‹ Campagne du Nord en 1870-1871Chapitre 29 sur 48 · CHAPITRE XXVI Bataille de Bapaume (2e moment · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI Bataille de Bapaume (2e moment

La brigade de Strubberg continuait à se maintenir entre Favreuil et la route d'Arras ; pour parer au mouvement tournant que la division du Bessol dirigeait sur son flanc gauche, de Strubberg porta un bataillon du 28e en face de Biefvillers ; il envoya un second bataillon du même régiment au secours de la brigade de Bock dont la situation s'aggravait à chaque instant. Ces renforts prolongèrent quelque temps la défense de la 290 brigade ; mais le brouillard s'était un peu dissipé et l'artillerie française pouvait régler son tir. Deux des batteries de du Bessol prenaient d'écharpe, au nord de Biefvillers, celles de Strubberg placées sur la route d'Arras ; le général Lecointe avait, en outre, placé entre Biefvillers et la voie ferrée les trois batteries du général Derroja et une de la réserve.

Ces six batteries forcèrent l'artillerie de Strubberg et de Bock au silence. En même temps, le général Paulze d'Ivoy faisait attaquer Favreuil par la brigade de Lagrange. Pendant que le Ier bataillon de voltigeurs mobilisés abordait le village à l'est, deux bataillons du 720 de marche l'attaquaient de l'ouest. Le 47e mobiles se portait sur le village par le nord et le 24e bataillon de

chasseurs s'avançait entre la route de Bapaumc et Favreuil, cherchant à déborder le village vers le sud-ouest. Le bataillon prussien qui défendait Favreuil avait tenu bon, tant qu'il avait été couvert sur son flanc gauche ; mais la retraite du reste de la brigade et de son artillerie l'obligea à se retirer sur Saint-Aubin ; la partie sud de Favreuil resta seule quelque temps aux Allemands.

A ce moment, ils se repliaient sur toute cette partie du champ de bataille ; la 300 brigade, après avoir évacué Favreuil, se retirait derrière la ville près des moulins au sud de Bapaume. Les quatre batteries allemandes chassées du nord de la ville, après avoir été fort maltraitées par l'artillerie française (1), vinrent y rejoindre Striïbberg : elles avaient soutenu jusqu'au bout la retraite de l'infanterie.

Un seul bataillon du 68e était resté dans Saint-Aubin et dans la partie de Favreuil demeurée aux Allemands. Les deux batteries à cheval de la réserve avaient regagné leur position du matin au Transloy. Tout semblait présager une retraite prochaine et définitive des Prussiens.

Les Français avaient d'ailleurs suivi la 15e division dans son mouvement de recul, sans pourtant la presser bien vivement. La division du Bessol se portait sur Avesne et le faubourg d'Arras, pendant que la division Derroja se dirigeait au sud de la ville. La brigade de Gislain occupait le faubourg d'Arras et une de ses compagnie tentait même d'enlever Saint-Aubin, mais n'y pouvait réussir. La brigade Fcerster marchait sur Bapaume et attaquait la lisière nord-ouest de la ville ; mais son offensive se brisa aux anciennes fortifications. Ses tirailleurs engagèrent avec les Allemands, à couvert dans les maisons et derrière les barricades, un feu de mousqueterie qui devait durer jusqu'à la nuit.

Cependant, les renforts attendus par le général de Kûmmer approchaient. 11 les dirigea sur les deux ailes de la position allemande, pour lesquelles il avait plus d'inquiétudes que pour son centre, fortement appuyé à Bapaume.

Pendant que la réserve venue du Transloy (quatre bataillons et six batteries) se portait à l'aile gauche sur Tilloy et Ligny, le prince Albert se dirigeait sur Bancourt et Frémicourt, où il arrivait vers 11 h. 1/2 avec trois bataillons, cinq escadrons et trois batteries; il fit occuper Frémicourt par une compagnie et envoya sur Beugnâtre le 2e uhlans de la garde, tandis qu'avec le reste

(1) L'une d'elles avait perdu i officiers, 17 hommes, 30 chevaux et ne roulait plus qu'avec le coucottrsde l'infanterie (Grand étal-mujov prussien).

de [ses troupes, il se déployait devant Favreuil, dont les Français venaient d'occuper la plus grande partie. Deux batteries canonnèrent quelque temps le village, puis un bataillon du 40e se porta à l'attaque ; la première enceinte fut rapidement occupée, mais le combat devint beaucoup plus vif à l'intérieur. Les Prussiens y gagnaient cependant du terrain, quand le 24e bataillon de chasseurs, commandant de Négrier (1), déborda Favreuil à l'ouest et vint menacer les deux batteries en position entre Favreuil et Saint-Aubin.

En même temps, le général Faidherbe plaçait, au nord du faubourg d'Arras, deux des batteries de du Bessol et prenait de flanc l'artillerie du prince Albert : en outre, des masses considérables se montraient toujours auprès de Vaux. La division Robin y rendait, en se montrant, le seul service qu'on fût en droit d'en attendre, et sa présence donnait à réfléchir au prince Albert. Il fut obligé de reporter ses troupes en arrière ; Favreuil était entièrement conquis vers 2 h. 1/2 par les Français : Beugnâtre était évacué du même coup par les uhlans et une partie de la division Robin s'y installait.

Le prince Albert prenait, plus au sud, une deuxième position sur la route de Cambrai, entre Bapaume et Frémicourt.

Le hameau de Saint- Aubin, attaqué une première fois par la brigade de Gislain, comms nous l'avons vu, avait été évacué par les Allemands au moment de la prise de Favreuil. Le prince Albert envoya, pour le reprendre, le colonel de Wittich et un bataillon du 40e, tandis que le général de Kiimmer portait à la sortie est de la ville un bataillon du 280, avec une batterie. Après une lutte très vive, le hameau, que défendaient seulement deux compagnies françaises, était définitivement reconquis par les Allemands.

Le combat se prolongeait alors en simple lutte d'artillerie ; les tirailleurs français se reportaient en avant vers la chute du jour, mais le feu des batteries prussiennes les forçait à la retraite.

Le général Faidherbe espérait arriver à l'évacuation de Bapaume, en menaçant de tourner la ville par le sud-ouest, tout en l'attaquant de front vers le nord-ouest. Une première tentative . faite par le colonel Aynés, à la tête du 2e bataillon de chasseurs et de deux bataillons du 750 de marche, pour déboucher d' Avesnes sur Bapaume, avait échoué devant la violente fusillade des Prussiens, et la bri crade avait dû regagner Avesnes. Une seconde attaque de la brigade Pittié (17e bataillon de chasseurs), dirigée par la

(i) Aujourd'hui général de division, ancien commandant de la 2e division du corps du Tonkin.

tranchée du chemin de fer et précédée d'un court bombardement de la gare, n'eut pas plus de succès.

Au moment où le général Lecointe se disposait à la renouveler avec toute la brigade Pittié, il apprit que les Allemands occupaient Tilloy et Ligny sur son flanc droit et que des renforts allant les rejoindre étaient signalés sur la route d'Albert. Il donna ordre à la brigade Pittié d'attaquer Tilloy.

Faidherbe avait renoncé à diriger de nouvelles attaques sur Bapaume. Pour réussir sans trop de pertes, il eût été de toute nécessité de bombarder la ville pendant quelque temps. L'artillerie de l'armée du Nord, presque tout entière rassemblée autour de Bapaume, en eût donné les moyens ; mais cette extrémité semblait bien dure au général et il ne put se faire à la pensée de couvrir de ses obus une ville française.

D'ailleurs, un bombardement, quelque violent qu'il dût être, ne devait pas nécessairement amener l'évacuation de la ville ; il pourrait être indispensable d'en arriver à un assaut, et la prise de Biefvillers avait montré ce que coûtaient de pareilles attaques en face de troupes abritées dans un village. A Bapaume, l'existence d'une partie des anciennes fortifications et la mise en état de défense du reste de l'enceinte auraient rendu les pertes encore plus considérables.

Pour toutes ces raisons, le général Faidherbe crut devoir arrêter les attaques des brigades Foerster et Aynès : il espérait d'ailleurs amener l'évacuation de Bapaume, en menaçant la ligne de retraite des Allemands. Le 22° corps, qui déjà dépassait la route d'Albert, allait continuer à appuyer vers sa droite, de manière à menacer celle de Péronne. Le général en chef supposait que les Allemands n'attendraient pas si longtemps pour se retirer, et qu'ils se hâteraient de se porter sur la Somme, avant que la retraite ne leur fût rendue difficile (1).

Déjà la brigade Pittié avait traversé la route d'Albert et marchait sur Tilloy. L'occupation de ce hameau et de celui de Ligny, à moins de deux kilomètres de la route de Péronne, eût

(1) L'anonyme que nous avons cité plusieurs fois (Tanera, 1873) et qui parait avoir pris part à la campagne dans la division du Bessol, assure que ce dernier avait reçu l'ordre (?) de ne pas entrer dans Bapaume et qu'il interdit toute tentative dans ce sens au colonel Foerster. Il ajoute même que, dès 3 h. 1/2, le général Faidherbe avait ordonné de battre eu retraite sur toute la ligne et qu'on dut le supplier pour obtenir qu'il attendit la nuit. Cette dernière allégation est trop grave pour être admise sans preuves à l'appui : elle n'est d'ailleurs confirmée par aucun document.

été désastreuse pour la 15° division; aussi, furent-ils défendus avec acharnement.

Le général de Gceben avait renforcé la gauche de Bock, en y portant le 8° bataillon de chasseurs et deux batteries. Le général de Striibberg y détacha à son tour deux de ses batteries et un violent combat s'engagea entre l'artillerie prussienne et deux batteries françaises de la division Derroja ou de la réserve. Malgré la supériorité des pièces allemandes, et après un temps d'arrêt dans l'attaque, Tilloy était enlevé vers 4 heures, par un bataillon du 68° de marche. Une compagnie du 8e chasseurs se maintenait pourtant dans Ligny, en dépit des attaques répétées de deux compagnies du 670 de marche, qui suivaient la brigade Pittié depuis la prise de Biefvillers.

Le général de Gœben ne voulut pas laisser Tilloy aux Français et fit converger sur ce point important tout ce qu'il avait de forces disponibles.

Le général de Mirus était resté, nous l'avons vu, à Petit-Miraumont, avec trois compagnies, deux escadrons et demi et deux sections d'artillerie. Vers midi il se portait vers Irles, en passant par Pys, et envoyait ses escadrons sur le chemin de Grévillers ; à ce moment, ce village était déjà aux Français : les cavaliers prussiens ne dépassèrent donc pas le bois de Grévillers; vers 2 heures, de Mirus se mettait en marche sur Le Sars et Fiers, de façon à se rapprocher de la ligne de retraite de la 15e division.

Ne voyant personne devant lui, il marcha au canon et rejoignit vers 4 heures les défenseurs de Ligny; un bataillon du 33e (i), en marche depuis le matin pour rejoindre son régiment, était arrêté à Beaulencourt par le général de Gœben et envoyé également sur Ligny. Striibberg recevait l'ordre d'y conduire de Bapaume un bataillon du 28e, un bataillon du 65e et deux compagnies du 68e : en même temps, toutes les batteries disponibles à la gauche allemande faisaient converger leur feu sur le village.

Ce déploiement de forces, dans lequel devait être engagé tout ce qui restait de troupes à peu près intactes au général de Gœben, n'eut pas d'objet. Le générai Faidherbe, au moment où la nuit tombait, avait donné l'ordre de « coucher sur les positions enlevées, en tant qu'on ne s'y trouverait pas en contact immédiat avec l'ennemi (2) ». Ces prescriptions contenaient l'ordre implicite d'évacuer Tilloy, Avesnes et le faubourg d'Arras.

(1) Précédemment avec le prince Albert.

(2) Daussy, La ligne de la Somme.

Le général Faidherbe croyait cette évacuation, qui présageait la retraite du lendemain, nécessitée par les circonstances : ses troupes, jeunes, mal encadrées, mal nourries et mal équipées, lui semblaient épuisées par la lutte qu'elles soutenaient depuis deux jours. Il redoutait pour elles une attaque de nuit, vigoureusement menée par les troupes de Gœben, même très inférieures en nombre. Le parti auquel s'arrêta Faidherbe était certainement le plus sage, mais ce n'était pas celui que devait lui dicter la volonté de sauver Péronne. Si les circonstances avaient conduit à renouveler le lendemain les attaques du 3 janvier, il eût fallu reconquérir à coup d'hommes les villages qu'on avait ainsi abandonnés sans combat.

Ces ordres furent exécutés sans incident; la division Derroja cantonna à Grévillers et Biefvillers; la division du Bessol dans Bihucourt et Achiet le-Grand. La division Payen, à Favreuil et Béhagnies; la division Robin, dans Beugnâtre et Vaulx.

En face des Français, le détachement de Mirus et deux bataillons de la brigade de Bock rentraient dans Tilloy et Ligny; le 8e chasseurs cantonnait également dans ces deux villages. Le reste de la 290 brigade et deux bataillons de la brigade de Strùbberg demeuraient dans Bapaume. Quant au détachement du prince Albert, il était à Saint-Aubin, Bancourt et Frémicourt. Le reste de la brigade de Striibberg cantonnait avec l'artillerie le long de la route de Péronne. La brigade de Dohna était restée dans les villages au sud-ouest de Bucquoy. Enfin, le détachement venu du corps de siège de Péronne s'établissait autour du quartier général, à Combles et aux environs.

Telle fut la bataille de Bapaume : le général de Gœben, avec 20 bataillons, 24 escadrons et demi, 13 batteries et deux compagnies de pionniers, avait lutté pendant une journée contre les 56 bataillons, les 6 escadrons et les 15 batteries de l'armée du Nord. Toutefois, 13 bataillons et 3 batteries de la division Robin ne furent pas engagés : la presque totalité des bataillons de gardes mobiles de l'armée ne le fut pas davantage. Quant à ses six escadrons, ils ne pouvaient rendre aucun service en raison de leur écrasante infériorité.

Sur ses 56 bataillons, l'armée française en comptait seulement 23 de l'armée active. Les autres appartenaient à la garde mobile ou à la garde nationale mobilisée, et avaient une valeur beaucoup moindre. L'adage si connu : « A la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer» était particulièrement vrai pour l'armée du Nord. Ses meilleures troupes étaient toujours engagées les premières et leurs pertes n'étaient pas sans influer à la longue sur leur moral.

Quant à l'artillerie allemande, elle équivalait à peu près, numériquement, à l'artillerie française ; la cavalerie avait pour elle une immense supériorité.

Dans ces conditions, étant donnée la force des positions défensives des Prussiens, les chances étaient bien près d'être égales, surtout si l'on tient compte de la valeur intrinsèque de chaque armée : les Prussiens, aguerris par une rude campagne, fiers de leurs succès, encadrés par le meilleur corps d'officiers de l'Europe ; les Français, à peine exercés, mal équipés, mal encadrés, mais commandés par un général dont chacun prisait hautemenc l'énergie et qui avait su faire une armée d'une poignée de conscrits, de mobiles et de mobilisés sans lien sérieux avant lui.

L'armée du général de Gœben avait payé les fautes de son chef : éparpillée sur 40 kilomètres de terrain, elle avait été rejetée de toutes ses positions autour de Bapaume. La ville et les hameaux de Ligny et de Saint-Aubin étaient seuls restés entre ses mains. C'est ce que la Relation du grand ètat-maj or prussien appelle, par un euphémisme habile, « l'occupation des dehors de la principale position prussienne. »

Quoiqu'en aient dit les dépêches allemandes de l'époque, et malgré les réticences de la relation officielle, le soir du 3 janvier, les Prussiens étaient battus, et la bataille de Bapaume a certainement été une victoire pour les jeunes troupes françaises. Nous n'en voulons d'autre preuve que les aveux de nos adversaires eux-mêmes (1).

L'armée du Nord avait chèrement acheté sa victoire ; d'après le général Faidherbe, ses pertes, pour les 2 et 3 janvier, s'élevèrent à 183 tués, 1,136 blessés, 800 disparus. Ces derniers étaient pour la plupart des fuyards, qui rejoignirent leurs corps dans les journées suivantes ( 2 .

Les Prussiens, d'après une dépêche officielle (3), datée du grand quartier général, le 8 janvier 1871, avouent une perte de 128 tués, 702 blessés et 236 disparus. La Relation officielle (17e livraison)

(i) Voir Schell : « Le soir du 3, la position des troupes de Bapaume était donc très difficile, si l'engagement recommençait le 4. Les soldats étaient harassés de fatigue et ne devaient attendre aucun secours sérieux des derrières de l'armée ; de plus, une partie des batteries était hors de combat, faute de munitions.

» Dans ces conditions, il était à craindre que la continuation de la lutte n'amenât un premier échec. . . »

(2) Le 22e corps, à lui seul, avait perdu 939 bommes.

(3) Filippi, La guerre de 1870-1871.

donne comme chiffre pour les mêmes journées; 124 tués, 555 blessés et 68 disparus. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer ces différences (i).

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