CHAPITRE XX Poursuite après PontNoyelles
Le 25 décembre, pendant que l'armée du Nord continuait sa retraite sur Arras, les mouvements prescrits au VIIIe corps et au détachement du général de Mirus par Manteuffel, recevaient leur exécution.
La retraite du général Faidherbe laissait le champ libre aux Allemands; l'intention de leur général en chef n'était pourtant pas de poursuivre les Français, jusqu'à ce qu'il eût assuré leur destruction. Il lui eût fallu, pour cela, s'engager dans le dédale des petites places du Nord et cette opération l'eût sans doute conduit à entreprendre des sièges sans matériel suffisant : en présence d'un ennemi qui tenait encore la campagne, c'était courir au devant de nombreuses difficultés. D'ailleurs, les instructions du grand quartier général, datées du 13 décembre, étaient formelles : il n'entrait pas dans ses projets « d'occuper d'une manière permanente toute la partie nord-ouest de la France, mais plutôt de disperser les corps ennemis et surtout de s'opposer à toute tentative ayant pour but la délivrance de Paris ou la destruction des communications allemandes ».
Pour remplir ce programme dans toute son étendue le général de Manteuffel avait à garder à la fois Rouen et Amiens ; il devait par suite répartir ses forces sur deux théâtres d'opérations distincts, ce qui l'obligeait à laisser son armée partagée en deux masses principales : l'une faisant face aux troupes françaises de la Seine-Inférieure, qui cherchaient à remonter le fleuve par ses deux rives en aval de Rouen ; l'autre opposée à l'armée du Nord.
L'existence d'une voie ferrée (1) entre Rouen et Amiens lui
(1) Malgré la pénurie du matériel, une circulation suffisamment active avait pu être organisée sur cette voie. Le 31 décembre, le général de Manteuffel mit moins de deux heures pour parcourir les 1 13 kilomètres qui séparent Rouen d'Amiens (Wartensleben).
Campagne du Nord. y
permettait, il est vrai, de porter alternativement, de l'un de ces points à l'autre, la plus grande partie de ses troupes. Et ce mouvement de va-et-vient devait être d'autant plus facile, nous l'avons vu, que les armées françaises du Nord et de Normandie n'étaient pas soumises au même commandement.
Pour permettre aux troupes qu'il allait laisser sur la Somme de faire face à l'armée du Nord, le général de Manteuffel était résolu à se servir de cette rivière comme ligne de défense. Par sa direction générale, qui court de l'est à l'ouest, par la nature de sa vallée, semée de tourbières et de prairies marécageuses, la Somme était tout indiquée pour couvrir les troupes allemandes du nord de la France. D'ailleurs, la plus grande partie de son cours, en amont d'Abbeville, était au pouvoir de la première armée. Péronne constituait le seul point important appartenant encore aux Français sur cette partie de la rivière. Le général de Manteuffel se trouvait ainsi naturellement conduite chercher à s'emparer de cette petite place.
La situation de Péronne, à égale distance entre Amiens et Saint- Quentin, à la croisée des routes nationales de Cambrai et d'Arras à Paris, en un point où la Somme se détourne brusquement du sudest à l'ouest, était faite pour augmenter son importance pour les Allemands, comme pour le général Faidherbe. Enfin, sa proximité de la ligne ferrée de Tergnier à Amiens devait singulièrement gêner l'exploitation de cette voie par les Allemands, tant que Péronne aurait une garnison française.
Le général de Manteuffel prit donc la résolution d'en faire le siège ; de reconnaissances antérieures, il semblait résulter qu'un bombardement de quelque durée en aurait facilement raison. Il chargea donc les troupes du général de Mirus et de la 3* division de réserve de s'en emparer. Pendant qu'elles marchaient simultanément sur Péronne de l'ouest et de l'est, le VIIIe corps se portait à la suite de l'armée du Nord, suivant les ordres reçus la veille.
La 15e division d'infanterie se dirigeait sur Albert; la 16" division prenait, à gauche de la 15e, la route de Contay et s'établissait à hauteur d'Albert, l'avant-garde à Aveluy, avec une partie de la 3e division de cavalerie ; la brigade du prince Albert venait s'établir d'Amiens à Baizieux, de manière à renforcer la cavalerie de l'aile gauche. C'était une marche de 15 à 20 kilomètres seulement qu'allait faire le VIIIe corps, dans la journée du 25 décembre.
La poursuite tentée dans ces conditions n'eut aucun succès. Commencée trop tard, elle ne fut même pas poussée à fond par la cavalerie allemande : l'état des routes, complètement défoncées, couvertes de neige et de verglas, ne le permettait guère. Peut-être
aussi, l'attitude des Français à Pont-Noyelles était-elle faite poifr inspirer quelque prudence à l'ennemi.
Ses cavaliers ne rencontrèrent partout que des traînards; le général de Manteuiïel ne put même pas arriver à connaître la direction exacte qu'avait pris le gros de l'armée française. Rien n'indiquait s'il s'était retiré sur Arras plutôt que sur Cambrai.
Le général Faidherbe, mettant à profit l'inaction de son adversaire, avait établi ses troupes en cantonnements au nord d'une ligne allant de Pronville à Bucquoy et à Bailleulmont (i); son quartier général était venu à Arras.
Pendant que Faidherbe prenait les dispositions les plus urgentes pour ravitailler et refaire son armée, Manteuffel, toujours incertain sur la direction réelle de la retraite de son adversaire, se décidait à envoyer ses troupes à la fois sur Arras et sur Cambrai.
La brigade du prince Albert, renforcée d'un bataillon et d'une batterie à cheval, se portait vers Sailly-Saillisel, dans la direction de Cambrai, à mi-chemin entre Péronne et Bapaume.
La tête de la 150 division atteignait Bapaume, à mi-chemin entre Arras et Péronne; la 160 division et la 30 division de cavalerie cantonnaient à Achiet-le-Grand, à Bucquoy et aux environs.
Pas plus que la veille, la poursuite ne donnait de résultats sérieux : partout la cavalerie ne rencontrait que des traînards, mais il semblait certain, d'après tous les renseignements recueillis, que l'armée du Nord était déjà à l'abri dans le groupe de places fortes où elle s'était constituée. Toutefois, le général de Manteuffel inclinait à croire le gros des troupes françaises plutôt à Cambrai qu'à Arras; les patrouilles lancées jusqu'aux portes de cette ville lui avaient rapporté (ce qui était complètement faux, comme nous l'avons vu), qu'aucune troupe française de quelque importance n'avait paru à l'ouest du chemin de fer d'Arras à Amiens.
De son côté, le général Faidherbe avait établi ses troupes en cantonnements le long et au nord de la Searpe, de Fampoux à Corbehem ; son quartier général était à Vitry. L'armée du Nord se trouvait en sûreté, derrière la ligne de défense que lui offrait la Searpe, ligne tant de fois utilisée dans les guerres dont le nord de la France a été le théâtre. Deux places fortes, Arras et Douai, couvraient très efficacement ses ailes : en outre, le chemin de fer
(1) Rappe. L'ordre de mouvement dont cet auteur donne le résumé ne parle pas de la lre division du 83* corps; d'après les apparences, elle dut cantonner sur la route de Dapaunic à Arras.
d'Arrasà Douai (i), qui traversait ses cantonnements, lui assurait des communications rapides avec le territoire non envahi : avantage précieux pour une armée où les services administratifs étaient à peine organisés.
Le peu de résultats, qu'avait donnés jusqu'alors la poursuite de l'armée du Nord, détermina le général de ManteufTel, le soir du 26 décembre, à arrêter le mouvement offensif de ses troupes. Il se résolut à laisser le VIIIe corps, et la cavalerie qui lui était adjointe, aux environs de Bapaume, à la croisée des routes de Cambrai à Amiens et d'Arras à Péronne, de manière à couvrir les troupes qui allaient assiéger cette dernière place contre tout mouvement des Français.
En exécution de ces ordres, pendant que s'opérait l'investissement de la place, la brigade du prince Albert poussait, le 27 décembre, jusqu'à Fins, sur la route de Cambrai à Péronne. Elle était relevée à Sailly par la 29e brigade d'infanterie. Le reste du VIIIe corps et la 3e division de cavalerie demeuraient provisoirement dans leurs positions de la veille.
De son côté, le général Faidherbe était conduit, comme son adversaire, à garder une attitude expectante, mais pour d'autres raisons. L'armée du Nord, « cette machine à rouages défectueux qu'il fallait réparer après chaque mise en marche » (2), avait grand besoin de se refaire après sa dure campagne du mois de décembre. Les jeunes troupes, comme celles que le général Faidherbe avait si promptement organisées et conduites au feu, se désagrègent plus vite par une retraite de quelques jours que par une bataille. Il était de toute nécessité que leur équipement et leur habillement fussent complétés et qu'elles reçussent les renforts et les ravitaillements dont elles avaient un urgent besoin. Ce fut l'objet de toute l'activité du général Faidherbe pendant les jours suivants.