‹ Campagne du MexiqueChapitre 12 sur 19 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

Fortifications improvisées.—- Le serment d*)ionneur.-— Le ttiéà- ' tre. -— Dumanet en Chine. — Le caporal Durand — L'Anglais, sa main et son cœur.— «Malentenda. — Les représentations sous les canons de Saragoza. -—Encore des héros I

Orizaba où nous nous retranchions était une ville ouverte; Juarez comptait nous y forcer sans peine; mais en trois jours la place était en état de défense.

On utilisa d'abord le cours d'une rivière pourfaire une protection sur Tune des faces de la ville ; puis on barricada toutes les rues, si bien que toutes les issues furent fermées, les maisons placées entre les baricades furent crénelées; les murailles trop faibles furent consolidées. De la sorte on improvisaune enceinte continue et bastionnée.

On sait qu'un rempart doit être terrassé, c'est-à*

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dire que derrière le mur de pierre s'étend une plate* forme de terre de plusieurs mètres d'épaisseur. Ces terres-pleins gui consolident les ouvrages de maçonnerie manquaient à nos fortifications ; on y suppléa en enterrant l'une sur l'autre des balles de coton dont on trouva un grand nombre ; les projectiles s'amortissaient sur elles.

En arrière de chaque barricade, les façades don-* nant sur la rue étaient percées de meurtrières, d'où l'on dirigeait un feu plongeant sur les assaillantsL La barrière franchie, il fallait déûler sous une grêle déballes*

Enfin, nous avions établi nos pièces en batteries sur les points les plus favorables.

Tous ces travaux s'opéraient sous les yeux des douze mille habitants d'Orizaba, qui virent avec stupéfaction nos soldats à l'œuvre jour et nuit, ardents, infatigables, et opérant eri soixante heures ce prodige de rendre imprenable à trente mille hommes une cité ouverte.

Les fortifications construites, il fallait les gardei*lé général Lorencez dut mettre dans la défense un

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tOtJYElilRS DÉ LÀ Ciil^AGNfi DU^HEXidOB. 14^

ordre admirable. Chaque bataillon eut son quartier, chaque compagnie sa rue, chaque escouade son poste, chaque soldat sa place.

Le commandant d'un bataillon répondait sur Thonneur de son quartier, le capitaine de sa barricade, le sergent de son îlot, le caporal de sa maison, le fusilier de son créneau ; tous jurèrent de mourir plutôt que de reculer d'un pas.

Pendant le bombardement, ce serment fut énergîquement tenu^

Pour habituer chacun à trouver sans bruit et sans encombre la meurtrière ou le créneau qui lui était dévolu, un clairon donnait, soit le jour, soit la nuit, un léger signai ; on prenait les armes, on courait aux baricades et l'on était sur pied en trois minutes. Encore c'est beaucoup dire.

Ces dispositions prises, on s'inquiéta défaire connaître notre situation àVera Cruz; envoyer un courrier était chose presque impossible, il eût été pris par les guérillas. C'est alors que le concours des Indiens nous fut utile ; les plus habiles d'entre eux s'offrirent pour porter nos dépêches.

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Ils employaient les ruses les plus originales poiir les cacher ; Tun d'eux fit copier le plus laconiquement possible sur un papier très-mince et d'une écriture très-fine les instructions du général au commandant de Yera Gruz ; il roula le tout en forme de pelote qu'il enduisit de cire et se l'introduisit dans le creux de l'oreille.

L'un de nos Indiens imagina un meilleur procédé encore ; arrivé à Orizaba, portant à la main une baguette garnie de feuilles sèches et arrachée à un arbre, il s'éventait négligemment avec elle en marchant. Il présenta cette petite branche en disant qu'elle contenait une dépêche.

— Elle est vissée, dit-il, mais je défie de trouver le joint.

Et en effet, il fallut qu'il la dévissât lui-même et tirât la dépêche du creux de cette baguette qu'à bon droit nos soldats appelaient ma^iç'we.

Dans le cours de la campagne, un autre espion avait un chien qu'il rasait et auquel il avait ajusté une fourrure d'emprunt dont le plus habile n'aurait pas soupçonné l'existence ; le pauvre Indien fut tué

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un soir, on ignore comment : son chien vint demander rhospitalité à une de nos compagnies qui l'adopta.

En attendant que Ton pût nous envoyer des renforts et des convois, on s'arrangea pour passer gaiement le blocus.

Parmi les distractions qui furent imaginées, le théâtre mérite à coup sûr la première place ; il fallut tout y créer.

Décors, costumes, pièces, on était dépourvu de tout ; mais la fameuse troupe d'acteurs dlnkerman avait laissé de trop glorieuses traditions pour qu'on restât court faute de moyens.

On parvint à jouer tous les genres dans une salle splendide, comble tous les soirs ; jamais les gens d*Orizaba n'avaient possédé une troupe aussi complète.

Vaudevilles et drames, opéras et comédies, tout enfin, jusqu'à des féeries, fut représenté. Les trucs de Dumaneten Chine étaient merveilleux ; les machines fonctionnaient comme à la Porte-Saint-Martin. On voyait un sabre transformé en pagode; l'in-

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œndie du palais d'été aurait fait courir tout Paris, blasé pourtant sur ces sortes de merveilles.

Un jeune zouave nommé Durand fut la base du succès ; il était la jeune première de la troupe pour la comédie ; la prima donna pour les opéras ; prima donna à ce point qu'on lui offrit un engagement sérieux et fort brillant pour San Francisco*

Toute l'armée du reste fournit des artistes ; mais de l'aveu de tous, Durand était incomparable ; plus tard à Mexico; il tourna toutes les têtes ; les dames l'accablaient de bouquets et ce fut certainement le plus heureux mortel de toute la colonne.

Le lendemain de la soirée où il parut pour la première fois sur le théâtre de Mexico, on vit arriver un président anglais fort riche à la direction; il était en habit, ganté de frais, tenue de cérémonie.

Il venait offrir sa main et son cœur à la jeune première qu'il prenait pour une cantinière à la suite d'un malentendu facile à comprendre ; on lui prouva par les ordres du jour, que Durand était un rude soldat qui avait été cité à Tordre de l'armée pour un fait d'armes héroïque.

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Au second siège de Puebla, à l'assaut du pénitencier, il s'était emparé d'un obusier après avoir tué ses défenseurs, avait retourné la pièce et Tavait pointée sur Tennemi.

Pour se fait il fut médaillé.

Cet artiste si brave a quitté le régiment, et nous ignorons ce qu'il est devenu ; mais, où qu'il soit, s'il lit ces lignes, qu'il sache bien que tous se souvieimentde sa bravoure et de sa gaieté, que nul n'a perdu la mémoire des heures joyeuses qu'il nous fit passer devant la rampe d'Orizaba, quand nous avions tant besoin d'oublier que des milliers de lieues nous séparaient de la patrie.

Nous devons payer aussi un juste tribut de re-» connaissance à M. de Ghabannes, un aspirant dQ marine, non moins brave que Durand, et qui fut chargé d'organiser le théâtre.

Tous les artistes, du reste, étaient de vaillants cœurs qui jetaient au vent les oripaux dès que ton-^ nait le canon et qui accouraient reprendre leurs rangs dans leurs compagnies.

Les réprésentations dramatiques au mîjieu des cir-

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constances critiques où nous nous trouvions donnent la mesure du caractère français, auquel les plus grands dangers ne peuvent enlever son insouciance pour la mort et la souffrance,

Des forces écrasantes bloquaient cette petite colonne ; elle en était réduite à la demi-ration, la faim rongeait les poitrines, et Ton allait s'amuser au spectacle!

Un officier ennemi fait prisonnier fut conduit à la représentation d'une charge burlesque imitée du Palais-Royal ; les rires et les bravos faisaient trembler les murs ; Saragoza, pourtant, s'avançait pour bombarder la ville.

A la vue de cette hilarité si franche, si bruyante, le Mexicain se leva et lança cette apostrophe :

— Vieux sol gaulois, tu es toujours la terre sacrée des Héros !

Cette même nuit, l'attaque commençait et les obus pleuvaient sur nous.

Acteurs et spectateurs couraient aux armes.

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