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CHAPITRE XIII Evacuation d'Amiens par les Allemands

Cependant, un fait important s'était produit à Amiens ; l'apparition des Français vers Roye et Péronne avait fait craindre au

la garnison de Péronne ne se trouvait aux environs de Foucaucourt ; les 35 francs-tireurs du marquis de Lameth ont été gratuitement transformés en plusieurs centaines de combattants (Ramon, Rappe, Daussy).

(i) Régiment de fusiliers de la garde prussienne, i escadron des hussards de la'garde, 1 batterie (armée de la Meuse); 1 bataillon du 19e et 1 batterie (3e division de réserve).

(2) Le général de Nidda avait avec lui les 17e et 18e uhlans, et une batterie à cheval; en outre, 2 bataillons du 100e lui avaient été envoyés comme soutien par L'armée de la Meuse.

général de Grœben d'être enveloppe dans la ville. Malgré tes ordres du général de Manteufîel, il crut devoir l'évacuer, le i') décembre, en laissant dans la citadelle une faible garnison (i). Avec le reste de ses troupes, il se dirigea vers Ailly-sur-Noye.

Les troupes d'étapes, qui avaient été laissées à la garde du chemin de fer d'Amiens à Rouen, quittaient en même temps Conty , où elles étaient harcelées par des francs-tireurs venus d'Abbeville^ et se retiraient à Breteuil.

L'irritation de Manteufîel fut grande en apprenant ces deux faits (2) : nous avons dit quelle était l'importance d'Amiens; son évacuation , même momentanée , ne pouvait qu'être très fâcheuse pour les Allemands; elle allait encourager les populations envahies aussi bien que l'armée du Nord ; c'était un succès obtenu sans coup férir par le général Faidherbe.

Le soir même du 16 décembre, Manteufîel donna au général de Kiimmer l'ordre d'envoyer sur Amiens le général de Mirus avec 3 bataillons, ou même, s'il était nécessaire, avec la 3e brigade tout entière, un régiment de cavalerie et deux pièces; le général de Grœben devait reprendre le commandement de la 39 division de cavalerie.

Ces nouveaux ordres de Manteufîel parvenaient le lendemain au général de Kiimmer; dès le 18 au matin, le détachement de Mirus se mettait en marche sur Amiens ; le même jour, la 15e division recevait l'ordre de se concentrer à Montdidier et d'y attendre la 160, qui devait s'y rendre directement des environs de Gournay où elle se trouvait. Tout combat devait être évité jusqu'à la concentration du VIIIe corps (3).

La 30e brigade atteignit Montdidier le 17, en même temps que le général de Grœben; la 29e y arriva le 18, pendant que la 30e poussait jusqu'à Davenescourt, avec un régiment de cavalerie et une batterie, de manière à surveiller la route de Noyon à Péronnc. Ce mouvement se continuait le lendemain : un déta-

(1) Deux, compagnies d'infanterie, mie compagnie d'artillerie et uue compagnie de pionniers de place.

(•2) Le général de Wartensleben affirme que le général de Grœben n'avait pas encore reçu, le 16, l'ordre do Manteufîel, en date du il. dont nous avons parlé. Le l'ait parait bien peu probable : la voie ferrée fonctionnait de Rouen jusqu'à Forges au moins : le télégraphe n'était pas Interrompu d'Amiens à Rouen; enfin, l'ordre du 16 décembre an soir parvint le lendemain matin 17 au général de Kiimmer qui se trouvait à .Montdidier. à peu près à la même distance de Rouen que le général de Grœben.

(3) Grand état-major prussien, Wartensleben.

chement d'un bataillon et d'un demi-escadron était poussé jusque vers Roye, couvrant le flanc droit de l'armée ; le reste de la 15e division conservait ses emplacements de la veille ; la 3e division de cavalerie était vers Le Quesnel ; la 31e brigade et l'artillerie de corps à Breteuil et la 320 à Conty.

Sur ces entrefaites, la division de cavalerie saxonne avait poussé des reconnaissances dans les directions de Chauny et Ham. Une d'elles entra, le 17, dans cette dernière ville et en rapporta la nouvelle du départ des Français vers l'ouest. Les derniers détachements de l'armée du Nord en étaient partis le 16 décembre; le château avait été évacué et ses portes avaient été brûlées. Suivant toutes les apparences, les troupes du général Faidherbe allaient opérer aux environs d'Amiens et non vers la vallée de l'Oise.

La disparition du gros des troupes françaises des environs de La Fère fut du reste confirmée les jours suivants ; le détachement du colonel de Krohn reçut l'ordre, avant de rentrer à Laon, de reconnaître la vallée de la Serre, un petit affluent de l'Oise, qui coule de l'est à l'ouest au nord de Laon. Quelques coups de feu, tirés par des inconnus aux abords de Marie, attirèrent sur la petite ville une vingtaine d'obus ; la colonne se rendit de là à Voyennes, où des francs- tireurs avaient logé la nuit précédente; par représailles, la maison du maire fut incendiée et quatre notables enlevés. D'après tous les renseignements recueillis, aucune troupe française de quelque importance n'était alors au sud de Vervins. Après la rentrée du colonel de Krohn, la garnison de Laon dirigea plus à l'est, vers Dizy-le-Gros, une reconnaissance qui donna des résultats aussi négatifs.

Le grand quartier général n'avait pas attendu ces derniers renseignements pour envoyer au détachement du général de Kessel et aux deux bataillons qui soutenaient la division de cavalerie saxonne l'ordre de rejoindre par voie ferrée l'armée de la Meuse. Ces troupes s'embarquèrent le 18. Le général de Mirus rentrait dans Amiens le même jour ; les craintes conçues par les Allemands pour la possession de la grande ville picarde étaient restées vaines (1).

Nous avons laissé l'armée du Nord quittant les environs de Ham et de Tergnier pour marcher sur Amiens, pendant que la colonne de la Saussaye se dirigeait par Moy et la vallée de l'Oise sur Guise. Le général Faidherbe voulait tenter de reprendre

(1) Relation du grand état-major prussien.

Amiens avant le retour du gros de la première armée ; à défaut de ce résultat, il espérait détourner du Havre l'attaque qui le menaçait. Nous avons dit que ce fait était déjà acquis depuis le 12 décembre.

Le général avait prévu le cas où l'ennemi rassemblerait rapidement ses troupes pour lui tenir tête ; il était décidé à livrer une bataille défensive, dans de bonnes positions et en concentrant toutes ses forces.

L'armée allait être de nouveau en état de combattre : les trois brigades organisées par le général Farre étaient devenues trois divisions formant un corps d'armée, qui portait le nom de 22e corps. Les deux premières, commandées par les généraux Lecointe et Paulze d'Ivoy, comprenaient la plupart des anciens éléments de l'armée du général Farre; la troisième, sous les ordres du contre-amiral Moulac, était formée, en outre des bataillons de fusiliers marins dont nous avons parlé, de quelques bataillons de marche ou de garde mobile.

Les troupes nouvelles, qui allaient renforcer la colonne du général Lecointe, venues par voie ferrée des places du Nord jusqu'aux environs de Bapaume, atteignaient dès le 10 décembre ceux de Péronne; les jours suivants, elles rejoignaient leurs brigades pendant la marche de l'armée sur Amiens. Leur réorganisation se terminait en pleine exécution d'un mouvement, ce qui n'était assurément pas fait pour la faciliter.

Le 14 décembre, les têtes de colonnes françaises quittaient les environs de Ham ; le quartier général de l'armée venait à Voyennes, la division Lecointe se dirigeait sur Rhétonvillers ; la division Paulze d'Ivoy, à Péronne depuis le 12, cantonnait le 14 àNesle et aux environs.

La division Moulac était en seconde ligne à Ham. Le lendemain 15 décembre, le quartier général était à Chaulnes; les deux premières divisions cantonnaient à Chaulnes et aux environs, la division Moulac à Croix-Mol ignaux.

Enfin, le 16 décembre, le quartier général se rendait à Corbie : les deux premières divisions cantonnaient entre Corbie, Villers- Bretonneux etFoucaucourt; la troisième passait la nuit à Pertain et aux environs; les bataillons de garde nationale mobilisée arrivaient à Albert (1).

Les deux escadrons de dragons avaient couvert le flanc gauche de l'armée pendant cette marche ; ils montraient une certaine activité et fournissaient quelques renseignements au général en chef.

(1) Happe, Rauion.

Ils capturaient même au Quesnel une ambulance prussienne, dont le personnel était armé, contrairement à la convention de Genève. Cet incident donna plus tard lieu à une réclamation de M. de Bismarck.

La marche de l'armée s'était accomplie jusque-là dans les meilleures conditions: le froid n'avait rien d'excessif; en outre, le général Faidherbe avait prescrit de cantonner les troupes chaque jour. Il renonçait ainsi au bivouac sous la tente-abri, que la routine des guerres d'Afrique imposait encore à la plupart de nos troupes, au grand détriment de leur état sanitaire. L'armée du Nord n'eut pas à s'en repentir.

Le général Faidherbe pensait jeter, le 17 septembre, trois de ses divisions au sud d'Amiens, de Pont-de-Metz à Cachy ; Corbie et Camon seraient également occupés au nord de la Somme ; les gardes nationaux mobilisés resteraient à Albert, sur la ligne de retraite de l'armée. Ses deux fractions seraient reliées par le pont du chemin de fer, vers Lamotte-Brébière, et par un autre pont improvisé près de la ville, à Montieres. L'armée devait chercher à s'emparer d'Amiens (1).

Malheureusement, ses projets ne purent être mis à exécution. La veille, en quittant la ville, le général de Grceben avait laissé le commandement de la citadelle au capitaine Hubert; ce dernier s'empressa de prévenir la population qu'au premier rassemblement hostile de sa part ou au moindre mouvement offensif de l'armée du Nord, il bombarderait la ville.

Cette proclamation portée au général Faidherbe lui fit changer ses projets pour le 17; l'occupation d'Amiens lui semblait impossible, puisqu'elle eût entraîné la destruction d'une partie de la ville; d'ailleurs, il n'y avait aucun résultat à en attendre après l'évacuation du général de Grceben ; d'ailleurs, la présence de rassemblements ennemis à Montdidier ne permettait guère à l'armée du Nord de rester au sud d'Amiens. Elle eût couru risque d'avoir à s'y défendre dans de bien plus mauvaises conditions que le 27 novembre, puisque la citadelle était aux Allemands et que l'accès de la ville lui était interdit, croyait-il, par des considérations d'humanité. Le général Faidherbe fit donc passer son armée au nord de la Somme par les ponts de Lamotte-Brébière, de Daours et de Corbie, et se contenta d'envoyer quelques détachements dans la direction d'Amiens ; il alla lui-même reconnaître les faubourgs à l'est de la ville avec le général Farre.

La petite garnison d'Amiens n'était pas rassurée sur les suites

(i) Rappe, général Faidherbe : Campagne de l'armée du Nord.

de l'investissement dont elle était menacée; la population ouvrière de la ville lui inspirait des craintes presque aussi sérieuses. Aussi les Allemands ne perdirent-ils aucune occasion de mettre leurs menaces à exécution ; à diverses reprises, des coups de feu, ou même des obus, furent dirigés sur de petits groupes inoffensifs apparus dans les environs de la citadelle.

L'intérieur de la ville était resté pourtant plus calme qu'on n'eût pu s'y attendre. Beaucoup croyaient au départ prochain et définitif des Allemands; mais la municipalité n'eut pas à intervenir pour protéger les blessés de la première armée, que le général de Grœben avait abandonnés en partant. Une patrouille allemande fut pourtant accueillie d'un coup de feu dans le faubourg de Noyon ; le capitaine Hubert en réclama l'auteur, en outre du paiement d'une forte amende, et avertit la ville que si, dans deux heures, il n'obtenait satisfaction, il ferait bombarder le faubourg. Heureusement, l'arrivée du général de Mirus arrêta l'effet de cette menace; il réoccupa Amiens, le iS, sans aucune difficulté.

L'armée du Nord avait pris position sur la rive droite de la Somme: elle y passa la journée du 18 décembre; le général Faidherbe ne tarda pas à apprendre que les Allemands concentraient au sud d'Amiens toutes leurs forces disponibles; ce fait n'avait rien qui dût le surprendre, puisqu'ense portant vers l'ouest il avait eu l'intention de dégager la Normandie; son but principal était atteint : restait à savoir quel parti il allait prendre. Une retraite sur le nord était sans doute possible, puisque les Allemands atteignaient à peine Amiens ; mais si cette retraite sauvegardait la jeune armée du général Faidherbe, elle lui faisait perdre de l'ascendant moral qu'elle avait conquis par sa pointe vers le sud-est. Le général se décida à chercher une forte position défensive, et à y attendre l'ennemi, en attirant à lui tous les renforts disponibles. Peut-être arriverait-il ainsi à user les troupes allemandes, tout en aguerrissant ses jeunes soldats.

Cette position fut prise le lendemain et les jours suivants par l'armée du Nord.

La petite rivière de l'Hallue qui vient se jeter dans la Somme, près de Daours, à 10 kilomètres à l'est d'Amiens, forme une bonne ligne de défense allant du nord au sud. La vallée est marécageuse ; la profondeur de la rivière et la nature de son lit en font un obstacle assez difficile à franchir. En outre, de nombreux villages sont semés le long de ses bords ; malgré leur forme dispersée, et quoiqu'ils soient dominés à courte distance par les hauteurs des deux rives, ils peuvent constituer des appuis sérieux.

Le commandement appartient en général à la rive gauche de l'Hallue. c'est-à-dire aux positions françaises. Sur les deux rives, avec quelques différences dans les reliefs, l'aspect du sol est à peu près le même; de longues croupes ondulées, découvertes, coupées de rideaux (i), avec de rares bouquets de bois et très peu de lieux d'habitation.

Le général Faidherbe se proposait de défendre le cours de l'Hallue, en occupant les villages dont nous avons parlé et les hauteurs de la rive gauche.

Le flanc droit de l'armée serait couvert par le coude que dessine l'Hallue vers le nord ; son flanc gauche serait appuyé fortement à la Somme.

Les villages de l'Hallue ne devaient servir que de postes avancés ; l'armée userait dans leur défense les troupes allemandes qui, après avoir passé la rivière, auraient à aborder la ligne des hauteurs ; ce serait la véritable ligne de défense : le général Faidherbe espérait y recevoir l'ennemi de telle façon qu'il le rejeterait aisément au delà de la vallée. C'était à peu près la tactique suivie par Wellington dans les guerres de la Péninsule; peut-être la composition de l'armée du Nord eût-elle dû interdire une combinaison de ce genre. Ce qu'avaient pu aisément accomplir les vieux soldats des armées anglaises, avec leur solidité proverbiale, pouvait malaisément être demandé aux jeunes troupes du général Faidherbe. Il était à craindre qu'après l'évacuation des villages elles n'eussent plus l'entrain suffisant pour les reprendre, et la fermeté nécessaire pour s'y maintenir de nouveau. Le général en chef espérait le contraire.

Dans le cas peu probable où les Allemands n'oseraient venir l'attaquer sur l'Hallue, il se proposait de mener à bien la reprise d'Amiens ; un petit parc de siège avait été préparé à Arras avec des pièces de 24 rayé et il devait permettre de reprendre la citadelle après un simple bombardement. Ce projet n'eut naturellement aucune suite.

La position choisie par le général en chef était très forte ; il comptait que son armée y ferait bonne contenance, après la réorganisation complète dont elle venait d'être l'objet. Nous avons dit que le défaut d'artillerie avait beaucoup nui aux Français le jour de la bataille d'Amiens : depuis, de nouvelles batteries avaient été

(1) On nomme rideaux, en Picardie et en Artois, les talus escarpés qui entaillent les pentes douces des collines; leur hauteur atteint parfois 8 ou 10 mètres; ils sont dus à l'action combinée des pluies et de la culture.

créées ; chaque division en comptait trois (i) ; en outre, deux battories mixtes de 12 formaient une petite réserve. Pourtant la proportion d'artillerie était encore très faible : 78 pièces pour les trente à quarante mille hommes que comptait l'armée ; elle était presque double chez les Allemands.

Pour remédier au manque de munitions signalé également le 27 novembre, trois caissons avaient été ajoutés à chaque batterie ; on avait donné un caisson de munitions à chacun des bataillons ; enfin, un petit parc d'artillerie suivait l'armée.

Les régiments de garde mobile avaient été entièrement réorganisés ; beaucoup d'officiers s'étaient montrés au-dessous de leur tâche : quelques-uns avaient abandonné leurs troupes et étaient rentrés chez eux après la bataille d'Amiens ; le général en chef, d'accord avec M. Testelin, les soumit à la réélection. Cette mesure, dont la responsabilité première doit être attribuée, il ne faut pas l'oublier, au gouvernement de la Défense nationale (2), donna des résultats détestables, à l'armée du Nord comme ailleurs (3) ; il fallut revenir, au moins en partie, à l'ancien système de nomination par l'autorité militaire supérieure.

Enfin la garde nationale mobilisée apportait un appoint numérique sérieux à l'armée du Nord ; quelques détails sur la formation de ces nouveaux contingents permettront de se rendre compte du peu de secours qu'ils devaient prêter à la cause nationale.

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