CHAPITRE XXI
Reconnaissances de la cavalerie allemande vers la Scarpe et l'Escaut.
Le 28 décembre, le général de ManteufTel appelait à Combles, où il se trouvait, le général de Gœben et conférait avec lui
(i) D'après l'anonyme (Tanera, 1873) que nous avons plusieurs fois cité, l'état-major de l'armée du Xord ne se trouvait pas encore en sûreté et eut la fâcheuse idée de faire couper la voie ferrée d'Arras à Douai. Cette assertion ne semble pas vraisemblable.
(2) Schmidt.
de la situation. Les nouvelles de Rouen, reçues les deux jours précédents, étaient mauvaises. Le général de Bentheim prévoyait une offensive prochaine des Français par les deux rives de la Seine et réclamait des renforts.
Le général de Manteuffel croyait l'armée du Nord beaucoup plus affaiblie qu'elle ne l'était réellement et jugeait qu'une moitié du VIIIe corps, jointe à la 3e division de cavalerie et à la 3e division de réserve, suffiraient complètement à lui tenir tête, en se couvrant de la Somme.
Sur la Seine, malgré les nouvelles défavorables reçues du général de Bentheim, il pensait qu'une moitié du Ier corps, unie à la brigade de dragons de la garde, arrêteraient provisoirement tout mouvement offensif des Français. D'ailleurs, il comptait se tenir à Beauvais avec le reste de ses troupes, équivalent à peu près à un corps d'armée : il y serait à portée de secourir l'un ou l'autre de ses lieutenants, s'ils étaient trop vivement pressés. Enfin, dans cette position, il continuerait à couvrir les derrières de l'armée de la Meuse contre les tentatives venues du nord ou du nord-ouest ck- la France.
Ces projets étaient tout à fait d'accord avec les instructions plusieurs fois renouvelées (le 13 et le 17 décembre) par le grand quartier général ; mais, sur les entrefaites, le général de Moltke adressait de nouveaux ordres au commandant de !a première armée et l'obligeait à changer tous ses projets (29 décembre).
La mise en état d'exploitation des voies ferrées de Rouen à Amiens et d'Amiens à Gonesse par Creil permettait de renoncer à la concentration d'une partie de la première armée à Beauvais ; le général de Moltke prescrivait, par suite, de réunir la masse principale des troupes vers Amiens et de se servir des voies ferrées pour le cas où les mouvements de l'ennemi nécessiteraient l'envoi de renforts vers Rouen ou vers Paris. En outre, le projet de siège de Péronne était approuvé ; enfin, le général de Moltke prescrivait de faire une courte expédition sur Vervins, où se montraient fréquemment des groupes de francs tireurs, qui inquiétaient les troupes d'étapes du gouvernement de Reims.
Ces nouveaux ordres semblaient indiquer que le général de Moltke reconnaissait la nécessité de se garder surtout vers le nord; les ordres donnés par le général de Manteuffel, dès le 29 au soir, pour l'exécution de ce plan d'opérations, s'écartaient légèrement de cette donnée. Il renvoyait à Rouen tous les renforts qu'il en avait tirés et dont il pensait pouvoir disposer, sans trop affaiblir les troupes allemandes de la Somme. Il croyait les Français beaucoup plus forts sur la Seine-Inférieure qu'ils ne l'étaient réelle-
ment. Cette idée fausse, basée sur des renseignements inexacts, nous l'avons vu, faillit lui coûter cher, en l'amenant à rester dans des conditions de faiblesse numérique trop grande devant le général Faidherbe, tandis que, contrairement à ses prévisions, l'armée du Nord se reconstituait très vite et ne tardait pas à créer des embarras très sérieux aux Allemands.
Le général de Manteuffel dirigea donc, par voie ferrée, sur Rouen, la 30 brigade d'infanterie et les deux batteries, qui étaient restées sous les ordres de Mirus au siège de Péronne. Ces troupes devaient y être remplacées par la 310 brigade, venue de Bucquoy ; de son côté, la320 brigade occuperait ce dernier point, en laissant de petits détachements à Achiet-le-Grand et aux environs.
En outre, la garnison d'Amiens serait diminuée des deux bataillons du Ier corps qui en faisaient encore partie; ils seraient dirigés également sur Rouen, et le VIIIe corps pourvoirait à leur remplacement (1).
Enfin, le général de Manteuffel, croyant sa présence nécessaire sur la Seine-Inférieure, décidait de s'y rendre. Il rentrait le 30 à Amiens, pour être le 31 à Rouen. En son absence, il laissait au général de Gceben le commandement de toutes les troupes réunies sur la Somme. D'après ses ordres, cette fraction de la première armée devait se borner à couvrir le siège de Péronne, en détachant à grandes distances de petits groupes de cavalerie destinés à l'éclairer sur la situation et les projets de l'ennemi. Le général de Manteuffel avait d'ailleurs demandé au grand quartier général, avant son départ, l'approbation des dispositions prises, et la réponse avait été affirmative.
Pendant que l'armée du Nord se refaisait dans ses cantonnements de la Scarpe, les reconnaissances prescrites par Manteuffel avaient lieu sur tout le front des Allemands.
Le 28 décembre, un détachement sous les ordres du colonel de Wittich, et composé du 9e hussards ainsi que d'infanterie en voitures, allait explorer le pays à l'ouest d'Arras, vers Beaumetz-les- Loges et Avesnes-le-Comte.
Un des escadrons du 9e hussards, accompagné de quelques pionniers, se portait le lendemain d'Aubigny sur Lens pour couper la voie ferrée de Lens à Arras ; la présence de forces françaises assez considérables l'obligeait à se retirer; mais il se heurtait aux
(i) Par suite de ces ordres, le détachement de Mirus était dissous et le général regagnait la 3e division de cavalerie (Wartensleben, Grand rtut-
major).
environs de Souchez, pendant sa retraite, au 4* bataillon de mobilisés du Pas-de-Calais, qui était alors cantonné à Souchez, Carency et Ablain-Saint-Nazaire. Par une négligence inexplicable, ce bataillon, qui du reste ne faisait pas encore partie de l'armée du Nord, n'avait pas reçu de cartouches. Il suffit de quinze hussards pour le disperser complètement et pour enlever 8 officiers et 170 hommes (1).
Le même jour, une patrouille de hussards de la garde pénétrait audacieusement dans la place de Cambrai et ne se retirait qu'au moment où on allait fermer les portes sur elle. Les environs de la ville paraissaient entièrement dégarnis de troupes et la garnison était peu considérable.
Au contraire, du côté d'Arras, les Français s'avançaient, le 29, au sud de la place et apparaissaient dans Achicourt et Beaurains; les villages sur les bords de la Scarpe étaient fortement occupés et les patrouilles allemandes repoussées sur tous les points par des forces bien supérieures. Une patrouille du 7e hussards enlevait pourtant quelques rails et coupait les fils télégraphiques à Feuchy, entre Arras et Douai.
Le 30, l'apparition des Français était signalée à Marcoing au sud de Cambrai. Le même jour, un peloton du 170 uhlans entrait de nouveau dans cette dernière ville et apprenait des habitants que la garnison, jusqu'alors très faible, venait d'être renforcée de 2,000 hommes de troupes. Quelques coups de feu obligeaient les uhlans à repartir au plus vite.
Le 31 décembre, un escadron des hussards de la garde partait de Fins, allait couper àhvuy la voie ferrée au nord de Cambrai, et rentrait dans son cantonnement après un raid de 83 kilomètres dans la même journée.
A l'extrême gauche allemande, un détachement, composé du 7e uhlans et d'un bataillon d'infanterie, avait été chargé, sous les ordres du lieutenant-colonel Pestel, d'opérer contre les groupes qui se montraient aux environs d'Abbeville et de couper la voie ferrée entre cette ville et Boulogne. Parti le 27 décembre de
(1) Un auteur local, M. de Cardevacque, donne des détails instructifs sur la lâcheté dont firent preuve la grande majorité des officiers et des hommes de ce bataillon. A Carency, où se trouvaient deux compagnies de mobilisés, les hussards lireiit 40 prisonniers et les laissèrent a la garde de deux cavaliers ; pas un n'eut la pensée de s'enfuir. Ailleurs, des mobilisés qui voulaient si- servir do revolvers en furent détournés par leurs officiers. De pareils faits devraient faire réfléchir lea adversaires des armées permanentes.
Picquigny, Pestel se portait sur Flixecourt, par Hangest ; le lendemain, il traversait la Somme, faisait un détour par Molliens- Vidame et Airaines, et dirigeait trois escadrons et trois compagnies du sud-ouest sur Longpré-les-Corps-Saints, où s'étaient montrées quelques troupes françaises. Le reste marchait sur Condé-Folie. Les deux villages étaient occupés par le 4e bataillon de mobiles du Pas-de-Calais et par un bataillon du 7e régiment de mobilisés du Nord (Orchies) (1). Ces jeunes troupes, qui se gardaient mal, furent prises entre deux feux. Les mobiles firent pourtant une résistance vigoureuse au sud de Condé ; mais la déroute des mobilisés qui étaient restés à Longpré les obligea à battre précipitamment en retraite. Les Allemands ne s'emparèrent pourtant de Longpré qu'après un combat vif et sanglant. Les habitants prirent part à la lutte et plusieurs, une femme même, furent tués ou blessés. Les pertes françaises s'élevèrent à près de 300 hommes, dont 250 prisonniers.
Les restes de la garnison de Longpré s'étaient réfugiés à Abbeville, où la nouvelle de sa défaite causa un grand émoi. Pestel voulut saisir cette occasion et se porta à Domart-en-Ponthieu et de là sur Saint-Riquier, d'où il envoya un parlementaire à Abbeville. Il somma la place de se rendre, sous la menace d'un bombardement qu'il eût été bien en peine d'effectuer, faute d'artillerie.
Les anciennes fortifications d'Abbeville, jointes à quelques barricades improvisées, suffisaient à rendre une prise de vive force assez difficile (2) : la garnison était de 3,000 gardes mobiles ou mobilisés. Malgré cette force relativement considérable, la sommation de Pestel trouva le commandant de place (3) indécis. Il fallut que le préfet de la Somme, M. Lardière, le rappelât énergiquement à ses devoirs.
La menace du colonel Pestel n'eut naturellement aucune suite ; des renforts furent envoyés de Lille dès la nuit suivante, et le général Baboin; de l'armée auxiliaire, prit le commandement de la place et en organisa rapidement la défense. Pestel dut se borner à couper, le Ier janvier, la voie ferrée d'Abbeville à Boulogne près de Rue et revint ensuite s'établir auprès de Picquigny.
Pendant cette pointe hardie du petit détachement allemand à plus de 70 kilomètres de l'armée, de fortes patrouilles de cava-
(i) De Cardevacques.
(2) La garnison était, en outre des restes de la garnison de Longinv, de 2 bataillons de gardes mobilisés dn Nord (7e régiment).
(3) Le lieutenant-colonel Plancassagno, du 7e régiment de mobilisé» (Daussy).
lerie avaient été envoyées sur Bernaville et Auxi-le-Château, pour le soutenir en cas de besoin.
A l'autre aile des Allemands, le général comte de Lippe, venant de Ham avec la 12e division de cavalerie, atteignait, le 28, Saint- Quentin et se portait, le 30, sur le Catelet, d'où il se mettait en communication avec la brigade de cavalerie de la garde postée à Fins.
Il envoyait une compagnie d'infanterie et un escadron couper la voie ferrée au sud de la bifurcation de Busigny ; mais ce détachement se heurtait à une résistance opiniâtre et revenait par Serain, sans avoir pu terminer sa tâche.
Le grand quartier général avait prescrit au général de Lippe de se porter sur Vervins, pour purger le pays des troupes du colonel de la Saussaye et des francs-tireurs qui s'y montraient et commençaient à inquiéter les lignes d'étapes du gouvernement de Reims ; mais la présence des Français signalée du côté de Cambrai et de Maubeuge, empêcha de Lippe de donner suite, pour le moment, à cet ordre, et il se contenta d'envoyer le général Sentît de Pilsach, avec quelques escadrons, à Origny-Sainte-Benoîte, sur la route de Saint-Quentin à Guise. Le reste de la division saxonne demeurait provisoirement au Catelet, entre Saint-Quentin et Cambrai.
Le général de Lippe prenait même bientôt le parti de rappeler à Saint-Quentin, plus à sa portée, le détachement du général Senfft.