‹ Campagne du Cassini dans les mers de Chine [microform], d'après les rapports, lettres et notes du Commandant de Plas. Enrichie de plusieurs cartes pour l'intelligence du texteChapitre 43 sur 68 · L'/NSURRECTION DE CHANG-HAI 3J · texte numérisé non relu

L'/NSURRECTION DE CHANG-HAI 3J

dessous de la cathédrale, et la flottille des jonques, au nombre d'une trentaine, mouillée précisément en face. Après avoir serré. la rive gauche de la rivière, nous avons abordé un peu au-dessous de Tong-ka-dou, en passant sur l'avant de l'Antilope.

« La canonnade entre ce bâtiment et la batterie de terre continuait toujours ; un boulet, lancé de terre, a passé devant la baleinière, à une dizaine de mètres environ. Nous avions doublé déjà quelques jonques, lorsque l'une d'elles tira un coup de canon. Je craignis alors un feu général, ce qui aurait mis l'embarcation dans un grand péril ; néanmoins je crus devoir suivre, sans aucun retard, l'exécution de vos ordres et courir au secours de Tong-ka-dou. Ayant trouvé une cale où des piles en pierre pouvaient abriter les deux hommes de garde, je me dirigeai vers l'église avec les quatre autres matelots et Ayo, le domestique du consul, qui nous servait d'interprète.

<c Nous rencontrâmes bientôt le Révérend Père Lemaître qui venait au-devant de nous ; il m'apprit que l'établissement ne courait aucun danger du côté de terre, mais qu'il était encore menacé du côté de la rivière. L'interprète partit de suite pour faire hisser le pavillon en tête du mât, et je me rembarquai avec mes quatre hommes et le Père Lemaître. Je demandai des renseignements sur ce qui s'était passé, et voici ce que j'appris alors du Révérend Père, et plus tard du contremaître mécanicien, Gaborel, qui commande le petit détachement établi à Tong-ka-dou.

« Quand les jonques vinrent prendre mouillage le matin, le P. Lemaître alla leur représenter que leur attaque contre la ville serait évidemment vaine de ce point, puisque la hauteur de la cathédrale ne permettait pas aux boulets d'atteindre le but, tandis que leur feu exposerait à un dommage certain l'établissement et

318 CAMPAGNE DU « GASSINI »

l'hôpital, ce C'est vrai, lui répondit-on ; mais cet endroit nous semble le meilleur, car l'église nous met à l'abri du feu de l'ennemi. » Vers onze heures, les*soldats impériaux quittèrent le camp pour tenter une attaque, en prenant la rue qui passe devant l'église. Mais, à peine engagés dans une rue voisine, ils ""furent assaillis par un petit parti de rebelles qui les poursuivit ;• ils voulurent alors chercher un abri dans l'établissement, mais Gaborel, avec ses trois hommes, réussit, sans faire feu, à les empêcher d'entrer, et ils s'enfuirent jusque dans leur camp. Maîtres de la place, les rebelles s'abritèrent derrière la saillie de la porte, et commencèrent une vive fusillade contre les jonques qui ripostèrent à coups de canon. Tout était à craindre de l'issue de ce combat. On pouvait tenter de nouveau d'envahir l'établissement, et le petit détachement se serait trouvé insuffisant pour repousser l'attaque. C'est alors que Gaborel, aussi prudent que courageux, amena le pavillon pour demander du secours.

(c Les rebelles s'étant retirés, il ne restait plus qu'à éloigner le danger qui continuait d'exister du côté des jonques. Nous nous rendîmes donc à bord de V Antilope et le feu de terre continua pendant notre séjour à bord de la goélette ; il paraissait assez bien dirigé, car un boulet passa au-dessus de nous, et d'autres, très près du bâtiment. C'est un matelot américain qui commande l'Antilope, dont l'équipage se compose de Chinois et d'Indiens des Philippines. Le capitaine protesta de son désir de ne causer aucun dommage à Tong-ka-dou ; il aurait voulu, disait-il, s'approcher davantage de la ville ; mais les mandarins l'avaient obligé de mouiller à quatre encablures de la batterie de terre.

ce On appela les mandarins Lan et Tseng, qui s'étaient réfugiés dans la chambre sous le pont. Quand ils parurent à l'échelle, le P. Lemaitreleur déclara que

l'insurrection de CHANG-HAI 319

le bâtiment français allait intervenir à coups de canon, si les jonques de guerre ne quittaient immédiatement leur poste de combat. Ils consentirent, sans se faire prier, à donner l'ordre à la flotte de remonter la rivière, et V Antilope commença aussitôt le mouvement en se lialant sur ses amarres. Comme il n'y avait pas d'embarcation à bord de la goélette, je me chargeai de porter Tordre. Je crois que la promptitude de l'exécution y a gagné ; car, malgré mon intention de couper quelque câble pour montrer que je ne voulais aucun délai, l'empressement à déguerpir ne me l'a pas permis. Aux menaces que je fis, si l'on recommençait une semblable attaque, on me répondit imperturbablement qu'on n'avait pas tiré un seul coup de canon. Je revins alors à terre et je félicitai Gaborel et ses hommes de leur belle conduite.

« Il me restait à m'aboucher avec les rebelles ; le Père Lemaître voulut bien m' accompagner. Nous étions .suivis d'Ayo et d'un catéchiste pour nous servir d'interprètes.. Arrivés sous les murs de la ville, nous demandâmes à parler à un chef qui ne tarda pas à se présenter. Le Révérend Père eut alors la complaisance de traduire les phrases suivantes, que nos Chinois répétaient quand elles ne paraissaient pas avoir été bien entendues, et à chacune d'elles on s'assurait qu'on avait été bien compris :

« l*» Vous rapporterez au chef supérieur ce que je « vais dire.

« 2° Je viens de faire partir la flotte impériale qui « était mouillée devant Tong-ka-dou.

« 3° Le commandant français ne perraettra pas aux <( impériaux d'attaquer la ville du côté de Tong-ka-dou.

(c 4° Le commandant français ne permettra pas non « plus que ceux de la ville fassent aucune attaque par « Tong-ka-dou.

320 CAMPAGNE DU « GASSINI »

« 5° Il regardera comme faite à lui-même toute « attaque sur ce point, de quelque côté qu'elle vienne. »

« Assuré que ce peu de mots serait fidèlement rapporté, je revins m'embarquer. Depuis notre départ de la goélette, le combat avait cessé ; nous observâmes, en retournant abord, que les canons de la batterie de terre* avaient même été retirés. »

Je remercie Dieu de tout cœur qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à l'embarcation que j'avais envoyée à Tongka-dou.

A bord du Cassini. Chang-hai, 31 octobre.

Commandant,

Depuis ma dernière lettre du. 22 octobre, les affaires ne se sont pas acheminées vers une solution. De nouveaux engagements ont eu lieu entre les assiégés et les assiégeants, mais toujours au détriment de ces derniers. On peut dire que la cause de l'empereur de Chine perd, chaque jour du terrain.

Nous avons en ce moment six convalescents à Zi-kawei, chez les Pères Jésuites qui en prennent un soin tout particulier; quatre malades à l'établissement de Tong-ka-dou, et cinq hommes valides à la garde du consulat, dans la concession française. D'accord avec sir William Horte, j'ai remis le 26 octobre le poste de Yang-king-pang aux Anglais, attendu que la garde du pont concerne surtout la concession étrangère où les Français ne résident pas. La consigne de ne laisser passer aucun des belligérants, ni insurgés d'un côté, ni impériaux de l'autre, nous exposait à chaque instant à sortir de la neutralité qui nous est recommandée ; et le détachement me semblait trop faible pour mettre pareille consigne à exécution dans certaines circonstances, depuis surtout que le commandant du Spartan

l'insurrection de CHANG-HAI 321

avait fait retirer ses hommes au centre de la ville. Pourquoi nous préoccuper de la sécurité de personnes qui ne paraissent nullement soucieuses de se protéger ellesmêmes, et qui, au besoin, ne nous prêteraient aucun appui? Aujourd'hui notre situation est plus nette : sauf le cas de secours à porter aux Anglais, nous n'avons qu'à maintenir l'inviolabilité des terrains que couvre le pavillon français au consulat et à Tong-ka-dou.

Le 28 octobre, nous entendîmes une forte détonation, et bientôt l'on vint de Tong-ka-dou réclamer le secours de nos chirurgiens : treize hommes avaient été fortement contusionnés et brûlés par suite d'une explosion à bord de Y Antilope. Que s'était-il donc passé? Le capitaine, excité par de copieuses libations, avait eu la singulière idée . de tirer un coup de canon près des hommes qui fabriquaient des cartouches. MM. Fallier et Hubac s'empressèrent de porter leurs soins à ces malheureux. Deux succombèrent avant le premier pansement, et trois autres sont morts depuis. Quelquesuns des blessés ont demandé le baptême ; ils avaient déjà entendu parler de notre sainte religion, et les missionnaires ont eu peu à faire pour les préparer à recevoir ce sacrement.

Malgré l'état de guerre, les exportations n'ont pas beaucoup à souffrir. Les thés continuent d'arriver chaque jour dans de grands bateaux que ni les insurgés ni les impériaux n'osent attaquer. Le Tao-tai Wou, appuyé sur le consentement de M. Marshall, ministre des Etats-Unis, réclame les droits de douane, menaçant, en cas de refus, d'arrêter les thés dans l'intérieur, ou de prélever les droits sur les marchands eux-mêmes. Il en est résulté entre le Tao-tai et le consul d'Angleterre, une correspondance assez aigre, qui pourrait amener une rupture complète, si les Chinois osaient se mettre mal avec les grandes puissances européennes.

322 CAMPAGNE DU « GASSINI »

La douane est gardée par trois hommes du Sala,ma,nder, et sir William Horte a fait éloigner deux jonques que le Tao-tai avait placées près des bâtiments européens, pour percevoir les droits.

Deux bricks, achetés le printemps dernier et armés en guerre pour aller à Tchen-kiang fou, viennent demouiller en tête de rade avec le trois-mâts V Agnès; ce qui annonce de grands projets de la part des impériaux, mais il leur manque du courage et une bonnedirection.

A. bord du Cassini. Chang-hai, 1^"^ novembre-

Chère mère,

Cette lettre t'arrivera vers les fêtes de Noël ou vers le jour de l'an ; il me semble donc prudent de m'y prendre dès maintenant, pour ne pas être des derniers à te porter mes vœux et mes souhaits. Aussi bien,, c'est une grande fête aujourd'hui, et il serait tout naturel que, dans les familles chrétiennes, on se réjouit en se souhaitant la gloire des Bienheureux.

Qu'il est doux pour nous de penser que ces affections, auxquelles on ne peut consacrer que quelques instants sur la terre, se continueront plus vives, plus complètes dans le ciel ! Qu'il est doux de savoir que cette tendresse des mères pour leurs enfants, ce respect des enfants pour leurs parents, ne sont qu'un reflet imparfait des sentiments qui réjouiront nos âmes durant l'éternité! La religion, loin d'affaiblir les sentiments de la nature, leur donne une élévation à laquelle, sans elle, on n'atteindrait jamais. C'est ainsi que Tamour de Dieu domine et épure toutes les affections. Comment ne pas désirer les joies de la famille, quand on aime? Comment, d'un autre côté, les rechercher avant tout, quand Dieu nous en demande le sacrifice? Ne sois donc pas étonnée,

l'insurrection de CHANG-HAI 323

bonne mère, de ne pas trouver dans mes lettres d'aujourd'hui cet ardent désir que j'avais autrefois de regagner le foyer maternel. S'il m'est donné de le revoir, ma joie, malgré mes quarante-quatre ans, sera encore une joie d'enfant; mais j'ai des devoirs à remplir, un passé à réparer, et je ne me reconnais pas le droit de rêver du'bonheur sur la terre, si ce n'est celui que donne la paix de la conscience, l'espoir de vivre un jour dans la gloire de Dieu.

Chang-hai est en ce moment occupé par les Cantonnais etlesFokienois, qui font partie de sociétés secrètes, très nombreuses en Chine. Les troupes impériales, fortes de six mille hommes environ, cernent la ville et livrent de temps en temps de petits combats qui tournent toujours à leur confusion. Pauvre empire de Chine! Je crois que son heure a sonné. L'empereur s'en prend aux chrétiens et à la croix : c'est un remède extrême qui précipitera sa chute. Il est temps, pour le bonheur de la Chine, même dans l'ordre temporel, que le soleil de justice y brille d'un vif éclat. Nos dignes missionnaires y consacrent tous leurs eiïorts, et l'on peut espérer qu'ils n'auront pas en vain appelé sur cette terre les bénédictions de Dieu.

J'attends dans une quinzaine de jours le Colhert ou la Constantine pour me remplacer ; toutefois il me parait difficile d'arriver en France avant le mois de mai ou de juin. Que la volonté de Dieu soit faite ! Pour ce qui concerne l'équipage, il serait bon de ne pas le retenir trop longtemps loin de la France ; mais, pour ce qui me touche, malgré le bonheur que j'aurais à revoir mon excellente mère, et mes soeurs, et mes frères et toute ma famille, je suis prêt à tout. Ma santé est assez bonne, les officiers servent à merveille. Nous ne sommes pas précisément nécessaires ici ; cependant nos amis affirment que notre présence produit un heu-

reux effet pour les intérêts de la religion. Ainsi donc, je fais taire les sentiments d'affection que j'éprouve pour les miens, et je tâche d'être une cire molle entre les mains de Dieu, pour me laisser façonner par sa très sainte volonté.

9 novembre.

Voilà mes prévisions bien trompées! Je n'attendais pas M, de Bourboulon avant la fin du mois, et il vient d'arriver ce soir sur le Colbert, parti de Hong-kong, le 31 octobre. La Constantine est en route pour une mission secrète, tandis que le Colbert est destiné à nous remplacer. Cette nouvelle a causé une grande joie à tout l'équipage.

J'ai eu le plaisir d'avoir M. Edan à déjeuner : grâce à Dieu nous marchons pleinement d'accord dans les choses essentielles. M. Edan est un homme au cœur droit, qui aime son pays et qui pratique tous ses devoirs de chrétien : comment n'aurais-je pas de l'estime et de l'affection pour lui?

J'ai visité dans l'après-midi M. Alcock et les commandants du Spartan et de la Saratoga. Tous sont animés de cette même pensée : nous ne pouvons pas vider la place avec honneur devant les belligérants chinois, et par conséquent nous ne devons pas permettre qu'ils portent les hostilités dans notre voisinage immédiat.

10 novembre.

Il y a eu ce matin entre les impériaux et les insurgés un engagement beaucoup plus sérieux que tous les précédents. Les impériaux sont parvenus à s'emparer des jonques des rebelles, ainsi que de deux autres bâti-

l'insurrection de CHANG-HAI 325

ments, un trois-mâts et un brick armés en guerre; les batteries de terre, malgré un feu bien nourri, n'ont pas causé grand dommage aux jonques impériales. C'est une victoire incontestable, mais dont on ne paraît pas décidé à recueillir les fruits.

Quel cbâtiment de la Providence que les malheurs de Chang-hai, en ce moment : faubourgs en grande partie consumés, commerce arrêté, hiver qui s'annonce terrible ; pas d'abri, pas de pain pour beaucoup de monde, nulle sécurité pour les habitants de toute classe ! Dieu a ses vues en permettant tant de maux ; nous ne pouvons qu'y compatir en adorant ses desseins impénétrables.

A bord du Cassini. Chang-hai, 11 novembre.

Commandant (1) ,

J'ai rendu compte au commandant de Montravel des événements qui ont eu lieu à Chang-hai, depuis l'arrivée du Cassini devant cette ville, jusqu'au 31 octobre; je vais maintenant vous informer de ce qui s'est passé, depuis cette époque jusqu'au 9 novembre. Dans la soirée du 31 octobre, M. Edan, notre consul par intérim, me prévint que les insurgés voulaient frapper de fortes contributions les chrétiens de la ville. Ils avaient déjà demandé, dans un bref délai, une somme de 10,000 piastres au vieux Lo, homme patriarcal par sa nombreuse famille et la considération dont il jouit dans le pays. Cette demande était accompagnée de menaces. Nous jugeâmes, M. Edan et moi, qu'il fallait prendre fait et cause pour les chrétiens chinois, en indiquant clairement qu'ils avaient toutes nos sympathies, et que toute offense, qui leur serait

(1) M. de Baudéan, commandant du Colbert.

v326 CAMPAGNE DO « CASSIISI »

faite en qualité de chrétiens, serait considérée comme un mauvais procédé envers la France. Notre digne consul rédigea, séance tenante, une note très ferme qui fiit envoyée dès le lendemain au chef des insurgés. Elle produisit aussitôt l'effet attendu, car le chef des rebelles nous fit assurer qu'il avait le plus grand désir de ne rien entreprendre qui pût nous offenser.

Le 3 novembre, trente et une jonques armées à Macao, et dont l'équipage avait été recruté parmi les pirates de la rivière de Canton, vinrent mouiller en aval, à un demi-mille du consulat anglais. Elles étaient accompagnées d'un trois-mâts de commerce armé en guerre, ce qui portait la flottille réunie sur ce point au chiffre de trente- six bâtiments : deux troismâts, deux bricks, une goélette et trente et une jonques. En outre, vingt-quatre jonques de Ning-po et la goélette VAntilope stationnaient en am.ont du mouillage des Européens, près de la cathédrale de Tong-kadou. Ces forces, bien dirigées, auraient eu facilement raison des insurgés qui ne pouvaient leur opposer sur le fleuve que deux batteries de canon de petit calibre, un trois-mâts et un brick armés à la hâte, et trois grands bateaux cantonnais; mais jusqu'à présent les mandarins de la flotte impériale n'ont fait preuve ni de bravoure ni d'intelligence.

Vous me demanderez peut-être pourquoi le CcLssini est allé mouiller en dehors des bâtiments de commerce étrangers? En voici la raison : Il m'a.semblé nécessaire de prendre position entre le consulat de France et la cathédrale de Tang-ka-dou, pour faire respecter, au besoin, ces deux établissements parles belligérants. Ce mouillage a sans doute l'inconvénient d'être trop rapproché de la batterie des insurgés, et l'on y court le risque de recevoir quelques boulets perdus ; mais il a le grand avantage de nous permettre de réprimer immé-

l'insurrection de CHANG-HAI 327

diatement toute infraction à la neutralité, et de protéger le mouillage des navires de commerce étrangers. En prenant ainsi part à la défense commune, nous acquittons une dette envers les Anglais qui, en l'absence de bâtiments de guerre français, n'ont pas hésité, en plusieurs occasions, à protéger nos missionnaires et notre consulat.

J'ai prié M. Edan d'informer les chefs des deux armées que j'étais fortement résolu à maintenir l'inviolabilité du consulat et de l'église de Tong-ka-dou, et à ne pas souffrir qu'on engageât les hostilités trop prés du Cassini. Pour obtenir ce résultat, il a été convenu avec sir William Horte, commandant du Spsirtan ■et des forces anglaises, que nous ne permettrions pas :aux navires des belligérants de mouiller près de nous. Malgré cela, le 4 novembre, le brick YElisa, de la flottille impériale, ayant remonté vers la batterie des insurgés, sans oser affronter son feu, vint mouiller à petite distance du Cassini. Je lui fis dire d'appareiller, ■ce qu'il exécuta d'assez mauvaise grâce ; mais la nuit ■et le vent ne lui permettant pas de regagner sa flottille, il alla mouiller entre le consulat de France et nous. Le lendemain, à la pointe du jour, je lui fis dire d'appa- Teiller de nouveau, et il s'exécuta sans difficultés. Les rebelles n'osèrent pas venir l'attaquer prés de nous, ce ■que je n'aurais pas souffert. Quand le brick s'éloigna, les bateaux cantonnais appareillèrent, comme pour lui donner la chasse ; mais je fis alors charger la batterie, ainsi que les pierriers et les espingoles, pour les tenir en respect, et, au besoin, les rappeler à l'ordre.

Cette attitude vis-à-vis des Chinois, dans leur propre pays, blesse, je le sais, toutes nos idées du droit des ^ens en Europe et en Amérique ; mais, quand on connaît bien le caractère de la nation chinoise, on se rend facilement compte des motifs qui obligent d'agir ainsi.

328 GAJVIPAGNE DU « CASSINI »

Si nous paraissions craindre les Chinois, si nous les traitions, comme le voulait le plénipotentiaire américain, sir Humphrey Marshall, sur le pied des nations civilisées par le christianisme, notre influence ne tarderait pas à s'écrouler tout entière. Ici, pas de milieu, il faut choisir : être maître ou esclave, se faire craindre et respecter ou tomber dans le mépris. C'est après avoir consulté mes deux années d'expérience en ce pays, nos dignes et paisibles missionnaires, le consul de France et le consul d'Angleterre, que je me suis enfin décidé à entrer dans cette voie.

Le 6 novembre, vers quatre heures et demie du soir, les jonques impériales dessinèrent un mouvement dansla direction de la batterie des insurgés, et on échangea quelques coups de canon assez près du Cassini. J'ordonnai immédiatement le branle-bas de combat et fis signe aux jonques impériales de s'éloigner. Elles se retirèrent aussitôt, soit par crainte de nos boulets, soit pour éviter le feu des insurgés.

C'était le trois-mâts insurgé le Glen-Lyon qui avait commencé le feu. Je le fis prévenir, dès le lendemain matin, qu'une nouvelle infraction serait punie à coups de canon. Le capitaine, qui est anglais ou américain, s'excusa en disant qu'il n'était pas alors à bord. L'officier du Cassini s'étarit ensuite rendu à bord du brick insurgé, y trouva un mandarin qui s'avisa de faire le brave. « A votre aise, lui répondit-il avec calme ; faites comme il vous plaira. Si je vous préviens, c'est dans votre intérêt ; vos boulets ne peuvent rien contre nous, mais les nôtres peuvent vous couler sur place. » En entendant cette fière parole, le mandarin baissa le ton, et promit de ne pas commencer le feu quand les impériaux seraient trop près du Cassini.

Vous connaissez l'affaire du 10, sur laquelle je n'insiste pas. Tout le faubourg, depuis la porte appelée

l'insurrection de CHANG-HAI 329

Siao-tong-meii jusqu'à Wang-ka-moden a été entièrement pillé et ensuite livré aux flammes. Il paraît imposssible de savoir les valeurs qui ont été perdues dans ces riches magasins.

12 novembre.

Au moment où j'allais me mettre à table, une lettre de M. Edan m'avertit que la concession française est menacée d'incendie par les soldats de l'armée impériale.

Un Anglais, m'écrit le consul, nommé Lockart, qui réside dans le quartier français, à deux cents pas du consulat, m'a apporté ce matin deux espèces de gargousses, ou plutôt deux paquets de poudre disposés pour mettre le feu. Ils ont été trouvés prés des bambous qui entourent sa maison, dans un but qui n'est que trop manifeste. Ces préparatifs d'incendie ne peuvent être attribués qu'à des soldats du Tao-tai, qui sont venus tirer sur les murs, dans le voisinage du consulat ; ils ont été aperçus par les hommes de garde.

J'ai prescrit autour du consulat toutes les visites de précaution que la prudence peut suggérer. M. Rémi, que j'ai vu à cette occasion, m'a témoigné beaucoup de sympathie, en comblant d'éloges la conduite des matelots qu'il a eus chez lui une vingtaine de jours.

14 novembre.

Il faut peu de chose pour me troubler. Voilà le commandant de Baudéan, avec lequel j'ai causé quelques instants, qui ne considère pas comme improbable qu'on me confie le commandement du Colbert et de la station de Chine, et qu'on le charge de ramener le

330 CAMPAGNE DU « GASSINI »

Cassini en France. Je demande à Dieu, de tout cœtir, de me rendre indifférent au Cassini ou au Colhert, à la France ou à la Chine, d'être, en un mot, dégagé de tout désir étranger à ses desseins sur moi.

Deux balles sont venues frapper à bord du Cassini, quand je me promenais avec le commandant de Baudéan sur le pont. L'une d'elles a passé très près d'un de nos factionnaires. A quoi tient la vie ? Depuis quelques jours nous entendons les boulets siffler à petite distance de nous. J'aime à espérer que notre campagne ne se terminera pas sans quelque service important, rendu aux missionnaires du Kiang-nan.

Que le saint nom de Dieu soit béni ! D'après ce que m'ont raconté les Pères Lemaître et Borgnet, ce dernier voyage du Cassini à Chang-hai n'aura pas été inutile à l'équipage sous le rapport religieux. Voilà des matelots qui, pendant trois ansdeséjour abord, étaient restés insensibles à toutes les instructions ; ils avaient résisté aux facilités de tout genre qui leur étaient offertes pour l'accomplissement de leurs devoirs de chrétiens. Or, par l'effet de circonstances extraordinaires, ils sont envoyés les uns à Tong-ka-dou, les autres à Zi--ka-wei ou à Tsang-ka-leu, pour rétablir leur santé; et, au besoin, écarter les pillards ; et ce séjour leur est aussi profitable sous le rapport moral que sous le rapport physique. Transformés au contact •des vertus pratiquées soas leurs yeux, tous demandent à se confesser, et se conduisent de manière à montrer que leur conversion est sérieuse.

Le jeune Père Louis Massa est venu nous dire la messe, ce matin. C'est lui qui a confessé la plupart de nos matelots ; ils ont voulu, disaient-ils, l'étrenner en sa qualité de jeune prêtre. Jamais depuis le commencement de la campagne je n^avais remarqué autant d'élan vers le bien. Sera-t-il possible, sous un prétexte

l'insurrection de CHANG-HAI 331

OU SOUS un autre, de donner à tous les hommes cette facilité d'accomplir leurs devoirs religieux ? Dieu le sait ; mais déjà mon cœur est plein de reconnaissance pour son infinie bonté.

Nous venons d'assister à un second combat de la flottille impériale contre la batterie des insurgés ; il n'a pas eu les mêmes résultats que le premier ; aucune grave avarie de part ni d^autre.

16 novembre.

a Aimez Dieu, et faites ce que vous voudrez, » a dit saint Augustin. Lancé, par l'effet des circonstances, dans une partie de plaisir qui était peu de mon goût, j'ai pu, avec la grâce de Dieu, avoir assez de bonne humeur pour paraître m'amuser autant que les personnes invitées. D'abord, grand déjeuner oîi se trouvaient trois dames, le ministre de France, le consul d'Angleterre et le commandant du Sparta.n ; puis, promenade toute la journée, dans le but de visiter Tong-ka-dou et Zi-ka-wei. Cette partie a réussi audelà de toute espérance ; elle s'est terminée par un ■dîner et une soirée chez le consul d'Angleterre. Puisséje mettre- mon amour -propre de catholique à bien remplir mes devoirs de position, et à offrir au bon Dieu les contrariétés qu'ils m'imposent!

A bord dn Cassini. Chang-hai, 17 novembre^

Cher Emmanuel (1),

On m'a écrit de Puycbeni que tu n'avais pas reçu de lettres de moi, depuis mon départ de France. Il est vrai que je suis si souvent surchargé de travail qu'il

(1) Un de ses frères.

ne me reste pas un moment pour mes amis; cependant, si ma mémoire est fidèle, j'ai dû écrire au moins pour te féliciter de ta nomination au beau grade de colonel, qui me semblerait propre à satisfaire l'ambition, s'il n'était pas dans la nature de l'homme de vouloir toujours s'élever davantage.

Jusqu'à présent, clier frère, la campagne du Cassini a été des plus heureuses, et assez variée pour offrir de l'intérêt et prévenir la lassitude. L'état-major est bien composé et ne m'a jamais causé d'embarras ; l'équipage est bon et discipliné, et, Dieu aidant, il ferait son devoir devant l'ennemi : c'est donc une agréable phase de ma carrière que cette longue absence de France.

Tu sais que je ne vois plus les choses du même point de vue qu'autrefois. Depuis qu'il a plu à Dieu de changer le cours de mes idées ; depuis que je me suis rappelé ces premières lignes du catéchisme : « L'homme a été créé pour connaître, aimer et servir Dieu, et par cemoyen obtenir la vie éternelle... »j'ai aussi connupar moment ces joies de l'âme que la religion seule peutprocurer, etquinous inondent de consolations d'autantplus douces et plus abondantes qu'on marche d'un pas plus ferme en avant. Que de fois j'ai déploré le sort des personnes que j'aime et qui s'avancent dans la vie les yeux bandés, sans s'élever jusqu'à Dieu par la prière, sans s'aider du secours des sacrements ! Dans le monde, on va souvent à tel spectacle, on lit tel ou tel roman sur la foi d'une personne de connaissance qui vous en fait l'éloge ; et, par un contraste bizarre, on repousse un ami qui vous dit : « J'ai goûté les plaisirs que vous recherchez, j'ai aimé l'indépendance de la pensée, la liberté dans les actions, le bien-être et les douceurs de la vie ; mais j'y ai renoncé, et depuis lors j'éprouve une paix intérieure qui m'était inconnue ; j'ai plus de goût pour mes devoirs, plus de véritable affection pour mes

L'1NSUHR£CT10?î de CHANG-HAI 333

amis et ma famille, et je m'avance dans cette vie plein d'espérance dans une vie meilleure. »

Ne t'étonne pas, cher Emmanuel, de me voir revenir sur ce sujet. Je ne t'aimerais pas, comme jele dois, si, étant catholique, je n'employais pas tous mes efforts pour t'amener à la pratique de la religion. Nous faisons du prosélytisme, parce qu'ayant goûté des eaux vives de la foi et nous en trouvant bien, nous souhaitons que les autres s'abreuvent aux mêmes sources. J'ai même poussé mes désirs jusqu'à demander à Dieu qu'un jour notre bonne mère, entourée de tous ses enfants, puisse se présenter avec eux à la sainte Table, dans la chapelle du vieux manoir, et j'ai quelque espoir que ma prière ne sera pas rejetée.

Selon toute apparence, je ferai route pour la France, av,ant la fin de l'année. Malgré la joie que cause toujours le retour au foyer, j'aurai quelque peine à quitter ce pays où des événements de la plus grande importance se préparent. Les missionnaires sont les meilleures gens du monde. Noussommes en rapports continuels avec eux : leur exemple est bien fait pour nous prêcher l'éloignement des douceurs de la vie, car tout, dans leur personne, respire la satisfaction de l'âme et la joie du cœur... Mgr Maresca, évêque du Kiang-nan, me quitte à l'instant. Ce digne prélat venait d'une chrétienté où on l'avait reçu avec un tel empressement qu'il était encore tout ému. Il était accompagné du Père supérieur des Jésuites de cette mission, qui a déjà eu la gloire de confesser Notre -Seigneur Jésus-Christ dans la captivité et les souffrances.

Adieu, cher Emmanuel, mes prières et mes vœux pour toi et pour les tiens sont de tous les jours ; mais, si cette lettre t'arrive en janvier, ce ne sera pas trop tard pour vous souhaiter à tous une bonne et heureuse année.

A bord du Cassini. Chang-hai, 18 novembre

Chère bonne mère,

Le Colbert, qui doit remplacer le Cassini, a mouillé près de nous, le 10 novembre ; il avait à bord le ministre de France et sa femme. M. de Bourboulon a quitté Macao, où tout reste bien tranquille, pour se rendre compte par lui-même de l'agitation qui règne ici. Nous vivons, en effet, dans de continuelles émotions, assistant impassibles aux combats livrés sur la rivière entre la flottille impériale et les batteries des révoltés.

On dépense beaucoup de poudre et de boulets, mais la bravoure est rare, ce qui fera durer longtemps les misères de la guerre. Un grand nombre de maisons ont été déjà brûlées et pillées, et l'hiver augmentera les souffrances dans une proportion effroyable. Qui pourrait sonder les desseins de la miséricorde divine sur ces populations abruties parle culte des idoles? N'estce pas durant les années les plus malheureuses que la charité chrétienne répand le plus de clartés dans les âmes des infortunés qu'elle soulage ? Mgr Maresca a recueilli près de la cathédrale de Tong-ka-doa une trentaine de blessés que des médecins du Cassini soignent avec un dévouement qui leur fait beaucoup d'honneur. L'église elle-même, que protège le pavillon de France, a été souvent l'asile de pauvres gens, riches la veille, qui avaient été dépouillés par les maraudeurs de l'armée impériale. Pendant que le commerce s'alarme, que les politiques s'inquiètent pour savoir quel parti triomphera, la religion s'étend progressivement dans tous les rangs de la société; et nos missionnaires, quoique bien souvent exposés aux plus grands périls, paraissent aussi tranquilles qu'en pleine paix. }^ Quelques hommes de l'équipage, envoyés chez les

l'insurrection de CHANG-HAI 335-

Pères Jésuites pour y refaire leur santé du corps, y ont aussi trouvé la santé de l'âme en remplissant leurs devoirs religieux. Comme leur présence en impose aux Chinois, j'ai remplacé les malades par des hommes très valides, qui trouvent à leur tour chez les bons Pérès un charmant accueil, et profitent de l'occasion pour vaquer aussi à leurs devoirs de chrétiens. Ainsi donc, ce voyage à Chang-hai, quoique entrepris au moment où tout le monde s'attendait à rentrer en France, a par nne disposition providentielle toutes les apparences d'une bonne chance pour le Cassini.

19 novembre.

Les médecins du bord sont de retour de Tong-kadou, porteurs d'une excellente lettre de Mgr Maresca, toute à leur honneur et qui mérite d'être conservée.

c< Monsieur le Commandant,

ce Je vous ai souvent exprimé comme je sentais et. appréciais vivement tout le bien opéré par la présence du Cassini, en faveur de cette mission et de ce diocèse dont le soin est confié à ma sollicitude pastorale. L'esprit de dévouement qui vous anime, ainsi que les officiers et l'équipage sous vos ordres, a eu plusieurs fois occasion de se montrer au grand jour dans ces moments de crise que traverse actuellement la province du Kiangnan ; et je dois le proclamer pour l'honneur du gouvernement français qui se plait à protéger les missions catholiques, le Cassini a dignement soutenu le nom de la France que tant de bouches bénissent dans ces contrées lointaines.

« Mon dessein, en vous écrivant cette lettre, M. le Commandant, n'est point d'entreprendre l'éloge du Cassini. La publicité des faits parle plus haut en faveur

de la vérité que ne saurait le redire l'expression de ma reconnaissance. Cependant il est une œuvre d'humanité et de charité que vous m'avez aidé à produire et que je ne saurais passer sous silence; je veux parler de l'hôpital improvisé au milieu des désastres de la guerre, pour recueillir et soigner les soldats blessés. Vous avez bien voulu mettre à ma disposition le secours le plus utile pour cette œuvre, en m'offrant les services de M. Fallier, docteur du bord. Je croirais manquer à la justice non moins qu'à la reconnaissance, en ne rendant pas témoignage au mérite et au talent du docteur que j'ai vu et apprécié par moi-même pendant près de deux mois. Je dois ajouter que M. Fallier a été admirablement secondé par M. Hubac, qui s'est fait un bonheur de l'aider, aussi souvent qu'il lui a été possible.

ce Honneur au Cassini qui sait si bien exécuter, au nom de la France, la mission qui lui est confiée pour les progrès de la civilisation chrétienne (1) ! »

(l) Uf, Appendice I : Fin de l'insurrection de Chang-hai.

Page 1