CHAPITRE XXVII Retraite de Bapaume
Le général Faidherbe croyait les pertes prussiennes, déjà relativement considérables, beaucoup plus fortes qu'elles ne l'étaient en réalité, ainsi qu'en témoigne sa dépêche du 3 janvier (soir) au Commissaire de la défense nationale dans le Nord, M. Testelin. Malgré cette conviction, le général ne crut pas pouvoir poursuivre sa marche en avant et se résolut à battre en retraite le lendemain matin.
Ce mouvement en arrière, après un succès incontestable, alors que, nous le verrons, le général de Gœben donnait des ordres pour que son armée repassât la Somme, cette retraite, disons-nous, était une chose grave par elle-même et par les conséquences qu'elle devait entraîner à bref délai. Le général, dans son livre (2), donne les raisons suivantes pour expliquer sa résolution.
Les villages conquis sur l'ennemi, et où les Français passèrent la nuit du 3 au 4 janvier, étaient encombrés de morts et de blessés ; cette considération devait être, en effet, de quelque poids pour des troupes peu aguerries, mais elle n'était pas suffisante.
Des retours offensifs étaient possibles en raison des renforts qui pourrait encore venir à l'ennemi ; en réalité, toutes les troupes disponibles avaient été envoyées au général de Gœben, qui n'en avait plus à attendre : mais le général Faidherbe ignorait, comme il es>t naturel, la force et la répartition exactes des troupes allemandes dans le Nord.
Enfin, de fausses nouvelles transmises au général en chef annonçaient que le bombardement de Péronne avait cessé ; c'est en effet ce qui avait eu lieu du 31 décembre au 2 janvier; mais avant de prendre une résolution aussi grave, il eût été peut-être prudent de ne pas se fier à des renseignements datant déjà de deux jours au moins. D'ailleurs, la présence de l'ennemi au nord de Péronne et sa vigoureuse résistance indiquaient clairement qu'il n'avait pas aban-
(1) Les renseignements cités par Filippi concordent absolument avec ceux donnés par de Wartensleben dans son ouvrage.
(2) Campagne de l'armée du Nord.
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donné ses projets sur la place et que le bombardement, tenté une première fois, serait repris ou remplacé par un autre mode d'attaque.
Le bruit du canon de Péronne, qui retentit (i) toute la nuit du 3 janvier, suffisait d'ailleurs pour infirmer la vérité des rapports annonçant la délivrance de la place.
Les raisons données par le général Faidherbe conviendraient mieux, selon l'expression de Wartensleben, pour « dissimuler une défaite », que pour expliquer une retraite après une victoire. Le véritable motif du mouvement rétrograde de ses troupes semble être exposé dans la lettre si connue adressée par Gambetta à Jules Favre, (16 janvier 187 1), lettre qui peut s'appliquer aussi bien à l'armée de Faidherbe qu'à toutes celles improvisées par le gouvernement de la Défense nationale : « Le caractère particulier des armées que nous formons, est de manquer de solidité et d'haleine... C'est un mécanisme trop hâtivement fabriqué et appareillé, qui ne peut marcher qu'un certain nombre de jours, et qu'il est nécessaire de remonter d'une façon chronique. » Il semble pourtant difficile d'admettre que le mécanisme de l'armée du Nord ait eu besoin d'être remonté au bout de deux jours de marches et de combats.
En somme, beaucoup de considérations militaient en faveur de la retraite qu'allait ordonner Faidherbe ; mais la nécessité de sauver Péronne s'imposait : elle avait déterminé la marche du
2 janvier; elle eût dû pousser les troupes françaises en avant au lendemain de Bapaume. Leur retraite rendait inutile le sacrifice des quatorze cents hommes tombés dans les journées des 2 et
3 janvier. En se retirant, l'armée n'avait même pas conscience d'avoir fait œuvre utile quand elle entreprenait le mouvement offensif si facilement et si vite interrompu. Parmi nos soldats, beaucoup pensaient, en reprenant le chemin d'Arras, que le général en chef venait de laisser échapper l'occasion d'un grand succès, le dernier que la fortune dût nous offrir pendant cette funèbre campagne. Toutes les proclamations ne pouvaient rien changer à une pareille situation.
Le général Faidherbe donna, dans la nuit du 3 janvier, les ordres nécessaires pour la retraite de l'armée. La ire division du 22e corps devait aller cantonner à Ransart, Adinfer, Hende-
(1) Plusieurs témoins oculaires sont d'accord pour affirmer que le bruit du canon de Péronne retentit jusqu'à Bapaume toute la nuit du 3 janvier: ce qui n'a rien que de fort naturel, puisque 19 kilomètres seulement séparaient la place de l'armée française (Ramon, X ; Tanera, 1873).
court-Ies-Ransart et Blaireville; la 2° division à Boiry-Saint- Martin, Boiry-Sainte-Rictrude, Boisleux-au-Mont, Boisleux-Saint- Marc et Boiry-Becquerelle.
La r° division du 230 corps serait à Hénin, Saint -Martin et Héninel; la 2° division à Mercatel et Neuville-Vitasse.
Pour gagner les nouveaux cantonnements, dont la ligne générale était à 12 kilomètres seulement au nord de Bapaume, le 220 corps devait suivre la voie ferrée d'Arras et les routes à l'ouest; le 230 corps marcherait par la route de Bapaume à Arras et par les chemins entre la route et la voie ferrée.
Pendant que le général Faidherbe prenait cette résolution si grave, le général de Gœben se décidait, de son côté, à la retraite, mais pour des raisons beaucoup plus impérieuses. Les combats du 2 et du 3, survenant après l'énorme consommation de projectiles nécessitée par le premier bombardement de Péronne, avaient épuisé ses munitions, et l'artillerie allemande ne pouvait les remplacer, les colonnes de munitions étant presque complètement vides (1). Avec la lenteur des communications par terre, de Ham à Bapaume, et l'encombrement qui régnait sur les voies ferrées, la reconstitution des approvisionnements était devenue un problème difficile à résoudre. Les trains de munitions mettaient jusqu'à quatorze jours (2) pour aller de Spandau à Soissons, où se trouvait le dépôt principal de munitions de la première armée. Les Allemands subissaient la conséquence ordinaire des succès qui conduisent rapidement une armée loin de sa base d'opérations; ses ravitaillements sont toujours difficiles et, au moindre revers, impossibles.
Enfin les troupes allemandes, presque constamment en marche ou au feu depuis leur départ des environs de Metz, étaient épuisées et avaient un besoin urgent de repos.
Le 3 janvier au soir, le général de Gœben donnait les ordres suivants : le détachement du prince Albert devait se retirer sur Marquaix et Roisel, à 8 kilomètres à l'est de Péronne; la 30 division de cavalerie rétrograderait sur Albert, couvrant la route de Bapaume à Amiens; la 15e division devait marcher par Le Transloy, Combles, Maurepas, traverser la Somme au pont de Hem- Monacu et s'établir sur la rive gauche, dans les villages au débou-
(i) Pendant les combats des 2 et ;{ janvier, les Allemands avaient tiré 2,201 projectiles, qui, joints aux 10,000 obus tirés sur Péronne, du 27 an ;)i décembre, constituaient une consommation de munitions tout a fait extraordinaire.
(2) Wartensleben.
ché du pont. Elle devait avoir complètement évacué Bapaume au point du jour.
Ces ordres, qui, démontreraient suffisamment la défaite de la première armée, si elle n'avait été déjà prouvée, furent exécutés le lendemain. Cependant, le bombardement de Péronne, loin d'être suspendu, avait recommencé plus énergiquement que jamais; la retraite de l'armée du Nord allait précipiter la reddition de la place.