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CHAPITRE XXX

Communications allemandes.

Pendant que ces événements se passaient sur la Somme, les Allemands commençaient à asseoir leur conquête ; les communications ferrées, qui avaient tant laissé à désirer au début des opérations sous Paris, prenaient peu à peu un développement normal.

Après la bataille de Pont-Noyelles, les travaux de rétablissement de la ligne de Tergnier à Amiens avaient été vigoureusement poussés ; dès le 6 janvier, on annonçait sa mise en état aux troupes de la première armée. L'achèvement de ce tronçon complétait la ligne ferrée de Reims à Rouen, qui assurait aux troupes allemandes de la Seine-Inférieure et de la Somme des relations directes avec l'Allemagne ; mais la partie de cette voie située entre Reims et Ham était particulièrement exposée aux attaques des troupes françaises du Nord; l'absence de toute force mobile allemande dans les environs semblait la désigner aux tentatives des corps francs ou des détachements français de cette région. Les Allemands redoutaient particulièrement cette éventualité pour le pont-viaduc de Guignicourt sur l'Aisne et ils chargèrent un petit détachement de sa protection. Toutefois, rien ne fut tenté pour sa destruction.

La ligne de Reims à Rouen était donc trop exposée à une interruption pour constituer le moyen normal de communication de la première armée avec l'Allemagne ; nous avons vu que celle de Creil, Crépy, Soissons, Reims, avait été utilisée dans ce but dès la fin de novembre. Un pont provisoire établi à Creil, le 22 décembre seulement, permettait de prolonger cette ligne jusqu'à Amiens d'une part et Beauvais de l'autre ; mais c'était là une ressource d'une nature assez précaire. Quant à la ligne transversale de Creil à Tergnier, dont la reconstruction avait été opérée jusqu'à Compiègne dès la lin d'octobre, elle ne fut complètement remise en état que le 18 janvier seulement.

Grâce au rétablissement presque complet des voies de communication, les troupes allemandes d'étapes, de gouvernement ou de

garnison, qui n'avaient reçu depuis le mois de novembre que des augmentations peu importantes, suffisaient à imposer le respect des lignes d'étapes parmi les populations envahies.

A la fin de janvier, ces troupes comptaient, entre les Argonnes et la Marne, un effectif d'environ trente bataillons de landwehr, neuf escadrons, trois batteries, trois compagnies d'artillerie de place et quatre compagnies de pionniers (1). Sous leur protection, les Allemands avaient complété l'organisation de leur administration civile . Outre les préfets et les sous -préfets placés à la tête des départements et des villes importantes, le général de Manteuffel avait établi à Amiens un préfet de police, spécialement chargé de la surveillance de la ville et du département. Les fonctionnaires civils de l'ennemi s'attachaient surtout à déprimer les esprits et à étouffer toute velléité de révolte, ou même le moindre sentiment de dignité nationale. L'abonnement aux journaux officiels publiés par les autorités allemandes était imposé aux municipalités ; les rares journaux français paraissant encore recevaient fréquemment des communiqués , et ils étaient presque tous obligés de cesser leur publication devant les menaces ou les vexations de l'ennemi. Celui-ci atteignait ainsi l'un de ses principaux buts : ne faire parvenir aux populations que les nouvelles les plus désastreuses pour l'avenir de la défense nationale.

Les Allemands cherchaient également, par tous les moyens possibles, à empêcher les conscrits de la classe 1870 et les gardes mobilisés des contrées envahies de rejoindre l'armée française ; ils allaient jusqu'à menacer des cours martiales des gens dont le seul crime était de faire leur devoir.

Une liste complète de tous les hommes astreints au service militaire avait été réclamée aux municipalités ; les communes et les maires étaient rendus responsables du départ de chacun d'eux.

Nous avons dit déjà avec quelle sévérité les impôîs étaient exigées ; les contributions directes et les patentes avaient été maintenues ; quant aux impositions indirectes, l'autorité allemande les avait supprimées, mais en les remplaçant par une augmentation de 15 0/0 sur les contributions directes et par une capitation, qui variait de 25 à 30 francs par individu. Ces impôts accroissaient dans d'énormes proportions (2) les charges subies par les populations, dans un moment où les ressources de

(1) Grand état-major prussien.

(2) Une commune dont les impôts montaient à 0, 000 francs avant la guerre, voyait sa part contributive portée ;\ 23,000 fr. (E. Fleury).

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chacun étaient presque taries. Des amendes considérables accompagnaient tout retard dans les paiements : les communes et les maires des chefs-lieux de canton en étaient rendus responsables. Au besoin, l'autorité allemande offrait de prêter main-forte à ces derniers contre leurs concitoyens.

Sous ces exigences implacables, les populations des pays envahis se laissaient de plus en plus gagner à une atonie complète. Les municipalités étaient trop souvent les premières à en donner l'exemple. Dès le mois de novembre, certains maires de l'arrondissement de Saint-Quentin, où les Allemands avaient à peine paru jusque-là, payaient l'abonnement du Moniteur allemand de Reims. Sur d'autres points, les municipalités adressaient aux fonctionnaires ennemis des dénonciations au sujet de leurs administrés (i). Bien peu, surtout dans les campagnes, avaient assez d'énergie pour opposer à l'étranger la résistance passive qui eût été d'un devoir strict en ces tristes circonstances.

Les Allemands ne se faisaient pas faute du reste de les engager dans cette voie ; leur Moniteur de Reims publiait, dès le 15 novembre, un article affirmant que tous les traités de paix conclus pendant ce siècle avaient contenu des clauses garantissant les nationaux de chaque pays contre les poursuites qu'ils auraient pu encourir pour leur attitude pendant la guerre. Il était impossible d'inviter, en termes moins couverts, à la lâcheté et à la trahison.

Les épreuves des populations ne se bornaient pas là. Malgré la discipline sévère de la première armée, les détachements isolés ou les traînards se laissaient souvent aller à des exigences qui ne comportaient pas de limites (2). L'affaissement moral des habitants était tel qu'ils s'y rendaient presque toujours, trop certains qu'à la moindre tentative de résistance, leur vie et leurs bu ns seraient également menacés. Ces vexations, les réquisitions fréquentes, rendaient chaque jour plus misérable la situation des pays envahis, et particulièrement de ceux compris sur la lisière alternativement parcourue par les Français et les Allemands, que les réquisitions des deux armées épuisaient tour à tour. Le numéraire y avait manqué rapidement ; dès le mois d'octobre, certaines communes émettaient des bons fiduciaires de petite monnaie. Ce papier, d'une circulation très restreinte, avait été rapidement

(i) E. Fleury.

(2)Ramou cite plusieurs cas où des traînards requirent, des voitures pour se faire transporter à la suite de l'armée et y attelèrent dos habitants à défaut de bêtôs de trait,

déprécié et opposait une difficulté de plus aux moindres transactions.

Plus tard, beaucoup de denrées vinrent également à manquer et les communes importantes établirent autour d'elles de véritables lignes de douanes intérieures, en interdisant absolument la sortie de la plupart des objets d'alimentation, de chaufïïage ou d'éclairage : c'était revenir aux temps des guerres du moyen âge.

Sous l'influence de ces privations et des mauvaises nouvelles persistantes, les populations avaient perdu tout ressort moral. A part de rares exceptions, les habitants des territoires envahis hâtaient de leurs vœux la conclusion d'une paix qu'ils croyaient devoir amener la fin de leurs misères. A travers tant d'épreuves, bien peu avaient conservé au fond du cœur l'espoir du succès final. L'avenir allait donner tort encore une fois à ces patriotes, en faisant disparaître, à quelques jours d'intervalle, les dernières armées françaises.

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