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CHAPITRE XII Surprise de Ham

Le 6 décembre, le général Lecointe avait quitté Cambrai, se dirigeant sur Fins, au sud de cette place; le 7, il était à Vermand, à 11 kilomètres à l'ouest de Saint-Quentin. En même temps, le colonel de la Saussaye marchait de Vervins sur Guise, pour couper la retraite des Allemands du major Bock ; mais ceux-ci avaient déjà quitté Saint-Quentin. Le général Lecointe en fut informé clans la nuit ; il entra dans la ville le lendemain, avec quatre bataillons, et fit rétablir les ponts détruits par les Allemands, pendant que la colonne de la Saussaye prenait position entre Saint-Quentin et Tergnier (i|.

Parmi les troupes allemandes stationnées dans les environs, la seule contre laquelle pouvait être tentée une surprise était la petite garnison de Ham. On sait que les Allemands avaient pris leurs mesures pour le rétablissement de la voie ferrée de Laon à Amiens : le 9 décembre, cette mise en état était assez avancée et la circulation pouvait s'opérer de Laon à Nesle. Un détache-

(i) Happe.

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ment d'ouvriers des chemins de fer de campagne était à Ham depuis quelques jours et travaillait à la voie sous la protection d'une compagnie détachée de La Fère à la garde du château. Cette antique construction, à laquelle la captivité du prince Louis-Napoléon avait donné naguère un moment de célébrité, pouvait résister à un assaut, mais n'était pas en état de faire face à un bombardement, même avec des pièces de campagne. Les Français l'avaient évacuée à la suite du combat de Vouel, le 19 novembre, et les Allemands y étaient entrés presque aussitôt.

Au commencement de décembre, l'effectif du détachement allemand de Ham dépassait un peu deux cents hommes : le général Lecointe résolut de l'enlever et dirigea sur la ville la colonne de Gislain (1). Elle partit à 11 heures, le 9 décembre, par une tourmente de neige; elle devait s'arrêter à Villers-Saint- Christophle, d'après les ordres communiqués, mais elle continua sur Ham, après un court repos, au moment de la tombée de la nuit. Des précautions particulières avaient été prises pour empêcher les Allemands de recevoir aucun avis. Les passants étaient arrêtés et renvoyés en queue de colonne ; des sentinelles étaient laissées à chaque groupe de maisons.

La ville de Ham est située entre la Somme et le canal latéral. Ses abords sont assez difficiles, l'espace entre les deux cours d'eau étant occupé par des prairies marécageuses et d'anciennes tourbières. La ville, qui est entourée d'un vieux mur suivi par un boulevard circulaire, est accessible sur trois ponts seulement correspondant aux anciennes portes et aux trois ponts existant sur la Somme et le canal. Le château forme un quadrilatère flanqué de tours qui est appuyé à l'ericeinte entre les portes de Chauny et de Noyon. Il est séparé de la ville par une esplanade.

Pour surprendre la garnison, il suffisait de s'emparer des trois portes : les Allemands seraient pris comme dans une souricière. Afin d'y arriver, le général Lecointe avait ainsi réparti les rôles entre les quatre bataillons de la colonne : le bataillon du 910, qui était d'avant-garde, devait surprendre le poste de la porte Saint-Quentin et se diriger par le boulevard du Midi sur celle de Noyon pour s'emparer de celle-ci ainsi que de la gare : le bataillon du 75e suivrait le boulevard du Nord et occuperait la porte de Chauny; le 17e bataillon de chasseurs marcherait sur le château par la Grand'Rue. Le bataillon du 650 restait en réserve et devait prendre position sur la place du Marché. Une section d'artillerie marcherait avec chacune des premières colonnes.

(1) Ramon, Rappc.

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Vers 6 heures, l'avant-garde atteignait Ham; la maladresse d'un soldat qui déchargea son fusil donna l'éveil au poste de la porte Saint-Quentin ; il fut pourtant rapidement enlevé et les Français pénétrèrent dans la ville.

Le bataillon du 91*, qui suivait le boulevard du Midi, dispersa le poste de la gare et prit position à la porte de Noyon. Celle de Cliauny était occupée également par le 750, tandis que le 170 bataillon de chasseurs pénétrait rapidement dans la Grand'Rue et gagnait l'esplanade. Les coups de feu avaient donné l'éveil aux Allemands ; tous ceux qui étaient encore en ville se précipitaient vers le château ou tombaient entre les mains des Français (1). La ville était entièrement occupée vers 7 heures ; mais le château restait aux Allemands : ceux-ci s'étaient mis en défense dès la première alerte ; les bataillons français se groupaient successivement aux abords du château et entretenaient avec la garnison une fusillade plus bruyante qu'efficace. D'ailleurs, un assaut eût été difficile. La première porte enlevée, il fallait en traverser une seconde qui donnait accès dans la cour intérieure et ce double passage eût été meurtrier. Les escarpes d'une hauteur de 8 à 10 mètres étaient impossibles à escalader : il n'était guère plus facile d'y faire brèche avec des pièces de campagne. Le point le plus faible était du côté de la porte de Chauny, près de la Grosse Tour ; la muraille était de faible épaisseur et le sol du fort à peu près au niveau de l'extérieur. Des dispositions furent prises pour établir les pièces en batterie ; quelques obus furent même lancés dans le château vers 10 h. 1/2 du soir sans grand résultat : mais l'officier qui commandait la compagnie du 81e avait été fait prisonnier dès l'entrée des Français; on s'en servit pour conclure avec les assiégés une capitulation qui fut signée dans la nuit. La garnison était prisonnière de guerre.

Les pertes des vainqueurs étaient de 5 tués et 16 blessés; les Prussiens avaient eu 9 tués et une vingtaine de blessés; 200 prisonniers tombaient aux mains des Français (2).

(1) Quelques-uns se dissimulaient dans les maisons. On a peine à croire un fait affirme par un écrivain local : plusieurs habitants de Ham eurent la honteuse faiblesse, non seulement de cacher des Allemands, mais encore de leur fournir des déguisements. Le général Lecointe dut publier une proclamation dans laquelle il enjoignait aux habitants de livrer les Allemands qu'ils pouvaient cacher, sous peine d'être traités d'après lis lois militaires (Ramon, L'Invasion en Picardie).

(2) D'après les auteurs français; les chiffres de Citât-major prussien sont différents : 3 tués, 3 blessés, 221 disparus, mais le total est le même.

Le général Lecointe avait d'abord songé à se porter de Ham sur Noyon, d'où il couperait la route d'étapes de la première armée; les Allemands n'avaient à proximité que des forces insignifiantes et il n'avait rien à en redouter; mais le général Faidherbe, arrivé le 10 à Ham, assigna une autre direction aux troupes. Quelques renseignements lui avaient donné à croire que La Fère était occupé par 500 hommes de landwehr seulement : d'après une reconnaissance rapide, une attaque brusquée parut facile. Les colonnes Lecointe et la Saussaye se portèrent donc sur La Fère, le 1 1 décembre, et occupèrent, dans la journée et dans celle du 12, Tergnier, Vouel et les villages des environs. Un convoi allemand était surpris le 11 au sud de Vouel par le chef de bataillon Tramond du 75e ; 128 prisonniers, dont un certain nombre de blessés, 30 voitures étaient capturés (1).

Le 12 décembre, les communications entre Laon et La Fère étaient coupées, et la place à peu près investie; mais, depuis la surprise de Ham, trois jours s'étaient écoulés et les Allemands étaient sur leurs gardes.

Après la prise de La Fère, des ordres avaient été donnés par le grand quartier général pour préparer la destruction des fortifications et on avait pratiqué des mines à cet effet : un bataillon du 81e gardait provisoirement la place. La surprise de Ham modifia ces projets : l'armement de la ville fut remis en état, les remparts et les portes réparés à la hâte, l'inondation tendue à nouveau. Mais ces travaux ne furent guère terminés avant le 16 décembre (2); dans l'intervalle, la garnison avait été renforcée; le gouverneur général de Reims y avait dirigé, à la première nouvelle de l'échec de Ham, un bataillon de landwehr (3) et une batterie de réserve, sous les ordres du colonel de Krohn. Ces renforts atteignirent La Fère le il, et ils devaient marcher de là sur Ham pour essayer de reprendre le château ; mais l'arrivée de la colonne Lecointe autour de La Fère les obligea à rester dans la place.

Malgré cette circonstance, la ville aurait pu être l'objet d'une tentative des Français ; elle aurait eu quelques chances de réussite, surtout si son investissement eût moins tardé après la surprise de Ham ; mais le général Faidherbe ne voulut pas s'exposer

(1) Ce fait donna lieu à une réclamation de M. de Bismark. (Réponse à la circulaire de M. le comte de Chaudordy.)

(2) Goetze, Opérations du corps du génie prussien en 1870-1871. (i) Bataillon de Francfort-sur-Oder.

à bombarder une ville française , et il résolut de se porter sur Amiens, de manière à reprendre la ville avant l'arrivée des troupes allemandes de Normandie. Cette direction nouvelle devait en outre lui permettre de rallier les renforts qu'il attendait du nord et qui atteignaient à ce moment les environs de Péronne. Le 13 et le 14 décembre, ses troupes quittaient donc la vallée de l'Oise pour reprendre la direction d'Amiens; la colonne du général Lecointe marcha sur la ville par le plateau de Santerre, pendant que les fractions de l'armée restées en arrière se disposaient à la rejoindre par Péronne et Albert.

De son côté, le colonel de la Saussaye se dirigeait, par Moy et la vallée de l'Oise, sur Guise et Vervins.

La surprise de Ham avait porté un coup imprévu aux Allemands. L'armée qu'ils croyaient détruite après la bataille d'Amiens, reparaissait brusquement au bout de moins de quinze jours, et sur un point où elle était complètement inattendue : la capitulation de Ham, la seule que les Allemands eussent signée depuis le début de la guerre, était un coup sensible pour leur orgueil.

Le général de Grœben et le gouverneur général de Reims, qui étaient les plus à portée, se demandaient d'abord si ce coup de main partait de la garnison de Péronne, ou de l'avant-garde de l'armée du Nord ; nous avons dit quelle fut la mesure prise par le gouverneur général de Reims ; le général de Grœben fit partir d'Amiens, le 10 dans la soirée, un bataillon, un escadron et quatre pièces, sous les ordres du capitaine Liickowitz ; ce détachement, qui devait reprendre Ham, vint tomber le 12 sur l'arrière-garde des fusiliers marins au moment où elle se dirigeait sur La Fère ; après un petit engagement entre Eppeville et Esmery-Hallon, les Allemands se replièrent rapidement sur Ercheu et Amiens (1). Le doute n'était possible, pas plus pour le général de Grœben, que pour le gouverneur général de Reims : c'était bien à l'armée du Nord que les Allemands avaient affaire. Mais la pointe des Français sur Ham pouvait être le prélude d'un mouvement plus étendu vers l'est; les Allemands redoutaient tout particulièrement cette éventualité, qui eût fort compromis leurs communications avec la mère patrie. Malheureusement, on ne parut y songer en France que trop tard, au moment de la fatale expédition du général Bourbaki dans l'Est.

La garnison de Laon, qui se sentait fort en l'air, se crut directement menacée ; des alertes avaient lieu presque chaque jour : les

(i) Grand état-major prussien, Ramon.

— 94 ~ rassemblements étaient interdits. Le commandant de place eut même la prétention d'obliger les habitants à ne plus sortir sans lanternes après 6 heures du soir; à quoi les bourgeois de Laon répondirent en promenant dans la ville toutes les lanternes tricolores qui leur restaient des fêtes de jadis : le commandant dut retirer son ordre.

Le grand quartier général prescrivit des mesures plus sérieuses, le 12 décembre : la 30 division de réserve, qui était sous Mézières, dut détacher dans le gouvernement général de Reims les renforts nécessaires; la 14e division, alors aux sièges de Thionville et de Montmédy, dirigeait de son côté sur Mézières toutes ses troupes disponibles : mais, comme l'envoi de ces renforts pouvait nécessiter de longs délais, l'armée de la Meuse reçut l'ordre d'envoyer par voie ferrée, sur Soissons, une colonne qui s'opposerait au besoin à la marche des Français par les plateaux entre Laon et Soissons.

Deux jours après, le général de Moltke complétait ces instructions en ordonnant au général de Manteuffel d'établir le gros de ses forces près de Beauvais, à peu près au centre du terrain à couvrir ; des détachements devaient garder Amiens et Rouen et la première armée les appuierait l'un ou l'autre en cas de besoin. En donnant ces prescriptions, le général de Moltke obéissait évidemment à la crainte de voir les troupes allemandes s'étendre sans nécessité dans le Nord.

La position de Beauvais, précisément au centre de gravité du triangle équilatéral Rouen, Amiens, Paris, était d'ailleurs fort bien choisie pour permettre à Manteuffel de garder Rouen et Amiens, tout en couvrant le siège de Paris. Mais les circonstances ne permirent pas la réalisation de ce plan (1).

Quand il en reçut communication, Manteuffel avait déjà prescrit au général de Gceben de diriger la 15e division sur Montdidier et de suivre le plus tôt possible avec la 16e. Pour le général de Grceben; il avait reçu mission de reprendre Ham au plus tôt. Après l'arrivée des nouvelles instructions du général de Moltke, Manteuffel modifia légèrement ses ordres : le général de Kiimmer devait continuer à marcher sur Montdidier; il y serait renforcé du détachement de Grceben; ce dernier laisserait à Amiens 3 bataillons ainsi que de la cavalerie et de l'artillerie et rallierait la 150 division avec le reste.

Quant au reste du VIIIe corps, qui se concentrait alors aux environs de Dieppe, il romprait sur Beauvais.

(1) Grand ëtat-major prussien, Wartensleben.

Les renseignements parvenus à Amiens et à Rouen indiquaient un mouvement de l'armée du Nord vers l'Oise; les reconnaissances du général de Grœben semblaient les confirmer; elles annonçaient le transport de nombreuses troupes sur la voie ferrée d'Arras à Albert et leur marche dans la direction de Péronne. Un petit combat livré à Foucaucourt, entre Péronne et Amiens, le 13 décembre, paraissait confirmer le débouché de l'armée du Nord au sud de la Somme.

Quelques francs-tireurs, recrutés parmi les gens du pays (1), avaient, à deux reprises, le 10 et le 1 1 décembre, fait subir quelques pertes à de petits détachements allemands venus en réquisition; la municipalité de Foucaucourt avait, en outre, refusé de livrer des denrées requises dans la commune; une colonne plus importante (2) fut envoyée sous le commandement du major Heinicken pour mettre les habitants à la raison. Les 35 hommes d'une petite compagnie de francs-tireurs, celle du marquis de Lameth, furent avertis de l'approche des Allemands et prirent position à l'entrée du village. Quand l'ennemi parut, il fut salué par un feu rapide de courte durée qui . lui coûta quelques hommes (3). Son artillerie mise en batterie jeta des obus sur Foucaucourt d'où les francs-tireurs s'étaient empressés de disparaître à la faveur du brouillard. Les Allemands ne trouvèrent donc aucune résistance, en pénétrant quelques instants après dans le village : leur fureur en fut encore accrue. Foucaucourt fut mis à sac, une vingtaine de maisons furent brûlées; cinq habitants, vieillards ou tout jeunes gens, étaient massacrés sous le moindre prétexte.

Le commandant de place de Péronne envoya une petite colonne contre le détachement qui venait de faire cette exécution inique, mais elle arriva trop tard : les Allemands étaient rentrés dans Amiens. Le haut fait du major Heinicken fut entièrement travesti par les rapports' allemands. A les en croire, plusieurs centaines de fantassins avaient été repoussés de Foucaucourt et le village enlevé d'assaut (4). Le général de Manteuffel y trouva un nouvel indice de la marche des Français au sud de Péronne.

(1) Dans les villages d'Estrées, Ka> et Foucaucourt.

(2) Deux, compagnies du 4°, un demi-escadron du 71' ulilans et uue section d'artillerie.

(3) Un officier et six hommes : Grand état-major prussien.

(4) Le colonel de Wartenslebeu et la Relation du grand état-major prussien se sont faits les échos de cette invention; il est pourtant aisé de s'assurer qu'au 13 décembre aucun détachement de l'armée du Nord ou de

D'ailleurs, le lendemain, des troupes françaises apparaissaient à Roye; cette fois, elles appartenaient à l'armée du Nord. Dans une tout autre direction, une reconnaissance envoyée vers Abbeville était accueillie par des coups de feu avant d'y arriver : là encore l'arrivée de renforts était signalée. Tous ces renseignements concordaient à indiquer l'entrée en ligne prochaine de forces importantes; mais le danger paraissait être surtout vers Péronne, Ham et Saint-Quentin. C'est de celui-là que s'étaient préoccupés le général de Moltke et le général de Manteuffel. Les mesures qu'ils avaient prises pour y parer étaient en voie d'exécution. Une colonne de quatre bataillons, un escadron et deux batteries avait été formée, le 16 décembre, vers Anizy et Coucy-le-Château par deux détachements de l'armée de la Meuse et de la 30 division de réserve, sous le commandement du général de Kessel (1).

A l'ouest de l'Oise, la division de cavalerie saxonne avait reçu, aux premières nouvelles venues de Ham et de La Fère, l'ordre de quitter Gisors pour Beauvais. De là elle détachait sur Compiègne, le 16 décembre, huit escadrons et une batterie sous les ordres du général Kriïg de Nidda. Ce dernier s'avançait ensuite jusqu'à Noyon, pendant que la division occupait derrière lui Clermont et Compiègne (2).

Plus à l'ouest, la 15e division atteignait, le 16 décembre, Breteuil et Marseille-le-Petit ; la 16e division et le reste du VlTIe corps étaient encore vers Dieppe à cette date : le général de Gceben allait en partir pour marcher sur Neufchâtel et Beauvais, où il débouchait le 18.

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