CHAPITRE VII
Les Ladrone et les Pratas. — Course à Manille. — Projet de pèlerinage à Sancian. — Nouvelles de France : la prestation de serment. — Triste état de la Chine. — La fête de Noël. — Whampoa : la secte des Parsis; le bateau-chapelle de Tabbé Girard; une lettre du Perd Broullion. — Bocca Tigris : travaux d'hydrographie; visite à. Canton; nouvelles politiques. — Chuen-pe : conformité à la volonté de Dieu. — Shack-Wan : M. l'abbé Guillemin dépouillé par des voleurs. — La Taïpa : procession de la Passion ou Fromenade du Juste à Macao; proclanaation de l'Empire; souvenirs de conversion.
Hong-kong, 6 novembre.
Nos journées ont été très remplies depuis notre départ de Macao. Le 28 octobre, nous avons mouillé dans l'anse Boddam qui est très étroite, mais dans laquelle le vent pénètre difficilement. En rentrant à bord, après avoir fait la visite de l'Ile Tong-hou, j'appris qu'un de nos meilleurs matelots, Plélan, avait reçu un coup de soleil qui menaçait de l'enlever en quelques heures, et je me rendis près de ce jeune homme pour réciter les prières des agonisants, tout en demandant à Dieu de vouloir bien nous le conserver.
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Nous avons quitté Tong-hou,le31 octobre, pour venir mouiller au nord de la grande Ladrone, où le jeune Plélan est mort sans avoir un seul instant recouvré connaissance, depuis le 29 au soir.
La belle fête de la Toussaint commença pour nous par la triste cérémonie de l'enterrement. Comme nous n'avions pas de prêtre, on se contenta de réciter un Pater noster et un De profundis à la levée du corps et au moment de le descendre dans la fosse. La cloche, tintée comme pour la messe, avait averti l'équipage de la cérémonie ; beaucoup d'hommes, et même quelquesuns sur lesquels on ne comptait pas, vinrent s'agenouiller et prier devant la chapelle.
Dans l'après-midi du l"*" novembre, course en canot jusque dans la baie qui est au sud de la grande Ladrone. Après le dîner auquel assistèrent tous les officiers et quelques élèves, actions de grâces à Dieu, qui a daigné nous maintenir en paix et en bonne harmonie, malgré nos divers caractères et nos opinions opposées.
Le lendemain, M. Soury et trois élèves se rendirent à la petite Ladrone pour y faire des observations ; pendant ce temps, je rêvais campagne dans l'Océanie et retour en Europe par le cap Horn.
Hier, après avoir appareillé de très bonne heure et fait le tour des Pratas, je suis descendu dans la plus grande des îles, et j'ai gravi, non sans peine, au risque de me casser bras et jambes par des glissades imprévues, jusqu'au sommet le plus élevé d'une montagne d'où l'on découvrait un vaste horizon. Cette course, qui pouvait paraître imprudente, avait un but utile, et il a été atteint. D'ailleurs les officiers de marine, quel que soit leur âge, doivent chercher par tous les moyens possibles à acquérir des connaissances nécessaires dans leur métier.
De Chong-chou nous sommes venus mouiller à
Hong-kong. Une lettre du P. Guillet m'annonce la mort à Ning-po du frère Vautrin et de la sœur Angélique, qui ont quitté la terre pour aller vivre dans le sein de Dieu. Visite au major-général Jervois, qui remplit par intérim les fonctions de gouverneur, et longue causerie avec le P. Libois sur les missions et ce qu'il conviendrait de faire p©ur leur prospérité. En attendant que Dieu veuille nous employer à procurer sa gloire, c'est par la prière et l'humilité que nous nous préparerons à ne pas être des instruments inutiles.
En mer, d5 novembre.
Arrivés le 9 à Macao, où nous avons embarqué le P. Ferrando, qui doit nous accompagner à Manille, nous avons appareillé le 12, à cinq heures du matin, par un très beau temps, naviguant entre Taïtami, une des Lema, et la roche du Cambridge. Le lendemain 13, nous avons reconnu les Pratas et aperçu deux carcasses de bâtiments, dont l'une doit être celle du navire anglais la Charlotte, naufragé dans le courant de septembre. L'équipage a été recueilli par des pêcheurs chinois, et on a pu sauver une grande partie du chargement consistant en balles de coton.
Nous longeons en ce moment la côte de Luçon à une distance de quinze à dix-huit milles, avec une vitesse de huit à neuf nœuds. Cette distance me semble raisonnable pour naviguer de nuit dans ces parages mal déterminés et où régnent de nombreux courants.
Manille, 22 novembre.
Notre traversée de Macao à Manille a été des plus heureuses. Le 16, nous jetions l'ancre à deux câbles de
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la Capricieuse qui -se trouvait déjà dans la baie. Le lendemain de notre arrivée, longue et intéressante promenade avec le P. Ferrando, Dominicain espagnol, qui nous a fait visiter du côté de Lolomhoy une des plus riches plaines du pays. Cette plaine forme un immense tapis de verdure sur lequel s'élèvent çà et là quelques cases construites à la façon malaise. On dirait une rizière sans fin, encadrée de montagnes lointaines et coupées par des massifs d'arbres et des bosquets de bambous ou de manguiers. Aucun mur ne sépare les habitations, aucune haie ne rappelle la division des terrains ; l'eau coule limpide dans une multitude de canaux qui favorisent la fertilité du sol. La population paraît douce et bonne. Partout où nous passions, nous étions salués d'un joyeux « bonjour, Seigneur, » dans la langue du pays.
Mon second étant allé à terre, je suis resté à bord comme le veut l'ordonnance, et je me suis occupé assez utilement. Nous partirons probablement demain pour Macao ou Hong-kong. Il y a trois siècles que saint François Xavier est mort à Sancian, que ne puisje, sans éclat, me rendre à son tombeau !
A bord du Cassini. En vue des côtes de Chine,
28 novembre.
Chère bonne mère,
Noas avons quitté Macao le 28 octobre, pour visiter, comme je te l'avais annoncé, quelques îles delà rivière de Canton, dont un officier du bord détermine les positions. Arrivés le 16 novembre à Manille, nous en sommes repartis le 23, et il est probable que nous mouillerons ce soir à Hong-kong , assez à temps pour remettre au courrier nos lettres et celles qu'on nous a confiées à Manille, où j'ai laissé le commandant de la
station. La mer a été tourmentée le 25 et le 26, mais il fait assez beau aujourd'hui ; ce qui est agréable et commode aux atterrissages.
Nous ayons trouvé tout Manille occupé à réparer les dégâts causés par les tremblements de terre du mois de septembre. Le couvent des Dominicains et leur église surtout avaient été maltraités ; il ne reste plus maintenant aucune trace extérieure. Le palais du gouverneur général avait aussi beaucoup souffert ; il est en ce moment livré tout entier aux maçons et aux badigeonneurs.
J'ai eu le plaisir de voir, près Manille, l'excellent colonel de Cariés qui a été rappelé de Samboagan pour le poste de gouverneur de Cavité ; cela le rapproche de son fils et il occupe une position très élevée. Comme il attendait ma visite et celle des officiers du Cassini, ses deux voitures étaient prêtes à nous recevoir au sortir du bateau à vapeur, et lui-même se tenait sur le quai pour nous serrer la main. Après une aimable causerie au palais du gouvernement, nous avons visité l'arsenal que je connaissais déjà, et fait une charmante promenade"; le gouverneur conduisait une de nos élégantes voitures à quatre places, attelées de quatre chevaux. Nous avons parcouru Cavité, sorte d'isthme étranglé dans quelques parties, au point de paraître une chaussée servant à relier deux îles. A sept heures, splendide dîner pendant lequel une trentaine de musiciens ont joué de jolis morceaux ; nous avons admiré un magnifique service de porcelaine avec filets d'or et bouquets de fleurs au centre, et apprécié des vins de Bordeaux et de Champagne qui nous rappelaient la France. En somme, hospitalité des plus aimables et des plus gracieuses. Journée complète, si j'avais pu trouver, sans paraître extraordinaire, un moment pour prier. Dieu me pardonnera, j'espère, à raison de mes obligations
de position ; il sait que les plus grandes distractions ne me causent pas autant de joie que les heures consacrées à la prière.
Ta lettre du 20 septembre, chère mère, m'a été remise le 6 novembre ; mais rien n'étonne plus en fait de vitesse aujourd'hui. Suez et Hong-kong sont reliés par un service régulier de paquebots à vapeur anglais, passant par Aden, Ceylan, Poulo-Pinang et Singapore ; les lettres de France nous arrivent ainsi en cinquantecinq ou soixante jours. J'ai appris avec une vraie satisfaction que nos amis reviennent de tous côtés à la religion. Dieu en soit béni !
Je viens d'être dérangé par des visites. Je termine à regret ces quelques lignes, en te répétant, chère nière, que je t'aime et t'embrasse de tout cœur.
Macao, 29 novembre.
Nous avons mouillé hier à Hong-konk vers midi, et à peu près à la même heure à Macao, aujourd'hui. Il fait froid à grelotter, et le vent souffle avec force. Le baromètre, qui atteignait 28° centigrades, est descendu ce matin à 8° ; aussi nos Malgaches sont-ils gelés. Le beau projet que j'avais formé d'aller dans une lorcha à Sancian, prier sur le tombeau de saint François Xavier, à l'occasion de sa fête, est naturellement tombé dans l'eau. Les bateaux de compradores arrivent à bord avec tous leurs ris, mais les autres navires chinois restent prudemment à l'abri.
Je me creuse la tête pour savoir quelle distraction donner à l'équipage, pendant le long séjour que nous sommes exposés à faire en rade de Macao, et je prie Dieu de m'inspirer quelque bon dessein à cet égard. Ces hommes, que je dois considérer comme mes enfants, je m'appliquerai à les rendre forts, disciplinés, propres
à la guerre et à la navigation, en même temps que je leur donnerai les moyens de remplir leurs devoirs reli. gieux. Puissé-je, à la persévérance et à labonne volonté, unir l'intelligence et la patience pour arriver au but ! Facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam. Combien je serais heureux de ramener à Dieu tous ces hommes qui me sont confiés ! Combien je-^me réjouirais que le Cassini, qui passe pour chrétien, fît honneur au pays et prouvât à tous que la prière n'empêche pas de bien servir et que la religion ne nuit pas à la carrière des armes ! Pietas ad omnia utilis est.
9 décembre.
Le p. Felice, missionnaire de TOrdre de saint François, nous a dit la messe ce matin. Puisse ma dévotion à Marie immaculée grandir chaque jour ! Puissé-je remplacer sur la terre mon ami Marceau qui s'intitulait servus Marise !
C'est demain l'anniversaire de mon embarquement sur le Cassini, en 1850 : j'ai donc aujourd'hui deux années de commandement. Ce temps a passé bien vite, et, malgréles soucis inséparables de l'existence, il a été une des meilleures phases de ma vie. Je n'ose pas demander au bon Dieu de me faire la troisième année aussi douce que les deux premières ; je ne veux pas oublier si vite ces paroles de l'Imitation qui m'ont frappé : Fili, sine me agere tecum quodvolo. Oui, rien de mieux que de s'en rapporter à la divine Providence, en attendant avec confiance le jour de l'épreuve. Quoi qu'il en soit, Dieu semble avoir béni le Cassini jusqu'à ce moment : nous n'avons encore rencontré aucune circonstance difficile ; aucun désordre ne s'est manifesté à bord, et le bâtiment se trouve en d'excellentes conditions pour le combat.
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J'ai fait aujourd'hui un assez bon travail. J'ai examiné avec soin quelle route conviendrait le mieux pour le Cassini, s'il reçoit l'ordre de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne- Espérance, dans l'une ou l'autre mousson. Cela m'a fourni l'occasion de voir quelles étaient nos ressources en cartes, et j'ai vu avec plaisir que nous n'étions pas mal riches. J'ai marqué lespoints del'Océanie où je sais que nous avons des missions. Cela m'a naturellement fait rêver un peu : je sentais déjà les brises carabinées, et les grosses mers, et les froids du cap Horn. Mais ces rêves se sont bientôt dissipés devant cette pensée que tout désir doit s'éteindre en présence de la volonté de Dieu, que toute peine est adoucie quand elle nous vient du Maître suprême qui ne veut que notre plus grand bien. J'ai donc cessé de frissonner au cap Horn et de me précautionner contre les ouragans de la mer de Bourbon. Je veux vivre au jour le jour et me faire Chinois, puisque je suis en Chine, eL non sauvage plus ou moins dégrossi de l'Océanie. Combien je serais heureux de contribuer à l'œuvre des missions en Chine, et de faire de l'apostolat autant que c'est possible à un commandant ; ou plutôt, combien je serais heureux de savoir me conformer à la volonté de Dieu, et de me trouver bien partout où sa Providence m'envoie !
14 décembre.
La Capricieuse a mouillé près de nous, hier au soir, vers huit heures. Je me suis rendu de suite à bord, et, ce matin, j'ai déjeuné avec le commandant de Rocquemaurel, que j'ai trouvé d'une amabilité charmante.
J'ai la tête fatiguée par la lecture des journaux, le Courrier de VEurope et le Moniteur : flel et rage, d'une part; joie et adulation, de l'autre. Le Courrier
de V Europe recueille toutes les haines des exilés à Londres; le Moniteur publie un fragment des Mémoires de Napoléon, qui ferait supposer qu'il a joué la comédie par rapport à la religion.
La République française est, sans aucun doute, un Empire aujourd'hui. Le Sénat, convoqué le 4 novembre, a dû s'empresser de proclamer Louis-Napoléon empereur. Qui pourrait pénétrer les desseins de Dieu? Voilà tout le clergé, évoques et archevêques en tète, qui comble d'éloges le prince Président, l'Altesse impériale ! On l'appelle l'élu, l'envoyé de Dieu ! Il est certain que le prince Louis-Napoléon, sans tirer personnellement l'épée, a rendu à la société européenne et surtout à la société française, penchée vers sa ruine, un signalé service, en étouffant le parti socialiste. Il faudrait que le nouvel empereur commît de bien lourdes fautes pour nous faire regretter le régime que nous promettaient les Ledru-Rollin,les Louis Blanc, etc. Dieu daigne protéger l'homme qu'il a mis à notre tête !
Toutefois, mes opinions d'enfance, mes principes et la raison me poussaient d'un autre côté. J'aurais voulu que le comte de Chambord prit la couronne sous le nom de Henri V. Mais, je ne me le suis jamais dissimulé : à moins d'une révolution aussi étonnante que celle qui a lieu en ce moment, la nation avait trop de préjugés pour rappeler la famille des Bourbons. Je suivrai donc le torrent sans enthousiasme, en remerciant Dieu d'avoir eu pitié de nous et de ne nous avoir pas fait une plus mauvaise part.
15 décembre.
Anniversaire du voyage de la Belle-Poule de Saint- Denis à Sainte-Marie de Madagascar, en 1846. Ce souvenir ne doit pas s'effacer de ma mémoire, car il me
rappelle un bienfait signalé de la Providence. II y a six ans, qu'à pareille date on se disposait à bord de la frégate à lutter contre l'ouragan, qui éclata pendant la nuit. Dieu soit mille fois béni de m'avoir préservé de la mort, à une époque où je ne pratiquais pas encore notre sainte religion ! Si je m'étais présenté devant lui avec vingt-cinq années d'oubli complet de mes devoirs, quel aurait été mon sort ? Cette pensée me glace d'effroi, tout en me donnant des sentiments de reconnaissance profonde envers notre divin Maître et la très Sainte Vierge, dont mon ami Marceau et le Jésuite Saint-Angel m'avaient déjà acquis la protection. Ce matin, l'abbé de Laval a dit une messe d'actions de grâces pour remercier le bon Dieu de m'avoir préservé de l'affreux malheur arrivé au Berceau (1). A ma grande satisfaction, M. B***, élève de la Capricieuse, plein de distinction, est venu entendre la messe à bord et faire la sainte communion.
19 décembre.
Ce matin, à dix heures, le commandant de la station estvenu abord pour faire prêter serment parle commandant et l'ètat-major du Ccissini au Président et à la Constitution. Les officiers étaient en grande tenue, ainsi que l'équipage, et la compagnie de débarquement se tenait sous les armes. Après une allocution
(1) Le 13 décembre 1846, la corvette le Berceau, commandée par M. Goût, capitaine de frégate, et la frégate la Belle-Poule, commandée provisoirement par M. de Plas, lieutenant de vaisseau, quittaient Saint-Denis pour se rendre à Sainte-Marie de Madagascar. Deux jours après, dans la nuit du lo au 16, les deux bâtiments devenaient le jouet d'un violent ouragan. La Belle-Poule résista, mais le Berceau fut sans doute englouti, car on ne retrouva de la corvette qu'une étrave de chaloupe et un petit tableau jetés à la plage de Sainte-Marie.
de M. de Rocquemaurel , qui a expliqué la situation de la France, on a prêté le serment, et le cri de vive Napoléon a été répété trois fois par le commandant, Tétat-major et Féquipage, sans enthousiasme, mais avec discipline.
Malgré le bien incontestable produit par le coup d'État du 2 décembre 1851, malgré les mesures généralement sages qui l'ont suivi et qui ont entraîné le clergé et la majorité de la nation, je ne suis pas sans inquiétude sur l'avenir. Le prince Louis-iSTapoléon est environné d'ennemis aussi dangereux pour lui que l'était pour son oncle la coalition dés grands ÉtaLs de l'Europe. Les flatteurs le circonviennent de toutes parts ; il faut qu'il soit bien fort pour résister à leurs fâcheux conseils et à leur satanique habileté. Qui vivra verra.
Les flatteries enregistrées dans le Moniteur m'auraient inspiré assez de dégoût pour me faire donner ma démission, si cet acte n'avait paru une folie aux esprits les plus sensés. C'eût été d'ailleurs une faute à cette distance de France où nous sommes. J'aurai toujours le temps, une fois de retour, de prendre ma retraite ou de donner ma démission, si je trouve qu'on ne peut pas servir sans bassesse.
Mon premier serment a été prêté à regret dans la mer du Sud, après la Révolution de 1830. Mon second serment est prêté en Chine et me coûte moins que l'autre ; mais il n'y a chez moi ni enthousiasme ni entraînement de cœur. J'ai besoin de beaucoup de gages pour attirer mes sympathies envers le chef de l'État.
Le soir, le commandant de Rocquemaurel a réuni dans un grand diner les deux états-major de sa subdivision ; il a porté la santé de Louis-Napoléon , à laquelle nous avons tous répondu.
A bord du Cassini. Macao, 24 décembre
Chère mère,
Depuis mon retour de Manille, rien d'intéressant n'a surgi autour de nous : notre vie est aussi calme que celle des bons campagnards. Je tâche de ne m'en pas attrister, dans la pensée que rien n'arrive que par la volonté de Dieu.
Macao, je Tai déjà dit, offre peu de ressources sous le rapport de la société. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis; cela me permet de vivre plus à bord qu'à terre, ce qui est d'accord avec mes goûts et mes devoirs. Par goût, j'aurais aimé à être plus souvent en mer, à visiter beaucoup de ports : c'est un vieux reste d'ambition, un désir de gloriole. L'œil n'est pas rassasié de voir, ni l'oreille d'entendre, et, malgré mes efforts pour attendre avec patience que Dieu dispose de moi, je forme encore des rêves ambitieux. Cependant, j'ai déjà pu remarquer très souvent que la Providence arrangeait bien mieux nos affaires que nous ne saurions le faire nous-mêmes.
La Csipricieuse est sur rade, près de nous, depuis une dizaine de jours. Le commandant de Rocquemaurel sera prochainement remplacé par M. de Montravel, qui passe pour un galant homme et un bon officier. Il a dû partir de Rochefort à la fin d'octobre, je ne crois pas qu'il nous arrive avant les premiers jours d'avril ou de mai. .
L'état présent des missions est assez satisfaisant. Les mandarins n'osent pas persécuter, parce qu'à Péking on n'aime pas les réclamations des puissances européennes. On ferme donc les yeux presque partout ; ce qui permet à nos missionnaires de gagner du ter-
rain. Nous avons en ce moment à Lord le P. Janson, un des jeunes missionnaires que le Cassini a amenés de France ici. J'ai prié le procureur des Missions étrangères de vouloir bien me l'envoyer pour les fêtes de Noël. C'est un prêtre plein de dévouement, que je serais heureux de transporter dans sa mission en Corée; mais cela présente quelques difficultés : les Coréens, comme les Japonais, gardent leurs côtes, afin d'en interdire l'approche aux étrangers.
Des troubles ont dernièrement éclaté à Amoy, à l'occasion de l'embarquement de Chinois de la dernière classe pour la Havane. Un bâtiment à vapeur anglais, le Salâmander, est intervenu pour contenir la fureur de la populace, qui menaçait un de ses nationaux intéressé dans ce transport d'hommes. Une dizaine de Chinois ont été tués. On ne pense pas que cette affaire suscite quelque complication ou intervention diplomatique. En Chine, l'on ne connaît pas cette susceptibilité qui met en émoi les nations d'Europe, quand quelqu'un succombe victime de la brutalité d'un agent d'un autre pays. Les Chinois ne veulent pas la guerre, et par conséquent évitent tout prétexte de conflit. Ils gardent au fond du cœur une haine inextinguible contre les Européens et surtout contre les Anglais, mais ils se contentent de la manifester par quelques taquineries de temps à autre. Aujourd'hui que les provinces du midi et du centre sont envahies par de véritables armées de rebelles, il paraît impossible que le Céleste Empire consente à se créer des embarras avec les Européens. Les côtes sont aussi infestées de pirates insaisissables; car tout bateau pêcheur, et le nombre en est infini, profite de la moindre occasion favorable pour piller les jonques ou navires de commerce sans défense. Ce vaste empire de la Chine craque de toutes parts, et l'on
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s'étonne qu'avec d'aussi détestables éléments il dure encore.
C'est demain Noël, chère mère. Cette belle fête a été dignement célébrée abord, l'année dernière ; j'espère qu'il en sera de même cette année. Rien ne peut remplacer le charme ineffable de ces fêtes chrétiennes, qui toutes nous rappellent les grands mystères de notre sainte religion. Qu'il est doux pour un catholique de se reporter, à cette occasion, aux premiers jours de son enfance, qui étaient des jours de joie pour toute la famille! Qu'il est doux, à chacune de ces solennités, de penser que nos idées et nos sentiments sont ceux des catholiques dans tout l'univers !
Tout continue de prospérer à bord du CsLssini : la paix règne dans l' état-major et dans l'équipage, parce qu'on n'y rencontre que des hommes de bonne volonté : pax hominibus bonse volunta,tis. J'aurai demain l'état-major et les élèves à déjeuner, et je compte beaucoup sur cette petite réunion pour resserrer les liens qui nous unissent. Je n'ai rien de mieux à demander à Dieu que de nous continuer ses bontés pour le temps que nous devons encore passer loin de France. Nous quitterons probablement la mer de Chine à la fin de 1853, et nous arriverons en France au mois d'avril 1854; mais que sont les projets de l'homme devant les desseins de Dieu, devant les éventualités qu'il est impossible de prévoir ? Je ne remarque chez personne un trop vif désir de quitter la Chine ; tout le monde comprend qu'une si lointaine campagne ne doit pas être une simple promenade, et qu'on peut, d'un moment à l'autre, être appelé à rendre de grands services. Moi-même, malgré la vive affection que je sens pour ma famille, malgré la nature de mon caractère qui me porte plus à la vie de repos qu'à la vie d'action, je ne puis dire que je sois pressé de partir.
Posi-scriptum , 25 décembre. — Nous avons eu messe à minuit, favorisée par un beau temps et une douce température; on a chanté YAdeste fidèles et quelques cantiques de circonstance, en sorte que nous avons célébré la fête de Noël en bons chrétiens. On arrange le dessert du grand déjeuner dont je t'ai parlé : il y a devant moi des pyramides de superbes oranges de l'espèce des mandarines, des bananes, des gâteaux de Savoie, des nougats montés; des poires fort belles, mais qui ne sont que pour la parade, car elles ne se mangent que cuites ; des fruits d'Europe confits, présent des PP. Dominicains à Manille, etc., etc. Pardonne-moi ces détails si peu intéressants, mais qui te donneront une idée de nos fêtes à bord du Cassini.
27 décembre.
Hier, j'ai eu le plaisir d'avoir à déjeuner cinq missionnaires français, arrivés de Singapore par le troismâts portugais le Resolucâo. Dans l'après-midi, visite aux PP. Dominicains qui avaient gracieusement offert l'hospitalité à nos missionnaires. Le soir, dîner chez M. Remédies, qui avait à sa table vingt-huit personnes de sa famille. D'après un singulier usage des Macaïstes, on ne cessait de porter des santés de voisin à voisine et d'un bout de la table à l'autre; aussi fallait-il n'effleurer la coupe que du bout des lèvres, si on voulait garder sa raison.
La plus grande partie du temps, aujourd'hui, s'est écoulée à examiner et à discuter les titres des hommes à l'avancement. Tout s'est bien passé, grâce au bon esprit de r état-major. On a dû écarter même d'excellents matelots, à cause du petit nombre de places à donner; mais nos choix, je crois, sont justifiés par un vrai mérite.
Whampoa, 2 janvier 1853.
J'ai reçu hier, à roccasion de la nouvelle année, la visite des officiers et des élèves, et nous sommes allés tous ensemble faire visite au commandant de la Capricieuse. Rentrés à bord, nous nous sommes réjouis dans une charmante fête de famille, à laquelle assistait notre maître mécanicien, et jDOur couronner le festin M. l'abbé Janson a bien voulu nous chanter une jolie chanson de son pays.
Ce matin, ordre imprévu de nous tenir prêts à appareiller pour Whampoa. Sur une invitation du ministre de France au commandant de Rocquemaurel, nous étions appelés à mettre de l'ordre à bord de nos bâtiments de commerce. A midi, nous étions mouillés sans encombre à "Whampoa, ayant le trois-mâts français le Pacifique par notre travers, mais tout paraissait tranquille sur le pont. Nous nous demandions s'il n'y avait pas erreur, ou si on n'avait pas exagéré l'état des choses, lorsqu'une lettre de notre vice-consul, M. Forbes, nous a rassurés complètement en nous disant qu'il n'existait aucun désordre à bord de nos bâtiments. D'où il résulte clairement que notre ministre à Macao avait été mal informé.
A bord du Cassini. Whampoa, 7 janvier.
Chère bonne mère,
Je veux étrenner la nouvelle mâUe qu'on vient d'établir ; il y aura désormais deux départs par mois, soit d'Europe, soit de Chine. Le Gange, beau vapeur de la Compagnie péninsulaire, commencera le service des voyages de quinzaine, et partira de Hong-kong, le 11 janvier.
Le Cassini a quitté le mouillage de Macao pour celui de Whampoa (1), d'où l'on peut se rendre à Canton en deux heures. Je me fais une fête de voir cette ville, car je ne vieillis pas sous le rapport de la curiosité. Nous avons passé la Bouche du Tigre, Bocca, Tigris, ainsi nommée sans doute de la multitude de canons qui bordent les deux rives, dans cette partie étroite de la rivière. Whampoa est le rendez-vous de la rivière de Canton, les gros navires de commerce ne pouvant pas remonter jusqu'à la ville. Nous comptons autour de nous plus de trente bâtiments appartenant à diverses nations. Les navires de commerce anglais et américains qui viennent en Chine sont les plus beaux du monde ; il y en a de plus grands que nos frégates, et l'élégance de leur construction ne laisse rien à désirer. Sur trentecinq bâtiments, nous ne comptons que trois Français, encore est-ce beaucoup pour nous qui ne voyons que rarement flotter notre pavillon dans ces parages.
L'aspect général du pays est bien différent de ce que nous avions vu jusqu'à ce jour. Ce ne sont plus des plaines immenses comme celles qui bordent le fleuve Bleu, ou le Yang-tsi ; ce ne sont pas non plus des coteaux éloignés, encadrant un pays plat comme à Ning-po; ici les coteaux sont rapprochés et boisés, on se croirait presque en Europe, si de hautes tours octogonales et pyramidales ne dominaient les nombreux villages qui s'étendent à leur pied. Quoique l'hiver ait appauvri la végétation à cette époque de l'année, il reste encore assez de verdure et de feuillage, pour que la vue soit
(d) Whampoa est une île basse, à cinq lieues de Canton, devant laquelle mouillent tous les navires étrangers de fort tonnage, qui ne peuvent remonter le fleuve jusqu'à la capitale du Kouang-toun. Cet avant-port de Canton est aujourd'hui devenu une grande ville, qui se prolonge sur un espace de quatre kilomètres, au bord des îles qui entourent la rade.
satisfaite de cette jolie robe d'automne qui couvre la terre.
Pour jouir d'un coup d'œil plus étendu, je me suis rendu sur l'île Danoise, un peu au-delà de Whampoa, et j'ai gravi, par un bel escalier une hauteur oti se trouvent les tombeaux des Parsis. Cette secte, qui est considérable à Bombay et daiis l'Inde, conserve le culte de Zoroastre et adore le feu, svmbole de la Trinité. Les parsis ont fait preuve de beaucoup de goût en choisissant ce lieu d'où la vue s'étend jusqu'aux pagodes de Canton, et d'où l'on découvre les nombreux bras et îlots de là rivière. Je suis redescendu enchanté, ravi de ce beau spectacle. Ce pays accidenté, coupé de rivières et de canaux, avec ses villages entourés d'arbres, et les multitudes de bateaux qui le sillonnent en tous les sens, présente assurément un des plus magnifiques panoramas du monde.
Le lendemain de notre arrivée à Whampoa, j'ai reçu la visite de notre vice-consul, M. Forbes, qui est consul d'Amérique et de Suède et possède une solide maison de commerce. Il a bien voulu m'inviter à descendre chez lui à Canton (1). Le soir même, je dînai chez M. Forbes. C'était sans /açon ; néanmoins la table était
(1) Canton est le nom donné par les Anglais à la ville que les Portugais. avaient appelée Kamton, du nom. même de la province (Kouang-toun); mais son vrai nom chinois est Kouang-tcheou-f ou. Les légendes la désignent sous le nom de ville des Béliers ou ville des Génies, que lui donnent quelquefois ses habitants. Fondée deux siècles avant Jésus-Christ, ruinée par les Mandchoux, et sortie comme par enchantement de ses ruines, elle était devenue l'unique entrepôt du commerce étranger avec la Chine. Le viceroi des deux Kouang était muni de pleins pouvoirs qui l'autorisaient à traiter les affaires de l'Empire avec les représentants des puissances étrangères. Les conséquences -des traités de 1844 etdes graves événements qui se sont accomplis depuie, ont affaibli successivement son importance commerciale et politique, sans la faire déchoir entièrement du rang illustre qu'elle occupait parmi les plus grandes villes de la Chine.
servie très abondaçament. Ilyavait un chapon truffé, un saumon d'Ecosse, des vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Porto et de Champagne. Ce luxe est ordinaire dans le haut commerce ; la table supplée, autant que possible, aux plaisirs intellectuels et autres délassements qui manquent ici.
Le jour des Rois, 6 janvier, j'ai entendu la messe à la procure des Missions. Une trentaine de Chinois seulement y assistaient. La chrétienté de Canton est peu florissante, le peuple, dans cette province, étant d'une dépravation plus grande que dans aucune autre ; on constate néanmoins des progrès sensibles. Après la messe, je me suis promené avec M. l'abbé Guillemin en dehors de la ville, que j'ai contournée en majeure partie ; nous avons assisté à la prière des bonzes qui a beaucoup de rapports extérieurement avec les offices de nos communautés religieuses. Cette espèce de parodie de notre sainte religion m'a laissé une pénible impression de tristesse. Puisse un rayon de la vraie lumière dissiper les ténèbres où sont plongés tous ces malheureux I
Dans l'après-midi, M. l'abbé Girard, jeune prêtre des Missions étrangères, m'a conduite sa chapelle flottante, qui a été installée depuis l'arrivée du Cassini en Chine. Grâce à des fonds obtenus par souscription, il a pu acheter un petit bâtiment qu'il a transformé en élégante chapelle, lequel est affourché au milieu des navires de commerce. C'est une heureuse idée, habilement exécutée, et fort utile pour rappeler leurs devoirs aux équipages toujours nombreux dans la rivière de Canton. Comme curé et commandant du bateau-chapelle, l'abbé Girard est fort estimé de tout le monde, protestants et catholiques, et son zèle a déjà produit les meilleurs résultats.
En somme, la ville de Canton ne m'a laissé d'agréable
souvenir que la gracieuse hospitalité des missionnaires. L'espace réservé aux Européens est le seul où l'on respire à l'aise. Les maisons des factoreries sont bien supérieures en élégance et en commodité à celles qu'occupent les Chinois. Les habitations qui font face à la rivière jouissent d'une jolie vue sur un jardin public bien entretenu, mais peu étendu. J'ai pu visiter, conduit par M. Forbes, un des plus beaux jardins de la ville et la plus belle des maisons chinoises. Partout on observe des détails artistementtravaillés ; cependantcela manque de goût dans l'ensemble. Ce peuple me semble avoir été trop vanté; et Fénelon reste encore dans le vrai, de nos jours, en faisant ressortir, dans le dialogue de Confucius et de Socrate, l'infériorité des Chinois vis-à-vis des Européens.
12 janvier.
Je viens de recevoir de Chang-hai une bonne lettre du P. Brouillon, qu'il me semble utile de transcrire en partie, afin d'en mieux garder le souvenir.
« Mon cher commandant,
« Merci au Cassini et à vous en particulier pour l'amitié et le souvenir dont vous me donnez l'assurance, et que j'accepte avec promesse de n'oublier aucun de vous devant Notre-Seigneur. Chaque jour, au saint sacrifice de la messe, je fais mémoire de mes amis, comptant aussi sur vos ferventes prières. J'ai grande confiance auxprières des pieux marins. Combien de fois ne me suis-jepas dit à moi-même et n'ai-je pas répété à d'autres : « Pour qu'un marin, officier ou matelot, « devienne un saint, aussi riche en mérites que les « plus austères anachorètes, il suffit que la vue de la « présence de Dieu ou le motif de sa volonté anime
« toutes les privations de sa carrière ! » Combien de sublimes dévouements sur mer que les hommes méconnaissent et que Dieu récompenserait au centuple !
« En ce qui vous concerne personnellement, je ne puis que vous engager à vous offrir au divin Roi dans la patience de votre âme et dans l'ardeur de la charité. Il n'est sans doute pas éloigné, le moment où Jésus- Christ, touché de votre courageux vouloir, acceptera, pour le bien de son Eglise, les services actifs de ses serviteurs, embarqués sur le Cassini dans un but glorieux. Je ne saurais me persuader que Dieu vous ait amené en Chine pour vous affourcher dans la Taïpa. Dans l'oraison, dans la sainte communion, insistez auprès de Notre-Seigneurpour qu'il avance les temps.
« Diverses correspondances m'annoncent des tracasseries parfois sanglantes contre les chrétiens de l'intérieur ; les derniers mois ont" été particulièrement signalés sous ce rapport. Ne croyez pas non plus que la rébellion soit vaincue, comme on le prétend à Canton. Un prêtre chinois qui vient de traverser les provinces envahies, me rapporte tout le contraire. Les arrêtés de diverses préfectures, qui vendent aux enchères les grades littéraires, mettent suffisamment à nu l'épuisement du trésor et la détresse du souverain... »
A bord du Cassini. Ile Lankeet, près Bocca Tigris,
21 janvier.
Chère mère,
Le Ca-ssini a quitté Whampoa, le 15 janvier, et il est depuis ce jour mouillé près de Bocca Tigris. Nous continuons quelques travaux d'hydrographie, afin de mieux déterminer la position des îles nombreuses du Choukiang (fleuve des perles) ou rivière de Canton. Ces travaux,' outre leur utilité propre, donnent de l'occupa-
210 CAMPAGNE DU « GASSINl »
tion à quelques officiers et aux élèves, et ils nous font bien connaître ces parages.
J'ai été fort heureux de mes relations avec les missionnaires de Whampoa et de Canton ; on a beaucoup à gagner dans l'intimité de tels hommes. On ne tarde pas à s'apercevoir, quand on vit avec eux, qu'il y a encore des saints sur la terre. A défaut de succès dans leur noble entreprise, ils sont prêts pour la couronne à laquelle ils aspirent. Mgr Rizzolati, un des doyens des missions, a bien voulu venir, à son retour de Canton, passer une journée à bord du Cassini, et nous avons pu causer à l'aise de tout ce qui intéresse la religion catholique en ce pays. M. Girard lui-même, le curé-commandant, a consenti pour quelque temps à quitter son bateau-chapelle, et à s'établir à bord du Cassini où il avait sa chambre.
Depuis ma lettre du commencement de ce mois, mes premières impressions ne se sont guère modifiées. Canton, qu'il m'a été donné de revoir, n'est certes pas un agréable séjour; mais, après le plaisir de prier dans la petite chapelle catholique auprès de quelques fervents chinois, j'ai éprouvé cette satisfaction du voyageur qui voit du nouveau et toujours du nouveau. Sans doute il est triste, pour un chrétien, de constater l'état de dégradation de ce malheureux peuple ; mais l'industrie des Chinois, leurs allures, leurs costumes, leurs jonques et bateaux de toutes sortes forment un ensemble varié, si différent de tout ce que l'on trouve ailleurs, que c'est, pour l'observateur, comme une distraction continuelle. En visitant le jardin des factoreries, je me suis assis un instant sur un banc de bois d'où j'apercevais le mouvement des bateaux sur le fleuve. Il n'y a peut-être rien au monde de comparable au spectacle qu'offre Canton à cet égard : bateaux à vapeur de toutes formes, jonques de toute dimension et
de toutes couleurs, tankas à godille et à rames et à voiles au besoin, gigs si légères qu'un homme peut les porter sous le bras, cafés flottants, dépôts d'opium, repaires de voleurs, etc. ; et tout cela pêle-mêle dans des canaux rétrécis par des cabanes plantées dans l'eau. Au Chili, on mendie à cheval et tous les voleurs sont bien montés; ici, on mendie en bateau, et il n'est pas prudent de circuler sans être armé, parmi les grandes embarcations chinoises où se cachent des voleurs qui n'ont d'autre moralité que la crainte du plus fort. Les canots de guerre n'ont généralement rien à craindre ; néanmoins, pour en imposer au besoin, les nôtres étaient toujours bien armés quand ils s'éloignaient du bâtiment.
Le plus beau jardin de Canton, que j'ai visité en compagnie de M. l'abbé Guillemin et de M. Piriou, officier du Cassini, ne m'a pas produit meilleure impression que le reste. Il passe pour une merveille, et il ne vaut pas nos parcs d'Europe. Poutin-quâ, son propriétaire, jouit, dit-on, d'une fortune immense ; mais je doute qu'un petit châtelain de France s'accommodât de quelque chose d'aussi mauvais goût. Malgré les pièces d'eau, les salles de théâtre, les kiosques vitrés aux mille dessins bizarres, c'est pauvre de conception : pas un massif aux nuances variées, pas un point de vue un peu étendu, pas une allée où quatre personnes puissent se promener de front. En un mot, ensemble grandiose qui étonne le regard ; rien qui satisfasse la délicatesse d'un amateur.
J'ai trouvé les porcelaines et les laques de Chine si chères à Canton que je n'ai pu me décider à en acheter. Il faudrait dépenser quatre-vingts, cent et cent cinquante francs, et il me semble qu'on se procure partout de jolies boîtes à jeu et à toilette pour ce prix. Je préfère, et je ne suis pas le seul, nos belles porcelaines de
France à celles de ce pays. On a voulu faire de la porcelaine blanche à l'imitation de la nôtre, mais elle est sans éclat et coûte fort cher. J'aime mieux un produit de Sèvres ou de Limoges, qui soit de bon goût, que tout ce bariolage chinois. D'ailleurs, si riches en couleur •que paraissent les peintures de ce pays, elles n'en sont que plus mensongères. Quel souvenir de Chine, par exemple, que ce portrait qui nous représente sous les plus brillantes couleurs de la jeunesse anglaise, un empereur sans doute aussi jaune que tous ses sujets! Quoi qu'il en soit, ma vie s'écoule aussi heureuse que possible. La paix règne à bord du Cassini, sans que la discipline ait à souffrir. L'équipage ne se plaint pas encore de la longue absence du pays. Pour moi, je trouve qu'il est utile de voyagerpour s'instruire ; mieux je connaîtrai la Chine, plus j'y pourrai faire du bien, s'il plaît à la Providence de m'y rappeler un jour.
23 janvier.
Je n'ai pu m'empêcher d'éprouver de l'affliction à la lecture du Moniteur, Voilà donc la dynastie des Bourbons en apparence exilée à jamais du sol natal! Ce mot jamsiis n'est pas français. Que de fois n'a-t-il pas été démenti par les faits? La dynastie même qui s'élève aujourd'hui n'a-t-elle pas été aussi bannie à jamais du territoire sur lequel Napoléon P'" avait régné, investi du plus grand pouvoir des temps modernes?
La Providence a ses desseins : ce qu'elle nous donne en ce moment vaut mille fois mieux que l'anarchie dont nous étions menacés à la fin de 1851 ; mais mon cœur est blessé dans son légitime attachement à la famille des Bourbons. Je vois avec peine qu'on sacrifie l'avenir aux inquiétudes du présent; je vois avec peine les mêmes hommes porter à de courts intervalles leur
encens à tout pouvoir qui surgit. Je me demande si, malgré l'autorité des évêques et des cardinaux, je ne puis pas, en conscience, m'écarter de ce soleil nouveau, si je ne dois pas chercher dans la retraite cette joie de l'âme qui sacrifie une carrière au sentiment de l'honneur ; car, comment se permettre un assentiment de mauvaise grâce devant l'éclosion d'enthousiasmes si surprenants? Pauvre France! Il semble que les grands caractères s'en vont; il semble que chacun cherche une place au soleil, sans s'occuper de la manière dont il l'obtiendra.
Prions pour que cette terre qui produit plus de missionnaires qu'aucune autre, redevienne fertile en vrais héros; prions pour que le désintéressement, la noble indépendance y trouvent encore de nombreux partisans. Puisse V empire de la paix n'être pas, sous une autre forme, une reproduction du régime de Louis- Philippe, ce prince bourgeois, que ses flatteurs appelèrent le Napoléon de la paix!
Mouillage de Chuen-pe, 2o janvier.
Que votre nom soit béni, ô mon Dieu, pour les saintes pensées qu'il vous plaît de m'envoyer! Puissé-je être satisfait de tout ce qui me vient de votre main, mépris ou honneur, fatigue ou repos, commandement ou assujettissement! lime semble que j'aimerais autant et peut-être mieux avoir d'autres soucis que ceux du commandement, à raison de mon peu de capacité et d'intelligence; maisj'oublie que vous pouvez redresser tout cela; j'oublie que, pour être digne de commander, il faut désirer vivement accomplir la volonté de ceux qui nous ont délégué leur pouvoir, le vôtre, surtout, ô mon Dieu !
J'accepte donc de grand cœur la situation présente,
214 CAMPAGNE DU « GASSINI »
le mouillage de Chuen-pe de préférence à Whampoa, Macao ou Hong-kong; ce jour brumeux au lieu d'un Jbeau ciel ou d'un jour de vent ou de pluie ; le Cassini avec ses chaudières usées, au lieu d'un appareil en parfait état ; des officiers d'autre opinion que la mienne, etc. Je déplore ce qui est à déplorer, je veux m'affliger de ce qui est affligeant ; mais, ô mon Dieu, je ne veux pas me soustraire à ce milieu dans lequel vous m'avez placé, et où, jusqu'à ce jour, vous m'avez donné la paix, autant qu'on peut raisonnablement la souhaiter sur cette terre.
Oui, je veux commander le Cassini tout le temps qu'il vous plaira; et, s'il doit en résulter pour moi faveur ou défaveur, j'espère, ô mon divin Maître, que je saurai encore me soumettre aveuglément à votre sainte volonté ; j'espère que je saurai m'humilier profondément si les honneurs m'atteignent, parce que je n'en suis pas digne, et si des peines m'arrivent, parce que j'en ai mérité de bien plus grandes par vingt-cinq ans d'oubli de votre sainte loi ! Amen.
A bord du Cassini, Shack-wan, 8 février.
Chère bonne mère,
Nous avons quitté Bocca Tigris, pour venir mouiller près d'une des nombreuses îles qui sont à l'entrée de la rivière de Canton, à Shak-wan, près de Lintin, entre Hong-kong et Macao. Le but de tous ces déplacements est la continuation d'un travail entrepris par le commandant de la station. Il s'agit de mieux déterminer sur les cartes la place des îles qui servent comme de jalons aux bateaux naviguant dans la rivière. Nous partirons dans quelques instants pour la Taïpa, oii j'espère mouiller ce soir ou demain matin.
M. l'abbé Guillemin, qui m'a offert une si gracieuse
hospitalité à Canton, vient d'être volé et dépouillé de presque tous ses vêtements, en revenant d'une chrétienté 011 il avait été passer quelques jours pour l'exercice du saint ministère. Les voleurs l'ont arrêté sur la rivière à cinq heures du matin, par un froid piquant ; ils ne lui ont laissé, par une sorte de commisération, que le vêtement indispensable pour n'êtrepastout àfait nu. Le P. Guillemin me raconte gentiment cette aventure, dans une lettre oii l'apôtre se réjouit d'avoir eu quelque chose à souffrir pour Jésus-Christ.
Je lui avais demandé la signification du mot ianfea, employé pour désigner de petites barques chinoises dont je t'ai parlé; voici sa réponse : « Le tan signifie œuf, et le fea, famille; tanka, famille des œufs. Ce nom a été donné par dérision à de pauvres gens qui forment en Chine une classe à part, depuis qu'ils ont été condamnés, par suite d'une conspiration, à habiter sur l'eau, sans pouvoir se fixer à terre ni aspirer à aucune fonction publique. »
J'ai passé ma journée sur le pont, pour éviter les accidents de la navigation qui, quoique facile dans ces parages, nécessite beaucoup d'attention; aussi je me trouve en retard pour terminer cette petite causerie. Je lance ma lettre à tout hasard, ne sachant si elle arrivera encore à temps pour le courrier.
Taïpa, 14 février.
J'ai suivi la procession qui se fait avec beaucoup de solennité à Macao, le premier dimanche de carême. Le concours du peuple aux fenêtres et dans les rues était extraordinaire. Dans cette procession, on promène par la ville, en grande pompe, une figure en cire représentant Notre-Seigneur fléchissant sous le poids de la croix. Le gouverneur, le sénat, tout le
clergé et un fort détachement de troupes accompagnent d'ordinaire l'image vénérée du Sauveur; des enfants et des jeunes filles, avec des ailes simulées, marchent à la file portant les instrunaents de la Passion.
La procession se rend le samedi de l'église Saint- Augustin à la cathédrale, en faisant plusieurs stations durant lesquelles tout le monde s'agenouille. Le dimanche, après un sermon prêché cette année par le curé, elle s'est mise en marche vers quatre heures et demie. Après avoir longé la rue Blorès, parallèle au quai, elle s'est arrêtée à un reposoir préparé par les dames de Sainte-Claire, au nord de. la Praya; puis elle s'est dirigée vers la place du Sénat, et de là vers une église voisine pour rentrer à Saint-Augustin. Le Christ a été alors déposé dans une chapelle latérale, où les fidèles sont venus successivement s'agenouiller pour lui haiser les pieds.
A côté de ces marques de dévotion, on s'étonne de voir la liberté, je pourrais dire la licence des Macaïstes dans les églises ; on parle, on agit comme si l'on faisait un acte de la vie quotidienne. Les Chinois appellent cette procession la promenade du Juste; un jour qu'elle devait être supprimée faute de fonds, les païens eux-mêmes se cotisèrent pour subvenir aux frais, et la procession eut lieu comme d'habitude.
A bord du Cassini. Macao, 21 lévrier.
Chère bonne mère,
Le dernier courrier d'Europe nous a annoncé la proclamation de l'empire. Il y a quatre ans que je regardais la proclamation de Louis-Napoléon à la Présidence, comme une humiliation pour le pays ; plus tard, en considérant le Président à l'œuvre, je soupçonnai le
peuple plus clairvoyant que moi, qui avais nommé Cavaignac; j'appris ensuite avec peine toutes les démarches faites pour arriver à l'Empire, sans me sentir cependant beaucoup de sympathie pour la forme républicaine, à laquelle je n'avais pas contribué. Aujourd'hui, notre pays, las de secousses et de révolutions, croit trouver le repos et la prospérité dans l'élection de Louis-Napoléon comme empereur : Puisse-t-il ne pas se tromper ! Puisse cette phase nouvelle dans laquelle nous entrons, devenir pour la France une époque de progrès pour le bien !
C'est hier que l'empereur Napoléon III a été proclamé à bord de la Capricieuse et du Cassini. Dès le matin, les deux bâtiments étaient pavoises, et, à dix heures, la Capricieuse a tiré une salve de cent un coups de canon, et le Cassini vingt et un seulement, à cause du petit nombre de ses pièces. Après la lecture de la circulaire du ministre de la marine et de l'ordre du chef de la subdivision, on a crié : Vive l'empereur ! mais sans enthousiasme. Le commandant de Rocquemaurei a donné un grand déjeuner à cette occasion, et le ministre de France un dîner accompagné de toasts : tout s'est bien passé.
Les épreuves n'ont point encore commencé pour le Cassini, chère mère. L'état-major et l'équipage paraissent contents, et, pour ma part, je bénis Dieu chaque jour que ma tâche soit si facile; je m'applique cependant à faire provision de résignation pour l'avenir. Je me lève généralement à cinq heures et j'assiste à la courte prière de l'équipage; puis, de cinq à six heures je prie et je médite dans ma chambre. Ces heures correspondent à peu près à celles où l'on a l'habitude de quitter le salon pour se coucher à Puycheni ; car nous avons ici midi, quand il est environ cinq heures du matin à Paris. Il est donc environ dix heures du soir à
Puycheni, quand on bat la diane pour le lever de l'équipage à bord. Ainsi, pendant que vous demandez à Dieu de bénir votre repos, moi, je le prie de bénir mon travail, et je ne manque pas, comme vous le faites aussi, de prier pour toutes les personnes de la famille. Quelle consolation de pouvoir ainsi se réunir dans le sein de Dieu !
- Il paraît décidé que nous quitterons prochainement Macao pour faire une course dans le Nord, à Changhai et à Ning-po. Ce sera probablement un voyage de fatigues à la mer et de taquineries à terre ; mais j'aime le mouvement, et, dans tous les cas, je veux m'appliquer à vouloir ce que veut le bon Dieu.
28 février.
Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Voilà cinq ans qu'à pareil jour, j'allai trouver un prêtre qui voulut bien entendre ma confession et me donner l'absolution. Depuis cette époque à jamais bénie, il a plu au ciel de ne pas me laisser tomber dans le péché qui avait été la cause principale de mon éloignement de la religion. J'ai prié l'aumônier de la Ca,pricieuse de dire une messe d'actions de grâces, à laquelle Gierc et moi avons seuls assisté. Puissé-je ne jamais oublier de remercier Notre-Seigneur de cette insigne faveur I
Visite aux Pérès Dominicains, et à M. et madame Marqués, à M. et madame de Bourboulon, à madame de Courcy, etc., etc., et causerie de deux heures avec le commandant de Rocquemaurel, à bord de la Capricieuse.
J'aurais désiré partir cette nuit, bu demain de grand matin, mais il n'est guère probable que je sois prêt avant huit heures.