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CHAPITRE II Occupation de Laon

L'armée de Metz était investie par les troupes allemandes; celle de Châlons venait de disparaître dans le plus grand désastre dont fassent mention les annales des guerres ; les armées du prince royal de Prusse et du prince royal de Saxe (i) allaient quitter les environs de Sedan pour se porter sous Paris.

A la fin du mois d'août, le corps d'armée du général Vinoy avait été transporté de Paris dans l'Est pour garder les communications de l'armée du maréchal de Mac-Mahon; ses troupes étaient échelonnées de Mézières à Laon, quand survinrent les premières nouvelles du désastre de Sedan ; tandis que la division d'Exéa se retirait de Rethel sur Soissons, le général Vinoy cherchait à se porter, avec la division Blanchard, de Mézières sur Rethel; puis, n'y pouvant réussir, sur Laon. Déjà, les Allemands avaient jeté dans la direction de Rethel et de Reims deux divisions de cavalerie et un corps d'armée. Nous n'avons pas à raconter avec quelle sûreté de coup d'oeil le général Vinoy sut éviter les colonnes allemandes qui allaient le couper de sa ligne de retraite : ce fut l'une des plus remarquables opérations de la campagne de 1870.

Le 4 septembre, il atteignait Marie, à une étape au nord de Laon, avec la division Blanchard : il y apprenait la révolution survenue à Paris, en même temps qu'il recevait l'ordre d'y ramener toutes ses troupes.

Pendant que le transport de son corps d'armée s'effectuait par les lignes de Tergnier et de Laon à Paris (2), la cavalerie alle-

(1) IIe armée (prince royal de Prusse); armée de la Meuse (prince royal de Saxe).

(2) L'artillerie et une partie de la cavalerie du 13e corps rejoignaient Paris, par étapes, en suivant la vallée de l'Oise. Le reste était transporté

mande continuait vers l'ouest et couvrait la marche des deux armées réunies sous Sedan.

La 6° division de cavalerie avait reçu, le 4 septembre, l'ordre d'abandonner la direction de Reims pour se porter vers Laon. Elle se concentrait, dans la soirée, autour de Château-Porcien et, le 5 septembre, pendant que la 5e division et le IV0 corps se dirigeaient sur Reims, elle portait vers Laon une partie du 16e hussards. Ce détachement rencontra à Eppes, à quelques kilomètres de la place, de l'infanterie française. Les gens du pays annonçaient en outre que de fortes masses de troupe occupaient les alentours de Laon. Pour obtenir des renseignements plus précis, la 6° division détachait le lendemain une partie du 15e uhlans dans la même direction. Un peloton de ce détachement parvint, sans être inquiété, jusqu'à la place et, profitant de l'effarement universel, pénétra audacieusement dans l'enceinte. Mais, à la vue de ce petit nombre d'hommes, quelques gardes mobiles ouvrirent un feu très vif ; en même temps, des habitants cherchaient à fermer les portes de la ville. Les uhlans parvinrent à se faire jour en laissant quelques cavaliers blessés ou pris. Ils rapportaient, en revanche, des renseignements complets sur la place ; d'après eux, la garnison ne comprenait que des gardes mobiles, sachant à peine tenir un fusil ; la citadelle était armée d'une vingtaine de pièces ; Laon céderait infailliblement devant quelques obus. Enfin de grands transports de troupe étaient signalés comme ayant eu lieu les jours précédents, sur les voies ferrées qui partent de Laon vers le sud et vers l'ouest (1).

JD'après ces renseignements, la 6e division se porta, le 7 septembre, de Château-Porcien sur le village de Saint-Quentin, à 30 kilomètres environ à l'est de Laon ; le duc de Mecklembourg- Schwerin, qui la commandait, envoya le jour même un parlementaire sommer la place de se rendre.

Le général Théremin d'Hame, commandant supérieur de Laon, était placé par les circonstances dans la plus triste situation. Laon était en 1870 dans de très médiocres conditions de défense : la ville est située sur un étroit plateau de forme triangulaire, qui domine d'une centaine de mètres le terrain d'alentour, et qui se trouve complètement isolé des hauteurs voisines ; elles ne s'en rapprochent pas à plus de quatre ou cinq kilomètres au sud et à l'ouest ; les autres directions sont entièrement dominées par la ville.

par voies ferrées. La concentration du corps d'armée sous Paris était terminée le 9 septembre.

(1) Relation officielle du grand état-major prussien.

Laon se trouve ainsi jetée en avant des plateaux du Soissonnais, dont elle garde les approches vers le nord-est. Par le massif de la forêt de Saint-Gobain, elle se relie à la Fère ; elle peut, conjointement avec cette dernière place, servir à barrer la vallée de l'Oise, l'un des grands chemins d'invasion d'Allemagne en France. En outre, Laon se trouve sur le passage obligé d'une armée qui se rendrait de la vallée de la Marne dans celles de la Somme ou de l'Escaut. C'est enfin un nœud important de voies ferrées. Par sa situation géographique, aussi bien que par sa configuration topographique, Laon constitue donc un point de la première importance (i).

Malheureusement, en 1870, presque rien n'avait été fait pour l'organiser défensivement. L'enceinte de la place était un simple mur assez mal entretenu. Il était nu dans toute sa hauteur et n'était même pas organisé pour le tir du fusil. Au saillant nordest se trouvait, il est vrai, une citadelle bastionnée susceptible dune assez bonne défense, grâce surtout à l'étendue de ses vues. Pourtant, en cas d'attaque rapprochée, le voisinage de la ville, à peine séparée par une petite esplanade, aurait été une grande cause de faiblesse pour elle. L'armement de Laon, très insuffisant, consistait en vingt-trois pièces de différents calibres; très peu étaient rayées.

Aucune mesure n'avait été prise en prévision d'un siège. Quelques heures avant l'arrivée des Allemands, on s'aperçut que les étoupilles manquaient complètement. Il fallut en envoyer chercher à La Fère. Ce petit fait, qui en dit plus que bien des pages sur notre désorganisation d'alors, était colporté avec forces commentaires dans la ville et ne concourait pas à rassurer les esprits timorés, en grande majorité déjà.

Quant à la garnison, elle était détestable ; outre une demi-compagnie du 55e de ligne, elle consistait en un bataillon de gardes mobiles originaires de l'arrondissement et une batterie du même département. Les gardes mobiles, vêtus pour tout uniforme d'une blouse à croix rouge et d'un képi, mal équipés, médiocrement armés, étaient bien plus disposés à déserter qu'à se défendre. Il ne se passait pas de nuit qu'il n'en disparût plusieurs. La garde nationale de Laon ne pouvait compter comme appoint sérieux. Les dispositions de la population n'étaient en effet rien moins que belliqueuses; le désastre de Sedan, la retraite du général Vinoy,

(!) La carte des environs de Laon, jointe à ce travail, représente les fortifications de la place dans leur état actuel. En 1870, les deux batteries à l'ouest et au sud n'existaient pas.

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Environs de UFère et Je lion.

les tristes scènes qui l'avaient suivie, n'étaient pas faites pour lui donner confiance. Le 6 septembre, elle avait vu la gare pillée par des traînards du 13e corps, auxquels s'étaient joints tous les malfaiteurs du pays. La cave d'un marchand de vin avait été saccagée par la même occasion et l'intervention du maire avait été nécessaire pour sauver des munitions et des fourrages laissés à la gare par le corps Vinoy (1).

Devant un tel désarroi, quand tout s'écroulait autour d'eux, quand les forces régulières semblaient n'apparaître devant les Allemands que pour se retirer aussitôt ou pour courir à des désastres sans nom, les habitants de Laon ne songeaient guère à se sacrifier pour une cause qu'ils croyaient perdue d'avance.

C'est dans de pareilles conditions que le commandant supérieur avait à organiser la défense; aussi, le parlementaire envoyé par le duc de Mecklembourg, au lieu de rapporter un refus énergique, revint avec une réponse dilatoire ; le général demandait vingt-quatre heures de réflexion; à peine le parlementaire prussien était-il reparti que des attroupements tumultueux se formaient devant l'hôtel du général Thèremin ; on ne parlait de rien moins que de l'arrêter et de le livrer à l'ennemi, s'il persistait à faire son devoir.

Le maire de Laon, M. Vinchon, intervint pour calmer la foule; par une étrange confusion de pouvoirs dans une place en état de siège, il adressa au Ministre de la Guerre un télégramme lui annonçant que Laon était entourée par l'armée (2) du duc de Mecklembourg, et qu'elle était menacée du sort de Strasbourg. Le Ministre répondit en laissant le commandant supérieur de Laon libre d'agir selon les circonstances.

Ce dernier n'en demandait pas plus : d'accord avec le préfet, il rédigea aussitôt un projet de capitulation qu'un parlementaire alla porter le lendemain au quartier général de la 6° division. Celle-ci s'était portée en avant sur les entrefaites ; l'une de ses brigades était à Athies, à 4 kil. de Laon, avec une batterie à cheval , le reste était à Eppes. La division avait été renforcée d'un bataillon de chasseurs, venu de l'est en voitures de réquisition, et d'une batterie à cheval. Malgré l'arrivée de ces renforts, si la démoralisation de la population et de la garnison n'eût été poussée à l'extrême, le duc de Mecklembourg n'aurait pu songer à s'emparer, avec ses douze pièces de campagne, d'une place

(i) E. Fleury : Ephemerkles de l'Aisne en 1870-1871. (2) Textuel : la 6° division comptait deux brigades de cavalerie, c'est-adire moins de 2,500 combattants.

Campagne du Nord. S

aussi naturellement forte que Laon. Tout au plus, aurait-il pu y jeter des obus en nombre très limité, faute de ressources en munitions. Un assaut n'était pas plus praticable, dans l'état de ses forces. Il suffisait que le commandant supérieur tînt un jour ou deux les portes fermées, pour que les Allemands reprissent leur marche sur Paris. Comme la possession de Laon ne leur était pas absolument nécessaire, il pouvait se faire qu'avec un peu d'énergie de la part de tous la place fût conservée quelque temps au pays.

Il n'en devait pas être ainsi ; le duc de Mecklembourg imposa au général Théremin les conditions qu'il voulut : les soldats de l'armée active devaient être prisonniers de guerre ; les officiers et les gardes mobiles étaient laissés libres sur parole. Quant au matériel, il serait livré aux Allemands, alors que la plus simple prévoyance, en même temps que l'observation du règlement, eussent commandé de les détruire.

Le 9 septembre, pendant que les 14e et 15e brigades de cavalerie se formaient au pied de la montagne de Laon, le duc de Mecklembourg, suivi par le 4e bataillon de chasseurs, faisait son entrée dans la ville et prenait possession de la citadelle. Au moment où les derniers gardes mobiles en franchissaient la porte, deux explosions formidables retentirent tout à coup : l'une des poudrières venait de sauter ; une foule de morts et de mourants jonchaient le sol : la citadelle, le faubourg de Vaux, une partie de la ville étaient en ruines ; des débris sanglants avaient été projetés au loin : on en trouvait jusque dans les greniers.

Une scène affreuse suivit; pendant que les survivants s'enfuyaient épouvantés, les Allemands, attirés du reste de la ville par l'explosion, se jetaient à coups de baïonnette ou de crosse de fusil sur les gardes mobiles qui fuyaient sans armes et les massacraient jusque dans les maisons. Le duc de Mecklembourg courait à l'hôtel de ville, où le conseil municipal était réuni. Pendant qu'il menaçait la ville d'une entière destruction, il faisait garder à vue le préfet et le général, quoique ce dernier eût été grièvement blessé (1).

Au bout de quelques instants, l'attitude de la population et de la garnison fit voir aux plus prévenus des Allemands que l'explosion n'était pas le fait d'un Complot : un peu de calme revint dans la ville. La catastrophe avait coûté plus cher aux Français qu'aux Allemands : les premiers avaient perdu 19 officiers et

(i) 11 succomba très peu de temps après.

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