CHAPITRE IX Capitulation de La Fère
Pendant que l'armée du Nord se préparait à livrer sa première bataille, une nouvelle place forte de la région ouvrait ses portes aux Allemands.
La Fère (2) est une petite ville située dans la vallée de l'Oise, au point où cette rivière pénètre dans le massif de collines qui termine au nord-ouest les plateaux du Soissonnais. Sa force défensive est à peu près nulle ; son enceinte est une simple muraille crénelée, mal flanquée par de petits bastions ou même par des tours datant du moyen âge. En 1870, certaines parties de ce mur d'enceinte, notamment sur le front-sud, n'étaient même pas couvertes contre des feux directs. Dans les dernières années, quelques modifications sans importance avaient été apportées aux fortifications. LTn retranchement bastionné couvrait la gare et une petite tête de pont, le faubourg ouest.
La principale défense de La Fère est l'inondation qui peut couvrir trois de ses fronts. Les eaux de la Serre et de l'Oise peuvent en effet s'étendre sans obstacle sur les prairies basses qui entourent la ville dans la plupart des directions.
Les approches de La Fère sont donc difficiles excepté du côté des hauteurs de l'est ; le village de Danizy, qui s'y trouve, est très près de l'enceinte et les dernières maisons du faubourg Notre- Dame en sont à moins de 300 mètres. C'est donc un point d'attaque tout indiqué.
(i) Le conseil cTenquète réuni après la guerre rejeta le blâme de cette capitulation prématurée sur le général en chef, qui aurait dû laisser dans la citadelle une garnison suffisante et surtout veiller à ce qu'elle ne fût pas exposée, comme les gardes mobiles d'Amiens, à diriger ses canons sur le foyer natal.
(2) 4,914 habitants en 1876. La carte jointe à ce travail représente les environs de La Fère dans leur état actuel. Les trois forts détachés qui y flgurenl n'existaient pas en 1870 : le reste des fortifications n'a pas reçu de modifications importantes.
En outre des dehors dont nous avons parlé, il n'y avait en 1870 aucun ouvrage extérieur. La ville était donc très exposée à un bombardement, d'autant plus que les abris voûtés (1) y étaient insuffisants. Les caves de La Fère, à cause du peu de profondeur de la nappe d'eau, sont même peu nombreuses et peu étendues.
Le commandant Delmas de Lacoste était à la tète de la place au début de la guerre. Soit par défaut de ressources, soit pour d'autres motifs, il fit peu de choses pour préparer la défense. Par ordre du général Farre, il avait commencé l'évacuation de tout le matériel qui excédait les besoins stricts de la place. Cette opération excita les soupçons d'une partie de la population : elle ne manqua pas de crier à la trahison, si bien que les transports de matériel furent arrêtés ; une évacuation complète eût pourtant mieux valu que la défense dont nous allons raconter le rapide dénouement.
Le 9 novembre, le commandant Delmas fut remplacé, quelques jours seulement avant l'investissement, par le capitaine de frégate Planche. Le nouveau venu, en prenant son commandement, annonça à la population son intention de défendre la place « jusqu'à la dernière gargousse ». Il ajoutait qu'il ne se laisserait arrêter « par aucune considération d'intérêt particulier ».
L'abus que nous avions fait des phrases retentissantes, depuis le début de cette malheureuse campagne, aurait pourtant dû nous en guérir. La chute de La Fère allait prouver une fois de plus qu'elles ne pouvaient faire une place défendable d'une misérable bicoque et une bonne garnison d'un ramassis de gardes mobiles et de francs-tireurs.
La garnison n'était pas autre chose ; à part une quarantaine d'ouvriers d'artillerie restés à l'arsenal, elle se composait uniquement de gardes mobiles ou de francs-tireurs, au nombre de 2,700 environ (2).
(1) Au commencement d'août 1870, le chef du génie réclama la construction de blindages pour la garnison. Sa demande était repoussée au bout de quelques jours. Dans ce même rapport, il signalait les magasins à [tondre comme exposés au tir dans toutes les directions. Bien ne fut l'ait pour les couvrir (Gœtze, Opérations du corps du génie prussien en 1870-1871 .
(2) 3 bataillons de gardes mobiles du Pas-de-Calais ; un bataillon de gardes mobiles de l'Aisne (Guise); une partie du bataillon de Saint-Quentin (Aisne), 3 compagnies ; une batterie de mobiles de l'Aisne Soissons) ; une batterie de mobiles de Vervins ; une i - batterie d'anciens artilleurs volontaires; compagnie de francs- tireurs Delassus; compagnie de francstireurs Warluisel : compagnie de francs-tireurs de Boulogne (E. Fleurç 1.
L'armement de la place comptait 113 pièces (1), presque toutes d'ancien modèle ; il était numériquement suffisant. Quant aux approvisionnements en vivres et en munitions, ils ne laissaient rien à désirer.
Les Allemands avaient paru un instant devant La Fère, le 10 septembre, lors de la marche de l'armée de la Meuse sur Paris ; l'inondation de l'Oise fut tendue aussitôt, mais l'apparition de l'ennemi ne se renouvela pas pendant le mois suivant. Plus tard, la garnison de Laon vint reconnaître, à plusieurs reprises, les environs de la place, et notamment le 21 octobre, au moment de la première occupation de Saint-Quentin.
Cependant, La Fère devenait gênante pour les communications allemandes. Une fois Amiens et Rouen occupées, la ligne ferrée qui va de cette dernière ville jusqu'à Reims, en passant par La Fère et Laon, devait être de la plus grande importance pour la première armée. D'ailleurs, la possession de La Fère pouvait augmenter la sécurité à la partie nord des lignes d'investissement de Paris. Cette double considération décida la formation du petit corps de siège dont nous avons dit quelques mots.
Partie de Pont-à-Mousson par voie ferrée le 9 novembre, la 4e brigade atteignit Soissons les 11 et 12 novembre; elle s'y renforça d'une compagnie de pionniers de place et de six compagnies d'artillerie. Le matériel de siège comprenait 20 canons prussiens et quelques mortiers français.
Pendant que ce petit parc de siège (2) était transporté lentement de Soissons à La Fère par des attelages de réquisition, le général de Zglinitzki arrivait le 15 novembre devant La Fère et en opérait l'investissement sans que la garnison fît rien pour l'en empêcher.
L'effectif du corps de siège était si restreint que des précautions particulières étaient nécessaires ; des tranchées-abris étaient creusées sur plusieurs points de la ligne d'investissement, et notamment à l'ouest, là où la position des Allemands était le plus menacée. Des maisons isolées ou des villages étaient organisés défensivement pour servir de point d'appui aux grand'gardes.
Tous ces travaux, qui s'opéraient avant l'arrivée du matériel de siège, étaient à peine inquiétés par quelques coups de canon sans résultat. La place tentait de petites sorties, aisément repoussées. L'une d'elles, faite le 21 novembre pour couper la voie ferrée aux
(1) 36 seulement étaient rayés.
(2) 8 pièces de 15e, 12 de 12e, à 385 coups par pièces, six mortiers de 22e, à 360 coups.
abords de la place, vers Laon, n'aboutit qu'à laisser des prisonniers aux Allemands.
Une tentative un peu plus sérieuse avait été dirigée du dehors contre la ligne d'investissement. Les villages à l'ouest de la place, Travecy, Quessy, Tergnier, étaient coupés du reste des lignes allemandes par l'inondation de l'Oise et n'étaient défendus que par un bataillon du 5e, dont le gros était à Tergnier et dont deux détachements de cent hommes environ occupaient les autres villages : il y avait là l'es éléments d'un coup de main qui fut tenté. Un bataillon de francs-tireurs, celui des volontaires de la Somme (1) était depuis peu dans le château de Ham. Il fut renforcé par un bataillon de mobiles du Gard et une section d'artillerie venue d'Amiens. Le tout montait à 1,400 hommes et était sous les ordres du commandant Krafft.
Il quitta Ham à 5 heures du matin, le 19, et en arrivant près de Vouel, partagea ses troupes en deux colonnes ; l'une devait passer par Mennessis, se porter sur Quessy, en déloger les Prussiens et les rabattre sur Tergnier. L'autre continuerait sur Vouel que l'on supposait ne pas être occupé, et irait directement à Tergnier. Le commandant Krafft espérait surprendre les détachements prussiens et les acculer à l'inondation.
Au moment d'entrer dans Vouel, le maire, interrogé par les Français, affirma que le village n'était pas occupé à sa connaissance (2) ; se fiant à cette réponse, deux compagnies de volontaires pénétrèrent dans Vouel sans prendre la moindre précaution. Arrivés aux deux tiers du village, ils furent assaillis par des coups de feu partis de toutes les maisons. Ce fut le signal d'une débandade complète. Les deux pièces furent sauvées à grand peine et un caisson resta aux Allemands : six volontaires demeurèrent sur le terrain.
Le deuxième détachement eut encore moins de succès ; au premier coup de feu, les mobiles du Gard prirent la fuite et toute la colonne rentra en désordre dans Ham, où les Allemands entraient à leur tour le lendemain (3).
La reconnaissance des abords de La Fère, le 16 novembre, avait abouti à la désignation du front est comme front d'attaque. Le
(I) Licencié bientôt après pour indiscipline.
{;!) Le maire de Vouel fut plus tard arrêté et traduit devant un conseil de guerre; il fut du reste acquitté (Ramon, L'invasion en Picardie; K. Fleur; et autres).
(3) Une partie do la 3° division de cavalerie,
parc de siège serait ainsi protégé par l'Oise des tentatives du dehors ; le chemin de fer faciliterait les transports de munitions.
Sept batteries furent construites de 1,100 à 1,500 mètres des fortifications ; elles étaient à tel point dissimulées aux vues de la place que son tir en gêna à peine la construction ; quatre d'entre elles étaient au nord de Danizy, une à Danizy et deux au sud.
Le 24 novembre, dans la nuit, les pionniers prussiens allaient couper à 300 mètres de la place, au milieu de l'inondation, une ligne de peupliers qui gênaient les vues des batteries. Cette opération, rendue assez délicate par la grosseur et le nombre des arbres, ne fut gênée en rien par les Français. Quelques assiégés étaient pourtant venus en bateaux très près des travailleurs.
Le lendemain, à 7. h. 1/2 du matin, les batteries commençaient le feu, et les premiers obus tombèrent sur les quartiers d'artillerie qu'ils ne tardaient pas à incendier. La place ripostait avec une vingtaine de pièces, au bout d'une demi-heure de silence. Mais le tir des Français était tellement incertain que les batteries allemandes ne subissaient presque aucune perte. La plupart des bâtiments militaires et une vingtaine de maisons étaient incendiés le jour même.
Une partie des habitants tentait d'obtenir la capitulation, que le commandant de place refusait, après quelques pourparlers. Le feu des Allemands continuait lentement dans la nuit et la matinée, la place ne répondait plus et les artilleurs de la garde mobile ne voulaient même plus se tenir sur les remparts ; dans la matinée, La Fère arborait le drapeau blanc. La capitulation ne tardait pas à être conclue aux conditions de celle de Sedan ; mais, du moins, le commandant de place avait fait, avant de la signer, enclouer les pièces, détruire les armes et noyer les poudres. Une partie de la garnison put même s'échapper par la porte Saiut-Firmin, avant l'entrée des Allemands : le 27 novembre, 2,300 prisonniers leur étaient livrés.
Telle fut la fin de la défense « résignée » de La Fère, suivant les propres termes de la capitulation. Les pertes des Allemands avaient été absolument insignifiantes ; pendant ces douze jours de siège, ils avaient eu 1 officier et 5 hommes tués ou blessés (1).
Celles de la place, un peu plus considérables, n'étaient pourtant guère de nature à justifier une reddition aussi prompte ; elles se bornaient à une quarantaine de tués ou de blessés, dont trois tués appartenant à la population. Il avait suffi de 26 pièces, tirant 1,800
[i) Relation du grand état-major prussien,
projectiles en trente heures, pour amener la reddition d'une place armée de 113 bouches à feu et pourvue de près de 3,000 hommes de garnison.
Les Allemands laissèrent provisoirement un bataillon dans la La Fère ; le reste de la 40 brigade partait, le 28 novembre, pour rallier la première armée auprès d'Amiens.
L'occupation de La Fère ne diffère pas beaucoup de la plupart des sièges subis par nos places fortes en 1 870-1 871 ; l'absence de défenses extérieures abrégeait et facilitait l'investissement ; le manque d'abris permettait au bombardement de produire de grands effets; la population civile en usait pour agir sur l'esprit des gouverneurs, qui se laissaient trop aisément convaincre. Toutelois l'extrême brièveté de la résistance avait, dans ce cas, une raison particulière : le manque d'éléments d'armée active dans la garnison ; c'est un des motifs qui précipitèrent la chute de la place. Il n'est pourtant pas interdit de croire qu'une direction plus énergique donnée à la défense eût pu la prolonger dans des conditions un peu plus honorables.