SOUTIVUS DB LÀ GA11FA61IB DU MBXIQUI
L'escorte revint sur ses pas et dispersa cette nuée de pillards ; malheureusement ces cavaliers ne s'en* fuirent pas loin ; à portée de fusil, ils firent volteface et recommencèrent à tirer ; le convoi se trouva enveloppé de nouveau d'une ceinture de flamme, et notre petit efTectif subit des pertes rapides sans pou« voir se servir de ses mousquetons.
Cependant l'escorte tenta un efBDrt d'une rare au** dace pour se dégager ; les soldats du train et quel-' ques honmies, montés sur les mules dont ils se saisirent, se jetèrent au galop au milieu des assaillants de gauche, engagèrent une lutte à coups de sabre, au nombre de 30 au plus contre 500 hommes; le reste de l'escorte se lança en colonne contre les guérillas de droite. Ces misérables bandits tournèrent bridç des deux côtés et disparurent. Nos soldats vainqueurs poussèrent un hourrah de triomphe et ramassèrent leurs blessés ; ils se croyaient sauvés et comptaient avec amertume les morts qui jonchaiemt le terrain ; tout à coup le feudeTennemi recommença plus précipité, plus ardent que jamais.
Nouvelles charges intrépides des nôtres, nouvel-
SOUVENIRS DE hk CAMPAGNE DU MEXIQUE. 157
les retraites des guérillas ; mais à chacun de nos mouvements rétrogrades vers les voitures, les cavaliers de Juarez revenaient avec acharnement s'em^ busquer et cribler de balles notre détachement, incapable de riposter sérieusement. Cependant, chaque fois qu'un des nôtres, muni d'un fusil en bon étut, tombait pour ne plus se relever, un autre prenait l'arme et s'en servait ; mais que peuvent vingt mousquetons contre plusieurs milliers de carabines!
Il devint impossible bientôt de courir sus aux assaillants ; le peu de survivants qui restaient sautèrent dans les fourgons et s'y abritèrent, tiraillant toujours; peu à peu, les planches des voitures furent entamées, criblées et broyées sous la grêle de plomb qui s'abattait sur elles; leurs défenseurs furent hachés par les projectiles, et il ne resta debout que cinq personnes, les deux cantiniers, leurs femmes et un soldat du train, couverts par un chariot plus solide que les autres.
Une troupe régulière eût offert quartier à ces braves gens ; les brigands qui les attaquaient méprisaient trop les lois de la guerre et de l'humanité
pour avoir un peu de loyauté ou de pitié; ils prirent un sauvage plaisir à massacrer leurs adversaires jusqu'au dernier.
Le soldat du train saisit un cheval blessé qui passait à sa portée, sauta en selle, redonna à sa monture un reste de vigueur, et poussa droit au plus épais des groupes ennemis; le cheval tomba en arrivant près d'eux ; le cavalier se releva, et entouré par une trentaine d'hommes, il éventra une douzaine de chevaux, blessa ou tua autant de guérillas, s'affaissa avec huit blessures, et trouva assez de force pour plonger son sabre danslapoitrined' un de ceux qui l'achevaient.
Pendant ce temps uncantinier avait la tête cassée par une balle, l'autre gisait, à peu près inanimé, au fond du char ; restaient les deux femmes.
Blessées toutes deux, elles luttèrent jusqu'audernier soupir et, lâcheté inouïe, pas un cavalier n'osa aborder franchement la voiture et en finir par un
coup de lance avec ces héroïnes, tant qu'elles furent debout. Ils les assassinèrent de loin avec leurs carabines.
SOUVENIRS DE Là GAMPAGNE DU MEXIQUE. 159
Enfin ces deux femmes s'affaissèrent. Une troupe de véritables bêtes fauves s'élança sur leurs cadavres et les mutila d'une atroce façon. On retrouva les corps, témoins sanglants de cette barbarie infâme.
Un long cri de vengeance s'éleva dans l'armée quand un de nos bataillons, qui traversa plus tard le champ de bataille, ranconta ce qu'il avait vu.
Quels auxiliaires déshonorants que ces inunondes brigands dont nos adversaires emploient les services!
Ces horreurs jetèrent sur le parti juariste une déconsidération qui railla bien des sympathies honorables autour de nous. Les cantinières si vaillantes du 2* zouaves dorment sous deux pierres modestes à l'ombre de deux arbres, près du théâtre du drame dont elles farent les héroïnes ; ces deux tombes attestent que nous eûmes à combattre des misérables qui égorgent les femmes I
rcp»-v"
COMBAT DU CERO BOREGO
Comment le 99* interprétait ces mots ; forces considérables I — Un défilé insolent. — Gomment et pourquoi lesjuaristes fusillaient un ludien. «^ D*une petite femme qui aimait son mari et qui rendit un important service à Tarmée française. •—Le capitaine Dietrie et le général Ortega, ou soixante contre cinq mille ! -?- Un chant d'Homère . — Le capitaire Leclère. Une page de TArioste. — Ruse de guerre ••— Affreuse déroute. Yictoiie immortelle.
Le massacre du convoi que nous avons décrit fut un événement déplorable ; il privait la ville d'Orizaba d'un renfort en vivres et en munitions dont elle avait le plus pressant besoin ; une grande armée marchait contre elle pour l'assiéger.
Saragoza conduisait le corps principal ; Ortega amenait cinq mille hommes.
Pour entrer dans lavallé d'Orizaba, il fallait passer par le col dlngenio, défendu par le 99*, dont l'effectif montait à mille hommes environ; m,w
162 SODVEIfIRS DB LÀ CAMPAGNE DU MEXIQUE.
rennemi se souvenait des prouesses de cette poiguée de héros à Aculcingo ; il campa en face du défilé, n'osant y pénétrer le premier jour.
Le 99» avait pour instruction de ne pas s'engager avec des forces considérables, et de se replier sur Orizaba pour concourir à la défense de la place.
Ce brave régiment avait interprété à sa façon les mots forces considérables ; il ne jugeait pas qu'une armée de vingt ou trente mille hommes constituât pour lui une masse assez imposante pour qu'il fallût éviter le combat ; au lieu de se retirer à l'approche des juaristes, il les contint pendant la journée du 12; il ne quitta son poste qu'au milieu de la nuit, sur un ordre formel^ et il arriva dans la ville sans s'être laissé entamer. Il défila vers six heures du matin deva-nt la garnison, dans un ordre parfait, narguant les masses ennemies qui remplissaient déjà la vallée.
Saragoza mit une incroyable lenteur dans ses opérations ; il nous laissa libres de tous nos mouvements pendant la journée du 13 ; de plus, il nous laissa deviner ses intentions quant à l'emplacement
SOUYENIftS SE Iil CAMPAGNE DU MEXIQUE. 163
de ses batteries ; si bien que nous pûmes établir les nôtres de façon à contre-battreefâcacement les siennes.
Il est juste de dire pourtant que, malgré cette faute, ce général avait conçu un plan d'attaque trèshabile ; pendant que son corps d'armée campait devant la place, celui du général Ortega s'emparait d'un pic prodigieusement élevé qui nous dominait au nord ; cette montagne s'appeUe le Cero Berego\ nous avions la conviction qu'il était impossible à l'artillerie d'en gravir les pentes ; mais Ortèga avait imaginé de rassembler tous les Indiens d'alentour ; il les avait attelés à ses canons, et il avait ordonné à ces malheureux de traîner ces pièces jusqu'aux crêtes, à travers les précipices ; la peine de mort était décrétée contre tous ceux qui hésiteraient à se rompre le cou au milieu de ces ravins escarpés qu'il fallait franchir. •
Quelques pauvres diables qui refusèrent de se hasarder le long des rampes périlleuses du Borego furent fusillés ; cet exemple, qualifié d'énergique par l'ennemi, stigmatisé par nous comme une
164 SOUTINIBS DK Li CiMPAONK DU mXIQUB.
cruauté atroce, donna de l'impulsion aux travail-i leurs. Les batteries furent transportées sur le pic au prix de mille fatigues, de beaucoup d'accidents, de sang répandu, de jambes et de bras et reins cas-? ses. Mais il s'agissait de misérables Indiens... et les juaristes se souciaient de la vie d'un Indien comme d'un tampon de fusil.
Toutefois la barbare façon dont les hommes de couleur furent traités en cette circonstance eut un résultat que l'ennemi n'avait pas prévu et que nous dirons bientôt.
Ortega avait terminé son installation le 13 au soir ; il tenait Orizaba sous les gueules de bronze d'une batterie de mortiers qui allaient foudroyer la garnison sous une pluie de bombes, avec l'écrasante supériorité que peut donner le tir dirigé de haut en bas.
Tous les projectiles ennemis devaient arriver sur nous ; pas un des nôtres ne pouvait atteindre le sommet du Borego. Nous allions donc nous trouver sous le feu plongeant d'Ortega, et sous les boulets des dix*huit pièces de Saragoza braquées dans hi
iOtJVENIBS DK ii CAMPiéNI 1)U ÎIKZIQT7B. 165
plaine *, entre deux années, l'une sur notre tête, l'autre devant nous. Certes la situation était menaçante; il suffisait aux deux généraux juaristes de défendre leurs batteries et de nous anéantir sous les obus ou la mitraille ; c'est ce qu'ils comptaient faire; franchement la tâche leur était facile. {Et ce qui ajoutait encore pour nous aux dangers que nous courions, c'était la complète ignorance où nous nous trouvions de la présence d'Ortega au*-dessus de nous un peu plus haut que les nuages qui enveloppaient lé Borego à miKîôte; le temps lui-môme était pour les juaristes qui se réjouissaient de voir l'atmo-» sphère brumeusOi
Donc tout se mettait contre nous ; notre perte semblait assurée aux chefs ennemis qui nous Voyaient anéantis, massacrés comme les pauvres cantiniers du convoi dont on venait d'apporter les dépouilles dans le camp de Saragoza ; ces sanglants trophées d'un facile assasinat avaient excité de sauvages clameurs et un délirant enthousiasme.
— C'est un heureux augure ! dit le général, tranchant de l'antique ; demain ils auront vécu I
166 80UYENIES DB Ll ClUPÀGNB DU HEXIQUK.
Mais à la guerre un fétu de paille sous la roue d'un canon, un grain de poussière dans la clieininée d'une carabine, un rien enfin suffit pour détruire reflet des meilleures combinaisons. Une pauvre petite femme indienne, poltronne, frêle et chétive, une enfant qui aborda nos soldats à genoux, osant à peine leur parler, changea la face des choses.
Parmi les Indiens requis par Ortega pour ses canons se trouvait le mari de cette Indienne, laquelle tenait à son époux, jeune et beau garçon, qu'on lui rapporta deux heures après avec une jambe cassée.
Elle le confia à ses parents, Tembrassa et partit.
— Où vas-tu lui avait-on demandé.
— Nous venger tous en prévenant les Français, répondit-elle. Je veux les guider jusqu'ici pour qu'ils jettent tous ces brigands dans les abîmes de Boregoi
Et elle vînt à nous.
Ce qu'il lui fallut de ruse, d'audace, d'adresse et de célérité pour gagner nos avant-postes est impossible à dire : elle arriva. On refusait de croire à son
SOUVENIRS DE Ll OàHPàGNE DU HEXIÛUK. 1(>7
récit ; mais elle insista, pleurant, suppliant, conjurant pour qu'on eût foi en ses paroles. A la nuit on envoya une compagnie à la découverte ; c'était la 3^ du 1" bataillon du 99% sous les ordres du capitaine Dietrie, qui s'aventura hardiment avec ses soixante hommes le long des pentes de la montagne. La compagnie avançait en silence à travers les ténèbres, rampant plus qu'elle ne marchait, se frayant une route là où jamais sentier n'avait été tracé, escaladant les rocs, s'accrochant aux racines, se suspendant aux lianes, toujours prête à atta* quer ou à se défendrç. A deux heures du matin, la tête de la colonne était sur le point d'atteindre le sommet du pic, quand en abordant un plateau, elle tomba au milieu de l'artillerie ennemie et d'un millier d'hommes qui la gardaient.
Ici conmience une lutte homérique. Les juaristes sont surpris dans leur sommeil; ils sautent sur leurs armes et commencent une fusillade enragée, tirant au hasard. M. Dietrie s'élance sur les mortiers avec sa poignée de soldats qu'il dirige sur la batterie qu'on aperçoit dans l'ombre ; il s'en em-
16d SOUVENUS 0K Li GiKPiGNB DU ItEXiOÛB.
pare pendant que nos ennemis font un feu violent les uns sur les autres. Le capitaine profite de la confusion des bataillons ennemis, il fond sur eux tête baissée, les culbute et. les jette hors du plateau. Les fuyards gagnent la crête supérieure et y trouvent leurs réserves.
Le général Ortega, qui avait laissé 5,000 hommes dans la plaine, disposait de 2,000 à opposer immédiatement à ces 60 hommes. Il rallie son monde sur le pic, d*où il domine la position que viennent de conquérir les Français ; il veut lancer ses troupes contre eux ; les soldats effrayés refusent de marcher ; ils s'étaient battus entre eux, ils croyaient avoir eu affaire à des forces considérables ; ils voulaient attendre le jour avant de recommencer la lutte, afin de compter Jeurs adversaires.
Le capitaine Dietrie occupait un excellent poste ; il comptait sur un prochain renfort ; il résolut de rester à tout prix où il était. Il réorganisa sa compagnie. Son lieutenant, M. Sombret, son sergentmajor Gat, son fourrier Groz, et le quart de ses hommes avaient été atteints par les balles ou la mitraille
SOUVENIKS DE il GAVPÂGIÏE DU MEXIQUE. 169
des trois obusiers dont on s'était rendu maître; mais ces blessés n'étaient pas tous hors de combat ; ils voulurent faire tête à l'ennemi, qui appuyé contre une pierre, qui se soutenant sur un genou.
Tout le monde était en ligne, quand les tirail- , leurs juaristes, n'osant charger, ouvrirent la fusillade ; la compagnie riposta avec une vigueur telle qu'elle maintint son front de combat jusqu'à trois heures du matin.
En ce moment, la 2« compagnie du 1" bataillon, capitaine Leclère, débouchait sur le plateau ; on avait entendu de la plaine la fusillade de l'ennemi, mais on ne le croyait pas aussi nombreux, et l'on n'envoyait que 65 hommes de soutien.
Déduction liai te des blessés qui ne pouvaient charger, ce renfort donnait cent dix hommes contrôles deux mille fantassins d'Ortega. Cependant les deux capitaines Dietrie et Leclère eurent l'audace de se décider à attaquer en profitant de l'obscurité qui régnait encore.
A trois heures et demi, leur petite colonne se jeta
subitement et en silence sur les masses ennemies I 10
avec une impétuosité terrible ; elle fit sa trouée au plus épais des bataillons, puis chacun se prit corps à corps avec les adversaires qu'il rencontradevant lui.
A partir de cet instant, la mêlée devint indescriptible, les épisodes se succédèrent rapides et multipliés ; chaque soldât se battait avec une rage indicible ; chaque homme fut un héros.
Jamais baïonnettes ne firent plus sanglante hécatombe !
Les juaristes crurent comme la première fois avoir une brigade entière devant eux ; ils perdirent la tête. Les quelques blessés restés en arrière faisaient le plus de bruit possible pour simuler l'existence d'une réserve ; les officiers criaient des ordres à des compagnies imaginaires ; les soldats répondaient par des hourras, courant d'un bout à l'autre du champ de bataille sur les points où leurs adversaires serailliaient, paraissant.en cinq minutes à dix endroits différents, se multipliant de façon à occuper la place d'une armée et à en faire la besogne.
Enfin l'ennemi plie de toutes parts ; une ruse de de guerre achève sa déroute. Un officier, M, Die-
' 90DVEMRS DE tl CiEPAGNK DU KEXIQDE. 171
trie, croyoïis-nous, appelled'uoe vois forte des troupes de toutes armes ; énumérant des corps nombreux, il &it mine d'organiser unelignede bataille.
—Les chasseurs au centre Icrie-t-il; les zouaves à gauche pour tourner la position ; les fusiliers-marins à droite] Tout le monde en avant la baïonnette!
Cette voix qui domine la mêlée est entendue des chefs ennemis qui comprennent le français ; ils se découragent et cessent de retenir leurs bataillons qui se sauvent à toutes jambes ; mais en courant, ils se heurtent et s'entre-tuent de toutes parts pour se frayer passage, et ils arrivent au bordd'uu ravin en proie à une panique inouïe. Nos soldats les poursuivent ; cinq ou six cents juaristes se trouvent entre des berges h pics et les terribles baïonnettes des Français ; la moitié fait le saut périlleux, le reste se rend. Le Borego est balayé de la cime à la base j le soleil se lève et il éclaire une scène splendide. Dans la plaine un millier d'hommes fuyant et déterminant la retraite de trois mille autres combattantsi Sur les crêtes cent quarante hommes entourant trois
172 SOUVENIRS DE U GAMPAaNB OU HIXIQUB.
cauoas sout débout au milieu de trois cents cadavres et tiennent enjoué deux cents prisonniers qui n'osent bouger. Puis, sur l'aiguille la plus élevée du pic, un étendard et trois fanions déroulent leurs plis soyeux au souffle de la brise, trophées immor»
tels d'un triomphe impossible 1 Les tambours bat-
« talent la diane, saluant le soleild'une aubade joyeuse
dont les roulements sonores ébranlaient les échos
de la montagne 1
En un clin d'œil la garnison fut debout dans la
ville ; une Immense clameur monta jusqu'à cette
poignée de braves, leur portant l'admiration d'une
p,rmée !
BOMBARDEIEMT D'ORIZABA
Un duel à la façon des héroi du Tasse. — Gortes et Dietrie. Le sabre du capitaine Leclère. -r- Comment Saragoza espérait réveiller les morts à coups de canons. — D'une Tolée de boulets qui fit bon effet,^- Noscanonoieps à leurs pièces. —'Une idée du général Douay. — One éclipse qu*oa n*astendait pas. -^ D'un mystérieux personnage.-*- Le Tengeur. -«- Vtiomme-signal.
Lorsque Ton 'connut dans Orizaba Timportance du combat livré pendant la nuit, Témotion fut grande; Ton envoya de suite des secours aux blessés et une escorte pour amener les prisonniers.
Quelques heures après, un convoi descendait dans la ville ; il se composait des hommes que Ton avait enlevés à Ortega : les brancards portant ceux de nos soldats gravement atteints marchaient en tête ; celui de M. Dietrie précédait les autres de quelque
dix pas.
174 BOUYKNIRS DK LA CAMPAGNE DU MEXIQUB.
Ce vaillant officier était criblé de blessures, dont une fort dangereuse ; sa tunique était littéralement hachée par les [balles ; son revolver avait été brisé en deux endroits. Un général et deux colonels se trouvaient derrière le brancard du capitaine français ; un autre colonel marchait à côté.
Celui-ci appartenait à Tartillerie ; il avait saisi M. Dietrie pendant un engagement corps à corps et lui avait crié : Rendez-vous ! Il était persuadé que Tofficier français était son prisonnier ; M. Dietrie, convaincu de son côté, qu'il capturait le chef de la batterie ennemie, lui répondit : Rendez-vous vous-même I
En pareil cas, une lutte seule peut mettre fin au malentendu ; le sabre du capitaine en décida. M, Leclère, de son côté, eut aussi un duel au milieu de la mêlée ; il se heurta contre un commandant qui fut tué et dont on retrouva le corps percé de part en part.
Du reste, ces combats isolés qui rappellent les scènes ^e la. Jérusalem délivrée furent nombreux dans cette nuit d'héroïsme ; il n'est pas un chef,
SOUVENIRS m Là Campagne du Mexique. 175
pas un soldat qui n'ait eu à se dégager du milieu d'un groupe au milieu duquel il tombait à Timproviste.
Nous croyons que les plus merveilleuses batailles de Fernand Gortez ne sauraient éclipser celle du Cero-Borego ; le conquérant avait en face de lui des Indiens armés de flèches et terrifié s par la vue des chevaux ; les cent hommes du 99* avaient à culbuter une armée régulière munie d'armes à feu et protégée par des canons.
La postérité comparera et jugera.
Pendant que les capitaines Dietrie et Leclère jetaient les bataillons d'Ortega du haut en bas de la montagne, les troupes de Saragoza creusaient une vaste tranchée à un kilomètre de Puebla. Nous constaterons avec impartialité que le général juariste avait admirablement choisi l'emplacement de cette parallèle ; elle partait du Rio-Blanco et aboutissait à un.graiid fossé de culture qui prolongeait au loin ce retranchement. En cas de sortie, nos troupes devaient donc se heurter contre cette ligne fortifiée qui abritait les assiégeants.
176 SOUVENIRS DE U ClMPiONB DU HEXIOUE.
Nous avous raconté comment les juaristes établis en face de nous dans la plaine comptaient sur ceux qui nous dominaient du haut du Bôrego pour nous foudroyer.
Saragoza établit le long de sa tranchée vingt pièces réparties en plusieurs batteries assez bien épaulées ; il était convenu entre Ortega et lui qu'il donneraitle signal du feu. Donc, à l'aube, au moment précis où le 99» balayait les crêtes du Borego, les artilleurs de la vallée envoyaient un obus sur la garnison. Saragoza, à cheval, entouré de son état-major, toutes ses troupes étant à leur poste, attendit pendant cinq minutes, espérant voir le pic s'illuminer et tonner contre nous comme un volcan.
Mais les mortiers d'Ortega étaient désormais en notre pouvoir; ils n'avaient garde de bombarder la ville.
Nos soldats riaient de la mine piteuse que devait faire Saragoza.
— Il cherche à réveiller des morts au son du canon, disaieat^ils en faisant allusion aux cadavres qui jonchaient les pentes de la montagne.
Saragoza, ignorant eucore la défaite de son col-
SOUVENIRS DE U GiMPAdNS DO HEXI^UE. 177
lègue, pensa que son signal n'avait pas été compris. Il fit tirer une salve par toutes ses pièces à la fois ; même silence sur la montagne.
Les soldats juaristes avaient monté sur leurs parapets ; ils interrogeaient anxieusement les cimes du Borego ; nes'expliquant pas le calme qui régnait partout, ils supposèrent que nous avions évacué la . ville et que la seconde armée nous poursuivait. Ils poussèrent de joyeux hourras. Ce fut l'instant que saisirent nos artilleurs pour lancer leur première volée ; en décrire l'effet est chose assez difficile : les gens de Saragoza, coupés par les boulets, dégringolèrent au fond des fossés. Les acclamations cessèrent ; pas un fantassin*h'osa montrer sa tête à partir de cet instant.
Et les zouaves, ces railleurs impitoyables, de pousser un éclat de rire qui dut sonner lugubrement aux oreilles de l'ennemi.
Saragoza ranima pourtant le courage de ses artilleurs et le feu recommença ; mais quoique nos batteries fussent mal couvertes encore, elles répondirent vigoureusement.
178 60VVENIE8 DE hk CAMPAGNE DU MEXIQUE.
. Les zouaves et le 99* travaillaient audacieusement à consolider les épaulements; accoutumés à se garer des projectiles en Crimée, ils savaient admirablement éviter les décharges de l'ennemi, et ils furent longtemps à découvert sans subir de pertes. Les officiers ennemis, qui ne voyaient tomber personne, avouèrent plus tard qu'ils étaient exaspérés du peu de succès de leur tir.
Nous sûmes, du reste, improviser des ressources auxquelles on n'avait jamais pensé avant nous ; notre supériorité se manifestait piar mille petits détails qui assurent la perfection des services.
Le général Douay avait imaginé de remplacer les sacs à terre par des balles de coton ; les obus ne pouvaient entamer cette défense.
Un aspirant de marine, M. Venans, avait une section d'obusiers de montagne; il se trouvait presqu'à découvert. Les assiégeants espérant démonter ces pièces et en avoir bon marché, s'acharnèrent sur elles. Mais le jeune officier, surveillant le pointage et le rectifient souvent, imprima une telle activité à ses matelots servants qu'il endommagea les
embrasures placées devant lui et obtint assez de répit pour que les travailleurs pussent finir leur besogne. Vers onze heures les servants étaient abrités.
Bientôt après le commencement du feu, un cavalier avait apporté à Saragoza la nouvelle du désastre infligé à Ortega ; il "comprit alors pourquoi le Borego restait muet.
A deux heures, les trois obusiers enlevés par le 99* étaient mis en ligne à leur tour par le capitaine Bonnet, et envoyaient à l'ennemi des projectiles que celui-ci nous destinait.
La journée se passa sans que l'assiégeant eût obtenu de résultats satisfaisants ; il n'osa donner Tassaut.
Nous comptions le lendemain marcher sur ses ca-
nons et nous en emparer ; nous nous reposâmes toute la nuit avec l'espérance d'infliger, au matin, une sanglante défaite à l'ennemi ; mais, au jour, on chercha en vain l'armée assiégeante : elle avait disparu.
Les cavaliers d'Ortega, arrivés au camp de Sara-
180 S0UTINIR8 Dl Ll CAMPÀGNl DU MBXIQVK.
goza, avaient raconté le combat du Borego ; le récit de cet exploit presque fabuleux avait produit sur les soldats juaristes une impression telle qu'ils avaient jugé sage de mettre une distance respectable — environ dix lieues — entre leurs poitrines et nos baïonnettes. La prudence, après tout, est la mère nourrice de la sécurité ; quand on ne se croit pas les plus forts, on doit se sauver ; cette axiome, si connu et si pratiqué, n'est pourtant pas du goût des Français ; aussi n'avons-nous jamais passé pour des gens prudents.
La garnison poussa une longue clameur d'ironie et de défi quand elle aperçut les derniers escadrons qui fuyaient ; elle ne pouvait croire que des milliers d'hommes reculaient sans combattre devant une poignée de soldats. Nos cris eurent pour résultat d'imprimer une allure plus vive à la course des cavaliers ennemis.
Les zouaves, toujours farceurs, avaient donné un sobriquet à Saragoza ; ils l'appelaient le général la Lune parce qu'il s'éclipssait souvent avec son armée.
SOUVENIRS DE LA CÂHFAGBrs DU MEXIQUE. 181
La garnison détruisit les parallèles établies par Saragoza ; deux forts furent construits au sommet du Borego; le système de défense fut complété et notre colonne fut désormais certaine de braver im-^ punément toutes les forces ennemies.
Dans sa retraite, Saragoza fut inquiété par ce mystérieux chef de partisans dont on ne connut jamais le jiom, et qui opéra isolément contre les juaristes sans jamais se faire connaître de nos états-majors. A la tête de dix Indiens, cavaliers intrépides, il tombait sur les partis isolés, les taillait en pièces, dédaignait tout butin et se contentait d'enlever non pas les scalpo^ comme on Ta dit, mais des chevelures, ce qui était moins barbare, aux morts qu'il faisait.
Les Indiens Savaient surnommé le Vengeur* Cependant ce singulier personnage, malgré sa popularité, ne chercha jamais à se créer des partisans ou à nous offrir ses services. Il sauva quelques soldats français \ leur parla purement notre langue, mais refusa de leur exphquer ses vues et de se nom* mer.
Plusieurs fois il fut désigné à nos âvant-gardes I. Il
par les gtddes , tantôt il/ nous précédait, tantôt il nous smvait sitr le flanc à longue distance. On envoya deséclaireures vers lui, il disparut chaque fois et en un din d'œil.
Sa présence annonçait toujotirs celle deTennemi; les 2ouaveis, en raison de ces faits, l'avaient appelé
Nous avons recueilM quelques anecdotes authen-tiques sur cette bi2arre individualité, nous les publierons plus tard.
LES CNFAITS-PEROUi
Les forts de sûreté. •» One armée de eautinlèrcs» — La mus^ que des Mexicains. — La compagnie d'enfants-perdus ^ de rudes lapins. — • Les braconniers ; quel gibier ils prenaient. — Ruse d'un vieux sergent d'Afrique. -;- La rosée malfaimnte. "^ Grâce pour nos cliats ^ nous nous chargeons des rais. — Le fabricant de pipes.
Àprèôla retraite, de Sâragûza, le général Loreacez prit ses dispositioas pour ^urer la marche de3 cûaYi)tijs .entre ûrizaba et la Yera Gruz» Il fit donc établir des redoutes sur les principaux pQints stra^ tégiques du cheEun (pd réunit les deux cités.; il &t carder ces petits forts partie par les troupes alliées du général Marquez, partie par le 9d<» de ligne.
Kû0 alliis Mexicains s'instaUèrent dans les forts ^ leurs Jismmes-^ presque lousles soldats sont ma-^ j^s-^^^ent leurs 4poux. Bdea4e plus bizaxsre
184 SOtJYBNl&S DB LA GiXPAaNI DU MEXIQUE.
alors qu'une cohorte mexicame, à quelque parti qu'elle appartînt. Depuis, tout a cliangé et rarmée a pris un grand cachet de régularité ; mais à cette époque l'organisation était singulière. Les femmes accompagnaient leurs maris sous les drapeaux, faisaient leur cuisine, campaient avec eux ; un régiment d'hommes était doublé d'un régiment de cantinières. Les enfants, et ils étaient nombreux, grand Dieu, fbr-^ maient la musique. Ils jouaient du fifre, du tambour, des timbales, du clairon ; chacun un air. Plus la cacophonie était complète, mieux le pas était enlevé.
Quant à la disipline, à l'armement, aux manœu^ vres, nous renonçons à en donner une idée ; toutefois, à part les femmes qu'il fallut garder, nous parvînmes à réformer bien des abus dans les escadrons de Marquez, qui devinrent de solides compagnons pour nous et firent bonne garde dans les redoutes»
Grâces aux précautions prises, on put diriger un bataillon sur les Terres-Chaudes avec ordre de ramener des vivres et des munitions ; la poudre arriva, mais le bataillon avait été »i longtemps en.
SOUVKNIRS DS LÀ CAlinCfNB DU HIXIQUE. 185
route, que le biscuit qu'il 'apportait était épuisé.
On n'imagine pas combien de fatigues et de souffrances les escortes de convois enduraient, H fallait fournir des journées de quinze heures pour parcourir dix kilomètres sur des routes défoncées par les pluies, dans lesquelles les voitures enfonçaient jusqu'à l'essieu.
— Mon général, disait un zouave à M. de Lorencez, ce ne sont pas les mulets qui ont amené les munitions ; noiâs ayons apporté à bout de bras, de Vera-Cruz ici, et les charrettes et les attelages.
C'était rigoureusement vraf.
A chaque instant, trente hommes se plaçaient dessous ou sur les côtés d'un char, et le soulevaient après l'avoir préalablement débarassé de ce qu'il contenait.
Dix pas plus loin il fallait recommencer. La marche était entravée aussi par les guérillas qui harcelaient sans cesse nos escortes et multipliaient les obstacles.
La garnison d'Orizaba n'avait que du pain de maïs et encore était-elle à la demi-ration, ce qui
186 souwnirs'de u campàgni du Mexique.
écpiivaut au quart de ration du pain français.
Le général Lorencez craignait un retour offensif de Tennemî ; il ne pouvait plus affaiblir la gamigon enplaçant un corps d*observation au défilé d'Ingenio, et cependant il était nécessaire de se garantir des surprises.
Le général organisa une compagnie d'enfants-perdus qui chaque nuit devait sortir de la cité et s'établir en embuscade devant 'les portes. C'était un service éminemment périlleux et très-pénible,
La rosée de la niiit est glaciale dans ces contrées; et si les poètes parlent souvent de la rosée bienfaisanté ; l'épithète est inapplicable à celle du Mexique.
I^es enfants-perdus étaient des hommes détermi-? nés, au corps de fer, au cœur de bronze ; ils passe-, rent, pendant dé longs mois, toutes les nuits, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, au milieu des marais, guettant l'ennemi, surprenant les espions, repoussant les partis de cavalerie, ne faiblissant jamais.
Cette élite de l'armée était composée de tels hommes q\xe 'psisxxn en fant'jpér du n^enivdL pour <5ausede
nialadie am. am\i\jhmm (sauf les plaies eàUKées P^ les accidmts).
lies Indiens ne comprenaient pas comment ces soldats résistaient à de pareilles épreuves ; ils s'é* tonnaient surtout de voir la garnison si bien gsu> dée. Quand, avant Taube, les paysans des villages voisins de la ^nlle, venaient y apporta quelques mar* chandisés, ils seheurtaienttoujours contre quelques sentinelles inyisJides.
Tantôt un factionnaire surgissait d'un ruisseau ; tantôt il sautait d'un arbre sur le sol ; plus d'un se tenait dans des trous. •
•—Les Français, disaient les Indiens, sont à la fois des oiseaux qui perchent sur les branches, des caïmans qui nagent dans les lacs ; des renards qui vivent dans des terriers ; et par dessus le marché, Dieu leur a donné des griffes de lion et des jambes d'alpaga. Quoi qu'il arrive, nous aurons laissé à cette population une haute idée de la valeur Iran* çaise.
Les enfants-perdus se rendirent célèbres par de bbns tours joués à l'ennemi ; ils usèrent una nuit
188 SOQVINIItS Dl Là CÀHPÀfiNK DIT MKXIQÏÏK.
d'un bon stratagème pour prouver la culpabilité des juaristes d'un bourg voisin d'Orizaba. Quelques hommes appartenant à la légion étrangère avaient quitté nos drapeaux ; les enfants-perdus affirmaient depuis longtemps que les métis d'un bourg favorisaient les désertions et ils demandaient au général Lorenœz la permission de châtier ces courtiers d'enrôlements.
Le général hésitait, les faits ne lui semblaient pas suffisamment prouvés.
Un sergent de zouaves imagina une ruse ; il cerna sans bruit le bourg avec une section d'enfantsperdus, puis il ordonna à deux caporaux de se présenter comme déserteurs aux habitants.
Ceux-ci accueillirent les Français avec des démonstrations de joie, les déguisèrent en Mexicains et les dirigèrent vers la Puebla ; mais un poste placé d'avance sur la route arrêta les prétendus déserteurs et leurs guides ; puis, à un coup de feu, toute la section pénétra dans le bourg et s'empara des principaux métis comme otages ■
Le procès fut fait, une amende fut infligée aux
SOUVENIRS BE U diffPiGNS DtH HEXIQUB, 189
coupables, puis tout fut dit. Eu pareil cas, le village eût été rasé, pillé, brûlé, anéanti par les juaristes.
Les enfants-perdus rendirent d'immenses services ; ils ont droit à la reconnaissance de la patrie : ceux de Crimée n'ont pas plus souffert qu'eux.
Les mois qui suivirent le bombardement d'Orizaba furent très-pénibles pour la garnison ; les vivres manquaient. La nécessité est mère de l'industrie ; nos soldats firent flèche de tous bois : ils chassèrent tous les gibiers de la ville et de la campagne; tous les serpents des champs voisins furent exterminés. Les iguanes, espèces de petits caïmans ou de gros lézards, comme on voudra, fournirent une précieuse et succulente nourriture. Les chevaux et les mulets tués aux juaristes formaient aussi deg plats d'extra délicieux.
Les enfants-perdus, qui aimaient la bombance, et trouvaient la chair des mustangs (coursiers) savoureuse, tendirent des pièges aux éclaireurs de Saragoza, lesquels rôdaient sans cesse aux alentours de la ville. Nos soldats creusaient des fosses profondes en travers des sentiers et des passages, ils I. 11*
190 dOUVENlRS DE LA CiUPAGNE DU MEtIQUK.
recouvraient les troues (îe branchages et de terre ; pnis ils attendaient la nuit,
Les batteurs d'estrade s'avançaient sur la légère couclie de terre qui s'ef&ondrait sous leur poids ; le cheval se jcassait ordinairement une jambe. Le cavalier se tirait d'affaire, mais il était obligé d'a^ bandonner sa monture.
Au jour les enfants-perdus allaient visiter leurs pièges comme font les braconniers émérites; ils rapportaient leurs prises par quartier après les avoir dépecées.
Singulières venaisons!
Au début, la chasse aux chats, organisée sur une vaste échelle, fit le désespoir des bonnes femmes do la ville, qui tenaient à leurs matous.
On porta plainte aux chefs français.
— Si vos zouaves tuent nos chats, dit l'orateur de la députation, les rats nous dévoreront bientôt. .
— Pour cela, rassurez-vous, dit un colonel; dans un mois vous n'aurez pas une souris dans vos greniers.
— Pourquoi? demanda la députation;
souyisNii^s ]>is 14 . ofi^^Aaits pv }i{uiva^ m
— Paxce que les soldats les a^urûut maogéeal
Et (^e fait, clans ces deroiers texnps> une souiia valait six sous ; encore n'en avait pas qui voulait.
Non-seulement les vivrez faisaient défaut, mais on manquait de mille petfts objets nécessaires à la vie du soldat.
Les pipes, par exemple, inconnues au Mexique, — Ton n'y fume que la cigarette, — valaient jusqu'à deux francs. Un zouave, ayant trou vé une terre convenable aux environs du Rio Blanco, fabriqua un four et des ôow^arcîe^ excellentes.
Il abaissa le taux de sa marchandise, à cinquante centimes pièce.
Plus tard, il obtint son congé : c'était vers le moment du second siège de Puebla. Il s'établit fabricant de pipes; associé a un Anglais de la Vera Cruz, il fournit notre corps expéditionnaire, faisant une rude concurrence aux marchands qui tirent leurs pipes de New-York.
Ces deux industriels sont en train de réaliser une fortune superbe.
soTrvsiriBg db u civpagkb du vbxiqub.
Ce n'est pas là, du reste, la seule preuve qu'une bonne idée bien exploitée est un trésor ; nous en donnerons d'autres exemples dans le cours de ce récit»
COMBAT DE CAHARORE
Les cavaliers du colonel Hiltn. — ^ Un partisan hardi. — Trois millions à piller. — DU courage au poids. — A travers champs. — Un coup d'audace. — Une mort immortelle. — ^ Exterminés t
La garnison d'Orizaba attendit les renforts avec une stoïque résignation ; peu à peu les régiments envoyés^d' Afrique débarquèrent àla Vera Gruz et furent dirigés vers Tintérieur. La légion étrangère, qui arriva Tune des premières, fut employée à renforcer ces postes disséminés entre notre port de débarquement etOrizaba: elle facilita le service de protection des convois. Une de ses compagnies se signala par une lutte héroïque qui rappelle les plus beaux temps de la Grèce" et de Rome. On peut fouiller lés annales de tous les peuples, on n'y trouvera
194 somrEifias de la campagne du nxiQnE.
pas un plus beau fait d'armes. Quelques centaines d'hommes de la légion étaient établis au Chiqui^ ^
hiate, défilé important. Souvent des compagnies, partant de ce point, rayonnaient autour de la redoute pour fouiller le pays et le purger des guérillas qm l'infestaient.
Le 30 avril, une compagnie de soixante hommes capitaine Danjou, se portait sur Palo Verde, bourg distant de six lieues.
Ce détachement, parti un peu après minuit, devait arriver à destination avant l'aurore; il avait mission de s'assurer qu'aucune bande n'occupait la route, car ce jour-là on attendait un convoid'argent considérable : trois millions de francs environ.
Jusqu'à Palo Verde^on ne rencontra pas un seul juariste; le capitaine Danjou fitmettre sac à terre et ordonna à son monde de préparer le café. L'aube commençait à poindre.
Bientôt les feux flambèrent, les soldats s'assirent autour des marmites et préparèrent le café du matin ; chacun Se chauffait en cassant son biscuit dans son petit gamelon; On devisait joyeusement «nser-
80UT]SN1IIS D£ LA CiHFAGNE DU MEXIQUE. 19&
rant de près les foyers, car la [^brise était fraîehe.
Soudain le cri : aux armes ! retentit. En un instant tous sont sur pied : le café bouillant est tenversé, les sacs sont bouclés, et la compagnie se range en bataille.
Six cents cavaliers débouchaient des rues de Palo Verde, en face duquel nous étions établis.
La situation était grave. Notre poignée d'hommes avait dix lieues à faire sous le feu et les charges d'une cavalerie dix fois supérieure en nombre ; la compagnie se mit en défense, les deux parties s'observèrent.
Les guérillas qui étaient en vue obéissaient à un partisan hardi, le colonel Milan ; c'était un homme de guerre habile, rusé, fertile en ressources et en expédients, qui maniait admirablement ses cavaliers. Il avait appris qu'un courrier chargé de piastres d'or était dirigé sur Orizaba, et il avait conçu le plan de l'enlever. Plusieurs escadrons, appelés par lui, furent concentrés à une petite distance d'un poste français, auquel il sut cacher la présence de ses troupes avec une rare adresse, . -
196 S0UYSNIR8 ]»B U ClKnCNE DU MEXIQUE.
Pas un Indiens n'avait pu pénétrer jusqu'à nos camps pour nous annoncer la présence de ce corps nombreux.
Milan inspirait une grande confiance à ses soldats; il avait galvanisé sa troupe en exagérant l'importance du butin à recueillir; du reste il était homme à entraîner son monde par l'exemple de son audace, et sa troupe se composait des brigands les plus déterminés de tout l'empire.
Ces bandits de profession, habitués à braver le péril quand il s'agissait, de piller, n'étaient point, il est vrai, des milit^-ires intrépides ; mais il avaient cette détermination des coupes-jarrets émérites qui sont exaltés par l'espérance d'une priée énorme.
Le courage de ces sortes de gens peut s'évaluer au poids de l'or.
Lesjuaristes monœuvrèrent pour se porter contre notre petite compagnie, qu'ils voulaient exterminer, afin d'avoir le champ libre pour s'emparer du convoi attendu; mais les légionnaires se jetèrent au milieu des broussailles qui s'étendaient à droite de laroute; ils secouvrirentd'unearrière-gardedequel-
SOUVENIRS DE U CàMPiONE DU UBIIOUB 197
ques tirailleurs adroits, et ils battirent en retraite à travers champs.
C'était une excellente manœuvre!
Milan essaya en vain de se lancei^ contre la compagnie ; les chevaux se heurtaient aux buissons que nos fantassins tournaient facilement ; de plus le feu de nos tireurs fit éprouverdespertes à l'ennemi, et on le vit disparaître avec l'intention évidente d,e nous couper la retraite un peu plus loin en s'emparant d'un des villages que nous devions traverser.
La colonne française se dirigea sur Tamasone sans être inquiétée ; elle s'attendait à trouver le^lage occupé, mais le détour qu'avait dû prendre Milan ne lui avait pas permis de nous devancer ; il parut sur notre droite au moment où nous atteignions les maisons.
Le capitaine Danjou, espérant intimider l'ennemi et se dégager par un acte d'énergie, marcha contre les guérillas.
Malheureusement les juaristes étaient des hommes aguerris : ils se replièrent d'abord, laissant les Français s'éloigner du bourg; cfuand ils jugèrent
198 SOUTEKIRS DK LA ClVPiCHI DU nXTQn*
suffisante la distance qui séparait notre colonne des maisons, ils firent volte-face, enveloppèrent la com.pagnie, lui coupant toute retraite, puis ils s'ahbattirent sur elle tous ensemble en poussant des cris sauvages.
Six cents cavaliers forment un fort régiment, et chacun a pu juger de l'espace que couvre un régiment de cavalerie ; c'est une masse énorme d'hommes et de chevaux.
Nos légionnaires s'étaient froidement fœmés en cercle; — pour les petites troupes, ce mode de défense est préférable au carré — les guérillas fureat reçus par un feu nourri et bien dirigé ; ils s'arrêtèrent à vingt pas des baïonnettes.
Milan voulut enfoncer le cercle avec un groupe d'élite; mais les chevaux, piqués aux naseaux, se cabrèrent et renversèrent leurs cavaliers.
Les escadrons se replièrent.
Le capitaine Danjou profita de ce premi^ succès pour escalader avec sa colonne un talus dominant la route; puis il se lança sur le, village, dispersant et
chassant devant lui, dans les rues, les pelotons dé-
soutarnss dk ii cahpicne du hexique. 199
sorganisés qui s'opposaient à sa marche ; il gagna ainsi une sorte de ferme que Ton voyait naguère oneore dans l'état où la lutte l'avait réduite. Voici, en deux mots, le plan de cette construction qu'il iaut connaître pour comprendre les péripéties du drame qui va se dérouler. ^ •
Que l'on s'imagine une cour parfaitement caarée, chaque côté ayant soixante-trois mètres de long, un mur formant trois faces, un bâtiment formant la quatrième face.
La compagnie entra par la porte principale du bâtiment et s'en empara; Milan, avec cent hommes qu'il avait rallié et qu'il avait fait mettre àpied, pénétra en même temps dans la ferme par une petite porte basse à l'extrémité de l'aile droite. Par boliheur cette aile ne communiquait avçc la cour que par une fenêtre, tandis que la partie occupée par nous avait deux entrées sur cette cour; si Ken que nous pûmes y descendre, ce qui fut impossible à l'ennemi. Nos soldats se fractionnèrent en différents postes qui s'établirent aux entrées de chaque face et les défendirent ; une partie monta sur les toits.
200 somriKiis tt u CiHPiGin du mxioinB.
Gomme par une convention tacite, le feu était resté suspendu pendant ces préparatife ; chacun s'occupait desinstaller dans les parties delà ferme oà il avait réussi à pénétrer.
L'ennemi laissa ses meilleurs tireurs à la fenêtre de l'unique chambre de leur aile quî eût vue sur la cour; ces hommes avaient mission de décimer les
défenseurs des portes. Mais ceux-ci dirigèrent
une fusillade si juste et si nourrie contre cette fané* tre, quelesjuaristes n'osèrent s'y montrer; ils tiraient d'une main peu sûre de l'intérieur de la chambre.
Les cavaliers qui avaient quitté leurs chevaux entouraient la ferme de toutes parts, et ils l'attaquèrent avec rage après une sommation qui fut répoussée.
L'espace à défendre était si grand que les assaillants purent sans peine couronner les murs sur, les points mal gardés ; de là ils déchargeaient leur ariçies sur nous. On courait à eux et on les repoussait, mais ils reparaissaient ailleurs. Bientôt nous eûmes des blessés et des morts ; le capitaine Danjou fut tué presque au début.
SOtlYENIftS DE LA ClVPAdNE DV HBXIQUK 201
Le sous-lieutenant Vilain prit le commandement. La défense continua avec une grande énergie sous cet officier, doué d'une bouillante valeur ; il courut à chaque groupe, et, à ses hommes grisés déjà par les ardeurs de la lutte et Todeur de la poudre, il fît jurer de s'immortaliser par une mort sublime.
Cet appel à l'héroïsme fut entendu.
A cette époque, tous les régiments du corps expêditionnaire étaient saisis d'une fièvre d'émulation; la gloire du 99^ de ligne, dont trois compagnies avaient étonné le monde par le fabuleux combat de Gero Borego, excitait l'envie de toute l'armée ; un ardent désir de sesignaler brûlait dans les cœurs.
Les courages étaient montés à un degré surhumain.
— Les lauriers du 99« empêchent tous mes autres bataillons de dormir, disait souvent le général Lorencez.
Etcette soif d'honnem* fit accomplir des prodiges.
Jusqu'à midi les honmies de Miten furent maintenus à bonne distance ; malgré leur énorme supéiofité, ils n'osent .donner l'assaut. Tout> à coup le
202 SÛirVINUS DK Là tf AXPAQNB DU MBXIQVB.
tambour bat; les légioimaires croient à l'arrivée d'un secours : ils voient près de trois bataillons ennemis déboucher des rues devant la ferme.
Rien deplusdangereuxpour le moral d'une troupe que la désillusion ; cependant les assiégés ne se lais* sent pas abattre. Us saluent ironiquement les forces nouvelles de Tennemi par des bourrahs de défi. A partir de ce moment, la lutte prendra un singulier caractère de grandeur.
Les juaristes, piqués par les appels insol^ats des nôtres, se lancent contre la ferme; Us reçoivent à vingt, puis à dix pas, deux décharges sous lesquelles ils s'arrêtent, tourbillonnent et s'enfiiiéiit» Cinquante- cadavres jonchent le sol ; une clameur de triomphe salue la déroute des assiégeants.
Un légionnaire aperçoit un officier juarîste qui se relève ; il court à lui, lui enlève ses armes et sa coiffure, puis il rentre auprès de ses camarades^ qui le couvrent de bravos^
Le large chapeau du capitaine ennemi est planté sur le toit en signe de dérisidn. Milan, malgré ces écàecs, s'acharne eontfe cette bioôqtie tà him êê-
aouYsiriRs bk la givuonb du mxiQius. 203
&hdue; il raiUJQaQ.]â<)ouragedes fautass^^ ramène au feu.
Deux brèches sont ouvertes à coups de pioche : une dans un mur de la cour ; l'autre, qui élargit la fenêtre de la chambre occupée par les juaristes; ceux^i nous criblent alors facilement par ces deux ouvertures.
La [compagnie tient bon ; tnais, en trois heures elle perd son lieutenant et les deux tiers de son effectif*
Milan juge enfin que l'heure d'en finir est venue* Il forme ses bataillons en colonnes, mais l'iafante-* rie refuse d'avancer ; les baïonnettes des quelques survivants étincellent de chaque côté des brèches, et les juaristes redoutent ces armes si terribles en nos mains.
Milan fait alors entasser de la paille devant la ferme et y met le feu. La fumée nous aveugle ; notre tir devient incertain. Nous perdons encore ime dizaine d'hommes. Le colonel ennemi, qui nous sait aux abois, essaye de nous intimider ; il nous dé-* nombre ses forces et office quartier. Mi Mandet^un
204 SOUVBNIAS DK Ll CiJfPÀGIfB DU HEXIQÏÏK*
officier volontaire qui s'était joint en amateur à la reconnaissance, lui répond en aborant un drapeau noir formé d*un lambeau de tunique»
Milan fait alors défiler ses troupes devant les brèches, leur montre la compagnie exterminée, les
blessés et les morts encombrant la cour ; le peu de
« Français survivants exténués par la chaleur, la faim,
la fatigue et la soif ; il harangue ses compagnies, demande les plus braves pour former les têtes de colonne ; il donne à ses cavaliers démontés la mission d'entraîner les fantassins hésitants^ puis enûn lui-même se jette en avant.
Les légionnaires usent leurs dernières cartouches, repoussent la première colonne à Tarme blanche; mais de toutes parts les murs sont envahis, et, dans une mêlée à Tarme blanche, presque tous les légionnaires périssent, broyés par la masse qui les étreint. M. Mandet et sept hommes se jettent dans unhangar, ils s'y barricadent; pendant dixminutes cette escouade tient toutes les forces ennemies en échec. é Enfin la dernière amorce est brûlée...
Alors M. Mandet et ses hommes démolissent les
SOtlTSNIAS DK U CAltnCNX tV MSXIOVS* ^05
barricades et tombent, la baïonnette en avant, sur les troupes qui remplissaient la cour ; ils essuient une décharge épouvantable et sont achevés à coups de sabre. Un soldat reçut vingt-huit balles.
Le dernier qui tomba fut M. Mandet, blessé à mort*
Alors, pour employer la magnifique expression d'un poète :
•••.Le combat C6ssa> faute de combattants.
Cinq cent douze Mexicains jonchaient le sol, morts ou mourants. Quant à la compagnie française, elle avait vécu ; mais BOn souvenir ne périra jamais I
MARCHE DU !«' ZOUArCS
troo mer de boue. •— }a$ pluies tropicftlet. -— Le feu 4tnf l'eau. — Les sybarites au bivac. — - Gomment les zouaves du 1**^ fil est déguerpir les bandes. •— La ^lerîe d^ApollOâ au naturel ; le serpent Python en grillades. --7 Un éplseda du déluge ; trois cents hommes bloqués par les ffots.
Après k légion élraiigère, dont nous avons i?aconté le brillant Mt d'armes, le premier renfort qiii débarqua à la Vera Cruz: fut le 1**' régiment de zouaves ; les deux bataillons dont il se composait furent immédiatement dirigés sur Grizaba. Le gouvernieur de Vera CSruz rassembla un grand convoi de vivres et le plaça sous l'escorte de la colonne ; mais Ton se Pouvait au milieu de la saison des pluies, et il M-lut une grande énergie aux zouaves pour conduire les voitures hors des Terres-Chaudes, Pendant les
noxrrmM dk u campagne du hbxiqub«
quinze jours que dura ]^ trajet, il ne cessa de pleuvoir, et un chasseur d'Afrique du peloton d'éclai-' reurs, en arrivant à Orizaba, disait sans exagération:
—Nous n'avons pas marché, nous avons nagé de la Vera Cruz ici.
Quant aux zouaves, ils ne désignent jamais leur voyage dans les Terras Calientes (Terres-Chaudes) autrement que par ces mots : Notre traversée de la Vera Cruz à Camarone.
Enfin le proverbe indien est plus significatif encore : « Entre la côte et les montagnes, tu trouves une mer, dit-il ; mais c'est une mer de boue que tu dois traverser sans bateau. »>»
Le plus violent de nos orages ne peut donner une idée des averses diluviennes qui se succèdent presque sans interruption dans ces affreux mois humi^ des. Toutes les comparaisons sont insuffisantes, sauf peut-être cette image d'un historien espagnol : « La terre I leciel 1 .et entre eux un océan dont les vagues sont balayées par le vent! »
• SOUTIMIES Dl U CiMnomB nu MBXIOUl. 209
Il est des instants où Ton ne peut respirer.
Un jour, les zouaves durent atteler soixante mules à un seul fourgon l A chaque instant, un char se brisait, et il fallait le réparer sans outils sous les torrents qui descendaient en cascades sur les épaules des travailleurs. Jamais les Français ne déployèrent plus d'ingéniosité que dans cette marche. S'il eût fallu coucher sur le sol détrempé, sans abri, sans feu, la moitié du régiment amrait péri ; mais on parvenait à passer des nuits supportables. Les arrieros étaient stupéfaits de notre manière d'être et de nos façons d'agir ; car jamais, [avant nous, troupe en marche n'avait réussi à établir un camp fen pareil cas.
Void comment on s'y prenait :
On choisissait la pente déclive d'une montagnepour établir lebivac; le ventétaitmoinsfort,lapluiemoins intense par la protection que nous donnaient les cimes ; on avait soin de dresser les petites tentes suç des renflements du sol et on les assujettissait avec des piquets de deux pieds de long. Cela fait, on creusait une rigole autour de la petite maison de toile, u 12*
210 sQuvimis DK Lk CÈMPkimt DU nmatt.
puis on y apportait un lit de pierres et de cailloux sur lequel on déposait son sac.
Chaque compagnie allumait ensuite son feu en procédant comme suit :
Une grosse pierre plate était placée au centre de Tendroit le plus favorable ; les turbans étaient dé<roulés et tendus de façon à abriter le foyer ; des grosses branches étaientfenduesdefacon à en atteindre le cœur, moins humides que Técorce ; on en taillait de petits fagots bien secs.
Une cartouche était pétrie autour d'un chiff<Hi suifé, formant mèche incendiaire et déposée sur la pierre plate ; des, brins de bois étaient aussi gressés et dressés en faisceaux au-<dessus de la mèche ;
les fagots s'empilaient sur le tout formant pyramide autour et au-dessus du foyer ; les turbans abritaient le bûcher. Le feu était mis à la mèche par un morceau d'aïnadou, allumé par Tamorce d'une capsule grattée avec une éplnglette. En un instant tout était embrasé !
On apportait des arbres entiers povu^ alimenter les flammes > bien entendu, les turbans étaient retirés'
aussitôt qu'ils devenaient inutiles. De pareils bm* siers, une fois bien pris, ne seraient pas éteints par un déluge,
La compagnie entourait alors son feu etsechauf-» £sùt pendant que les cuisiniers préparaient le repas.
A mesure que les charbons produisaient des cendres, on les transportait toutes chaudes sous les tentes et elles comblaient les interstices de la couche de cailloux dont on avait préalablement garni le sol ; en séchant la boue humide, ces cendres formaient avec elle un mortier, une sorte dé béton.
Un peu avant la nuit, on chauffait au feu sade^ mi^couverture, son pantalon rouge, son capuchon, M, 5^près avoir pris une ration d'agardiente (eau-de-^ vie) préparée en punch, on se glissait sous sa tente, on la fermait hermétiquement, on allumait une bouffarde j puis on devisait avec 'ses camarades de lit jusqu'au moment où la pipe tombait des lèvres et où Ton s'endormait, comme si l'on se fût trouvé h la caserne Napoléon.
Les sybarites poussaient le rafanement jusqu'à chauffer de gros cailloux et à se les placer aux pieds
212^ soirrsNiiti w ik ckMnwi du vixioub.
pour ne pas avoir froid la nuit. G'étaientde ces gens qui sont gênés par une feuille de rose pliée en quatre dans leur couche !
Et voilà comment les zouaves narguaient la pluie et se donnaient leurs aises. Le convoi fut comme toujours harcelé par les guérillai^» qui espéraient lui faire subir le sort de celui dont nous avons raconté le massacre ; mais les zouaves étaient trop faits à la vie de campagne pour commettre la faïute de ne pas soigner leurs armes. Une carabine de zouave est si bien entretenue qu'elle partirait dans Teau.
A Matto-Indios, des groupes de guérillas fondirent sur la colonne ; le convoi tenait près de trois kilomètres.
Les deux bataillons couvrirent de leurs tirailleurs ce long espace et maintinrent à distance les pillards qui n'osèrent charger ; quand les voitures eurent défilé, une centaine de zouaves se détachèrent de la colonne, dissimulèrent leur marche à travers les bois, et débordèrent un groupe nombreux qui formait une sorte de réserve auj^ guérillas et d'où
«OWENIItS Dl LA CiVPAfiiae DU MIXIQUC. 213
partaient les ordres (lu chef suprême de ces bandes*
Au moment propice, les zouaves débouchèrent da de la forêt, tombèrent sur cette réserve et Texterminèrent, à peu de chose près.
Inutile de dire que les guérillas, qui harcelaient notre arrière-garde en ce moment^ disparurent comme par enchantement, en voyant leurs troupes de soutien passées au tranchant des sabres-baïon* nettes.
Un seul mot peint bien leur déroute: ils déguer* pirenlm toute hâte en poussant des cris deterreXir fprt amusants pour nous.
Cette leçon fut jugée suffisante par les chefs de partisans ; ils perdirent l'espoir d'enlever des voi-r tures si bien gardées et se contentèrent denoussur* veiller à bonne distance avec les plus grandes précautions.
Dans les reconnaissances qui furentpoussées, les chasseurs d'Afrique rencontrèrent plusieurs serpents énormes, endormis ou du moins engourdis par le froid. Un jour, pendant que le soleil brillait à travers une éclairdie et chaufiEpÂt un peu le sol, ua
214 S0VVSNIR8 DE Là ClM?l(SinB DV UXIQÛË.
mulet s'échappa de la colonne; il fut poursuivi* Tout à coup on le vit s'arrêter et trembler de tous ses membres ; un boa de cinq mètres de long s'était dressé soudain du milieu des hautes herbes et allait s'élancer sur le mulet, quand il fut blessé par une décharge. Sur huit balles tirées, trois avaient porté I Mais on était si près du monstre et il était si gros, qu'on ne pouvait guère manquer l'un ou l'autre des anneaux de sa queue roulée en spirales.
L*agonie de ce reptile fut affreuse {horresco refereni) ; il se débattait sur le sol en faisant des bonds prodigieux et se déchirait lui-même avec rage, se mordant aux endroits où il avait été blessé, vomissant la bave et le sang. Nous eûmes là au naturel le splendide tableau de la galerie d'AppoUon, où Delacroix a peint la mort du serpent Python.
Peu à peu cependant, la stupeur qui avait frappé les spectateurs de cette scène se dissipa : chacun prit
qui sa hachette, qui son couteau arabe ; le boa fut
achevé dépecé et mangé.
La chair en était excellente en grillade ; ceux qui
la firent satiter— qu'on nous passe ce terme techni-
SOUYKNI&S Bl LJl CIHPàONK DU XKXIQDB* 215
que — dans les gamelles, la trouvèrent moins bonne ; le léger fumet de musc qui se dégage sur les charbons était resté dans le rôti.
D'autres serpents, boas ou autres, furent pris et eurent les honneurs de la table des zouaves.
Lorsque le convoi fut parvenu à Matto-Indios, il apprit l'étrange nouvelle qu'un détachement de chasseurs à pied et de zouaves du 5*, venus d'Orizaba par Vera Cruz pour chercher des vivres, se trouvait enfermé par les eaux et manquait de vivres. On n'avait ni pont ni barques pour porter du secours à ces quatre compagnies ; la colonne ellemême se vit arrêtée en face d'un cours d'eau sur l'autre rive duquel se trouvaient sans pain trois cents hommes bloqués par les. débordements.
Nous raconterons prochainement comment se dé-* noua ce drame.