CHAPITRE XXXII
Combats de Templeux, de Pœuilly et de Vermand
Si le général de Barnekow avait exécuté l'ordre qui devait le jeter sur les lianes de la brigade Isnard, ou même s'il eût gardé ses positions du 15 janvier entre Vermand et Péronne, une rencontre sérieuse eût été inévitable, dès le 17 janvier, entre lui et l'armée: du Nord. Mais, comme nous l'avons vu, l'ordre du U> janvier lui parvint trop tard et il se retira sur Ilam, attribuant à la pointe d'Isnard sur Saint-Quentin plus d'importance qu'elle n'en avait réellement. La 16° division n'avait plus dès lors que des détachements insignifiants au nord de la Somme.
Leur présence fut l'occasion de quelques escarmouches avec lavant-garde du 220 corps. En débouchant de Templeux, à quelques kilomètres à l'ouest de Péronne, la division Derroja fut accueillie par des coups de feu partis du bois de Buire; une batterie fançaise y jeta quelques obus et le lit évacuer; le 170 bataillon de chasseurs et un bataillon du 68e de marche traversèrent le bois et occupèrent Tincourt après un petit combat; l'artillerie allemande couvrit la retraite du reste du détachement (1).
Près de Vermand, la brigade Aynès rencontra un second détachement prussien (2), qui se retira après un échange de coups de feu. Les pertes des deux parts avaient été insignifiantes.
Le général Faidherbe espérait atteindre le lendemain, malgré l'éveil donné à l'ennemi, la vallée de l'Oise; il avait donné ordre à la division du Bessol de se porter, par Caulaincourt, Beauvois, Koupy, sur Grand-Séraucourt, où elle devait passer la Somme, pour aller cantonner dans la vallée de l'Oise, autour de Moy.
La brigade Foerster, de la division Derroja, devait précéder la division de Bessol; la brigade Aynès, ainsi que les trains du 22' corps, suivrait au contraire la route de Vermand à Saint-Quentin. La division Derroja devait cantonner le soir autour de Berthénicourt.
La division Payen se porterait également par Vermand sur Saint-Quentin et s'établirait autour de Sissy. Quant a celle de Robin, elle devait se porter sur la route de Cambrai à Saint- Quentin et cantonner autour de Bellenglise.
La brigade Pauly marcherait par Fins, Heudecourt, Epehy,
(1) -2 bataillons, 2 escadrons, i |iiè<v<.
(2) 1 bataillon, 1 escadron, 2 pièces.
pour cantonner à Lempire et à Ronssoy, à quelques kilomètres à l'ouest du Catelet. Elle était destinée, ainsi que la division Robin, à garder les communications de l'armée vers le nord.
Quant à la réserve d'artillerie et aux parcs, ils devaient s'établir à Mézières-sur-Oise avec le quartier général; les trains resteraient à Saint-Quentin.
Le général en chef avait fait les recommandations les plus formelles afin d'alléger les convois et de les séparer des colonnes ; le bon ordre devait être maintenu dans ces dernières sous la responsabilité personnelle de tous les commandants d'unités : la recommandation de marcher au canon en cas d'attaque était faite à nouveau.
Cette prescription se trouvait être d'autant plus opportune, que les ordres donnés aux troupes allemandes allaient amener fatalement une rencontre. Les différentes nouvelles reçues dans la journée du 17 avaient confirmé les suppositions de Gœben au sujet de la marche des Français. Il les croyait plus loin vers l'est qu'ils ne l'étaient réellement et s'attendait à trouver la masse principale de leurs forces concentrée autour de Saint-Quentin.
D'après cette hypothèse, il prescrivit au général de Lippe de se porter sur Yendeuil et Moy, d'où il reconnaîtrait la vallée de l'Oise et les routes allant vers le nord. Le général de Barnekow devait se porter de Ham sur Jussy, où il tiendrait à la fois le passage du canal Crozat et la croisée des routes de Saint-Quentin, La Fère, Chauny, Guiscard, Ham et Péronne. Le prince Albert se porterait de Nesle à Ham, d'où il relierait les deux divisions du VIIIe corps.
Le général de Kùmmer devait en effet se porter par Tertry sur Etreillers, d'où ii reconnaîtrait les positions françaises à l'ouest de Saint-Quentin; quant à de Grceben, il se rendrait à Yermand, où il prendrait les ordres du général de Kùmmer. La réserve de l'armée suivrait le mouvement sur Ham, où irait également le général en chef.
L'armée allemande allait donc se trouver partagée en deux masses principales : l'une, de Jussy à Ham et l'autre, d'Etreillers à Yermand, séparées par un intervalle de dix kilomètres au moins et occupant un front total de plus de trente kilomètres. Cette situation aurait pu devenir des plus dangereuses en face de l'armée du Nord, qui était concentrée sur un front beaucoup moindre. Ce ne fut que par un concours malheureux de circonstances que les Allemands n'expièrent pas la faute commise par leur général en chef.
La marche de l'armée du Nord commença le 18 janvier sans incident; la colonne du sud avait déjà en grande partie dépassé
Beauvois, et la brigade Pittié, qui marchait la première, avait franchi la Somme à Grand-Séraucourt, quand la dernière brigade de la colonne, celle du colond Foerster, fut attaquée parles Allemands de Kùmmer.
La brigade de Bock avait franchi la Somme près de Saint- Christ et s'était dirigée sur Tertry, pendant que celle de Strûbberg s'avançait par Brie sur, Estrées-en-Chaussée ; les deux colonnes devaient se réunir à l'est de ces deux points pour marcfa r sur Etreillers, suivant les ordres du général en chef.
En approchant de Tertry, le colonel de Bork apprit que, le matin, des troupes françaises avaient traversé le village, se dirigeant sur Beauvois. Le colonel de Bock atteignit Tertry peu après, vers 10 heures, au moment où une colonne française achevait de défiler entre Caulaincourt et Trefcon, dans la direction de Beauvois. C'était la brigade Foerster; le convoi du 22° corps, qui la suivait (i), dépassait à peine les dernières maisons de Caulaincourt qu'une batterie allemande prenait position à l'est de Tertry et canonnait la sortie sud de Caulaincourt, pendant qu'un bataillon du 65e était poussé vers Trefcon, de manière à couper la queue de la colonne. En même temps, de Bock lançait sur le convoi deux escadrons du 70 hussards qui le surprenaient et le mettaient en désordre; quelques voitures étaient renversées et les autres rebroussaient chemin sur Caulaincourt (2). Un bataillon du 44" mobiles (Gard), qui servait d'escorte, était également dispersé; mais, un peu plus loin, les hussards se heurtaient aux mobiles d'un bataillon de Somme et Marne, commandés par le colonel de Brouard, et étaient repoussés par un feu à bonne portée, qui leur causait d'assez fortes pertes (3). Ils se dirigeaient entre Tertry et Lanchy, d'où ils couvraient la droite de Bock.
Le colonel Foerster, au bruit du combat soutenu par son arrièregarde, avait arrêté immédiatement sa brigade et l'avait ramen l'ennemi. Une section de 4 prenait position en face de la batterie prussienne, mais pour être bientôt réduite au silence, et Trefcon était occupé vers midi, sans grande résistance, par le 65e.
Pendant que le convoi du 22* corps se dirigeait de Caulaincourt sur Vermand, avec les débris du bataillon du Gard, le général du Bessol avait appris, à Roupy, l'attaque dont son arrière-garde
( 1 1 Contrairement aux ordres donnés parle général eu chef.
(2) Et non sur Cambrai, .-111111111' le <iii la Relation officielle <ln grand état-major prussien.
(3) 15 hommes, 29 chevaux {l{rlntio» il h grand état-major.)
était l'objet ; il arrêtait aussitôt la brigade de Gislain face au sud et revenait en toute hâte sur Beauvois, après avoir averti le général Derroja.
La brigade Foerster tentait à ce moment de déboucher de Beauvois sur Trefcon ; le colonel de Bock avait dû renforcer le bata'llon, qui occupait ce village, d'un second bataillon du 65e. Trois batteries étaient venues successivement s'établir entre Trefcon et Tertry, en face des deux batteries du général du Bessol. Le débouché des Français au nord de Beauvois fut donc arrêté; mais comme l'artillerie allemande souffrait beaucoup du feu des tirailleurs embusqués en avant de ce village dans des bouquets de bois, la brigade de Bock dut faire un mouvement en avant pour la dégager.
Ce mouvement fut bientôt arrêté : la ligne française s'étendait vers Lanchy et menaçait le flanc droit des Allemands; ceux-ci demeurèrent sur la défensive. Vers 2 h. 1/2, le général du Bessol, croyant que l'ennemi n'avait d'autre but que de ralentir la marche de l'armée, donna ordre de rompre le combat et de reprendre le mouvement sur Roupy (1), ce qui se fit sans difficultés.
Sur les entrefaites, un nouveau combat commençait au nord de Trefcon.
La brigade de Strubberg avait atteint Estrées-en-Chaussée seulement vers 11 h. 3/4; elle s'y mit en relation avec les troupes du général de Grceben, qui se dirigeaient alors vers Peeuilly-Yermand. A ce moment, le capitaine de vaisseau Payen, surpris pendant sa marche sur Vermand par le bruit du combat de Trefcon, dirigeait la brigade Michelet sur Caulaincourt et la brigade de Lagrange sur Pceuilly. Le convoi du 23e corps continuait seul sir Saint-Quentin, précédé par la brigade Aynès du 220 corps.
Le général de Kummer, qui marchait avec la brigade de Strùbberg, lui ordonna de prendre position entre la voie romaine et Tertry, en réserve de Bock ; un bataillon du 68e, poussé vers Vraignes, gardait son flanc gauche, et le 8° bataillon de chasseurs, jeté vers la ferme de Cauvigny, surveillait les débouchés des ravins de Pceuilly et de Caulaincourt sur sa droite. Les troupes du général de Grœben entraient également en ligne à la gauche de la brigade de Strùbberg. Elles avaient atteint à 9 heures Cléry-sur-Somme
(1) Le grand état-major prussien dit sur Vermand, ce qui est évidemment faux.
et faisaient halte vers midi seulement à Doingt (i), après avoir traversé Péronne.
D'après les ordres donnés antérieurement par de Kiimmer, de Memerty devait aller proie nger la gauche de la 15e division, pendant que la brigade de Donna marcherait plus au nord. Au bruit du combat de Trefcon, le général de Grœben dirigea sur Tertn troupes de Memerty, puis, s'apercevant du mouvement que la division Payen commençait pour aller de Vermand sur Caulaincourt au secours de du Bessol, il changea sa direction première et porta les troupes du 1" corps sur Pœuilly, de manière à prendre de flanc la division Payen.
Kn même temps, il donnait ordre au général de Donna de jeter ses escadrons (2) sur Hancourt de manière à esquisser un mouvement tournant sur la droite française.
Le lieutenant-colonel Michelet avait détaché un bataillon de fusiliers marins dans les petits bois entre Vermand et Caulaincourt, de manière à se relier au reste de la division Payen. Sur le plateiu au nord de Caulaincourt étaient établis le 480 régiment de mobiles (Nord) et le 190 bataillon de chasseurs, face au sud ; le colonel Michelet avait pénétré avec deux bataillons de fusiliers marins dans Caulaincourt. où le bataillon du 69" mobiles et des débris de celui du 440 mobiles s'étaient retirés, faisant face à la brigade ds Bock. Cette dernière, qui était alors attaquée au sud par la brigade Foerster, allait se trouver entre deux feux quand l'intervention de Striibberg et de la division de Memerty vint la dégager. Comme nous l'avons vu, de Striibberg avait porté le 8° chasseurs à la ferme de Cauvigny, à l'ouest de Caulaincourt ; ce bataillon, suivi en réserve d'un bataillon du 68% abordait, vers 3 heures, Caulaincourt par le sud-ouest, pendant qu'une partie des troupes de Memerty l'attaquait vers le nord : la plus grande partie de la brigade Michelet avait déjà quitté les abords de Caulaincourt pour faire face à l'attaque de Memerty. Le village était donc enlevé après une courte résistance et une centaine de prisonniers y étaient faits.
La prise de Caulaincourt avait une grande importance pour les Allemands, qui reliaient ainsi les deux parties de leur ligne de combat, jusque-là séparées par ce village. L'entrée en scène
(1) Elles avaient mis trois heures pour faire s kilomètres . le général de Donna avait perdu beaucoup de temps à contourner Péronne avec sa cavalerie.
{*) 9 escadrons et -2 pièces.
des troupes de Memerty avait beaucoup contribué à ce résultat. Au moment où le combat cessait sur ce point, il commençait plus au nord, vers Pceuilly : ce village avait été occupé par deux compagnies du 69e de marche et par le 19e bataillon de chasseurs ; le reste de la brigade Michelet était au sud. Entre Pœuilly et Soyécourt se trouvait la brigade de Lagrange ; le 24e bataillon de chasseurs tenait Soyécourt et deux bataillons du 720 de marche encadraient le 47e mobiles de ce village à Pœuilly ; un bataillon de mobilisés d'Arras était en réserve. Enfin, une batterie de 4 avait pris position à l'est du ravin.
La situation de Pœuilly, à l'ouest de cet accident de terrain peu franchissable, rendait sa défense difficile pour les Français.
La batterie d'avant-garde de Memerty ouvrait le feu sur Pœuilly vers 1 h. 1/2 et trois batteries la renforçaient successivement en face de l'unique batterie française (1) : elle fut obligée de se rapprocher de Vermand, tout en continuant à tenir tête à l'ennemi. Après une canonnade de longue durée, le 4e régiment d'infanterie prussienne se portait à l'assaut de Pœuilly et y prenait pied. Un combat très vif avait lieu dans le village, qui était occupé et incendié en partie.
Les Allemands traversaient même le ravin à la suite des défenseurs de Pœuilly et abordaient le plateau ; mais ils ne pouvaient pousser plus loin leur succès.
Sur leur gauche, deux escadrons du 14e uhlans observaient la brigade de Lagrange : après s'être engagés dans un vallon entre Fléchin et Soyécourt, ils chargèrent un bataillon du 470 mobiles, qui se trouvait près de ce dernier village. Ils réussirent à culbuter un premier groupe, mais furent repoussés par un feu rapide du reste du bataillon avec d'assez fortes pertes (2).
A ce moment, le général de Memerty se trouvait compK ment arrêté dans son mouvement offensif ; malgré la supériorité de son artillerie, ses bataillons se maintenaient difficilement sur la lisière du plateau, en face de la division Payen : il était d'ailleurs obligé de se couvrir vers Soyécourt, encore occupé par une partie de la brigade de Lagrange. D'ailleurs, la division Robin apparaissait entre Vendelles et Soyécourt; la brigade de Donna s'était bornée à une canonnade inoffensive dirigée sur Soyécourt et les masses des bataillons de Robin se montraient sur le flanc
(1) 2 batteries étaient restées inactives à l'ouest de Vermand.
(2) 10 hommes.. 17 chevaux.
gauche des Allemands, qui ne pouvaient continuer leur marche sur Vermand en leur présence ; en outre, la division Payen devenait de plus en plus pressante ; le général de Grœben donna à de Memerty l'ordre de se retirer sur Pœuilly.
Cette retraite s'effectua sans trop de difficultés ; des retours offensifs des Allemands arrêtèrent la poursuite de la division Payen ; d'ailleurs, la nuit tombait et les Français avaient hâte de reprendre leur marche sur Saint-Quentin.
Vers la chute du jour le combat, avait cessé dans toute l'étendue du champ de bataille.
En apprenant que les divisions du Bessol et Payen étaient attaquées auprès de Vermand, le général Faidherbe avait cherché à diriger sur ce point tout ce qu'il avait de troupes disponibles. La brigade Aynès, qui se trouvait déjà à Saint-Quentin, recevait l'ordre de se reporter sur Vermand. Elle n'y arrivait qu'à la nuit, alors que sa présence y était devenue inutile, et rentrait à Saint-Quentin après une marche des plus pénibles. La brigade Isnard, depuis la veille au sud de la ville vers la route de Ham, avait été également portée sur Vermand, mais elle ne dépassa pas Holnon. Ces mouvements n'avaient eu d'autre résultat que d'accroître considérablement la fatigue des troupes. Pœuilly, Caulaincourt, Trefcon, étaient restés à l'ennemi ; le général de Kiimmer avait également occupé Beauvois, dès le départ du général du Bessol (i).
Les combats de la journée avaient fort retardé la marche de l'armée du Nord et ses cantonnements furent tout autres que ceux prévus par le général Faidherbe.
Dans la division Derroja, la brigade Aynès cantonna au faubourg d'Isle ; celle de Pittié passa la nuit à Essigny-le-Grand et Urvillers. La brigade Foerster, de la division du Bessol, s'établit à Grand-Séraucourt et celle de Gislain à Castres et à Contescourt.
Quant à la division Payen, elle demeura dans Saint-Quentin ; celle de Robin, au lieu de se porter sur Bellenglise, resta dans Vermand, Holnon, Selency, Francilly. La brigade Isnard cantonna partie à Saint-Quentin et partie dans les mêmes villages que la division Robin. Le colonel Pauly avait atteint, suivant les ordres donnés, Ronssoy et Lempire.
(1) Les Allemands y trouvèrent dans une mare un canon que la maladresse d'un conducteur y avait fait choir. Ce fut la seule pièce de campagne perdue par l'armée du Nord, depuis sa création juqu'à l'armistice.
Campagne du Nord. H
Le gros de l'armée française était donc établi, le soir du 18 janvier, sur un arc de cercle d'une longueur de 20 kilomètres au moins.
Les Allemands occupaient également une zone de cantonnement très étendue. La division de Lippe était sur les bords de l'Oise, à Moy, Hamégicourt, Brissy, Vendeuil. La division de Barnekow occupait Jussy, Clastres, Montescourt, Remigny; la division de Kûmmer demeurait dans Caulaincourt, Trefcon, Beauvois, Lanchy, Testry. Les troupes du colonel de Massow (1) étaient à Pceifîlly et Vraignes ; la brigade de Donna, dans Fléchin.
En seconde ligne, la division du prince Albert cantonnait à Flavy-le-Martel, Aunois et Saint-Simon. La réserve de l'armée était à Ham.
La journée avait été funeste pour l'armée du Nord ; ses colonnes surprises dans leur marche et attaquées par des forces très inférieures aux siennes, avaient livré des combats isolés, sans pouvoir rien espérer de leurs efforts individuels. Son mouvement sur Saint-Quentin, qui s'était effectué jusque-là dans de pénibles conditions, se terminait dans de plus fâcheuses encore. Les troupes avaient dû, ou s'arrêter sur place durant de longues heures, ou revenir sur leurs pas au prix d'efforts douloureux (2). Presque toutes avaient atteint leurs cantonnements très avant dans la soirée ; on devine dans quelles conditions s'étaient faites les distributions le même soir.
En outre, l'armée avait subi des pertes relativement considérables : la division Payen, à elle seule, avait perdu près de 500 hommes ; les autres troupes laissaient derrière elles un certain nombre de traînards ou d'éclopés.
Les pertes allemandes montaient à 376 tués, blessés ou disparus; plus de la moitié de ces pertes revenaient au 4° régiment, dont l'attaque sur Pceuilly avait été particulièrement sanglante.
Les tristes résultats de cette journée étaient dus, en partie, à un ordre de marche des plus défectueux. La présence des convois en queue de colonne, sur les routes suivies par les deux corps d'armée, avait ralenti leur marche et gêné leur déploiement :
(1) Le général de Memerty, grièvement blessé au moment de sa retraite sur Pœuilly, avait laissé le commandement des troupes du Ier corps au colonel de Massow.
(2) Le 91e mobiles, de la brigade Aynès, n'atteignit ses cantonnements qu'à minuit.
les distances trop grandes qui séparaient les éléments des colonnes les avaient empêchées de se porter un secours mutuel. Enfin, le 22° corps était resté découvert sur son flanc droit, ce qui avait permis aux Allemands de le couper sans difficultés. L'absence presque complète d'artillerie à l'arrière-garde de ce corps d'armée le mettait déjà dans des conditions d'infériorité très sensibles vis-à-vis de l'ennemi.
Ces fautes d'exécution auraient dû être d'autant mieux évitées que l'on savait, par les combats de la veille, que l'ennemi ne pouvait être bien loin. Quant à l'attaque des Allemands, faite sans aucun ensemble, avec des forces très inférieures, elle les exposait à un insuccès, si le déploiement latéral de l'armée du Nord eût été moins lent et plus régulier. Avant d'atteindre Saint-Quentin, où l'attendait une sanglante défaite, l'armée du Nord avait eu encore une fois la possibilité de prendre l'offensive dans de bonnes conditions, vis-à-vis d'un ennemi en flagrant délit de concentration : il est sans doute à regretter que, le 18 janvier, au lieu de continuer sur l'est une marche désormais impossible, le général Faidherbe n'ait pas fait tête, avec toutes ses forces, aux troupes allemandes qui l'assaillaient. L'armée du Nord eût tout au moins livré bataille dans des conditions moins inéga'es que celles où elle allait se trouver le lendemain.
Les destins ne le voulurent pas ; le jour même où les défenseurs de Paris usaient leurs dernières forces dans une sortie dont l'insuccès était escompté à l'avance, la dernière armée française allait être définitivement réduite à l'impuissance.
Le général Faidherbe avait à prendre un parti décisif le soir du 18 janvier. Les combats de la journée lui démontraient qu'il ne pouvait songer à gagner l'ennemi de vitesse : continuer son mouvement vers l'est, avec des troupes épuisées et en face d'un adversaire plus mobile que lui, eût été courir à un désastre.
Se retirer sans combat sur les places du nord lui semblait impraticable ; les troupes allemandes étaient trop rapprochées et les longues colonnes françaises eussent été facilement entamées par elles. Un mouvement en arrière, dans de telles conditions, enlevait au général Faidherbe tout le fruit d'une marche pénible ; il eût influé d'un façon fâcheuse sur le moral de sa jeune armée et sur celui des populations de la région. Enfin, il aurait été un encouragement pour un ennemi que des succès inouïs avaient déjà surexcité au plus haut point.
A supposer d'ailleurs que la retraite eût été possible, elle n'aurait pas été conforme aux ordres du délégué à la guerre et ne pouvait nullement contribuer à dégager l'armée de Paris.
Ces deux partis rejetés, le général en chef avait le choix entre deux autres : faire tête à l'ennemi, en se servant des positions défensives qui entourent Saint-Quentin et en profitant des avantages résultant pour l'armée du voisinage d'une grande ville; ou s'établir à quelques kilomètres au nord dans les magnifiques positions qui dominent le canal, de Bellenglise à Croix.
Nous verrons que le premier plan exposait l'armée à livrer bataille, coupée en deux par un obstacle infranchissable et avec une moitié de ses forces exposées à être jetées dans la Somme.
Le second la forçait à abandonner Saint-Quentin sans combat, mais ce petit inconvénient n'en compensait pas les avantages. L'armée aurait eu son front couvert par le canal et sa retraite assurée en cas d'échec. Pourtant ce fut le premier plan qui fut choisi : le général Faidherbe se décida à demeurer sous Saint- Quentin.
Par contre, le devoir de Gœben était tout tracé. Il lui fallait à tout prix empêcher les Français de se dérober sans combat sur les places du nord; d'ailleurs, le moindre répit leur aurait permis de renforcer leurs positions et de se remettre des fatigues déjà éprouvées. La première armée devait donc se porter en avant sans tarder et chercher à profiter de « l'action dissolvante » que les marches et les combats des jours précédents avaient dû exercer sur des troupes « à peine organisées» (i).
Telles étaient les dispositions morales des deux généraux en chef, la veille de la bataille de Saint-Quentin.