‹ Campagne du Nord en 1870-1871Chapitre 12 sur 48 · CHAPITRE X Marche de la première armée sur Rouen · texte numérisé non relu

CHAPITRE X Marche de la première armée sur Rouen

Pendant que l'armée du Nord continuait sa retraite jusque sous les murs d'Arras et s'y reformait, les Allemands ne cherchaient pas à profiter de leur victoire pour lui porter les derniers coups ; leur cavalerie ne gênait même pas sa retraite : la précipitation et le désordre avec lesquels elle s'était opérée semblaient pourtant lui promettre des succès faciles.

Heureusement pour l'armée du Nord, le général de Manteuffel, une fois Amiens occupé, ne songea qu'à remplir la' deuxième partie des instructions du grand quartier général (i). Elles lui prescrivaient, nous l'avons vu, de diriger sur Rouen la masse, principale de son armée, dès qu'Amiens auraient été enlevé ..aux Français. Aux yeux du général de Moltke, l'occupation d'Amiens semblait être l'objectif accessoire ; le but principal assigné à la première armée était Rouen.

Le grand quartier général avait d'ailleurs donné au général de Manteuffel des renseignements erronés sur la composition et l'effectif des troupes françaises de Normandie. Elles montaient, à l'en croire, à 44,000 hommes, dont 11, 000 de troupes de ligne, avec 94 canons, dont une bonne partie de pièces de place ou de siège. En réalité, l'effectif de ces troupes était beaucoup moindre ; le général Briand n'avait guère plus de 22,000 hommes, avec 32 pièces, à Rouen ou aux environs (2) : ni l'organisation, ni l'esprit de ce petit corps d'armée n'étaient de nature à inspirer des craintes sérieuses aux Allemands ; ceux-ci ne s'en rendirent nullement compte et pendant toute la durée de la campagne, ils attachèrent aux rassemblements français de Normandie une importance qu'ils n'avaient à aucun degré.

Le général de Manteuffel donna, dès le 28 novembre, des ordres pour la marche de la première armée sur Rouen ; la garde d'Amiens

(1) Du 17 novembre.

(i) Rolin, la Guerre dans l'Ouest.

fut confié à un détachement composé de la 39 brigade d'infanteri. , une brigade de cavalerie, deux batteries, une compagnie de pionniers, et placé sous les ordres du général de Grœben; il devait assurer l'occupation d'Amiens-et la garde de la voie ferrée d'Amiens à Tergnier et à Laon, en même temps qu'il couvrirait le flanc droit et les derrières de la première armée. 11 s'attacherait particulièrement à maintenir les Français dans l'incertitude sur l'état réel de ses forces ; la 30 division de cavalerie était disloquée; deux de ses régiments étaient attachés à chacun des corps d'armée, les deux autres restaient autour d'Amiens.

Le reste de la première armée allait marcher sur Rouen et ses mouvements préparatoires commençaient immédiatement. Le VIIIe corps s'établissait sur la route d'Amiens à Rouen ; sa tête de colonne était à hauteur de Creuse le 29 novembre ; le Ier corps s'échelonnait sur la route de Moreuil à Conty et son avant-garde atteignait Essertaux le 29 : la 40 brigade, qui venait du siège de La Fère, était encore à Montdidier à cette date.

Les deux corps d'armée passaient dans leurs positions la journée du 30 novembre et y recevaient les batteries laissées en arrière pour le bombardement de la citadelle d'Amiens. Le lendemain, la première armée commençait son mouvement sur Rouen ; sa présence semblait y être devenue d'autant plus nécessaire que les Français venaient d'opérer sur plusieurs points des mouvements offensifs, dont l'un avait abouti à la surprise d'Étrépagny. Un détachement allemand avec du canon avait été presque complètement enlevé par les troupes du général Briand. Ce petit succès pouvait être le prélude d'un mouvement offensif le long de la Seine et il était urgent de faire intervenir dans cette direction l'armée de Manteuffel , Nous n'avons pas à entrer dans le détail de la marche sur Rouen ; elle sort du cadre de notre récit. Il suffit de dire que la première armée ne trouva aucun obstacle devant elle ; les Français avaient évacué une grande partie du pays qu'ils occupaient quelques jours avant. Les travaux de campagne établis aux abords de Rouen ne furent même pas défendus et les Allemands entrèrent dans l'ancienne capitale de la Normandie, le 5 décembre, sans trouver la moindre résistance. Les troupes françaises s'étaient retirées aux abords immédiats du Havre. Leur prompte retraite des environs de Rouen autorisait à croire que la défense du Havre ne serait pas plus sérieuse et l'occupation de ce port était faite pour tenter les Allemands. Son importance, très grande en temps ordinaire, n'avait fait que s'accroître à la suite des événements. C'était le port d'attache de la plupart des steamers, qui apportaient d'Amérique ou d'Angleterre les armes et les munitions nécessaires

Campagne du Nui J. •»

aiix armées de la Défense nationale. Son occupation par les Allemands aurait eu, en outre, une importance morale considérable. Du reste, le grand quartier général, dans les instructions envoyées à la première armée (r) après son entrée dans Rouen, autorisait un coup de main sur Le Havre; il prescrivait en outre de disperser les troupes françaises qui tiendraient encore la campagne en Normandie, tout en surveillant celles qui s'étaient retirées sur Arras après la bataille d'Amiens.

Le général de Manteuffel avait déjà envoyé autour de Rouen de fortes reconnaissances chargées de désarmer les populations et de s'assurer des positions prises par les Français; l'une d'elles occupait Dieppe, le 9 décembre; les Allemands atteignaient la mer pour la première fois de la campagne.

Le même jour (2), le général de Manteuffel arrêtait la répartition de son armée entre la Somme et la Seine. Comme les nouvelles venues d'Amiens lui annonçaient un redoublement d'activité de la part des Français, il donna ordre au VIIIe corps de se porter immédiatement vers le nord, après avoir fait une démonstration sur Le Havre. Cette opération devait être poussée plus ou moins à fond suivant les circonstances. Après l'avoir exécutée, le général de Gceben suivrait la côte jusqu'à Saint-Valery-sur-Somme et remonterait la rivière, de manière à atteindre Amiens. Le VIIIe corps et la 3e division de cavalerie, qui serait reconstituée, garderaient la vallée de la Somme et spécialement les voies ferrées d'Amiens à Rouen et d'Amiens à Laon, dont le rétablissement était déjà commencé.

Quant au Ier corps, il était destiné à occuper la Normandie avec la brigade de dragons de la garde et la 3e brigade le rejoindrait à Rouen, dès l'arrivée du VIIIe corps aux environs d'Amiens.

La première armée allait ainsi se trouver partagée en deux masses à peu près égales; le général en chef comptait se servir du chemin de fer d'Amiens à Rouen pour porter rapidement de l'une à l'autre les renforts dont elles auraient besoin. La tâche devait être d'autant plus aisée qu'aucun lien ne paraissait exister et n'existait en effet entre l'armée du Nord et les troupes du général Briand ; le général de Manteuffel pouvait concentrer successivement la masse de ses forces contre chacun de ses adversaires. Il semble fâcheux que la délégation de Tours n'ait pas porté remède à cette situation, en plaçant les troupes du Havre sous le commandement supérieur

(1) Le 7 décembre. (Relation du grand état-major).

(2) Wartensleben, Relation du grand état-major prussien.

du général en chef de l'armée du Nord. Cette mesure si simple eût certainement rendu de grands services à la cause nationale, dans plusieurs circonstances dont nous serons amené à parler.

Le VIIIe corps, précédé de la brigade de dragons de la garde prussienne, avait déjà commencé sa marche sur Le Havre quand, dans la nuit du 10 au n décembre, le général de Goeben reçut du général en chef des informations qui modifièrent immédiatement ses projets. L'armée du Nord venait de commencer vers la Somme et l'Oise un mouvement dont on ne pouvait encore déterminer le but précis. Le général de Gœben résolut de porter directement sur Amiens la 15e division, tandis que la 16e, qui était la plus avancée dans la marche sur Le Havre, continuerait de suivre l'itinéraire indiqué pour tout le corps d'armée. Le général ne renonçait pas encore complètement à une tentative sur Le Havre ; mais les reconnaissances de sa cavalerie ne tardaient pas à lui démontrer que les difficultés seraienc grandes. Le Havre paraissait fortement occupé et d'importants travaux de campagne avaient été entrepris dans ses environs (1).

Dans ces conditions, une tentative de vive force, avec des moyens insuffisants, semblait devoir être d'une exécution difficile ; les nouvelles parvenues d'Amiens ne permettaient pas d'hésiter longtemps sur la marche à suivre ; le 12 décembre, le général de Gœben quittait Bolbec et Lillebonne avec la 16'- division et se dirigeait par Dieppe sur la Somme.

Cette résolution était impérieusement dictée par les circonstances; le succès d'une tentative brusquée contre Le Havre, avec des moyens insuffisants, était très douteux. Peut-être le VIIIe corps tout entier n'eût-il pu en venir à bout. En outre, le mouvement de l'armée du Nord contribuait à accélérer le départ du général de Gœben. L'ajournement de toute tentative sur le plus grand port du nord de la France en était la première conséquence (2).

(i) Le Havre était en réalité occupé par 40,000 hommes de troupes, 137 pièces de gros calibre garnissaient les forts (Rollin, La Guérit' dans l'Ouest), mais la valeur intrinsèque de cette garnison était fort médiocre.

(2) Le général de Wartensleben, l'ancieu chef d'état-major du général de Manteuffel, prétend le contraire dans son livre : Opérations de la première armée; eu effet, la marche du VIII0 corps sur Amiens était ordonnée avant que la surprise de Ham n'eût été annoncée au général de Manteuffel, mais la simple inspection des dates prouve qu'elle l'accéléra singulièrement, en en modifiant les conditions. Du reste, la relation officielle du grand état-major prussien confirme absolument notre version.

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