterre avec leurs familles, le consul de Portugal et le capitaine d'un brick de guerre anglais. On ne s'est séparé qu'à dix heures, quoique j'eusse fait tout mon possible pour qu'on pût se retirer avant la nuit. Quelques fusées et autres petites pièces d'artifice, destinées à jeter une vive clarté, ont été allumées, selon l'usage, au moment où les dames s'embarquaient, et ont produit un heureux effet.
Il vente belle brise du sud-est, ce qui nous pousse rapidement vers notre destination. Si ce n'était à raison de mon devoir qui m'oblige à mettre le moins de temps possible dans mes traversées, je ne serais point pressé d'arriver quand je suis en mer. N'est-ce pas pour nous un repos, comparé à la vie agitée de Chang-hai ? Ma journée se passe à suivre les terres que je longe d'assez près avec intention; il me parait très important de les bien connaître.
Jusqu'à présent, entente parfaite avec nos passagers M. et madame de Bourboulon. Dieu veuille que les choses continuent de la sorte et que la bonne renommée du Cassini s'affermisse ! Je désire qu'il soit très prouvé qu'un bâtiment où l'on fait la prière et où l'on entend la messe, ne le cède à aucun autre sous aucun rapport.
Baie de la Taïpa (près Macao), 30 juillet.
Nous sommes affourcliés dans la Taïpa où nous avons échoué hier, quoique très allégés. Nous étions sur un fond de vase molle, et la nuit s'est passée sans encombre, malgré l'échouage. Je crains bien que ce port ne soit plus un abri pour des bâtiments de notre tirant d'eau. M. et madame de Bourboulon avaient été heureusement débarqués auparavant.
La traversée de Chang-hai à Hong-kong a été courte et tranquille. Les ofiQ.ciers du Cassini ont été l'objet d'attentions répétées de la part de M. de Bourboulon, qui a mis complètement sa maison à leur disposition, quand ils descendraient à terre.
Je me réjouis qu'aucun dissentiment n'ait eu lieu entre le ministre de France et moi, durant son séjour à bord; j'en remercie de tout cœur la divine Providence. Mais je ne puis me décider à accepter l'offre de madame de Bourboulon de prendre un appartement chez elle ; je serais toujours gêné dans une maison où les idées diffèrent essentiellement des miennes.
M. l'abbé Janson, qui est venu de Chang-hai à Hongkong avec nous, a été autorisé par le P. Libois, sur ma demande, à demeurer une quinzaine de jours à bord du Cassini. Ainsi Dieu, notre Père, pourvoit à nos plus ardents désirs avec une miséricorde, un amour infinis : Quid retrihua,m Domino ?
6 août.
Le courrier d'Europe, arrivé cette nuit à Hongkong, a été distribué ce matin à Macao. On a donc en Chine des nouvelles de Londres qui ne remontent qu'à quarante-deux jours environ. Bonnes nouvelles des
affaires en France ; bonnes nouvelles de la famille : mes frères sont décidément revenus à la religion. Quelle joie pour mon excellente mère et mes sœurs! C'en est une cause bien vive pour moi. Quoique un peu souffrant, j'ai pu faire une veillée d'une heure auprès du Très Saint-Sacrement. Dieu accorde à l'âme de telles faveurs en ces moments de recueillement, il l'inonde de telles clarfcés,.il l'embrase d'une telle charité que je ne comprends pas qu'on ne recoure pas plus souvent à ce pieux exercice.
Je n'avais nulle envie d'aller à Macao, maintenant que les Lazaristes chez qui je recevais une si agréable hospitalité n'y sont plus ; je me suis cependant décidé à aller à terre vers deux heures. Visite au gouverneur, au ministre de France, à la famille Marqués et aux Pères Dominicains. J'ai rencontré chez ces derniers deux vicaires apostoliques : l'un du Fo-kien, revenu à Macao pour refaire sa santé délabrée ; l'autre du Tongking, où les missions sont très florissantes. Je me propose de voir souvent ces dignes prélats dont la conversation intéressante ne peut m'être que très utile.
15 août.
J'ai la conviction que la présence de M. l'abbé Janson à bord a fait quelque bien à nos hommes. A la messe basse de ce matin, plusieurs ont demandé à communier; quelques autres ont tenu à y assister, parce qu'ils se trouveront employés ou de faction plus tard. La messe solennelle a été célébrée après l'inspection, à dix heures, par Mgr Calderon, vicaire apostolique du Fo-kien. Au déjeuner qui a suivi la messe, et auquel assistaient tout l'état-major et les aspirants, toast en l'honneur du Président. A midi, salve de vingt et un coups de canon, comme le matin, dès l'aurore.
Le soir, grand dîner chez le ministre de France, auquel j'ai assisté avec deux officiers du bord, le gouverneur de Macao, les consuls et quelques autres personnes de la ville. A la santé du Président, portée par le -gouverneur de Macao, le ministre de France a répondu en portant la santé de la reine de Portugal, dont la fête tombe également le 15 août. Au retour de la soirée, illumination du Cassini ; sans être très brillante, elle a cependant produit bon effet.
A bord du Cassini. Taïpa (près Macao), 17^ août.
Chère bonne mère.
Le Cassini a quitté Chang-hai, le 24 juillet ; et après quelques jours de traversée, il arrivait à Macao où nous sommes en ce moment. C'est avec peine que je me suis séparé des Pères Jésuites, dont l'agréable société compensait nos visites d'étiquette aux autorités. Je ne puis me lasser d'admirer avec quel dévouement et quelle habileté ces dignes missionnaires font l'œuvre de Dieu : leurs travaux, appuyés sur la grâce, ne peuvent amener que de magnifiques résultats. Le séminaire de Tsang-ka-leu et le collège de Zi-ka-wei sont parfaitement tenus et donnent les plus grandes espérances.
De Chang-hai à Macao nous n'avons presque jamais perdu la terre de vue. Dans cette mousson, la mer est calme, aussi avons-nous joui à notre aise de la vue des côtes qui offrent un grand nombre de havres et d'abris. Dans le fleuve Bleu (Yang-tse-kiang) où ne coule que de l'eau jaune, on aperçoit sur les deux rives d'immenses plaines que rien ne borne à l'horizon; mais dès qu'on arrive près des îles Chou-san, à l'embouchure du fleuve, on ne cesse plus d'avoir en vue, soit dans les îles, soit sur le continent, que des terres élevées
jusqu'à Macao. La mer de Chine, redoutable pendant le mauvais temps, est préférable à la Méditerranée, quand il fait beau. Il semble que l'on navigue sur un lac, et chacun peut vaquer à l'aise à ses occupations ; on n'en est distrait que par la multitude des jonques ou bateaux pêcheurs qui sillonnent la mer en tous sens. Notre existence à Macao est très calme, car cette ville tombe tous les jours. Le port renferme très peu de bâtiments de commerce, et le Csissini est le seul bâtiment de guerre en rade. Cependant le climat jouit d'une excellente renommée et beaucoup de familles anglaises, établies à Canton ou à Hong-kong, viennent passer ici les jours les plus chauds de l'année. Malgré les vents de nord-est qui rafraîchissent l'atmosphère, la chaleur est si forte qae nous faisons baigner l'équipage tous les jours, le long du bord.
Il n'est ici question que du châtiment d'un pirate chinois, qui a eu l'audace de poignarder en plein port un ofâcier portugais. Il s'était esquivé sans qu'on pût mettre la main sur lui ; mais on ne tarda pas à être informé qu'il avait reparu. Le gouverneur envoya alors un détachement cerner la maison où il se trouvait, avec l'ordre de le ramener mort ou vif. Déjà il était parvenu à grimper sur un arbre, d'où il allait s'élancer derrière un mur qui le mettait à l'abri, quand il tomba raide mort, frappé d'une balle au cœur.
Nous avons ramené de Chang-hai un des compagnons de M. l'abbé Biche, autrefois élève de Mgr d'Angoulême, maintenant missionnaire dans l'île d'Haïnan; c'est M. l'abbé Janson, actuellement aumônier du Cassini. Il avait reçu sa destination pour la Corée; mais la côte est gardée comme une place forte, et il lui a été impossible de pénétrer dans sa mission. On m'a permis de le conserver à bord, et il a pu exercer son ministère avec un zèle qui a porté des fruits. Les ma-
telots aiment son caractère gai et son entrain naturel ; aussi sa foi vive et son ardente charité ont-elles touché bien des cœurs.
Le retour de mes frères à la religion a été pour moi un bonheur indicible. Nous voilà donc faisant même route ; nous voilà cheminant vers le même but, avec la ferme espérance de nous retrouver au rendez-vous! Plus heureux déjà sur la terre, nous avons en perspective un bonheur infini pour l'éternité !
25 août.
Le départ de M. l'abbé Janson, qui nous a quittés ces jours derniers, est une perte pour l'équipage. Il allait souvent porter la gaieté de son esprit sur le gaillard d'avant, sans jamais perdre de vue la conversion des âmes ; je crois qu'il a passé sur le Csissini en faisant beaucoup de bien.
Ce matin, le P. Remédies est venu dire la messe à bord, à l'occasion de la fête de saint Louis. Les choses vont bien jusqu'à présent; mais à mesure que le temps avance, que la pensée du retour s'empare des esprits, que la soif de la nouveauté est diminuée ou presque éteinte, il devient plus difiBcile de maintenir l'équipage dans la bonne humeur. Il m'a donc paru convenable de fêter la Saint-Louis pour entretenir nos hommes dans le bon esprit. D'ailleurs, quel meilleur patron les militaires pourraient-ils invoquer? Saint Louis n'a-t-il pas été le modèle du guerrier chrétien ?
7 septembre.
Bénie soit la très sainte et très auguste Trinité! Bénie soit la Vierge Marie, refuge des pécheurs, mère de miséricorde ! Nous sorpmes, selon toute apparence, à
la moitié du temps de notre station dans les mers de Chine ; une année s'est écoulée depuis notre arrivée à Macao.
Voilà dix-huit mois que nous ayons quiLLéla France, et le Csissini n'a pas encore connu ces rudes épreuves par lesquelles passent la majeure partie des bâtiments qui font de longues campagnes. L'harmonie a toujours régné à bord ; l'équipage n'a été ni décimé par la maladie ni affaibli par les désertions, on ne remarque chez lui aucune apparence de lassitude ou de découragement ; enfin le bâ,timent semble aussi propre à remplir sa mission qu'au sortir de France.
Quoique les épreuves les plus cruelles soient souvent un don de Dieu, préférable aux honneurs et aux plaisirs du monde ; néanmoins l'usage de l'Eglise, sauf de rares exceptions, est de rendre grâces à Dieu des biens qu'il nous envoie et des maux qu'il nous épargne : donc. Dieu soit béni ! Et puissent les biens qui nous arrivent, augmenter nos forces et notre amour, et nous disposer à l'épreuve, si c'est la volonté de Dieu!
17 septembre.
Messe ce matin chez les Dominicains espagnols, où s'est fait, sous condition, le baptême d'un jeune Chinois, recueilli par la famille Marqués ; puis promenade en bateau aux eaux chaudes, en compagnie du gouverneur de Macao et de trois ecclésiastiques. Durant le trajet, la causerie s'est établie sur des sujets intéressants. Le gouverneur, qui assistait au combat de Saint- Vincent^ nous a raconté, avec toute la verve d'un témoin oculaire, cette glorieuse affaire où l'amiral Napier prit avec des frégates deux vaisseaux portugais à l'abordage. Sur tout le parcours nous avons rencontré des pirogues d'une grande légèreté, de jolis villages
chinois, des montagnes plus vertes et plus boisées que celles qui hornent notre horizon habituel. Nous avons enfin visité deux sources d'eau chaude à quelques pas d'un canal, en même temps que les digues et les canaux qui retiennent les eaux qu'on laisse ensuite échapper dans d'immenses rizières. Partis à neuf heures du matin, nous n'étions de retour qu'à neuf heures du soir, ayant employé deux heures pour aller et neuf heures pour revenir.
Macao, 24 septembre.
Les bruits du bord, chère Elisa, m'ont fait chercher un refuge à terre. Je suis loge chez les propriétaires de la grotte où le poète Camoëns composa en grande partie ses Lusiades, poème excellent à bien des égards, qui raconte en vers magnifiques les conquêtes des Portugais en Asie. La famille Marques, qui m'a gracieusement offert l'hospitalité, possède à Macao une belle et riche maison avec un vaste jardin, nommé le Parc de la Tourelle blanche.. Dans ce jardin l'on montre un rocher fendu, formant une sorte de grotte. Ce serait là, comme le dit un sonnet, dans « ce refuge conforme à ses soucis, » que Camoëns, <c à la fois vivant et enseveli dans les entrailles du rocher», pouvait « gémir , sans mesure et sans contrainte. » Les étrangers qui viennent à Macao, qu'ils aient lu ou non Camoëns, ne manquent jamais de visiter le célèbre rocher, dont la situation est vraiment délicieuse. A une autre époque, je me serais peut-être cru obligé d'aller rêver dans la grotte de Camoëns, ce pauvre poète qui mourut si tristement, après avoir été la gloire de son pays ; mais, aujourd'hui, toute gloire qui n'est pas sainte a peu d'attrait pour moi. J'estimerais à bien autre prix l'avantage de pouvoir invoquer le bon Dieu sur le tombeau de
saint François Xavier, qui est mort sur l'île Sancian, à quelques lieues d'ici.
J'ai reçu dernièrement une excellente lettre de M. et madame Desfossés, qui sont à Athènes. J'espère, m'écrit l'amiral, que nous pourrons un jour nous réunir denouYeau. Il n'est aucun chef avec lequel j'aimerais mieux servir ; s'il plaît à Dieu de disposer les circonstances, j'irai avec plaisir, quand le moment sera venu, me ranger sous les ordres de mon ancien commandant. L'ambition de l'amiral n'a d'autre objet que la préfecture maritime de Brest ; tout porte à croire qu'il l'obtiendra peu de temps après son retour.
Nous resterons probablement cinq à six semaines encore à Macao. L'équipage peut s'y reposer des fatigues du commencement de l'année qui a été pénible. Je ne remarque chez personne un désir immodéré de retour ; je n'entends ni plaintes ni malédictions sur la campagne, ce qui est pourtant très commun chez nos marins ardents aux entreprises, mais prompts au découragement: cela me fait grand plaisir. Je m'applique* par-dessus tout, à ne pas laisser les hommes oisifs ; et comme il ne manque pas de bons prétextes pour les occuper, je réussis à éloigner l'ennui, leur plus dangereux ennemi. Les exercices à feu du canon et du fusil, la baignade chaque jour, le lavage du linge à terre, etc., contribuent à chasser le spleen. Quant à l'étatmajor, il ne laisse rien à désirer ; les officiers vivent en parfaite harmonie entre eux et avec moi ; les aspirants même, qui d'ordinaire doivent être traités avec sévérité, sont bien élevés, aiment le travail et servent avec zèle. Aussi, chaque jour, je remercie de tout cœur le bon Dieu de cet état de choses. Je me dis parfois que cela ne peut durer ainsi, ce serait trop beau, trop exceptionnel ; mais n'est-ce pas déjà beaucoup de compter dixneuf mois de paix et d'entente avec des hommes
dont les caractères efc les obligations sont si divers?
Je ne pense pas que nous recommencions cet hiver la tournée du Sud, et que nous revoyions Batavia. J'ignore ce que pourra faire le commandant de la station, qui sera probablement remplacé. Je deviens moins curieux, tout en visitant avec plaisir un pays que je ne connais pas. Cependant je reverrais volontiers Manille, Chang-hai et Ning-po.
Je te quitte, chère sœur, pour entendre la messe à Saint-Antono, jolie église qui est tout près d'ici. Je me transporte souvent à Puycheni, pour prendre part à vos joyeux ébats.
25 septembre.
Ce matin, l'abbé Georges est venu nous dire la messe, pour l'anniversaire de la mort de Picot, patron de ma baleinière, que j'ai eu le chagrin de perdre dans un exercice à voiles ; plusieurs hommes de l'équipage y ont assisté dans un grand recueillement.
J'ai passé la journée à terre, afin d'assister au baptême du fils de madame Marqués. J'aime peu ces soirées où il faut absolument parler beaucoup, et par conséquent dire bien des choses inutiles. On me demande mon opinion sur les livres français et étrangers, sur les hommes célèbres en Europe, sur les événements importants de ces derniers temps. Entraîné par la vanité, par le plaisir d'être écouté, on finit par s'écouter soi-même, et on parle magistralement et beaucoup, sur toute espèce de sujets.
Que Dieu m'aide à corriger au plus tôt cette mauvaise habitude I ou, s'il daigne m'employer à répandre quelques vérités utiles, puissé-je le faire avec modestie et simplicité !
4 octobre.
J'ai, entendu, ce matin, ]a messe dans la petite chapelle des Dominicains espagnols. Elle s'est dite pour le repos de l'âme de mon père, décédé dans les premiers jours d'octobre 1846. En cherchant dans mes cahiers la date précise de la mort de mon père, j'ai parcouru ce que j'écrivais à pareil jour, il y a quelques années. J'ai reconnu avec plaisir que, même à l'époque où je vivais sans pratiquer notre sainte religion, Dieu daignait m'envoyer de saintes pensées. J'avais un ardent désir de faire bien, et j'éprouvais de vifs sentiments de reconnaissance pour les' bontés de Dieu ; j'étais aussi convaincu de mon incapacité à rien faire sans le secours divin.
6 octobre.
Conformément à l'engagement que j'ai pris comme membre de l'adoration nocturne, j'ai consacré, ce matin, une heure, de cinq à six, à méditer sur le Saint- Sacrement de l'autel.
Nous devons assister, ce soir^ à l'enterrement du fils de notre ministre, M. de Bourboulon. Cet enfant, né en mars dernier et baptisé au commencement de mai, était, avec l'apparence d'une forte constitution, l'orgueil de sa mère. La pauvre femme a vu, deux nuits de suite, son petit enfant se débattre dans une cruelle agonie, et elle est aujourd'hui malade de tant de pénibles impressions -
Nous, catholiques, nous croyons fermement, comme l'enseigne l'Eglise, que les enfants qui meurent après le baptême vont droit au ciel, où ils augmentent le nombre des anges de Dieu. Sans doute, cela fait sou-
rire de pitié les incrédules, comnie le péché originel, comme la rédemption de l'humanité, comme tout ce que nous croyons, enfin ; mais plaignons sincèrement ces hommes aveuglés par les fumées de l'orgueil, qui veulent tout soumettre à la raison humaine, si faible par tant d'endroits.
Je ne sais si je m'aveugle moi-même, mais il me semble que je comprends beaucoup mieux ce que l'Eglise propose à notre croyance ; il me semble que ma foi, sans rien perdre de son mérite, a des lumières plus vives qu'elle n'avait autrefois.
8 octobre.
Hier, on m'annonce à terre qu'on m'a envoyé à bord trois dépêches qui semblent des plis officiels ; on me montre en même temps une lettre contresignée par l'amiral Laguerre et adressée au commandant de Rocquemaurel. Peu s'en est fallu que je ne revinsse immédiatement à bord pour savoir le contenu des lettres qu'on avait expédiées. Je me calmai cependant, comptant bien que mon second m'enverrait de suite ces importantes dépêches ; mais mon imagination s'élança dans le vaste champ des conjectures.
Après une foule de tours et de détours, elle finit par me persuader comme probable, que l'amiral Laguerre m'appelait à Bourbon ou à Singapore, et je me résignai à la volonté de Dieu pour quitter la Chine. Arrivé à bord, ce matin, je me hâte d'ouvrir la première dépêche ; elle contenait une lettre pour M. G***, élève de seconde classe. J'ouvre la deuxième dépêche, nouvelle lettre à M. G*** ; dans la troisième dépêche, lettre au même encore, et pas un mot pour moi I Quel désappointement ! Je crains bien que ma brusquerie n'ait témoigné de ma mauvaise humeur ; et cependant, je ne
remettais à ce bon jeune homme, qui n'y pouvait mais, que des lettres vieilles de plus de huit mois !
Grande rade de Macao, 11 octobre.
Après avoir quitté la Taïpa à sept heures ce matin, nous sommes depuis huit heures mouillés en grande rade de Macao, d'où nous pouvons plus facilement appareiller. Je consacre la majeure partie de mon temps à rendre les hommes aguerris et disciplinés ; mais quand tous mes efforts pour faire du Cassini un bâtiment qui honore le pays, n'aboutiraient qu'à une humiliation profonde au retour de la campagne, je n'en devrais pas moins m'estimer heureux d'avoir bien rempli mon devoir. Dieu ne demande pas le succès, comme les hommes, mais seulement la pureté d'intention.
L'obligation que je me suis imposée d'expliquer le catéchisme à quelques Malgaches, dont l'un est mon filleul, m'est aussi profitable qu'à ces braves gens. Je ne sais pas mon catéchisme, et j'ai beaucoup appris dans cet exercice.
23 octobre.
Visite à l'évêque de Macao ; puis messe à la cathédrale, 011 j'étais seul à m'approcher de la sainte table. Je crains que les erreurs jansénistes n'aient pénétré jusqu^ici. Qu'il est petit le nombre des hommes qui fréquentent les sacrements ! Cependant la plupart ont les apparences de la foi, et presque tous, m'a-t-on dit, accomplissent le devoir pascal. Le zèle des pasteurs des âmes n'a sur ce point obtenu presque aucun résultat.
Il est bien difficile de réformer une nation, quand la mollesse et le confortable ont fait pénétrer des habj-
tudes de luxe et de sensualité dans toutes les classes de la société ; néanmoins il y aurait faiblesse coupable à ne le pas tenter. Qu'on n'oublie pas comment la Perse ancienne, comment la Grèce et Rome sont devenues de puissants empires ! Combien de gentilhommes, au moyen âge, n'avaient que la cape et l'épée, et ne vivaient que dans les fatigues de la chasse ou de la guerre ! Et si la France a jeté quelque éclat dans ces derniers temps, ne le doit-elle pas à ses armées capables des plus grandes fatigues, autant qu'au génie militaire de leurs chefs? Il faut, pour reconstituer les forces vitales de notre pays, gaspillées par les sottises du philosophisme, que le royaume très chrétien se rende respectable parla mâle et vigoureuse éducation de la jeunesse, par l'autorité et même la sévérité des mœurs, parla fidélité et la persévérance à poursuivre sa mission providentielle.
A hord du Cassini. Macao, 26 octobre.
Chère bonne mère.
Je n'aurais pas osé demander à mon ami Bernaërt d'aller te voir à Puycheni; mais je ne suis nullement surpris qu'il en ait eu la pensée. Je regrette seulement qu'il ne soit pas resté quelques jours dans la famille. Vous auriez vu combien, sous cette écorce vulgaire, il y a de grandeur d'âme et de dévouement à son pays et surtout à Dieu. Quelques personnes m'ont critiqué pour avoir demandé comme second un officier âgé et, d'après quelques-uns, excentrique; je ne m'en suis pas repenti un seul instant. Si, après dix-neuf mois de campagne, la paix et la concorde régnent à bord, je dois faire une large part à M. Bernaërt de cet heureux résultat.
Je redoutais beaucoup l'ennui pour l'équipage durant
cette longue station à Macao ; mais les choses se sont arrangées de telle sorte que ce long repos a été très bien employé. Pour ma part, j'ai lu plusieurs livres excellents qui m'ont été prêtés par des personnes pieuses de la ville; si je n'ai pas grandi en vertu, j'ai, du moins, reçu de bons conseils, et pris des forces nouvelles pour les luttes de l'avenir.
La Providence, chère mère, continue à me traiter en enfant gâté, en me nourrissant au lait et au miel : aucun événement pénible, aucune discorde intérieure ou extérieure n'a encore troublé mon repos. Je crains que le Paradis ne puisse se gagner à si peu de frais ; on aurait honte, de s'y trouver à côté des martyrs, des anachorètes et des confesseurs de la foi. Je m'attends donc chaque jour à ce que la Providence, qui veut mon salut plus que je ne le veux moi-même, m'envoie quelque épreuve. Ne me plains pas alors, chère mère, réjouis-toi plutôt et prie pour moi ; ce sera un insigne bienfait de la bonté de Dieu dont, avec l'aide de sa grâce, j'espère ne pas me montrer indigne.
Je ne voudrais pas, chère mère, que tu penses, d'après ce que je viens de dire, que je crois nécessaire d'être confesseur de la foi, anachorète ou martyr, pour se sauver. J'ai voulu dire seulement que la bonté de Dieu me confondrait si, après une aussi longue partie de mon existence écoulée dans les folies du monde, il daignait m'admettre au ciel, sans m'avoir fait passer par une série d'épreuves, pour expier, en partie du moins, l'impardonnable oubli dans lequel j'ai vécu.
Est-ce qu'A*"^ et G*** ne comptent pas offrir un de leurs enfants à Dieu? Est-ce qu'il n'y aura pas un missionnaire dans notre famille? Nous devons rendre compte aux autres de ce qui nous a été donné. C'est par milliers que les chrétiens de l'Orient se sont répandus en Occident pour nous apporter la lumière,
et il semble que nous la voulions mettre sous le boisseau. Nous ne conquerrons la Chine et le Japon à Notre*Seigneur qu'avec une armée de missionnaires. C'est une entreprise qui demande le concours de tous les États chrétiens; mais la France, pour réparer le mal qu'elle a fait par ses philosophes et ses romanciers, doit fournir à elle seule un contingent triple. Serait-il donc si difficile de trouver parmi tes petitsenfants un caractère assez généreuxpour se faire prêtre et missionnaire ?
J'écris à A*** une longue lettre pour l'inviter à consacrer mon filleul, si c'est sa vocation, ou un autre de ses enfants à Dieu. C'est une honte pour la noblesse qu'elle fournisse tant de désœuvrés et si peu de prêtres ou de missionnaires. Il faut vraiment que le catholicisme ait singulièrement dégénéré en Europe, pour que Ignace de Loyola, saint François Xavier et tant d'autres trouvent si peu d'imitateurs.
Quand tu écriras à C***, chère mère, prie-la de déposer vingt-cinq francs au bureau de l' Univers, pour la souscription destinée au docteur Newman ; mais qu'elle ne donne pas mon nom ! Pour s'assurer que la somme a été enregistrée, elle pourrait mettre : un officier du Cassini, ou : un anonyme (mers de Chine). L'inique jugement du docteur Newman ne peut faire que le plus grand bien à la religion catholique. Les Anglais veulent de l'argent, nous pouvons leur en verser; mais, à coup sûr, les âmes généreuses parmi les protestants se demanderont si le sentiment du juste existe encore dans leur secte.
Le Cassini va visiter quelques îles de la rivière de Canton, pour se rendre ensuite à Hong-kong et à Manille. Je pourrai écrire, de Manille, avec la même exactitude que de Macao.
Adieu, chère bonne mère, je t'embrasse de tout cœur,
en te priant de faire à tous la distribution de mes bien tendres amitiés.
27 octobre.
Voilà trois mois que nous n'avons pas quitté Macao. J'ai la ferme espérance que ce long séjour ne m'aura pas été inutile, grâce aux agréables causeries et surtout aux sérieuses lectures que j'ai pu faire ; je n'ai donc, à cet égard, qu'à rendre grâces à la divine Providence.
J'ai passé une grande partie de la journée à terre pour voir le gouverneur et les Pères espagnols; j'ai pris congé de l'excellente famille Marqués, qui m'a donné l'hospitalité de la meilleure grâce du monde ; et j'ai demandé sa bénédiction à l'évêque de Macao, qui doit aller à Goa, dont il sera probablement archevêque.
J'ai dû régler une affaire des plus désagréables. Un matelot américain, pris de vin, s'est jeté sans l'ombre de provocation sur un officier du bord pour le frapper. Celui-ci a pu heureusement parer le coup avec son parapluie. Le commodore Aulick, auquel j'ai fait part de l'accident, m'a promis une réparation trop légitime.
Demain, s'il plaît à Dieu, nous irons au mouillage de Tong-hou, dans l'anse Boddam.