CHAPITRE XXVIII Deuxième bombardement de Péronne
Nous avons vu que le général de Manteuffel, prévoyant le peu de résultat du premier bombardement de Péronne, avait ordonné la formation d'un petit parc de siège, à l'aide du matériel trouvé à Amiens : le 30 décembre, ce parc arrivait sous Péronne.
Le lendemain, la reconnaissance du front d'attaque et de ses abords était faite, d'après les ordres du colonel de Kameke (1), et l'emplacement des batteries désigné. Pour tromper la défense sur le nombre véritable des pièces, elles furent disposées en une seule ligne, allant du village de Biache au moulin à vent de la Maisonnette, sur une étendue de 1,900 mètres environ et à un distance du centre de la place variant de 1,100 à 1,800 mètres. La construction des batteries devait être commencée le 31 décembre au soir, de manière que le feu pût ouvrir le icr janvier dans la journée. Mais le sol, gelé jusqu'à 50 centimètres de profondeur opposa de grandes difficultés; le commandant du corps de siège dut donner à l'artillerie 1,500 auxiliaires d'infanterie, qui continuèrent le travail pendant toute la journée du Ie* janvier. Le terrain des attaques était tellement à l'abri des vues de la place que, malgré un temps clair, aucun coup de canon n'inquiéta les travailleurs; à 4 heures du soir seulement, l'artillerie de la place ouvrit le feu sur les batteries ; mais la construction en était assez avancée pour que l'effet du tir fût nul.
Dans la nuit du icr au 2 janvier, les cinq batteries de siège étaient prêtes à ouvrir le feu. En outre, un emplacement avait été préparé pour six pièces de campagne, au sud-ouest de Doingt, et un autre pour le même nombre à l'est d'Omiécourt-les-Cléry.
L'épaisseur des parapets avait été réduite à trois mètres seule-
(1) Commandant l'artillerie du VIIIe corps.
ment en raison des difficultés du sol; les parements étaient faits de sacs à terre, provenant de la citadelle d'Amiens. La solidité de tous ces travaux aurait été fort insuffisante devant une place bien armée; elle suffisait amplement en face de Péronne.
Dans la matinée du 2 janvier, le général de Barnekow envoya un parlementaire au commandant de place, pour lui annoncer l'imminence du bombardement et pour obtenir la reddition de Péronne. Ces ouvertures furent repoussées et la place ouvrit un feu très vif sur toutes les positions allemandes ; mais le tir de ses pièces était trop allongé et les directions divergentes des projectiles indiquaient que la position des batteries était inconnue aux assiégés.
Le bombardement commençait à 10 heures, à un signal parti de la batterie d'obusiers; il produisait un effet terrifiant sur la population de la malheureuse petite cité, qui se croyait en sûreté depuis la suspension du feu survenue deux jours auparavant. Un arrêt du bombardement était bientôt réclamé par la place : trois habitants dévoués, désignés par le conseil de défense, porteurs des pouvoirs du commandant Garnier et de la délégation du maire, venaient demander la sortie des femmes, des enfants, des vieillards et des malades. Cette démarche compromettait l'autorité du commandant de place, qui aurait dû être absolue, en faisant intervenir à côté d'elle celle d'un conseil de défense purement consultatif, et celle d'un maire, qui eût dû être annulée par l'état de siège.
Elle n'eut d'ailleurs aucun succès. Les Prussiens étaient logiques; la sortie d'une population inoffensive aurait certainement été un grand avantage pour la place, qui eût pu prolonger sa défense, sans craindre pour des malheureux désarmés et impuissants. Ils ne pouvaient l'accorder.
Le bombardement recommençait après une heure d'interruption, avant même la rentrée des parlementaires ; le feu était réglé à raison de un coup par demi-heure et par pièce. En outre, douze pièces de campagnes tiraient, pendant une heure, quinze coups par pièce et rentraient ensuite dans leurs cantonnements ; cette manoeuvre devait se renouveler les 3 et 4 janvier.
Le feu de la défense, d'abord très vif, s'était bientôt ralenti; le 3 janvier, dans la matinée, tandis que le bombardement continuait comme la veille, le tir de la place devenait plus vif et plus précis, et les environs des batteries étaient criblés de projectiles, qui n'y causaient pourtant pas de grands dégâts.
Le général de Barnekow, nommé depuis le 2 janvier au commandement du corps de siège, en avait détaché trois bataillons et quatre batteries sous le colonel de Gceben pour
les envoyer au général de Kummer, qui était alors engagé à Bapaume. En outre, deux escadrons avaient été envoyés sur Villers- Bretonneux et Nesle pour garder la voie ferrée d'Amiens à Tergnier.
Le départ de ces troupes réduisait le corps de siège à six bataillons, six escadrons, cinq batteries, une compagnie de pionniers et une compagnie d'artillerie. Ces forces étaient bien insuffisantes, particulièrement en infanterie.
Pour parer à une sortie de la garnison de Péronne, de Barnekow avait placé à Aizecourt-le-Haut, sous les ordres du colonel de Rosenzweig, un bataillon et une batterie. Le reste des troupes était demeuré en position autour de la place. Mais les nouvelles de Bapaume devenaient d'heure en heure plus mauvaises; la position du corps de siège, entre une armée victorieuse et une garnison intacte, allait être intenable. Aussi, à deux heures, le général de Barnekow donnait-il l'ordre de rassembler toutes ses troupes à Aizecourt-le-Haut et à la Maisonnette, sur chacune des rives de la Somme. Toutes les pièces de siège étaient ramenées en arrière; deux obusiers et deux mortiers continuaient seuls le feu (i), mais avec une grande vivacité : ordre était donné de les enclouer, en cas de nécessité.
Le canon de Bapaume, que chacun entendait dans la place, aurait dû provoquer une sortie. Devant des troupes ainsi réduites, elle eût pu avoir des chances de succès : malheureusement, le moral de la garnison était bien bas ; les gardes mobiles, qui en formaient la grande majorité, n'avaient ni discipline (2) ni instruction militaire. Le petit groupe de l'armée active, qui eût dû être lame de la défense, ne valait guère mieux. Des soldats du 43e, en trop grand nombre, n'avaient pas rougi de piller des maisons incendiées, pendant le premier bombardement (3).
Des préparatifs étaient pourtant faits pour une sortie. Dans la nuit du 3 au 4, à 3 heures du matin, 600 hommes devaient aller enclouer les batteries de la Maisonnette ; l'artillerie avait préparé cette attaque par un feu violent dirigé jusqu'à minuit sur le terrain de la sortie. Mais il vint à peine 300 hommes au rassem-
(1) Schell, Schmitz.
(2) Ramon raconte que, sur une compagnie de mobiles du Pas-de-Calais désignée pour aller prendre la grand'garde au faubourg de Paris, le 28 décembre, quelques hommes seulement vinrent à l'appel, et les officiers furent parmi les derniers à s'y rendre,
(3) Ramon.
- i75 blement, et ils se débandèrent après quelques instants d'attente. Le commandant de place dut renoncer à cette tentative, pour laquelle il n'avait pas de troupes suffisamment aguerries.
Le 4 janvier, la nouvelle de la retraite de l'armée du Nord parvenait au général de Barnekow. Il faisait continuer le feu avec cinq pièces, et huit le lendemain; mais, dès le soir du 4 janvier, les munitions allaient manquer; la place conservait toujours la même attitude, et le bombardement menaçait de se prolonger sans résultat immédiat. Le colonel de Kameke donna ordre de diminuer l'intensité du feu; il fut réglé à un coup par batterie, tous les quarts d'heure dans le jour, et toutes les demi-heures, la nuit.
Le général de Gceben se préoccupait en même temps des moyens d'augmenter ses moyens d'attaque : 1 1 pièces françaises de siège étaient disponible à La Fère ; elles avaient été dirigées sur Ham par voie ferrée, pour être ensuite amenées sous Péronne. Le bruit du succès des Français à Bapaume les fit rétrograder le 4 janvier sur La Fère ; elles ne devaient pas tarder à en repartir pour leur première destination.
En outre, la capitulation de Mézières, le 1e1' janvier, laissait disponible un assez grand nombre de canons. Ordre avait été donné par le grand quartier général d'expédier sur Péronne deux pièces rayées de 24, seize pièces rayées de 12 et onze mortiers avec trois compagnies d'artillerie de place. Mais le matériel faisait défaut sur les voies ferrées, et la circulation était si lente que deux compagnies d'artillerie seulement arrivèrent avant la fin du siège. La troisième et le matériel ne purent être utilisés contre la place.
Le 6, une modification se produisit dans le corps de siège. 11 était désormais composé de onze bataillons, seize escadrons, sept batteries et deux compagnies de pionniers. Toutes ces troupes faisaient partie de la 16e division d'infanterie et de la 3e division de réserve (1). Elles devaient se garder vers Cambrai : la 30 division de cavalerie les couvrait de son côté vers Arras.
Les journées des 5, 6 et 7 janvier furent remplies par une violente lutte d'artillerie. La garnison déploya une grande activité, surtout pendant la nuit du 7 janvier. Tandis que la lumière élec-
(1) Par un ordre du 1er janvier, l'infanterie et l'artillerie delà 3e division de réserve avaient été réunies avec la brigade de cavalerie de la garde, eu un détachement aux ordres du prince Albert. La brigade de cavalerie de réserve de Strantz était provisoirement rattachée à la 3e division de cavalerie. (Grand état-major prussien,)
trique éclairait les glacis, des balles à feu illuminaient tout le terrain des attaques. L'attitude de la place semblait prouver qu'un simple bombardement n'en viendrait pas à bout. Le général de Barnekow songeait à une attaque de vive force, et avait fait reconnaître Péronne, le 6 janvier au soir, par plusieurs officiers du génie. Ceux-ci lui rendirent compte que la place était bien gardée, le service d'avant-postes fait avec soin, et les faubourgs solidement occupés, ainsi que le village de Flamicourt, en avant du front sud-est, le plus faible de tous.
L'eau des fossés était gelée, mais pas assez pour qu'on pût les franchir sans danger, et les assiégés avaient tenté de faire sauter la glace sur plusieurs points. Une attaque par surprise n'avait aucune chance de succès.
Le matériel de siège renvoyé à La Fère en était reparti dans l'intervalle, et arrivait à Péronne dans la nuit du 6 janvier. Il comptait deux obusiers de 22 centimètres, six mortiers de 22 centimètres et deux canons de 12 centimètres. Cet accroissement du parc, que devait encore renforcer le matériel attendu de Mézières, allait porter l'artillerie du corps de siège à un nombre de pièces supérieur à celui de la défense. Le général de Barnekow aurait tous les moyens de faire un siège régulier et il se disposait à l'entreprendre. Dans ce but, différents travaux de terrassement étaient commencés; un dépôt de matériel était constituée Villers-Carbonnel. Enfin, dans la nuit du 8 au 9 janvier, les premières tranchées étaient ouvertes à 300 mètres en avant de l'ouvrage à cornes du faubourg de Paris (r). Un fort convoi de munitions, arrivé dans la journée, allait d'ailleurs permettre de continuer le bombardement avec plus d'énergie ; la température s'était encore abaissée et la protection des fossés était devenue illusoire : toutes les circonstances semblaient s'être réunies pour hâter la chute de Péronne. Le général de Barnekow envoya au commandant Garnier un parlementaire et lui fit proposer de se rendre.
La situation générale des Allemands, comme nous le verrons, était mauvaise dans le nord de la France ; entre les troupes de Faidherbe et le corps de siège, il existait un mince rideau de cavalerie qui n'eût même pas ralenti la marche de l'armée du Nord. Tout indiquait un prochain mouvement en avant des Français.
La capitulation de Péronne était donc chose urgente et le général de Barnekow disposé à toutes les concessions pour l'obtenir; il avait demandé au général de Gceben et avait obtenu l'auto-
(i) Schmidt.
risation de laisser sortir la garnison avec armes et bagages : il qN ut pas besoin d'aller si loin.
I .<: drame de la défense de Péronne touchait à son dernier acte : le bombardement, qui continuait méthodiquement, et détruisait, l'un après l'autre, tous les quartiers de la ville, n'avait pas tardé à pousser à bout la résignation des habitants. Le président de la commission municipale, dès le matin du 3 janvier, s'était fait leur interprète en écrivant au chef de bataillon Garnier une lettre presque comminatoire, pour l'inviter à rendre la place. Le commandant, sans paraître s'émouvoir du ton insultant pris vis-à-vis de lui, répondit en s'effaçant devant l'avis du conseil de défense (1).
La situation allait cependant en s'empirant. Dans les journées des 2 et 3 janvier, le canon de l'armée du Nord avait ranimé dans la population l'espoir d'une prompte délivrance; mais cette espérance disparut bientôt avec les bruits de bataille qui l'avaient fait naître, et les habitants n'aspirèrent qu'avec plus de force à la fin de leurs misères.
Le maire provisoire, M. Fournier, qui se sentait soutenu par eux et ne craignait pas d'abuser de la patience du commandant Garnier, adressa le 5 janvier une nouvelle note, en termes aussi peu mesurés, au conseil de défense lui-même. Cette démarche n'eut pas plus de succès que les précédentes, mais elle surexcita les esprits contre l'autorité militaire. On reprochait à certains officiers, avec trop d'apparence de raison, de ne pas prendre une part suffisante aux dangers courus par la garnison et par la ville (2) : les esprits s'aigrissaient chaque jour davantage et les bruits les plus absurdes trouvaient un facile écho. La population en vint à des menaces vis-à-vis du commandant Garnier ; des attroupements tumultueux se formèrent autour de sa casemate en poussant des cris de mort. Heureusement, un sous-officier de mobiles, qui allait chercher des obus dans un magasin à poudre, menaça les révoltés de leur jeter un de ces projectiles : le commandant de place fut sauvé.
A la suite de cette scène, le 7 janvier, la commission municipale renouvela sa tentative pour obtenir la reddition. Une copie de sa délibération, émise au nom du vœu unanime des habitants, fut adressée au commandant de place qui réunit encore une fois le conseil de défense. Ce dernier décida que la lutte devrait continuer.
(1) La lettre du maire se terminait ainsi : « Veuillez vons rendre compte, par vous-même el de suite, des raines. ..1 Le commandant Garnier répondit : « Je vais réunir le conseil de défense, et j'aurai l'honneur de vous faire connaître sa décision. » (Ramon).
(2) Vo.ir Ramon, L'Invasion en Picardie.
Tel était l'état des choses, quand, le g janvier, le général de Barnekow fit les ouvertures dont nous avons parlé. Le conseil de défense fut réuni pour en prendre connaissance ; avant de les discuter, il résolut de demander encore une fois la sortie des noncombattants. Cette proposition fut repoussée par les Allemands, comme on devait s'y attendre.
Le conseil fut ensuite appelé à donner son avis sur la capitulation. L'état de la population entassée dans des casemates humides, par un froid rigoureux, exposée dans ces conditions fâcheuses aux ravages de la petite vérole et du typhus, cet état, disons-nous, servit d'argument à plusieurs membres du conseil pour réclamer la reddition. D'ailleurs, ajoutaient-ils, la place n'a aucune nouvelle de Faidherbe, et ce silence, après la tentative de secours dont on a entendu le canon les 2 et 3 janvier, annonce sûrement la défaite et la retraite de l'armée du Nord.
Le chef du génie, commandant Peyre, défendit énergiquement le parti opposé. Il fit valoir le bon état des défenses, qui étaient encore intactes, l'imporlance de Péronne pour l'armée du Nord et pour la France ; le bombardement avait produit son effet ; il fallait tout au moins attendre les résultats des sacrifices si lourds que la place s'était imposés.
Le sous-préfet de Péronne, M. Blondin, le lieutenant de vaisseau Poitevin, et le capitaine de l'artillerie de la garde mobile Dehaussy appuyèrent vigoureusement la thèse du commandant Peyre. Ces hommes de cœur ne parvinrent pas à imposer leur conviction au reste du conseil. Le commandant de place, bien loin de suivre « l'avis le plus énergique », puisqu'il n'était pas « absolument impraticable », se rangea à la nécessité d'une capitulation (1).
Certes, le rôle des défenseurs de Péronne était difficile ; les souffrances de la population n'étaient que trop réelles ; mais la place avait alors une si grande importance que la nécessité de la conserver quand même eût dû primer toute autre considération. Le commandant de place aurait pu mieux se souvenir des pressantes recommandations du général Faidherbe. L'avis du conseil de défense ne devait, en tout cas, peser d'aucun poids sur sa résolution. On connaît le mot de Villars : « Un conseil de guerre ! Ils ne sont bons que quand on veut une excuse pour ne rien faire » (2). Le devoir militaire du commandant de Péronne, ainsi que le dit fort justement le général Faidherbe (3), le forçait à
(i) Décret de 18G3, sur le service des places.
(2) Lettre de Villars à Marsin.
(3) Lettre au préfet de Péroune. (Ramon.)
- î?9 se défendre, jusqu'à ce qu'il y eût une brèche praticable au corps de place et après avoir au moins repoussé un assaut. Les souffrances de la population ne devaient, en aucun cas, lui faire oublier ce qu'il devait à la cause nationale.
La capitulation fut signée dans la nuit du 9 janvier, d'après des conditions analogues à celles de Sedan. Toutefois, en raison des dommages causés par le bombardement, la ville devait être exempte de toute contribution de guerre ou réquisition en nature. En outre, la moitié des approvisionnements appartenant à l'Etat et trouves dans les magasins de la place lui seraient abandonnés.
Le général de Barnekow avait hâte d'en finir ; pendant les pourparlers, la plus grande partie du corps de siège avait reçu ordre de faire face au dehors, pour résister à l'armée de Eaidherbe, dont l'approche était annoncée. Le lendemain, à midi, tandis que deux bataillons prussiens entraient dans Péronne, la garnison sortait par le faubourg de Paris et déposait ses armes à Eterpigny ; 1,000 hommes de troupes allemandes désarmaient plus de 3,000 Français ! Pour tromper la garnison au sujet de son effectif, , ie général de Barnekow avait fait disposer son infanterie sur un rang ; ses compagnies d'artillerie de forteresse, armées de chassepots, figuraient à la gauche de l'infanterie (1).
Pendant que la garnison de Péronne se rendait en captivité, les Prussiens prenaient toutes leurs dispositions pour remettre la place en bon état de défense. Le général de Gœben l'avait ordonné « à tout prix ». Cette opération dura peu ; le 12 janvier, le général de Barnekow rendait compte de son achèvement au général en chef : jusqu'à ce moment, les Allemands avaient craint un retour offensif de l'armée du Nord.
Pendant le siège, leurs pertes avaient été de 10 tués et de 50 blessés. Celles de la garnison s'élevaient seulement à 63 hommes mis hors de combat, dont 13 morts : en outre la population avait perdu 5 tués et 30 à 40 blessés. Par contre, les maladies avaient fait de nombreuses victimes parmi elle ; beaucoup d'enfants succombèrent pendant le siège ou après la capitulation. Du g janvier au 28 février, la mortalité habituelle qua Irupla dans Péronne (2).
Les dommages matériels étaient encore plus considérables : sur 800 maisons environ, 80 étaient entièrement ruinées, 674 plus ou moins endommagées et 18 seulement intactes. Les fau-
(1) Schmidt.
(-2) Rapport du docteur André au commandant de place. (Kamon.)
bourgs n'avaient pas souffert. Les pertes matérielles de la ville dépassaient quatre millions (i). Ces résultats avaient été obtenus au moyen de 6,800 projectiles de siège, indépendamment des 10,000 obus tirés par les pièces de campagne.
La capitulation de Péronne donnait à la première armée une bonne tête de pont sur la Somme. C'était en outre un point d'appui très important pour des troupes jetées, comme elle, loin de leur base d'opérations. Enfin, la Somme, depuis sa source jusqu'aux environs d'Abbeville, était désormais aux Allemands, qui y gagnaient une bonne ligne de défense. D'Amiens à Laon, en passant par Péronne, Ham et La Fère, ils avaient maintenant une ligne de postes fortifiés et de places fortes, à cheval sur la rivière, ou placés en avant des plateaux, si favorables à la défense, qui séparent la vallée de l'Oise de celle de l'Aisne.
Par contre, la situation devenait toute autre pour l'armée du Nord : Péronne, aux mains de l'ennemi, lui ôtait la faculté de passer d'une rive de la Somme sur l'autre, comme elle l'avait fait pendant tout le mois de décembre. Désormais, elle n'était assurée que d'un point de passage sur cette rivière, Abbeville ; mais il était trop loin d'Arras ou de Cambrai et trop près de la mer, pour qu'il pût lui être de quelque utilité.
Les événements n'allaient pas tarder à montrer l'étendue de la perte faite par l'armée française. Si Péronne avait été aux Français, l'issue de la marche de Faidherbe sur Saint-Quentin eût été bien différente. Au lieu de trouver devant elle et sur ses flancs des forces supérieures aux siennes, l'armée du Nord aurait probablement pu gagner de vitesse la première armée et dépasser l'Oise ; une partie des bataillons qui l'assaillirent à Saint- Quentin eût été retenue sous Péronne, et Faidherbe, à défaut d'une victoire, aurait au moins soutenu la lutte dans des conditions moins difficiles. Les mauvais destins , qui présidaient au sort de la France depuis le mois de juillet, en avaient décidé autrement.