CHAPITRE XI
l'insurrection de CHANG-HAI <*^ 20 SEPTEMBRE 1833 — 49 NOVEMBRE 1853
Lettre de M. Edan à M. de Bourboulon. — Départ du Cassini pour le nord. — Echouage dans la rivière du Wou-song. — Situation des impériaux et des insurgés à Chang-hai. — Incendie dans les faubourgs. — Lettre de Mgr Maresca sur l'occupation de Chang-hai par les rebelles. — Un assaut repoussé. — Postes européens. — Rapport du lieutenant de vaisseau Clerc. — Explosion à bord de VAntilope. — Difficultés au sujet des douanes. — Sentiments du commandant de Plas. — Une victoire des impériaux. — Protection des chrétiens. — Conflit avec les belligérants. — Tentative d'incendie du consulat français. — Conversions à bord du Cassini. — Reconnaissance de Mgr Maresca envers les chirurgiens du Cassini.
A bord du Cassini. Grande rade de Macao, 20 septembre.
Commandant (2),
J'ai reçu du ministre de France, dans l'après-midi du 19 septembre, une invitation pressante de me rendre à Chang-hai. Malgré les ordres que j'avais d'attendre ici
(1) Cf. Appendice I.
(2) M. de Montravel, successeur de M. de Rocquemaurel.
302 CAMPAGNE DU v CASSIAI »
l'arriYée de la Consta,niine, malgré l'assurance que vous ne tarderez pas à paraître devant Macao, je crois devoir, à raison de la gravité des circonstances, partir aujourd'hui même.
Voici quelques extraits d'une dépêche de M. Edan, consul à Chang-hai, en date du 7 septembre, qui ont motivé la demande officielle du ministre de France et ma propre détermination :
« La ville est en pleine insurrection. La nuit dernière, à trois heures, le Tche-hien a été égorgé ; un autre petit mandarin a été tué avec lui. Les maisons du Tao-tai et des autres mandarins ont été pillées. On ne sait ce qu'est devenu le Tao-tai ; on le croit caché dans la maison Russel et C^®.
« Les insurgés sont en possession de la ville et forcent les marchands à tenir leurs boutiques ouvertes. Plusieurs Européens ont pu circuler dans la cité sans être insultés.
« Les rebelles portent, comme insigne de reconnaissance, un turban rouge, une ceinture rouge et une espèce de ruban rouge sur la poitrine.
(c Une autre ville à six lieues de Chang-hai a chassé également ses magistrats et se trouve au pouvoir de la populace...
« J'ai dû, en de telles circonstances, faire appel à l'assistance de M. Alcock et du commodore Fishburn. »
Il est probable, à cause des brises de nord-est déjà fréquentes au mois de septembre, que je ne mettrai pas moins de huit jours pour effectuer le voyage de Chang-hai ; je me hâterai, aussitôt arrivé, de vous rendre compte de l'état des choses.
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A bord du Cassini. Hong-kong, 22 septembre.
Chère bonne mère,
Je ferai route demain pour Chang-hai, appelé par le consul, à la suite des troubles qui ont récemment éclaté dans cette ville. Ce voyage rétardera probablement" mon départ pour la France, car le Colbert n'est pas encore arrivé à Macao.
La Chine -est en ce moment sous le coup d'une extrême fermentation. De tous côtés éclatent des révoltes contre l'autorité de l'empereur. C'est aussi, dans une certaine mesure, la guerre aux riches. Dans ce pays, où la misère atteint des proportions inconnues en Europe, on recrute facilement des mécontents, et l'on a vu des bandes de voleurs et de pirates organisées comme de véritables flottes et de véritables armées. Tout reste tranquille dans cette partie de la Chine où nous sommes. Cependant on s'attend à voir chaque jour la ville de Canton subir le sort des autres grands centres de population déjà au pouvoir des rebelles ; car, à l'aide des sociétés secrètes, depuis longtemps disciplinées, les insurgés ont des intelligences partout.
J'ai visité l'asile delà Sainte-Enfance de Hong-kong, qui est en voie de prospérité, sous l'habile direction d'un ecclésiastique et de quatre Sœurs. Malgré les persécutions suscitées sur plusieurs points du territoire chinois, le christianisme continue de progresser. Il faut beaucoup prier en France pour le succès de nos missionnaires ; il faut surtout entraîner les fervents catholiques dans l'œuvre admirable de la Propagation de la foi. L'argent a plus de valeur ici qu'en France, et l'on ne saurait trop admirer l'excellent parti que l'on tire des fonds envoyés d'Europe pour étendre le catholicisme.
Les journaux parlent beaucoup, depuis quelque temps, d'une rupture avec la Russie. Si ce n'étaient les horreurs, suite inévitable de la guerre, il serait peut-être avantageux d'humilier et de réduire ce colossal empire; mais qui sait et qui peut prévoir les desseins de Dieu?
A huit milles de Wou-song, 29 septembre.
Quoique le Cassini n'ait pas terminé son voyage, je dois reconnaître qu'il a été très heureux de Hong-kong jusqu'ici. J'en remercie Dieu de tout cœur; car, bien que disposé à accepter' avec résignation les peines qu'il lui plaira de m'envoyer, je n'ai aucun désir de courir les dangers des typhons et des échouages. Quand les maux arrivent, on peut leur faire bon visage, mais il est permis, je pense, de ne les pas souhaiter : d'autant plus que les accidents de mer ne sont pas individuels et deviennent parfois une calamité pour les équipages.
Tout va bien à Ning-po, m'a-t-on dit hier à l'entrée du chenal de Lou-kong, qui est en communication journalière avec cette ville : Dieu soit béni !
30 septembre.
Nous sommes échoués, ayant d'un côté le rivage à jet de pierre, et de l'autre des jonques qui nous barrent le passage. Vers six heures du soir, M. Edan, faisant fonction de consul à Chang-hai, est monté à bord. Il m'a mis de suite au courant de la situation politique, qui est loin de se présenter sous un agréable aspect. Chang-hai est tombé entre les mains d'une populace qui se trouve elle-même assiégée par une armée d'impériaux recrutée parmi l'écume du pays, en sorte qu'il y a tout à craindre et des uns et des autres.