RETRAITE DE PUEBLA
Charge de toute la cavalerie sur deux compagnies de chasseurs à pied.— -Un assassinat odieux. — Les décorations de nos inorts.-^Les soldats du train et les mulets d^ambulance. — La mort sous son vilain côté. -— Trahison ^* Un gant qu'on ne relevé pas. — - Nos cinq cents blessés, amputés en route. «*- Lc mot d'un Américain.
Nos deux colonnes n'avaient pu s'emparer de Peubla, mais Tennemi avait subi, lui aussi, un grave échec. Sa cavalerie, qui occupait la pleine, avait essayé de charger les assaillants ; la contenance du bataillon, du 99* qui protégeait l'assaut, l'avait intimidée ; elle n'osa pas dessiner franchement son ofFonsîve.
En se repliant sans rien tenter, elle aperçut deux compagnie de chasseurs, environ cent cinquante hommes»
Cette petite troupe gardait le flanc gauche de la colonise qui attaquait le front du fort; les non^-
106 80UVENI&8 DB U CiHPàâNE DU HEXIQUK. ^
breux escadrons ennemis trouvèrent cette poignée de chasseurs dispersés en tirailleurs, et répondant au feu de plusieurs compagnies qui nous inquiétaient.
Les Juaristes chargèrent en fourrageurs, comptant avoir bon marché de ces fantassins ; mais les chasseurs se rallièrent au pas de course et en cercle; ils reçurent les cavaliers à la baïonnette. Ceuxci furent si surpris de la promptitude de ce ralliement qu'ils tourbillonnèrent autour des compagnies.
— Ils nous ont fondu dans la main, disait plus tard un officier de Juarez fait prisonnier, et encore émerveillé de cette manœuvre.
Toutefois les escadrons se 'reformèrent, entou-
rant le cercle des chasseurs : les deux petites compagnies furent littéralement enveloppées par des nuées épaisses de réguliers et d'irréguliers; toute la cavalerie donna contre eux.
Notre réserve, qui de loin assistait à cette scène crut ces cent cinquante hommes prisonniers ou • massacrés. Les escadrons dé l'ennemi s'abattirent
avec rage sur ce groupe isolé ; les spectateurs regardaient anxieusement; tout disparut à leurs'yeux au milieu d'un nuage de poussière et de fumée quicouvrit le terrain où se déroulait cette scène émouvante.
Cependant Ton entendait des cris de rage et une fusillade très-nourrie ; les chasseurs se défendaient
Bientôt tout bruit cessa ; Ton dut supposer qu'ils avaient succombé.
Mais peu à peu la fumée se dissipa et les chasseurs apparurent dans la pleine, fermes comme des rocs ; les cavaliers avaient fui laissant deux cents des leurs sur le terrain ; ils n*avaient pu enfoncer les rangs de cette petite troupe héroïque qui fut sa-
luée par de longs bravos.
Ce fait d'armes s'accomplissait au plus fort de Taction ; vers la fin, une compagnie du !«' d'infanterie de marine donna aussi un bel exemple d'in* trépidité ; pour laisser aux soldats du train le tempa. d'enlever les blessés, <jlle resta en ligne pendant vingt-deux minutes, lorsque déjà toute la colonne de droite s'était repliée* Le train montra en cett^
,xA.i--
108 SOUVENIRS DE LA ^CAMPAGNE BtJ HEXIQUE.
k circonstance cette froide bravoure, ce dévouement
^ tranquille qui lui fait tant d'honneur. Les conduc-
teurs doivent venir avec des mulets porteurs de litières et de cacolets, ramasser les blessés sous le
I feu de Tennemi. Là où tombent les soldats, là est
le danger.
Le conducteur du train a d'autant plus de mé-* rite, que, tout entier à sa mission de paix, il ne
\ prend point part à la lutte et ne s'exalte pas aux
ardeurs énervantes de la bataille ; il voit la mort sous son aspect horrible en plaçant dans sa litière ceux qu'il trouve mutilés et sanglants sur le terrain; souvent même il est obligé déposer un homme gui a cessé de vivre près d'un agonisant pour faire contrepoids à ce dernier.
Que de malheureux rendent le dernier soupir entre leurs bras !
Malgré ces causes de démoralisation, le soldat du train accomplit son devoir ; jamais en Vain le clairon ne lui a lancé son appel de détresse pour lui signaler la chute d'un homme au fort de la mêlée.
u Où retentit la note lugubre^ il accourt.
^SOUVENIRS ht LA CAMPAGNE DU MEXIQUE. 109
Aussi tout soldat qui a vu un champ de bataille, professe-t-il une estime profonde pour le corps des équipages, le plus modeste et un des plus utiles de l'armée.
Le général Lorencez avait établi son ambulance dans une ferme, et^ il avait arboré le pavillon rouge au-dessus du toit ; dans toutes les armées, le canon épargne les ambulances ; le général Negrete ne put empêcher ses artilleurs de tirer sur nos blessés. La responsabilité de ces actes ne remonte pas toujours aux officiers , trop -de gens sans aveu se faisaient soldats au Mexique et montraient une lâche férocité, pour que les chefs pussent s'opposer à certains traits de cruauté.
C'est ainsi qu'un parti politique exalté avait fait fusiller le général Robles sans preuves, sans motifs, s'appuyant sur ce seul fait qu'il nous avait fourni des vivres ; or, â Tépoque de la livraison nous étions en relations amicales avec Mexico.
Ce crime avait soulevé une indignation générale ; de même les traitements indignes infligés
aux dépouilles mortelles de quelques braves qui X. 7
110 SOUTSNIES DK LÀ C1H?AGNB DU XBXIQUB*
étaient tombés sur les remparts de Guadeloupe, excitèrent la réprobation de la partie saine de la garnison. On n'en vit pas moins quelques misérables porter sur leurs poitrines les croix et les médailles
enlevées sur les corps de nos vaillants soldats : un jour, un loyal officier de réguliers arracha un de ces insignes à un bandit des guérillas qui se pavanait devant lui ; pris plus tard au second siège de Puebla, il remit cette médaille a notre état-major.
Le général Lorencez, aux premières ondées de Toragequi interrompait Tassant, jugea, qu'il était impossible de donner suite à la seconde attaque ; il fit une fière retraite vers son camp où se tenait le convoi ; Tennemi, quoique doublement supéneur en nombre, n'osa sortir de la place et nous inquiéter ; ses pertes l'avaient découragé. Nous lui avions tué ou blessé douze cents hommes; nous en avions eu près de cinq cents hors de combat;
Pendant la nuit, nous nous attendions à une sortie ; la garnison ne bougea pas ; ce fait dit assez combien notre élan et notre acharnement avaient
sovtkKils ifjs u' CÂtncms mj hsxiqok; 111
produit d'effet sur elle ; ce résultat était presque un triomphe. Le général Lorençez dut songer à se replier sur Orizaba, où ses troupes seraient à l'abri de la fièvre jaune et pouiraient attendre, non loin de la Vera Gruz, des renforts de France.
Le général espérait^ d'après des renseignements dignes de foi» que des corps d'armée considérables viendraient le rejoindre ; il ne voulut pas quitter la Puebla de suite ; il tenait du reste à bien cons* tater que Tennemi n'oserait pas sortir de la ville ;
m ff
les 6, 7 etSmaiy il demeura campé sous les murs delà place.
Enfin il apprit que Zuolaga s'était rallié à la cause de Juarez et empêchait le général Marquez, notre àllié> dé faire sa jonction avec nous.
Le général prit la route d'Orizaba ; mais il s'arrêta encore le 9 ^ le 10 à la première étape, car on annonçait que l'ennemi nous suivait ; fausse nou« veUe il ne parutpas. Nous continuâmes notre route embarassés par SSO voitures contenant un mois de vivreS) et par une ambulance transportant quatre cents malades ou UessSs* Ces Messes furent admi«
113 I0UVBNIB8 Dl U CiHnGNI DU MBXIQVI.
rablement soignés en route par nos docteurs toujours si dévoués et par nos infirmiers gui se multiplièrent ; ces quatre cents blessés furent tous pansés et chaque soir ; beaucoup d'entre eux furent amputés pendant les haltes ; d'autres subirent des opérations plus difficiles encore; très-peu périrent.
On doit ce résultat à notre belle organisation de
transport : ces cacolets où Ton est assis comme
dans un fauteml^ ces litièires où Ton est couché,
sont des inventions que nous envie l'Europe et
qu'elle n'applique pas. On ignore pourquoi.
Peut-être la sollicitude pour les blessés est-elle plus développée en France que partout ailleurs ; peut-être aussi les armées ennemies n'ont-elles pas eu des Larrey et des Desgenettes pour créer des services d'ambulances ; chacun sait quel était le triste sort des blessés avant ces deux grands hommes aux* quels l'armée sera éternellement reconnaissante j
Il est de plus constaté que le voyage au grand air empêche le développement du typhus, si fatal dans les hôpitaux ; les étapes procurent aussi aux
60U VENUES DE là, CiMPAfiNE DU MBXIQTJX. 113
hommes souf&ants des distractioas qui influent heureusement sur leur moral.
En arrivant à Orizaba, nos valétudinaires étaient dansFétat lé plus satisfaisant, et c'est un titre d'honneur pour nos chirurgiens.
Nous résumerons le combat de Puebla par ce mot d'un Américain qui se trouvait dans la ville :
— Je donnerais mUle dollars, disait-il, pour essuyer un échec comme celui que le général français vient de subir I e
Et Ton sait si le Yankee tient à ses dollars I