LES BIVOUACS
le café de jubilation. -^ illumination féerique» — D'un aigle qui voie plus haut q^e les vautours. — Le drapeau du 2* zouaves. — • Les invisibles ; un feu d'enfer. — Le cri de guerre des zouaves. — En avant, à la baïonnette! -— Fuite et poursuite. -<!P Immense sensation.
L'armée française était arrivée en présence de l'ennemi ; elle campait le 17 avril 1862 au pied des Gumbrès.
Les personnages hostiles à l'intervention, les indifférents même affirmaient que nous n'oserions jamais nous engager sur ces rampes presque à pic, semées de rocs surplombants et de précipices hor- ' ribles ; chemins et sentiers serpentaient aux flancs d'abîmes insondables, et l'ennemi avait coupé ces passages d'embuscades, d'abatis, de fossés profonds ; puis, au débpucjié 4e chaque voie rendue ijuprati-
78 SOtnrVKIES BK U GÀIfPAaiCC BU HBXIQUI.
cable, U avait braqué des canons chargés à mitraille. Ces batteries étaient reliées entre elles par des bataillons nombreux que soutenaient de fortes réserves ; la position était si formidable que nos amis eux mêmes, sachant notre ferme désir de li* vrer bataille, prédisaient un désastre.
Mais nos vétérans d'Afrique souriaient des pré-* sages de ces prophètes de malheur.
Le soir on vit du camp les crêtes se couronner de feux et toute la cûne de la montagne étincela, formant une illumination splendide; nos soldats, allumant à leur tour d'immenses bûchers, firent resplendir leurs bivouacs; puis les escouades se groupèrent et préparèrent le café de jubilation \ c*est l'usage à la veille des batailles.
— Vos soldat sont bien gais, ce soir, disait ua officier mexicain, nôtre allié, à un capitaine de zouaves.
—C'est demain jour de combat, répondit le capitaine, ils préludent à la fête qui se prépare. Notre allié doutait du succès en regardant les
Tl
SOVVKNIBS BB ti GiVPAGNB DU MEXIQUE.] 79
pentes abrusptes des Gumbrès qui se dressaient à perte de vue vers le ciel.
Pourrez- vous jamais atteindre ces hauts plateaux? demanda-t-il inquiet; les vautours seuls volent jusque-là.
— Venez, dit le capitaine ; je vais vous montrer un aigle qui nous guidera là-haut.
Et il conduisit le Mexicain auprès du drapeau du régiment, planté en terre au milieu du bivouac et entouré d'une dizaine de vieux zouaves à la barbe grise, aux farouches allures ; c'était le poste d'honneur qui veillait sur ce précieux trophée. La brise du soir soufflait avec force, et les plis hachés du glorieux étendard flottaient au vent, étalant leurs nobles déchirures aux rayons de la lune ; la hampe
trois fois brisée par les balles, montrait de fières cicatrices; et, blessure superbe, l'aigle avait reçu un
biscaïen en pleine poitrine] et était troué de part en part.
En face de ce drapeau magnifique qui avait assisté à tant de triomphes, l'officier mexicain se découvrit, tant ces lambeaux de soie brûlés par la
80 SOUVENUS DE LA CiHFiQNB DU HBXIQDE.
poudre imposaient d'admiration et de respect. Après un instant de silence, le capitaine montra à son tour les Cumbrès et dit :
— Demain cet étendard sera arboré sur la plus haute de ces cimes, ou tous les zouaves auront vécu. Ne l'avons- nous pas porté, à travers cinquante mille Kabyles, sur les bords neigeux du I>jeijera que jamais le pied des Romains n'avait foulé.
— Maintenant je vous crois, répondit l'officier mexicain.
Et il continua sa visite à travers les tentes ; partout nos soldats riaient et chantaient ; c'est que l'approche de la lutte donne à nos soldats une animation et une gaieté particulières et que leur nature s'eialte àlapenséedesmàles émotionsdela guerre.
La nuit parut bien longue à l'impatience des nôtres ; enfin la diane sonna et l'armée prit les armes; le I" bataillon de zouaves (2" régiment) et le 1" bataillon de chasseurs devaient enlever la position, soutenus par le SÔ' et les fusiUers-macins en seconde HgKE (3,000 hommes en tout) ; notre artil- Jerie ne pouvait pour ainsi dire pas protéger leur
SOUVENIRS DE IK CkHVkCVt D7 HEXIQUB. 81
ascension. C'était bien peu de monde contre les ca* nons et les masses de Saragoza.
Les contreforts étaient si roides^ que ,les Indiens avaient dpnné aux sentiers le nom de Chemins-des- Chèvres; et les projectiles en balayaient les rampes. Lorsque les bataillons s'élancèrent, l'ennemi ouvrit un feu terrible ; mais soudain les assaillants disparurent comme par enchantement, et les canonniers ne surent plus où diriger leurs coups ; zouaves et chasseurs s'étaient dispersés et embus- ' qués dans des accidents de terrain : pierres, broussailles, saillies de roc, arbres ou herbes hautes, tout servait à les couvrir.
Au lieu de suivre les voies tracées, ils prirent droit devant eux, surmontant avec une merveilleuse adresse les obstacles accumulés par la nature, sautant de rochers en rochers, franchissant les fossés, bondissant comme des chamois, apparaissant à peine dans leur trajet d'un point à un autre; ils tournèrent ainsi presque tous les postes qui, envahis, débordés, se rephèrent en toute hâte.
Sur les crêtes, l'armée de Saragoza ne s'inquiéi 5*
82 BOUTIiriftS DS Là CiMPiGRE DU MEXIQUE.
tait point de œs tirailleurs, mais de leurs réserves qui suivaient le mouvement et gagnaient du terrain en profitant, à chaque balte, des plis du sol pour se défier des feux.
Toute l'attention de Tennemi était concentrée sur cette seconde ligne, quand soudain ses postes débouchèrent en désordre sur le plateau, poursuivis la baïonnette aux reins j^ar nos tirailleurs ; les fuyards sejetèrent dans les rangs de Tannée de Saragoza en proie à une indicible frayeur ; les généraux ennemis se demandaient qui avait pu causer cette panique, car nos tirailleurs étaient toujours invisibles.
Tout à coup, à huit cents mètres, éclate un feu imprévu, pressé, meurtrier, qui décime les rangs serrés de l'ennemi, qui répond au hasard, sans pouvoir viser, car zouaves et chasseurs se tiennent couchés sur la terre derrière des abris.
Autant nos balles font d'effrayants ravages' dans les masses compactes, autant celles de l'ennemi passent inoffensives à travers nos lignes espacées et. embusquées ; peu à peu nos tirailleurs rampant comme des panthères, se rapprochent de plus eu
SOUVBNiaS DE ti CiHPiGNE BU HEXIQTnS, 83
plus, faisant convergerlesprojectiles vers les points vulnérables que leur merveilleux instinct leur indique ; ils n'en sont bientôt qu'à quelques cents mètres ; Tennemi ne les voit pas encore ; ils redoublent la fusillade. Les réserves se sont avancées prêtes à soutenir cette première ligne ; l'heure est venue ; les balles ont fait dé larges vides dans l'armée ennemie.
Soudain un cri retentit, cri immerise et puissant qui court d'une extrémité^ à Tautre de la ligne de bataille ;
— En avant ! à la baïonnette !
L'ennemi écoute déconcerté.
Au même instant surgissent devant eux deux mille hommes. Deux clameurs effrayantes vibrent
dans Tair ; le hurrah rauque et sauvage des chasseurs; Taboiement aigu et strident du chacal, poussé par les zouaves.
. Puis les deux bataillons se ruent avec une fougue indicible sur les positions entamées, se frayent un passage avec leurs baïonnettes, et coupent les masses ennemies en plusieurs tronçons.
84 SOUYBHIRS I>t U GIMPÀGNE I^U MEXIQUE,
Les réserves accourent.
Les soldats de Saragoza, cloués pendant quel^ques minutes au sol par la stupeur, sont épouYau*^ tés de sentir au milieu d'eux nos tirailleurs qui se sont massés en fournissant cette charge énergi* que; ils jugent la partie perdue. Les zouaves s'apprêtent encore pour une attaque à l'arme blanche ; les chasseurs vont s'élancer ; mais toute l'infanterie de Saragoza se retire en se débandant ; on lui donne lâchasse et, malgré sa cavalerie, nous lui enlevons dans sa retraite deux obusiers, plus un de ses généraux, Ostioga, blessé et vainement défendu par son escorte.
Au début et à la fin de l'action, notre escadron de chasseurs se lança à fond et fournit plusieurs engagements qui assurèrent pour la seconde fois une grande supériorité à notre cavalerie; c'était merveille de voir les coursiers numides galoper à travers les escarpements avec une sûreté de pied incroyable, merveille aussi devoir nos chasseurs sabrer l'ennemi à outrance,
Ji'honneur de la journée, le général Lorçncez le
SOUVENIRS PB U CAVPIGNB DU HBXIQUB. 85
cons tate lui-même, revenait au2c zouaves, aux chas* seurs et à rescadron de cavalerie.
Nous expliquerons un jour comment notre armée est jusqu'ici la seule qui puisse ainsi former une première ligne de tirailleurs aussi dangereuse pour l'ennemi; nos adversaires et nos alliés en Orient et en Italie ont vainement tenté d*imiter no* tre tactique. ,
Le combat des Gumbrès nous coûta une quarantaine d'hommes seulement ; ce chiffre minime, mis en regard des pertes subies par l'ennemi, prouve surabondamment notre habileté à la guerre.
La nouvelle de la prise des déûlés des Gumbrès causa une émotion profonde à la Vera Cruz, à Mexico et dans tout l'empire ; dans le principe on refusait d*y ajouter foi; le peu de troupes qui s'étaient mises en ligne, la foudroyante rapidité de Tescalade, la vigueur inouïe des charges produisirent une immense sensation. L'ennemi comprit qu'il ne nous tiendrait jamais tête en campagne ; il s'enferma dans les places fortes.
Certes, c'est un grand honneur pour une poi -
somnmis m u ciUFioirt tv mxiQui.
gnée d'hommes de décourager ainsi une année qui ne manquait pas debraroure— elle le prouva plus tard ^ et de la forcer à se jeter dans les villes mu* rées.
Tel fut le résultat de cette journée mémorable.
COMBAT DE CUMBRÊS
Le carré de protection. ^— Les feux des bivouacs et la cuisine enpleîn vent» — Les mets Inconnus; Tangaille de tiaie. — Le troupeau de la colonne*— Les grand*gardes et les a\antpostes f les retranchements à la romaine ; les embuscades. — Entre deux feux. — > L*4tatt de fèr.
Dans un précédent article, nous avons expliqué au lecteur comment une colonne peut fournir une étape quoique entourée de cavaliers ennemis ; nous croyons intéressant de décrire un bivouac et la façon dont il est défendu.
On distingue deux sortes de bivouac ; ceux qui sont formés par des grandes armées et qui, occupant plusieurs lieues d'étendue, ne pourraient être enveloppés, sont établis sur une seule face, Tinfanterie en première ligne, puis la cavalerie, puis] Tartillerie \ ceux qui sont formés par deà petites Colon*
88 BOnvERIll M U CiKPlGUI DO HESIQUE.
nés et qui marchent au milieu de forces nomhlreuses, pouvant les tourner, sont établis en carrés, cavalerie, artillerie et convoi au centre. Ces derniers camps ne sont enusageque dans notrearmée ; nous avons trouvé cette méthode en Afrique où les Arabes, en nous cernant pendant la nuit, nous attaquaient souvent sur plusieurs points à la fois ; de là la nécessité de former un carré pour les repousser.
Nos adversaires au Mexique espéraient nous surprendre dans les premières nuits, en passant sur les derrières de nos campements ; ils ne s'attendaient pas à nous trouver partout prôtsàles recevoir. Voici comment s'établissent ces bivouacs.
Supposons huit hataillo{is formant colonne ; les deux premîMS arrivés sur le terrain font halte el s'alignent, les compagnies séparées entre elles par la distance réglementaire ; ils constituent la première face du camp. Les deux bataillons suivants s'ahgnent à leur tour, de manière à former angle droit avec la première face et h dessiner la deuxiè'me; les deux autres forment la troisième ; les deux derniers, la quatrième.
SOUVSNIRS DE li ClUPAGRE DIT HSXIQUG. 89
Aux angles et au milieu de chaque face on laisse les ouvertures nécessaires à là circulation.
Les troupes étant en carré, chaque bataillon place ses armes en faisceaux (ce ((m établit les fronts de bandières), puis, à trente paâ en arrière des faisceaux, on met sac à terre, on déroule les petites tentes et on les dresse»
Les officiers ont les leurs immédiatement derrière celles des soldats.
lia cavalerie entre ensuite au camp, et forme un second carré à . Tintérieur du premier ; de longues cordes, retenues à des pieux fichés en terre- permet*tent d'attacher les chevaux par leurs longes ; près des lignes de chevaux, parallèlement à elles^ les mousquetons sont rangés en faisceaux ; puis derrière les mousquetons les tentes. Pour l'artillerie, même système ii peu près. Enfin, tout au centre du camp, les caisses à biscuit et les bagages sont ' entassés de façon à former les quatre murs d'une redoute, appui solide, dernier refuge dans les ca» désespérés.
On le voit, tout est utilisé*
90 * sôvtiviis Di u eAVf loifi w nxiQVB,
En ayant des fronts de bandières, àtrentô pas^ chaque escouade — une douzaine d*hommes sous les ordres d'un caporal — - établit son foyer, soit en creusant un trou en terre, soit en rapprochant deux pierres. Le soldat qui est de cuisine ce jour^ là court aux sources les plus proches pour puiser de l'eau ; une partie deTescouade adressé les ten« tes ; l'autre va ramasser du bois ; il est rare que dix minutes après leur arriyée, les zouaves n'aient pas pris un café ou une soupe k Toignon et au lard. L'administration abat de son côté^ dans le troupeau qui suit l'armée, un certain nombre de bœufs, et la répartition se-fait pour le repas du soir.
L'animation d'un camp est extraordinaire : de tous côtés, ces hommes qui viennent de faire huit, dix et jusqu'à quinze lieues, vont, viennent, courent et se heurtent ; si Teiinemi n'est pas en vue, les zouaves surtout se répandent dans la plaine car le zouave est toujours quœrens quod devoret^ cherchant quelque chose à dévorer. Tout lui est bon : il chasse, il pèche, il cueille des fruits et des légumes inconnus à tout autre et dont il prépare
SOUVENUS DE LA CilIPAGNX DIT VfXII^lIE, 91
d'excellents mets ; il ne néglige rien. Tout ce que » Tadministration abandonne d'un bœuf est habilement utilisé ; la pansefournit des tripes à la mode de Caen et du gras double à la lyonnaise ; le sang recueilli dans les vases d'étain et mis avec des oignons compose du boudin; les pieds de bœuf niijotés toute une nuit au piment fournissent au matin un fromage façon italienne qui se partage et s'emporte partout fumant des gameHes d'oseille, d'épinards et d'asperges sauvages, etc., etc.
Au Mexique, les serpents atondaient ; et les zouaves, imitant les Belges qui raffolent des couleuvres, les mangeaient sous le nom d^anguiUes de haies ; les mares fournissaient aussi de grandes quantités de grenouilles» C'est ainsi qu'on pourvoyait à l'ordinaire ; nous en passons, et des meilleurs.
Mais ce n'est pas tout que d'établir un bivouac, il faut le défendre.
Chaque bataillon fournit aussitôt arrivé une
compagnie de grand'garde ; cette compagnie va
' s'instaler à cinq ou six cents mètres du camp sur
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un emplacement favorable, en face de son batailr Ion ; — une hauteur autant quepossible; — des vé» dettes sont jetées aussitôt sur les points culminants et la compagnie travaille au plus vite à élever une enceinte en terre ou en pierres sèches, dans laquelle elle pourra se retrancher ; ainsi faisaient les Romains si vantés.
A la nuit, un cordon de sentinelles est déployé de façon à couvrir tout le front du bataillon qui dormira au camp sous cette surveillance ; comme chaque bataillon a sa grand*garde, les sentinelles fornxent donc, elles aussi, un grand carré à six cents mètres du bivouac. Les vedettes sont placées ÙBVJi à deux^ à dix ou vingt pas de distance ; elles se creusent des trous en terre et les débris qu'elles sortent du trou, forment un petit abri en avant ; elles se trouvent ainsi garanties des balles.
L'ennemi ne peut s'approcher sans être entendu; les sentinelles Tarrètent alors par leur feu tout en étant à couvert du sien ; si l'assaillant est en force, les factionnaires se replient sur la redoute, laquelle peut tenir longtemps ; si Tattaque continue et de-
•^ SOtrrENIRlî DB LA CAXPAGNE HV MEXIQUE. 93
vient dangereuse , une compagnie dite de piquet accourt soutenir chaque grand' garde. Cette compagnie dort le ceinturon au côté, prête à tout. Il est impossible, si impétueuse que soit Tattaque; d'arriver sur le camp avant que toute Tannée ait pris les armes et soit disposée à recevoir l'ennemi, les canons aux intervalles de rinfanterie, la cavalerie sabre au poing et prête h charger.
La première fois que l'ennemi vint harceler nos bivouacs, il passa sur les derrières et on l'y laissa s'engager ; il crut avoir cause gagnée et coutut sur. lès tentes, pensant nous surprendre; piller les bagages et se retirer ; mais il tomba sur up mur de baïonnettes et dut se replier. Cest là qu'on l'attendait; les grand'gardes le cernaient et il fallut défiler sous leur feu qui fut terriblOé
Dure et sanglante leçon plusieurs fois renouvelée, qui apprit à l'ennemi qu'on n'aborde pas impunément un camp français^