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CHAPITRE XI Le général Faidherbe

Cependant l'armée du Nord, après la bataille d'Amiens et la retraite qui l'avait suivie, s'était concentrée aux environs d'Arras. Le général Farre commença immédiatement la réorganisation dont elle avait le plus pressant besoin. Cette opération était à peine ébauchée que l'armée passait en d'autres mains : le commandement intérimaire exercé par le général Farre prenait fin par l'arrivée du général Faidherbe (i).

Le nouveau général en chef devait donner un éclatant couronnement à une carrière qui n'avait pas été sans gloire. Ancien élève de l'Ecole polytechnique où il était entré en 1838 , il choisit l'arme du génie ; après plusieurs années passées en Algérie ou aux Antilles, il fut envoyé en 1852 au Sénégal comme sousdirecteur du génie. Deux ans plus tard, il était nommé chef de bataillon et gouverneur de la colonie. Il ne tardait pas à se mettre en évidence par l'activité et le dévouement qu'il apportait au développement de nos établissements. En quelques années, malgré les difficultés opposées par les Maures du littoral ou les populations guerrières de l'intérieur, il accroissait le domaine de la France de 100 lieues de côtes et plantait le drapeau national à 260 lieues de l'embouchure du Sénégal.

Forcé par l'état de sa santé de revenir en France, il passait deux ans en Algérie, puis revenait au Sénégal comme gouverneur. La guerre de 1870 le trouva général de brigade commandant la subdivision de Bône. Le gouvernement de la Défense nationale en fit un général de division et le mit à la tête de l'armée du Nord : ce fut un de ses meilleurs choix.

Tant d'années passées dans nos colonies les plus malsaines, avaient complètement détruit sa santé ; il s'en ressentait cruellement au milieu d'un hiver rigoureux, dans les neiges et les brouil. lards du nord de la France; mais il mettaitau service du pays une âme fortement trempée qui soutenait seule ses forces chancelantes.

Pendant deux mois, il allait mener la campagne la plus active, fatiguer les Allemands par une guerre sans repos et arracher à

(i) Le général Faidherbe fut nommé au commandement de l'armée le 18 novembre. 11 arriva à Lille le 3 décembre.

nos vainqueurs des paroles d'estime dont ils n'étaient pas prodigues vis-à-vis de nos généraux d'alors. Leurs soldats trouvèrent une expression énergique pour peindre la ténacité avec laquelle Faidherbe s'attachait au sol national, en reparaissant aux endroits même d'où ils l'avaient cru arraché : ils l'appelaient « ce chiendent de Faidherbe » (i). Aucun surnom ne fut plus mérité ni plus honorable.

En prenant possession de son commandement, le général adressa aux troupes de l'armée du Nord une proclamation qui était un programme. Dans un langage un peu emphatique il réclamait d'elles en même temps que le « mépris de la mort, la discipline et l'austérité des mœurs », deux qualités militaires que les armées françaises avaient jadis possédées plus qu'aucune autre, mais qu'elles avaient singulièrement désapprises depuis la guerre de Crimée. Il annonçait l'intention d'exiger « impitoyablement» la discipline ; jamais en effet, elle n'avait été plus nécessaire ; mais grâce à la fermeté du général et à l'application sévère du décret sur les cours martiales (2), elle fut peut-être meilleure dans l'armée du Nord que dans aucune de nos armées d'alors.

Le général Farre avait déjà pris quelques bonnes mesures pour remettre l'armée en état de combattre ; le nombre de ses batteries avait été augmenté ; en outre, l'armée recevait chaque jour de nouveaux bataillons de garde mobile ou d'armée active. Les contingents de la garde nationale mobilisée commençaient également à se réunir. De grands efforts étaient faits pour armer et équiper convenablement toutes ces nouvelles formations. Ils n'étaient pas toujours suivis de succès, malgré le zèle déployé par l'intendant Richart (3).

Les renforts parvenus à l'armée du Nord permettaient de dédoubler ses trois brigades et d'en former trois divisions ; toutefois leur réorganisation n'était pas assez avancée pour que l'armée pût paraître tout entière devant l'ennemi. Le général Farre l'avait compris ; pour avoir le loisir de la réorganiser, en même temps

(i) Ramon, L'Invasion en Picardie.

(2) 2 octobre 1870.

(3) Les semelles de carton de l'armée du Nord sont restées légendaires : l'iiis se composaient de simples feuilles de cuir emboîtant un morceau de carton. On juge de la durée de ces chaussures dans les houes de la Picardie ou de la Flandre. Fendant la marche du mois de janvier sur Saint-Quentin, on les ramassait par centaines après le passage de l'année. Beaucoup d'hommes marchaient nu-pieds (Ramon).

que pour inquiéter les Allemands et aguerrir une partie de ses troupes, il avait eu la pensée d'organiser des colonnes volantes qui opéreraient dans le sud du département de la Somme et dans le nord de celui de l'Aisne, pendant que le reste de l'armée, et particulièrement les bataillons de garde mobile , achèveraient de se réorganiser dans les places du Nord. Le général Faidhcrbe accepta cette idée et, dans les premiers jours de décembre, il réunit à Cambrai un corps volant de 1 1 bataillons, 2 escadrons et 3 batteries. Ces 8,500 hommes étaient sous les ordres du général Lecointe : ils étaient répartis en trois groupes de 3 ou 4 bataillons, commandés par les lieutenants-colonels Pittié et de Gislain et par le capitaine de vaisseau Payen (1).

En outre, une petite colonne devait opérer vers la vallée de l'Oise, au sud de la ligne de Vervins-Saint-Quentin, en couvrant le flanc gauche du général Lecointe. Elle était commandée par le lieutenant-colonel du génie de la Saussaye, qui rassemblait à Vervins une petite brigade assez hétérogène, composée de bataillons d'infanterie empruntés aux garnisons de Mézières et de Givet, de gardes mobiles, de douaniers, de corps francs et de quelques pièces de montagne. Le tout comptait de 3,500 à 4,000 hommes.

La première semaine de décembre n'était pas écoulée que les troupes françaises reparaissaient sur la Somme.

Pendant que s'opérait la réorganisation de l'armée du Nord, le général de Grceben s'était occupé, comme le prescrivaient ses instructions, de couvrir les communications de la première armée, tout en cherchant des renseignements sur les projets des Français. La citadelle d'Amiens avait été mise en état de défense; des pièces rayées empruntées à l'armement de La Fère avaient renforcé le

(1) De Rappe : Campagne de l'Armée française du Nord. La répartition était la suivante :

iro colonne : 2e bataillon de chasseurs, 2 bataillons du 24e, i bataillon du 33e, 1 batterie de 4.

2e colonne : 17e bataillon de chasseurs. 1 bataillon du 91e, 1 bataillon du 75e, 1 bataillon du 65e, 1 batterie de 4.

La 3e colonne comprenait 3 bataillons de fusiliers marins et une batterie de 8.

sien : on contraignait la municipalité d'Amiens de détruire à ses frais les retranchements de Dury. En même temps, des détachements étaient envoyés sur les lignes ferrées de Rouen et de Tergnier et les remettaient en état ; elles avaient du reste très peu souffert. Le matériel de chemin de fer pris à Amiens d) allait rendre les plus grande service aux Allemands.

Avant de quitter Amiens, le général de Manteuffel avait pris les mesures nécessaires pour régler l'administration du pays conquis. Le gouvernement général de Reims, d'après les instructions du 4 novembre, ne s'étendait pas à l'ouest des départements de l'Aisne et de la Marne. Restait donc à régler la situation de ceux de la Somme et de l'Oise ; le général en chef les laissa provisoirement sous le commandement du général de Grœben ; l'intendant de la première armée, Sultzer, fut désigné comme préfet delà Somme ; un sous-préfet civil fut également nommé pour Amiens.

Les attributions de ces fonctionnaires étaient celles dont nous avons déjà parlé : elles consistaient surtout à assurer la perception des impôts (2). Comme dans le gouvernement général de Reims, le premier acte de la nouvelle autorité avait été de déclarer abolies les lois sur la conscription, la garde mobile ou la garde nationale mobilisée. En revanche, elle ne craignait pas de faire appel aux services des employés du chemin de fer du Nord pour les lignes en voie de rétablissement ; fort inutilement du reste, car tous se dérobèrent pas la fuite à la tâche qui leur était imposée par l'ennemi.

L'inspection générale des étapes de la première armée avait été portée de Compiègne à Amiens, qui tendait à devenir le centre d'action des Allemands dans le nord de la France. Dès le 3 décembre, un premier détachement de troupes d'étapes (3) occupait la station de Conty, sur le chemin de fer d'Amiens à Rouen, ainsi que des points avoisinants.

Des reconnaissances fréquentes montraient l'uniforme des Allemands dans plusieurs directions à la fois et donnaient à leurs forces, dans l'esprit des populations, une importance beaucoup plus

(1) 7 locomotives et 100 wagons (Wartensleben).

(2) Les fonctionnaires allemands étendaient parfois leur action aux objets (iui auraient dû leur rester le plus étrangers, lue des premières circulaires envoyées par le préfet prussien de l'Aisne anx maires les invitait à assurer la reprise de l'instruction primaire (E. Fleuky).

(3) 1 bataillon de landwebr de Saint-Wendel el l escadron dn 6« hussards de réserve. Le général de Malotki était à la tête de l'inspection générale des étapes de la première armée..

grande qu'elles n'en avaient réellement. En outre, des réquisitions étaient frappées à tout instant ; suivant les procédés que nous avons déjà signalés, t lies n'étaient pas payées aux environs d'Amiens, alors qu'à la même époque toutes les denrées requises autour de Beauvais ou de Clermont étaient régulièrement soldées (i) : manière habile de ruiner un pays dont les Allemands n'étaient pas encore absolument les maîtres.

Abbeville avait été évacuée par sa garnison ordinaire, le 2 décembre, à la suite de la journée d'Amiens ; le lendemain, elle fut réoccupée par 3 compagnies de gardes mobilisés de la Somme. La ville, ancienne place forte, déclassée depuis peu, avait encore son mur d'enceinte, et quelques barricades en fermaient tant bien que mal les issues. Un peloton de uhlans vint la reconnaître le 5 décembre et se présenta devant l'une des barricades : l'officier de la garde nationale, qui commandait le poste, défendit de tirer ; l'un des cavaliers mit pied à terre et vint narguer (2) les. défenseurs au pied même de la barricade : après quoi, la reconnaissance tourna bride. Les journaux allemands firent grand bruit de cet incident : à sa suite, la garde nationale d' Abbeville fut licenciée comme il n'était que justice et une garnison plus sérieuse fut donnée à la ville (3).

Une seconde reconnaissance poussée jusqu'à Doullens (4) trouvait cette petite place inoccupée. D'autres allaient couper les voies ferrées d' Abbeville et d'Arras à Amiens.

Divers indices faisaient croire à un prochain mouvement en avant de l'armée du Nord; les journaux anglais, les rapports des espions étaient unanimes à cet égard. Le général de Groeben avait fait partir pour s'en s'assurer, le 3 décembre, une colonne de toutes armes (5), commandée par le major Bock. Elle devait passer au sud de Péronne et marcher sur Saint-Quentin par Ham, de manière à couper la voie ferrée de Tergnier à Busigny.

Le major Bock atteignit Saint-Quentin, le 5 ; son peloton d'avant-garde, à peine entré dans la ville, fut entouré d'une foule

(l)Daussy, La Ligne de. la Somme.

(2) Si le langage de l'auteur de Pantagruel et de Gargantua était encore de mise, nous dirions que le cavalier prussien compissa aigrement la barricade gardée par les soldats citoyens.

(3) Le 6 décembre : un bataillon du 91e, un bataillon de mobiles du Pas-de-Calais, un bataillon de mobilisés du Nord, uue section d'artillerie.

(4) Déclassée quelque temps avant la guerre.

(5) 2 bataillons, 2 escadrons, l section,

hostile et dut se replier rapidement. Le détachement prussien prit position au sud-ouest de la ville et y jeta des obus, qui tuèrent ou blessèrent une douzaine de personnes et incendièrent deux maisons. La commission municipale, sur la menace d'un second bombardement, livra le lendemain deux de ses membres en otage aux Allemands.

Ceux-ci avaient fait sauter, dans l'intervalle, deux ponts sur la voie ferrée de Tergnier; le 7 décembre, ils se retiraient sur Ham et rentraient, le 9 décembre, à Amiens par Roye, sans avoir rencontré de traces de l'armée du Nord.

Par contre, des patrouilles allemandes s'étaient heurtées à des chasseurs à pied entre Doullens et Albert, les 7 et 8 décembre : des tentatives avaient été faites pour reconstruire le viaduc de Beaucourt sur la voie ferrée d'Amiens à Arras; un mouvement en avant des Français, au nord d'Amiens, semblait à prévoir sous bref délai.

En effet, une partie de l'armée du Nord entrait en ligne le 9 décembre, mais sur un point tout autre que ceux où l'attendaient les Allemands.

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