CHAPITRE XV L'armée du Nord prend position derrière l'Hallue
L'armée du Nord était venue s'établir, le 19. derrière l'Hallue, au moment où se terminait sa réorganisation. Le 22° corps occupa les villages situés au nord de la route d'Albert, le 230 corps s'étendit au sud ; la garde mobilisée était encore à Albert.
Cependant, le 19 décembre, le général de Mirus était rentré dans Amiens depuis la veille ; comme nous l'avons vu, le VIIIe corps était dans le quadrilatère Conty, Moreuil, Montdidier, Rreteuil ; la 3e division était plus à l'est, au Quesnel ; le grand quartier général à Breteuil. Le général de Manteuffel y reçut un avis
(1) Cette correspondance télégraphique donne un aperçu du désordre qui régnait alors dans nos affaires militaires; le commandant de place de Maubeuge répondait, par exemple, qu'il n'y avait dans la \ille, pour toute cavalerie, qu'un brigadier el quatre dragons avec quarante chevaux; encore, deux dragons étaient-ils partis le matin pour être attachés à nue commission lie remonte.
de Versailles, qui exagérait singulièrement l'effectif des troupes françaises dans le Nord. A l'en croire, l'armée de Faidherbe comptait 62,000 hommes avec les mobilisés récemment arrivés ; les troupes du Havre étaient évaluées à 40,000 hommes ; par contre, le grand quartier général annonçait l'arrivée de renforts importants, destinés à permettre à la première armée de lutter sans trop de désavantage. Le général de Manteuffel se voyait donc forcé d'agir avec prudence ; il se borna à renforcer d'une brigade les troupes de Miras et à porter le reste de l'armée plus près de la Somme.
Le 20 décembre, les Allemands occupaient donc les positions suivantes : la 3e brigade, renforcée de la 320, était à Amiens, la 31e à Sains et à Boves; la 150 division sur la Luce, de Démuin à Rozières ; l'artillerie de corps vers Ailly et Moreuil, plus au sud: la 30 division de cavalerie couvrait la droite de l'armée vers Chaulnes et Lihons. Le général de Manteuffel portait le même jour son quartier général à Amiens.
La proximité des Français, dont les avant-postes étaient à moins de 4 kilomètres, rendait la situation des Allemands délicate : un petit combat survenu le même jour allait le montrer de la façon la plus évidente ; le général de Mirus, pour reconnaître la force et les intentions de l'adversaire, avait envoyé dans la matinée un petit détachement (1) vers Querrieux, sur l'Hallue. Le major Bock, qui le commandait, s'avança jusqu'à la lisière du bois au sud-ouest de Querrieux et engagea un long combat de mousqueterie, pendant que la batterie prenait position au sud de la route, et que les uhlans convraient son flanc droit. Le 18e chasseurs et un bataillon du 70e de marche se portèrent à l'attaque du petit détachement allemand ; en même temps, le général du Bessol envoyait de Bussy 1 compagnie du 69e de marche et 2 compagnies de mobiles du Gard, qui gagnèrent rapidement la lisière du bois, en menaçant les deux pièces prussiennes. L'ennemi commença aussitôt à se retirer ; malheureusement, une méprise du 70e de marche lui fit diriger plusieurs feux de salve sur les tirailleurs sortis de Bussy, qu'il prenait pour l'ennemi. Les Allemands purent donc continuer leur retraite, sans être trop vivement pressés (2), sur la ferme des Alençons, où ils tinrent quelque temps, puis sur Amiens. Leurs pertes, relativement très considérables, montaient à 72 tués ou blessés, dont 3 officiers: la compagnie d'infanterie à elle seule
(i) Une compagnie du Ie, un escadron de uhlans et une batterie. (Grand état-major prussien).
(2) X. Tanera, 1873.
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avait perdu 13 tués et 55 blessés. Les pertes françaises ne montaient qu'à 7 morts et 20 blessés.
Cette petite affaire confirmait les renseignements parvenus de tous côtés au général de Mantcuffel. L'existence de masses françaises considérables entre la Somme et l'Hallue n'était plus douteuse. Dans ces conditions, les troupes allemandes pouvaientelles demeurer sur la Somme, en conservant une attitude défensive, jusqu'à l'arrivée des renforts altendus? Le général de Manteuffel se serait exposé à donner à son adversaire un avantage moral qui n'était nullement à dédaigner; la réapparition des Français au sud de la Somme provoquait déjà un redoublement d'hostilité de la part des populations. Jusqu'au delà de Rouen, leur attitude paraissait plus ferme (1).
Par contre, l'arrivée des renforts annoncés parle grand quartier général pouvait être un facteur de haute importance, en présence des forces attribuées à l'armée du Nord. La 3e division de réserve avait quitté Boulzicourt, aux environs de Mézières, le 19 décembre ; elle devait atteindre Saint-Quentin le 24, et pourrait se trouver dans le rayon d'opérations de la première armée vers le 25 ou le 26.
La brigade de cavalerie du prince Albert avait reçu l'ordre de rallier la première armée ; elle était encore à Beauvais le 22 décembre, et ne devait pas atteindre Amiens avant le 23 au soir.
Le général de Lippe avait le gros de sa division entre Clermont, Compiègne et Noyon. Outre qu'il n'était pas placé sous les ordres du général de Manteuffel (2), il ne pouvait avant deux ou trois jours se trouver à proximité de la première armée.
Tous ces renforts ne comptaient guère que de la cavalerie. Le général de Manteuffel voulut s'assurer un supplément de forces plus efficace. En outre de la 30 brigade encore à Amiens, il donna ordre au Ier corps de lui envoyer six bataillons d'infanterie par voie ferrée : deux arrivèrent le 22, quatre les jours suivants.
Avant de lancer ses derniers ordres, le général en chef réunit le 22 décembre, à Amiens, un conseil de guerre dans lequel furent agitées les dispositions à prendre. Après avoir mûrement pesé les avantages et les inconvénients d'une offensive immédiate, le conseil décida que les premiers l'emportaient. Restait à savoir dans quelle direction s'opérerait l'attaque projetée : les Allemands ignoraient en effet si la position des Français faisait face à la Somme
(i) Grand ctul-mnjor prussien.
(1) Par une disposition singulière, il dépendait encore de L'armée de la Meuse, quoiqu'il eût quitté sa zoue d'actiou depuis te mois de septembre.
ou à l'Hallue ; dès lors, leur attaque principale pouvait être dirigée à l'est d'Amiens ou, au contraire, remonter du sud vers la Somme ; mais cette dernière combinaison sembla la moins praticable. Outre que le passage de la Somme sous le feu présentait de grandes difficultés, l'armée devait se trouver ainsi notablement éloignée d'Amiens, et la possession de cette ville avait trop d'importance pour que les Allemands pussent courir le risque de la perdre de nouveau, même pour quelques heures.
Le général de Manteuffel se décida donc à tenter immédiatement une attaque sur l'Hallue ; d'ailleurs, les dernières instructions du général de Moltke, datées du 17 décembre, qui lui prescrivaient de disperser tout corps français tenant la campagne sur la Somme ou sur la Seine, lui en laissaient la faculté.
Le 22 décembre, dans l'après-midi, une partie des troupes allemandes se portait au nord de la Somme, par les deux ponts de la Neuville et de Camon. La 15e division et la 3e division de cavalerie cantonnaient à l'est d'Amiens ; la 16e division, dans Amiens et à l'ouest de la ville. Le lendemain matin, le VIIIe corps devait porter une de ses divisions sur l'Hallue, par les deux routes de Corbie et d'Albert, pour attaquer les Français de front; l'autre les déborderait au nord, par le chemin d'Acheux. Le général de Donna (1), avec six escadrons et une batterie à cheval de la 30 division de cavalerie (2), relierait les deux divisions du VIIIe corps : un régiment de la 3e division, le 7e uhlans, était déjà parti (le 22) et éclairait la vallée de la Somme vers Abbeville, en couvrant la gauche de l'armée.
Le général de Manteuffel s'assurait en outre une réserve, qui lui avait fait défaut le 26 novembre; la 3e brigade d'infanterie, deux batteries et un régiment de uhlans devaient lui en tenir lieu, sous les ordres du général de Mirus ; ce dernier devait rompre d'Amiens à 11 heures, le 23, pour se porter sur Querrieux ; quant aux bataillons venus de Rouen, ils occuperaient, à partir de 10 heures, le pont de Lamotte-Brebière, avec un escadron et une batterie de la réserve : ils y garderaient l'une des lignes de retraite de l'armée.
La garde de la citadelle d'Amiens devait être assurée au moyen d'un bataillon d'infanterie et de deux compagnies d'ar-
(i) Qui remplaçait le général de Grœben.
(2) Deux escadrons de la division étaient en exploration vers Chaulnes ; un régiment en réserve avec le général de Mirus, le 7e uhlans était vers Picquigny, avec le colonel de Pestel.
tillerie et de pionniers de place. En outre, la ville serait occupée par un bataillon d'éclopés et deux compagnies de troupes d'étapes. Trois nouveaux bataillons attendus de Rouen devaient renforcer cette petite garnison.
Ces dispositions étaient communiquées aussitôt aux généraux de Lippe et de Senden. Ce dernier recevait en outre l'ordre de se porter de Saint-Quentin sur Péronne pour menacer le flanc gauche des Français, au cas où la première armée serait obligée de se retirer sur Noyon ou sur La Fère. Le général de Lippe était prié de se porter sur Ham, de manière à faire une démonstration à l'est de la première armée (i).
De son côté, l'armée du Nord occupait les positions suivantes le 21 décembre : le général Derroja gardait le long de l'Hallue Vadencourt, Contay, Bavelincourt et Fréchencourt, avec deux bataillons sur la rive droite à Beaucourt ; la division du Bessol était cantonnée à Querrieux, Pont-Noyelles et Bussy : le quartier général du 22° corps était à Franvillers ; la division Moulac du 230 corps était à Daours, Vecquemont, Aubigny et Corbie ; la division Robin à Franvillers, Baizieux et Warloy, en arrière des positions du général Derroja. Le quartier général du 23e corps et celui de l'armée étaient à Corbie.
Les abords de l'Hallue étaient gardés par une ligne d'avantpostes passant par les bois de Saint-Gratien, de Mai et d'Allonville.
Le général Faidherbe prit les dispositions suivantes pour la bataille qu'il prévoyait imminente (2). L'armée devait être, d'une manière générale, disposée sur deux lignes; le régiment de marche de chaque brigade en première ligne, celui des mobiles en deuxième ; la garde nationale formerait réserve derrière l'extrême droite (3).
Dans le 22e corps, la brigade Pittié, avec une batterie, s'étendrait le long de l'Hallue, de Bavelincourt au nord de Pont- Noyelles ; la brigade Aynès, avec deux batteries, resterait en deuxième ligne derrière l'aile droite du colonel Pittié.
(i) Grand état-major prussien, Wartenslebeu.
(2) Il fit môme prendre aux troupes, le 22 décembre, les positions qu'elles devaient tenir pour la bataille, de manière à éviter toute confusion. L'armée reprit ensuite ses cantonnements (Rappe).
(3) Le général Faidherbe avait procédé, le 20 et le Ji décembre, à la reconuaissauce de la ligne do l'Hallue; ses généraux et lui, en costumes civils, la parcoururent dans une voiture de paysan. Il faillit même èlre enlevé à Contay par les uhlans (X. Tauera 1873).
La brigade de Gislain devait détendre Querrieux et Pont- Noyelles ; à gauche, elle se relierait, au moyen des trois batteries de la division du Bessol, au colonel Foerster qui irait du sud dt; Pont-Noyelles jusque vers la Somme.
La division Moulac occuperait la gauche de la brigade Foersh r, dont elle serait séparée par ses trois batteries. Elle aurait en première ligne la brigade Payen, qui défendrait Daours ; la brigade de Lagrange devait garder le point important de Corbie, en deuxième ligne : plus à l'est, le Ier régiment de la division Robin surveillait, avec une batterie de montagne, les passages de la Somme, vers Bray et Chipilly.
Le général Faidherbe, dans son ordre du 22 décembre, avait en outre prescrit d'organiser défensivement les villages de l'Hallue, et ces travaux devaient être faits le 23, sous la direction du colonel commandant le génie ; mais ces dispositions tardives ne purent avoir aucun résultat.