SUITE
La mtrche des lions.— Les Thermopyles. — • Les amputés et les précipices* — Les remparts de bois. -^Quatre hommes et un caporal. •— Grande bataille entre cinq chasseurs d'Afrique et trente cavaliers mexicains. -—Conséquences immenses d'une petite Yictoire. — Ingénieuse idée d'un zouave. — Une superstition indlennt.
Après Tassaut de Puebla, la colonne fit sur Orizaba une retraite que les Indiens appelèrent la marche des lions»
Cette contenance superbe, cette persistance audacieuse à braver et à provoquer Tennemi devant ses murailles, ces stations prolongées chaque fois qu'il était annoncé comme nous suivant, nos fières allures enfin frappèrent Tennemi de respect. La population jugea entre nous et nos adversaires : le souvenir du combat de la Puebla fut efEacé. Du
IIA eOUVKlfllS DE U GlMPiONB DU HIXIQVS.
reste» nous n'avions pas été vaincus en race campagne; nous n'avions même pas essuyé une défaite; nous n'avions éprouvé qu'un simple échec en attaquant un fort sans succès. Notre prestige, loin d'être entamé^ avait grandi de la terreur que nous inspirions à la garnison.
* Nous n'avions qu'une pensée : venger dans un prochain combat nos camarades tombés au pied de Guadaloupe.
Nos adversaires n'avaient qu'une crainte, se heur*ter en plaine contre d'intrépides soldats qui avaient
couronné avec tant de hardiesse les remparts de
Puebla.
Us n'espéraient nous arrêter et nous livrer bataille que sur les hauteurs des Gumbrès, plus difficiles à franchir au retour qu'à l'aller ; nous avions fiOO hommes, le dixième de notre effectif, hors de combat; il fallait un miUier de soldats pour garder nos blessés ; le quart de l'armée se trouvait donc immobilisé.
La cavalerie de Saragoza nous devança aux Gumbrès et s'empressa de requérir tous les Indiens du
80UTKNIRS DE U C1VPA6KE DU HKXIOTIE. 117
voisinage, auxquels, elle fit élever quarante em* buscades ayant la hauteur et les fossés d'une redoute ; des abatîs d'arbres séculaires complétaient ces lignes de défense.
Ces obstacles, placés sur des hauteurs escarpées-, formaient un ensemble de fortifications derrière lesquelles une compagnie était capable 4'ârrèter dix mille hommes ; les Spartiates auraient bravé là des forces Immenses; c'étaient les Thermopyles du Mexique !
Avec notre convoi^ si considérablement augmenté par nos ambulances, nous nous trouvions fort com« promis au pied des défilés,
Sans nos blessés, nous aurions regardé les cimes de» Cumbrès d'un œil tranquille, certains de les atteindre et d'y remporter une glorieuse victoire ; mais il fallait y transporter par des sentiers affreux cinq cents hommes mutilés dont l'état demandait les plus grands ménagements.
Faire gravir ces rampes à des amputés qu'une secousse tuerait, quelle tâxîhe pénible, quand le canon couvrait de mitraille les flancs des contreforts!
118 SOUYEHIRS Dl Ll CIMPIGIIK DU MIXIQUI.
Autre considération : placée entre nous et la mer l'armée de Saragoza nous coupait la retraite et nous enfermait entre les GumbrèsetPuebla. La cavalerie seule était arrivée d'abord: mais bientôt, pour nous enlever toute chance de succès, rinfaaterie, débarrassée de tous les impédiments, nous avait devancés aux Gumbrès et s'était établie derrière ses retranchements : une terrible journée se préparait.
[ Survint un incident en apparenceinsignifiantqui changea cette situation dangereuse.
Un peloton de cavaliers d'élite choisis avec soin par les officiers ennemis occupait le village de Palmar et devait s'y cacher pour faire main basse sur nos éclaireurs lorsqu'ils reconnaîtraient cette position.
Quatre chasseurs d'Afrique et un brigadier parurent ; au lieu de s'engager dans le village, ils le tournèrent.
L'idée de nos chasseurs, qui avaient vu ces cavaliers, était de les attaquer en leur coupant laretraite et de les capturer. Une pareille prétemtioa ne
SOUVENIRS Dl tA CAMPAGNE DU MEXIQUE. 119
pouvait germer que dans des cerveaux français. Les cavaliers Juaristes, eux, trouvaient la manœuvre des cinq chasseurs fort maladroite; ils se disaient que ces malheureux venaient ^e jeter dans la gueule du loup sans s'en douter.
Gependmt nos chasseurs gagnentrarrière du vil^ lage.
Les Juaristes poussent un cri de triomphe et s'élancent.
Les chasseurs poussent un cri de joie et chargent à fond.
Les Juaristes, qui n'avaient qu'une inquiétude, celle de voir leurs adversaires se dérober par une volte-face précipitée, restent ahuris par ce trait de folle témérité ; ils s'arrêtent comme on fait en présenced'un acte extraordinaire qui déjoue toutes les prévisions.
Nos chasseurs enlèvent leurs chevaux et tombent au milieu du détachement anéanti par tant d'audace ; les sabres menacent déjà les poitrines, que les cavaliers ennemis ne savent pas encore quelle contenance tenir. Sans se défendre, sans songer à
12P 0OU¥BZri»8 OK U CiHPÀGirX DU MBXIOtlB*
fuiTi ils se rendent ou pour mieux dire sa laissent prendre. Un seul s'échappe et va raconter au câmp ce i^ui s'est passé.
Les chasseurs nous ramènent 2i prisonniers avec annes/ chevaux et équipements ; raiinée croyait voir arriver des déserteurs, tant le groupe ennemi paraissait considérable à côté de nos cinq cavaliers; les juaristes, revenus de leur surprise, semblaient désespérés ; s'ils avaient eu leurs armes, peut-être auraient*ils tenté de se délivrer ; mais il était trop tard* Le seul homme qui s'était sauvé fit le récit de cet engagement; la nouvelle se répandit dans l'armée de Saragoza et la démoralisa, tant ce fait d'armes paraissait merveilleux!
Comment tenir contre des soldats capables de pareilles actions ?
Les généraux eux-mêmes perdirent toute con- ^ance et ordonnèrent la retraite ; ils évacuèrent les Gumbrès*
Il nous fallut trois heures de travail pour ouvrir uû passage au milieu des retranchements abandonnés ; encore eut*on toutes les peines du monde
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SOUVSNIftS DE LA CAHPÀGNB DU MEXIQUE. 121
à transporter les blessés. Certains blocs de rochers entassés pour former les embuscades pesaient au moins quinze milliers.
Un fait singulier et qui prouve la présence d'esprit de nos soldats signala le travail de déblaye^ ment«
Un zouave s'était écarté le long des pentes pour rattraper un outil tombé dans un ravin. Tout à coup, un roc énorme, ébranlé par les efforts des mineurs^ se détache et roule sur les flancs du ra^ vin.
Le zouave est sur sa direction ; il s'aperçoit du danger, saisit un gros caillou et le jette devant lui ; puis il se couche.
Le bloc arrive en sifflant, brisant les arbres sur son chemin. On cri;t l'homme perdu ; mais il se releva sain et sauf; la pierre avait ricoché en touchant le caillou et avait passé par-dessus le zouave.
Pour finir, citons une anecdote qui peint l'esprit dont la population était animée envers nous :
A Tecamalucan, une femme indienne donna à l'armée une preuve touchante de sympathie et
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tir» ils se rendent ou pour mieux diie sa laissent piendxe. Un seul s'échappe et va raconter au camp oe qui s'est passé.
Iios chasseurs noosramèneat 24 prisonniers avec unes, chevanx et équipements ; l'aitaée croyait voir arriver des déserteois, tant le groupe ennemi psnôssait considérable àcôtédenos cing cavaliejrsi; losJQaristeSyîevenasdeleur snrpiise, semblaient désespérés; s'ils avaient eu leurs armes, peut-être auraient-ils tenté de se délivrer ; mais il était trop toïd. Le seul homme qui s'était sauvé fit le récit de cet engagement; la nouvelle se répandit dans l'arxnée de Saragoia et la démoralisa, tant ce fait d'armes paraissait merveilleux!
Comment tenir contre des soldats capables de Pàreillea actions?
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122 somniciRS di li gampagni du hbxique.
d'admiration :elle avait un nouveau-né, et 6omme le père était mort quelques mois auparavant, laissant son fils orphelin, elle voulait en faire plus tard un soldat, sachant bien qu'elle ne pourrait lui donderune position meilleure. Elle vint donc au camp des zouaves pour accomplir un acte de naïve superstition, et dans ce but elle demanda une cartouche à un sergent. Cette demande étonna celui-ci ; mais elle insista tellement qu'il finit .par lui doimer un peu de poudre ; elle la mélangea avec du lait, puis elle en fit boire une gorgée à Tenfant qui n'avait pas un mois.
Beaucoup d'Indiennes croient que quand on fait avaler deja poudre à un nouveau-né dans les trente premiers jours qui suivent sa naissance, si cette poudre appartient à un guerrier vaillant, l'enfant deviendrai brave aussi.
Et rindienne avait voulu une cartouche française pour cette cérémonie singulière qui devait insuffler le courage dans les veines de son fils.
Le lendemain, 18 mai 1862, l'armée arrivait à Onzaba ; mais elle laissait à une-lieue en arrière,
r^nwiw « •a'Mfai
au défilé d'Ingenio, le 89* de ligne pour fermer à rennemi l'entrée de la vallée.
A peine avions-nous quitté ce régiment, qu'un de ses bataillons se portait en toute hâte au secours du général Marquez, notre allié, qui, en nous amenant 1 ,500 cavaliers, s'était trouvé en présence de l'armée de Saragoza. Le 89« de ligne livra là un de ces combats de géants qui font époque dans les fastes de la guerre.
Nous en raconterons prochainement les émou- Vantes péripéties.
COMBAT P'ACULIUOO
Marquez et sei Cavaliers.— Ecbecetmat.— Généraux et aventu? riers •— < Un coup de hache sur une armée. — Une manœuvre à la Turenne.— *Le commandant I^efebvre.— te coup de bét lier.— La contagion du courage.
Plusieurs généraux mexicains disposant de troupes considérables devaient nous prêter leur concoure ; le général Lorencez avait compté sur les promesses faites, mais non tenues. Un chef in*fluent, le général Marquez, avait sous ses cadres 2,500 cavaliers avec lesquels il occupait la ville de Matamora ; il fut inébranlable dans la résolution de rester fidèle à ses of&es d'alliance, et il se mit en marche pour nous rejoindre. Mais un autre général, Otiaga, embrassa le parti de Juarez et, avec les troupes dont il disposait; il tint les cavaliers de Marquez en échec ; cependant, le 17 mai, quand la
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colonne était eacore à Tecamalucan, un offîcier
d'état-major mexicain vint annoncer que le générai Marquez approchait ; bientôt en effet celui-ci se présenta. 11 nous avertit que ses 2,300 cavaliers accouraient de Matamoras par des sentiers détournés^ après avoir déjoué la surveillance de Tennemi et que sa colonne nous rejoindrait bientôt à Orizaba, que nous devions atteindre le lendemain.
Ce renfort inespéré en cavalerie était pour nous une bonne fortune, car nous n'avions qu'un escadron de chasseurs. Marquez fut accueilli avec enthousiasme, tant à cause de la loyauté avec laquelle il tenait ses engagements qu'en raison du courage qu'il déploya ce jour même. Il avait quitté sa colonne escorté seulement de quelques cavaliers,
et par des chemins de chèvres il avait devancé les siens ; il voulut retourner près d'eux.
En route , il pouvait rencontrer l'ennemi et, au cas où il eût été pris, il eût été fusillé comme le général Robles ; il nous quitta néanmoins poinr se jeter dans les montagnes.
Les généraux mexicains s'aventurent souventde
la sorte ; admirablement montés, suivis d'une poignée d'hommes résolus, sur des chevaux iiès-vites ils ne redoutent pas les guérillas qu'ils distancent facilement en cas de poursuites. Restent les embuscades, les ruses de guerre, les pièges tendus ; mais tout chef mexicain est peu ou prou un homme du désert qui a pratiqué la vie d'embûches menée par les chasseurs des prairies ; ils ont un flair merveilleux pour. éviter la présence de l'ennemi, mille ressources ingénieuses pour lui échapper* Marquez
arriva près des siens sain et sauf.
Notre colonne avait, nous l'avons dit, continué sa route vers Orizaba, laissant à Ingénio le 89®.
Ce régiment était à. peine campé qu'un coureur envoyé par Marquez annonça que Saragoza s'était placé a Aculingo, sur le point d'intersection de la route de Matamoras, par où venaient les alliés, et de celle de Puebla à Orizaba, par laquelle ils voulaient gagner cette ville.
Impossible de passer ailleurs, car les escarpements des crêtes étaient inaccessibles ; Saragoza fermait cet unique débouché.
128 SOUVENlftS DK tk CilfPiQinS DU xiuoin.
Le colonel rHériller ne pouvait laisser sans secours ces 2,500 cavaliers, qui eussent été forcés de se disperser après des tentatives infructueuses ; înais il ne pouvait non plus abandonner le poste important qu'il gardait et par lequel il couvrait Orizaba ; il se décida à retenir un de ses bataillons près de lui et il envoya l'autre contre Saragoza, sous les ordres du conunandant LefebvrOi avec deux obusiers.
Parti à deux heures et demie de l'après-midi, ce bataillon^ fort de 600 hommes, arriva par une marche forcée, un peu avant cinq heures en pré-r sence de Tarmée juariste ; celle-ci occupait une hauteur d'où elle dominait les cavaliers de Mar-« quez arrêtés à la bifurcation des deux chemins.
Le commandant, sans s'étonner de la force de cette positionetdu nombre de ses adversaires, divisa sa troupe en deux colonnes : Tune menaça la gauche de Saragoza qui posta sur ce point la plus grande partie de son monde ; l'autre profita de cette maladresse pour attaquer le mamelon qui commandait le défilé par où Marquez devait passer^
èOÏÏYSNU9 DK IL CIAUPAOKE DV UBXIQUE. 129
Nos obusiers ouvrirent le feu •; mais, presqu'en même temps que les prqjectilesj nos soldats furent au milieu des troupes ennemies, qu'ils avaient coupées en deux, conune un morceau de bois est fendu par un coup de hache ; les escadrons de Marquez s'élancèrent par la trouée quenos baïonnettes avaient faite, et ils opérèrent leur jonction avec nous.
Le but de cette journée était atteint, et les aUiés n'avaient plus qu'à se retirer, en se défendant vigoureusement jusqu'à Ingenio, sur le bataillon qui s'y trouvait. Mais le commandant avait conçu l'audacieuse pensée, non-seulement de battre Saragoza, mais encore de disperser son armée après lui en avoir enlevé une partie par un beau coup de filet. Le commandant demanda à ses alliés s'ils étaient disposés à le seconder énergiquement, et, les voyant bien déterminés, il imagina une savante manœuvre; il voulait s'enfoncer avec son bataillon, comme un coin dans le centre ennemi, et le refouler ; en même temps ses obusiers cribleraient une aile et les cavaliers attaqueraient l'autre en la débordant ; prise entre le bataillon qui la dépasserait après avoir cul-
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buté le centre et les escadrons de Marquez, cette aile devait se rendre ou périr.
Les auxiliaires mexicains jurèrent de se conduire vaillamment. Le bataillon, habilement groupé, s'ébranla ; les clairons sonnèrent la charge, et nos cinq cents fantassins, frappant les rangs eimemis comme un bélier frappe un mur, y pratiquèrent une large brèche ; ils poussèrent tout ce qui se trouvait en face d'eux la baïonnette aux reins, et se trouvèrent engagés au cœur de l'armée mexicaine. Le général Marquez choisit avec un tact militaire remarquable le moment d'agir ; il déborda au trot le flanc de l'aile gauche, se rabattit sur elle au galop et la rejeta sur le bataillon qui s'était hérissé d'une
ceinture de fer.
Les juaristes mirent bas les armes.
Désarmés, ils restèrent à la garde de ^quelques hommes ; notre batalQon et ses auxiliaires ache-vèrent la dispersion de leurs adversaires qui s'enfuirent dans une déroute complète ; la cavaleriejuariste avait seule conservé ses rangs ; elle voulut protéger les fuyards ; mais elle ne réussit qu'à se
SOUVENIRS DE Ik OAHPIGNE DU MEXIQUE. 131
faire sabrer et laissa plusieurs escadrons en notre pouvoir.
Quand on œssa la poursuite, on compta les prises : nous avions capturé 826 fantassins, 537 cavaliers, et nous avions enlevé un drapeau ; 145 cadavres et 280 blessés jonchaient le sol ; autant d'hommes moins grièvement atteints avaient échapppé ; c'était im désastre sanglant, tme irréparable défaite*
Mais le plus étrange, c'est que nous n'avions eu que deux tués et vingt-trois blessés ! Quand les cavaliers de Marquez virent le plateau jonché d'armes et de débris, les crêtes sillonnées de fuyards éperdus, le mamelon couvert de prisonniers, puis, auprès de notre guidon triomphant, l'étendard juariste porté en berne, ils comprirent qu'ils venaient de s'associer à une lutte dont le retentissement s'étendrait au loin ; ils nous surent gré de les avoir en quelque sorte grandis à notre taille, et, dans l'enthousiasme de la victoire, ils échangèrent de cordiales étreintes avec leurs compagnons d'armes. ^
Avant cette journée) ils ne voyaient en nous que des
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hommes combattant rennemi auquel ils avaient voué une haine mortelle; depuis, ce baptême du feu reçu en commun cimenta entre eux et nous une al« liance indissoluble, fondée sur Testime réciproque ; ils furent toujours prêts à combattre et à mourir à nos côtés.
Nos adversaires ne comprenaient pas comment ces cavaliers avaient si rapidement conquis de précieuses qualités militaires et surtout cet élan fougueux qui les caractérisa ; le secret de cette transformation est tout entier dans la fascination de l'exemple ; il fut prouvé à Aculingo que la bravoure, comme la peur, est contagieuse.