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CHAPITRE VIII Evacuation d'Amiens, capitulation de la Citadelle

Cependant le général Lecointe, resté à Gentelles et à Cachy avec une partie de chacune des trois brigades, n'avait pas tardé à connaître la perte de Villers-Bretonneux et la retraite de l'aile gauche française, ainsi que celle de la 2e brigade ; il se retira sur Longueau, pendant la nuit. Les généraux présents à Amiens se réunirent en conseil de guerre : la situation fut jugée telle par la presque unanimité des voix, qu'elle rendait la défense d'Amiens impossible. Le général Paulze d'Ivoy seul demanda la continuation de la bataille. En l'absence du général Farre resté à Corbie, le conseil convint de la nécessité d'une retraite immédiate et en fit aviser le général en chef. A 3 heures du matin, les ordres étaient donnés pour l'évacuation d'Amiens dès la pointe du jour.

Après quelques heures de repos, les troupes furent rassemblées sur les boulevards d'Amiens et reçurent des vivres et des cartouches; vers 5 h. 1/2, le général Lecointe marcha sur Doullens, le général Paulze d'Ivoy sur Pas ; le général Farre partit de Corbie dans la matinée et suivit la route de Bucquoy; enfin une partie de l'armée se retira par Albert.

L'évacuation d'Amiens était indispensable, les munitions manquaient et l'état moral de l'armée ne permettait plus de compter sur le renouvellement des efforts de la veille ; mais il n'y avait aucune raison de précipiter à ce point la retraite. Un combat d'arrière-garde, soutenu au sud d'Amiens, aurait donné à l'armée la liberté de faire une retraite honorable et d'éviter une apparence de déroute que les courageux efforts de la veille ne laissaient pas prévoir. A supposer que l'état de l'armée ne permît même plus un combat de ce genre, une retraite plus régulière et moins hâtée eût été encore préférable. L'armée allemande, retenue par la citadelle et par la ville, dont elle devait prendre possession, n'eût sans doute pas gagné de vitesse les colonnes françaises. Aucun effort ne fut fait dans ce sens, et l'état de l'armée s'en ressentit cruellement.

Les troupes de ligne restèrent à peu près organisées, mais beaucoup de gardes mobiles se débandèrent; un incident fâcheux augmenta le désarroi. Les gardes nationaux réunis sur les boulevards déchargeaient leurs armes avant de les briser : on crut à l'attaque des Prussiens et l'escadron de gendarmerie, qui devait faire l'extrême arrière-garde, partit au galop, en coupant une partie du

convoi ; une panique s'ensuivit et un certain nombre de caissons furent abandonnés et leur contenu jeté dans la Somme, avant l'arrivée des Allemands. Une pièce restée dans la ville était sauvée par les habitants et dirigée vers Doullens. Une partie de celles qui avaient défendu les retranchements étaient ramenées dans la citadelle ; le reste était abandonné.

De tristes scènes signalaient ailleurs l'évacuation précipitée de la ville ; la population pillait les casernes, sous prétexte de devancer les Prussiens : le maire d'Amiens, M. Dauphin, rétablissait l'ordre à grand peine.

Le général de Manteuffel avait ignoré, pendant toute la journée, la situation exacte de ses troupes ; vers le soir, il avait vu la partie du champs de bataille où il se trouvait évacuée par elles. Ses craintes pour les communications entre ses deux corps d'armée étaient même devenues assez sérieuses, pour qu'il ordonnât au général de Gceben d'occuper Moreuil. Cette petite ville pouvait acquérir de Timportance pour la liaison des deux fractions des Allemands.

Les nouvelles qui lui parvinrent dans la nuit lui firent voir la journée sous un aspect plus favorable ; néanmoins, il croyait, d'après la résistance acharnée, rencontrée presque partout par ses troupes, que les Français tiendraient encore le lendemain devant Amiens, si même ils ne prenaient de nouveau l'offensive. Il décida de rallier ses deux corps, de manière à ce qu'ils pussent se soutenir réciproquement; en même temps, il hâterait l'arrivée en ligne du Ier corps et, notamment, de la 4e brigade, que la capitulation de La Fère venait de rendre disponible.

Les dernières nouvelles arrivées pendant la nuit tendaient déjà à modifier ces impressions ; le 28, dès le matin, les patrouilles de la cavalerie allemande trouvèrent le pays évacué par les Français ; le général de Gceben, aussitôt prévenu, porta son corps d'armée en avant : à midi, il faisait son entrée dans la ville à la tête de la 320 brigade. L'armée du général de Manteuffel avait acheté la conquête de la grande ville picarde par des pertes relativement considérables: 230 tués, 1,040 blessés et 22 disparus (1); les 9 bataillons engagés au 1er corps avaient perdu, à eux seuls, plus de 800 hommes. Les pertes des Français montaient à 266 morts, 1,117 blessés et 1,000 à 1,200 disparus.

Les effectifs des deux armées en présence différaient notable-

(1) Dont 19 officiers luéa, 86 blessés et 1 disparu. (Relation du grand étal-major prussien). Les Allemands firent 800 prisonniers aux Français (Wartensleben, Opérations de la première armée).

ment; comme nous l'avons vu, les Français n'avaient pas, le 27 novembre, 25,000 hommes en ligne ; leurs adversaires avaient plus de 40,000 combattants à leur opposer. Pourtant, l'armée du Nord, avec sa composition et son armement défectueux, son artillerie improvisée, sa cavalerie rudimentaire, avait tenu très honorablement tête aux vieilles troupes de la première armée. Sa longue résistance tenait en partie à la nature difficile du champ de bataille coupé d'obstacles de toute nature ; mais la véritable cause de l'échec relatif subi par le général de Manteuffel était la dispersion des forces allemandes. Celles-ci s'étaient engagées à l'aveugle, sans connaître ni les forces ni les emplacements des troupes adverses; le général en chef s'était laissé mener par les événement, au lieu de les mener lui-même.

Et pourtant, nous l'avons vu, les dispositions du général Farre prêtaient largement à la critique; son front démesuré l'exposait à un désastre et il fallut qu'il se trouvât en face de dispositions encore plus vicieuses que les siennes, pour qu'il sauvât son armée sans trop de pertes.

Amiens occupé par les Allemands, restait sa citadelle (1) : la situation de cette petite forteresse au nord de la ville en aurait fait un point d'appui plus précieux pour la première armée que pour celle du général Farre; pourtant, sa possession n'était pas sans importance pour l'armée du Nord. Tant qu'elle lui restait, l'occupation de la ville était précaire pour les Allemands.

En 1870, la citadelle d'Amiens consistait en un pentagone bastionné, dont la construction remontait au XVIIe siècle. Elle était dans d'assez bonnes conditions défensives vis-à-vis d'un bombardement ou d'une attaque de vive force ; ses murs d'escarpe étaient en bon état et trop élevés pour être escaladés. Quant à un bombardement au moyen de pièces de campagne, il n'aurait pu donner grand résultat ; il existait assez d'abris voûtés dans la citadelle pour recevoir une bonne partie de la garnison

Le commandant de la citadelle était le capitaine Vogel, de l'état-major des places : il avait été abandonné sans aucune instruction après la bataille d'Amiens ; le départ des deux bataillons du 43e, qui occupaient d'ordinaire la citadelle, le laissait avec une batterie de la garde mobile d'Amiens pour toute ganvson. Il obtint du général Paulze d'Ivoy trois compagnies de mobiles du Nord, qui complétèrent son effectif à environ 400 hommes.

(1) Déclassée récemment.

L'armement de la citadelle consistait en 22 pièces lisses de divers calibres. En outre, un certain nombre de pièces rayées y avaient été ramenées des retranchements de Dury (1).

En somme, cet armement suffisait largement pour une défense passive devant de l'artillerie de campagne. Par contre, la garnison n'était guère disposée à se défendre : dès le 28 au soir, 40 mobiles avaient déserté ; le poste tout entier, sous-officiers compris, placé à l'avancée, était du nombre. La défense était difficile avec de pareils éléments. D'ailleurs, la municipalité, qui craignait pour Amiens les conséquences d'une lutte d'artillerie, insistait, dès le matin du 28, pour obtenir que la citadelle ne commençât pas les hostilités. Le capitaine Vogel s'y engagea contre tous ses devoirs.

Encouragé par cette attitude, le général de Gceben lui écrivit pour lui offrir de capituler. Sur un refus de Vogel, une sommation lui fut adressée le lendemain et resta sans résultat. Les Allemands eurent alors recours à d'autres moyens. Cinq compagnies, embusquées dans les maison3 qui bordent le canal et dans les faubourgs de Saint-Pierre et de Saint-Maurice, très proches de l'enceinte, dirigèrent sur la citadelle un feu rapide de quelques instants. Les assiégés ripostèrent par quelques coups de canon et cette fusillade resta, en apparence, sans résultat.

Une tentative d'une autre genre ne fut pas plus heureuse. Un officier du génie, avec 5 pionniers et un peloton d'infanterie, se précipita sur la porte pour chercher à la pétarder; mais plusieurs de ses hommes furent tués ou blessés inutilement.

Le général en chef songea alors à employer un moyen plus énergique: il fit jeter un pont de bateaux sur la Somme, près de Montières et donna ordre à toute l'artillerie de ses deux corps d'armée de s'établir au nord de la rivière, de manière à commencer le bombardement de la citadelle dans la matinée du 30. Mais les préparatifs, faits d'après cet ordre, furent inutiles.

Pendant le feu rapide de l'infanterie prussienne, le capitaine Vogel, qui était à peu près seul dans la garnison à vouloir se défendre, avait reçu une balle au front, au moment où il faisait pointer une pièce (2). Le capitaine Wœrhaye, de l'artillerie mobile, lui succéda; le médecin et l'aumônier des gardes mobiles firent

(1) Le 8 décembre, il existait dans la citadelle 10 pièces dont il canons rayés, 13 canons lisses, 12 obusiers et 2 mortiers (Schmidt, Siège de Pérou 1

(2) Le capitaine Vogel fut enterré dans la citadelle, après la capitulation, avec de grands honneurs rendus par les Allemands (Daussy).

auprès du nouveau commandant de place une démarche qui amena une capitulation immédiate. Les officiers et les gardes mobiles d'Amiens furent laissés libres sur parole et la ville versa pour eux une caution d'un million de francs ; les gardes mobiles du Nord demeurèrent prisonniers de guerre. Quant au matériel, il restait intact à la disposition des Allemands : un mois ne s'était pas écoulé qu'il allait servir au bombardement de Péronne (i).

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