CHAPITRE XXXIII
Théâtre de la bataille de Saint-Quentin.
Saint-Quentin était en 1871 une ville de plus de 30,000 habitants (2) et d'une superficie supérieure à ce que semble indiquer ce nombre. Elle a la forme d'un hexagone à peu près régulier, dessiné par ses anciennes fortifications ; leurs traces ont à peu près complètement disparu et un large boulevard extérieur en indique seul les grandes directions. Entre ces limites, la ville s'étale sur les pentes d'une croupe, qui se raccorde vers le nord avec les hauteurs voisines; l'un de ses points les plus élevés est occupé
(i) Ordre pour l'armée du général de Gœben, Ham 18 janvier 1871. (Cam< pagne de l'armée du Xord : général Faidherbe.) (-2; 38,924, en 1876.
par la Collégiale, dont le majestueux vaisseau domine au loin les campagnes, jusque par delà Péronne et Laon. Autour de cette église se groupe le centre de la ville, avec ses rues généralement larges, ses maisons en briques, ses usines placées au milieu des habitations; au delà des boulevards extérieurs, de grands faubourgs forment une seconde cité, couvrant de vastes espaces et s'allongeant dans la direction des voies principales qui sortent de Saint-Quentin; le plus important, le faubourg d'Isle, est situé de l'autre côté du canal, de la Somme et du chemin de fer ; la gare et un grand nombre d'établissements industriels en font partie.
Le faubourg d'Isle s'unit, par une suite ininterrompue de maisons, avec une partie du village de Neuville-Saint-Amand, et forme, joint à une sucrerie et une ferme importante, une véritable ville à cheval sur les routes nationales de Guise et de La Fère. Ses abords, limités par les haies de la ferme Saint-Lazare, ou par les grands murs entourant la buerie d'Ostende, au sud de la gare, forment un ensemble assez facile à défendre, particulièrement vers le sud et le sud-est.
Il est vrai qu'une longue croupe ondulée dessine un demi-cercle autour de lui, s'en rapproche par ses extrémités et le domine à courte distance vers la gare et la sucrerie : la présence de ce mouvement de terrain facilite incontestablement l'approche du faubourg.
Au nord, ses dernières maisons touchent à des étangs, ou à des prairies marécageuses qui longent la Somme et le canal, en formant avec les deux cours d'eau un obstacle infranchissable.
De l'autre côté de la rivière, le faubourg Saint-Martin, moins important, s'étend le long de la route nationale de Ham, du chemin de Savy et de la voie romaine de Vermand à Saint-Quentin ; il est dominé à très courte distance par la croupe des moulins de Rocourt; entre la route de Ham et la Somme, au-dessous de Saint-Prix, le terrain coupé par le vieux port, perpendiculairement au canal, et couvert de jardins bordés de haies, présente très peu de facilités d'accès.
Plus au nord, le faubourg Saint- Jean s'étend le long de la route nationale de QajnhrâL sur une croupe symétrique de celle dominée par la Collégiale et qui offre vers le nord et le nord-ouest des pentes assez faciles à défendre; entre les faubourgs Saint-Jean et Saint-Martin, la lisière de la ville, constituée parles longues haies du jardin Cardon, les murs de Bagatelle et de Monplaisir, est aisée à organiser défensivement.
La partie nord de la ville se prolonge sur la route de Bohain et le chemin de Rouvroy par les faubourgs du cimetière et de Remicourt, qui dominent tous deux la vallée de la Somme, et s'élèvent
au niveau des collines avoisinantes. Les longs murs du cimetière, les haies et les murs des grands jardins et de la pépinière qui terminent Remicourt, ont des vues précieuses sur la vallée de la Somme ou sur les chemins qui viennent d'Omissy, de Morcourt et de Rouvroy. En outre, le mur nord du cimetière voit le débouché de la ville vers la route de Cambrai.
Au delà du cimetière, entre la route de Bohain et le chemin de Morcourt, le jardin des Sœurs de la Croix, entouré de hautes murailles et occupant le sommet d'un mouvement de terrain isolé, constitue un point d'appui très sérieux, pouvant battre efficacement les abords de la route de Bohain vers celle de Cambrai et vers la Somme.
Le terrain des environs de Saint-Quentin a l'aspect d'un vaste plateau ondulé, généralement découvert, à pentes douces, très favorables au feu de l'infanterie, et dont les nombreuses vallées peuvent être utilisées pour le placement des réserves.
A part les prairies des bords de la Somme et les bouquets de bois de sa rive droite, tout le terrain environnant est consacré aux plantes industrielles et aux céréales. Ces deux genres de culture, surtout à l'époque de l'année dont nous parlons, n'opposent aucun obstacle à la marche des troupes, mais ne l'abritent pas davantage.
En revanche, le sol est, en hiver, peu favorable à leurs mouvements. Il appartient à l'étage géologique de la craie : cette dernière est tantôt à nu, tantôt couverte d'argile. De grands courants semblent avoir profondément creusé ses couches superficielles, à des époques antérieures à toute tradition ; la craie qui forme le squelette du terrain, est à nu sur les flancs des coteaux, tandis qu'elle est recouverte sur les sommets ou dans les fonds par des couches de sable ou surtout d'argile.
A la fin de janvier 1871, la craie et l'argile du sol, détrempées par les alternatives de gelée et de pluie, rendaient le parcours à travers champs difficile. En outre, les pentes légèrement infléchies des environs de Saint-Quentin sont interrompues fréquemment par des talus plus ou moins rapides, quelquefois assez élevés, qui séparent les champs les uns des autres (r). C'était un obstacle de plus pour la marche de l'artillerie et de la cavalerie sur le champ de bataille.
Les chemins de culture et beaucoup de chemins vicinaux des environs de Saint-Quentin, sont, en hiver, complètement défoncés par le passage des lourdes voitures du pays, chargées de betteraves
(1) Les rideaux, dont nous avons déj;\ parlé.
ou d'engrais; ils sont alors presque complètement impraticables pour la cavalerie ou l'artillerie. C'est dans cet état que les deux armées allaient les trouver le 19 janvier.
Sur la rive gauche de la Somme, une longue croupe dessine, nous l'avons dit, un arc de cercle autour du faubourg d'Isle; venue des environs de Mesnil-Saint-Laurent, elle s'infléchit vers l'ouest, est couronnée successivement par Neuville-Saint-Amand, par le jardin du Raulieu (i), par le hameau du Pire-Aile, et les moulins de Tout- Vent; elle va finir dans la Somme auprès de Gauchy et de la sucrerie de la Biette.
Un deuxième mouvement de terrain, parallèle au premier, s'infléchit entre Itancourt et Giffécourt; il se termine par la butte des moulins de Gifîécourt; un vallon, celui de Grugies, qui naît au sud de Neuville-Saint-Amand, le sépare de la croupe de Tout- Vent.
Une troisième colline, dont l'origine est à Urvillers. et qui est couronnée par Essigny-le-Grand, vient finir vers Contescourt; le vallon de Castres la sépare de la précédente.
Ces trois mouvements de terrain se relient, au delà de Mesnil- Saint-Laurent, à ceux qui dominent la vallée de la Somme et celle de l'Oise et au travers desquels passe la route de Guise. Vers le sud, les ondulations du sol deviennent au contraire beaucoup moins accentuées, et ce n'est qu'au delà de la voie ferrée d'Amiens à Rouen que surgissent les hauteurs des deux rives de l'Oise.
L'ensemble de la position, sur la rive gauche de la Somme, était favorable aux Français ; les mouvements de terrain que nous avons décrits constituaient d'excellentes positions défensives; le seul inconvénient de ces dernières venait de ce qu'elles n'étaient pas nettement délimitées vers leurs extrémités et qu'elles pouvaient entraîner l'armée à étendre beaucoup son front.
De l'autre côté de la Somme, les positions françaises étaient beaucoup moins nettement indiquées ; le large plateau qui s'étend à l'ouest de Saint-Quentin se termine sous la forme d'un angle aigu, dont les côtés seraient figurés par la vallée de la Somme et celle où serpente le chemin de Vermand. Sur ce plateau se trouvent plusieurs bois taillis, ceux d'Holnon et de Savy, fort épais et d'un accès difficile en dehors des sentiers. Le gros village de Savy est, par sa forme groupée, d'une défense facile ; mais ceux de la vallée de la Somme, Dallon, Œstre, Rocourt, sont formés de maisons disséminées comme sur la rive gauche de la rivière.
Entre les bois d'Holnon et ceux de Savy se trouve un groupe de
(1) Ou maison Patte.
hameaux, Holnon, Selency, Francilly, peu distants les uns des autres et formant un dédale inextricable de chemins creux, serpentant entre des vergers, des fermes et des maisons éparses.
Le plateau de Savy-Holnon détache vers le nord-est deux éperons : l'un, entre le chemin de Vermand et la voie Romaine, est couronné par le bois des Roses, groupe de petites habitations entourées de haies; l'autre, qui porte les moulins Coutte et de la Tour, se relie à la croupe où s'élèvent une partie des maisons et du parc de Fayet.
Ce village est formé d'habitations disséminées, s'étendant jusque dans le fond d'un vallon qui descend vers le bois des Roses. Le parc, entouré de haies en bon état, bien boisé lui-même et renfermant un groupe de bâtiments importants (château de Fayet), devait être d'une défense facile.
Au nord de Fayet et d'Holnon s'étend un espace très mamelonné, sans que les pentes y aient une grande importance; l'ensemble s'infléchit graduellement jusqu'à la vallée de l'Omignon , petit cours d'eau perpendiculaire à la route de Cambrai et bordé de nombreux villages.
Le3 positions de la rive droite de la Somme, défavorables en somme aux troupes françaises, étaient moins nettement indiquées que celles de la rive gauche; leurs abords n'étaient pas aussi découverts, surtout du côté de la Somme et vers Holnon. Le groupe Francilly-Selency- Holnon, précédé de bois à courte distance, devait être en particulier d'une défense difficile.
L'une des forces principales des positions autour de Saint- Quentin, et aussi une des causes de faiblesse qu'elle pouvait présenter, venait de la Somme : cette rivière, très proche de sa source, s'accroît, dans les environs de la ville, de sources importantes, et atteint une largeur de 7 à 121", avec une profondeur de om, 80 à im,6o; son importance comme obstacle vient de la nature tourbeuse de son lit et de ses abords marécageux. En outre, elle est suivie, à partir de sa source, par la rigole de l'Oise, puis par le canal de Saint- Quentin, dont la largeur est beaucoup plus considérable (18 à 2om au niveau des berges) et dont la profondeur atteint 2m ou 2^,50(1).
Le nombre des ponts est relativement très restreint sur la rivière et le canal. Dans les limites du terrain qui nous intéresse, il n'existait en 1870-1871 que les ponts de Grand-Sé-
(1) Notice statistique do l'Aisne.
raucourt, à u kilomètres au sud de la ville, ceux de Fontaineles-Clercs à 7 kilomètres environ, ceux de Saint-Quentin, de Rouvroy, de Morcourt et d'Omissy au nord. Les ponts de Grand- Scraucourt avaient une grande importance, car ils servent au passage du chemin de grande communication de Péronne à La Fère. C'était donc un point de liaison obligé pour les deux fractions d'une armée opérant par les deux rives de la Somme contre Saint-Quentin.
Les voies de communication sont nombreuses autour de cette ville. La rive gauche de la Somme est coupée du nord au sud par le chemin de fer d'Erquelines à Tergnier; après avoir suivi la vallée de la Somme jusqu'auprès de la Biette, il s'engage sur les croupes dont nous avons parlé, au travers d'une succession de remblais et de déblais assez importants, qui devaient jouer un grand rôle dans la journée du 19 janvier.
En outre, trois directions principales menaient des positions allemandes sur Saint-Quentin, par la rive gauche de la Somme : la route nationale de la Fère, dont la ligne droite unit cette petite place à Saint-Quentin ; le chemin de Chauny, ancienne voie romaine, dite aussi chaussée Brunehaut, qui traverse le canal Crozat à Saint-Simon ; le chemin de Grand- Séraucourt, qui longe la vallée de la Somme.
La route nationale de Guise était de nature à servir de ligne de retraite aux troupes françaises ; mais elle suivait une direction tout à fait excentrique vers le nord-est, et les Français n'auraient pu la prendre qu'au risque d'une attaque de flanc, et en s'éloignant de leur base d'opérations.
La seule ligne de retraite, pour la partie des troupes françaises qui combattait sur la rive gauche de la Somme, passait donc par le faubourg d'Isle et la ville, en traversant la rivière et le canal sur deux ponts étroits, fâcheuses conditions qui, à un moment donné, pouvaient amener un désastre.
Quatre directions principales menaient des positions allemandes de la rive droite à Saint-Quentin ; c'étaient, en venant de la Somme, la route nationale de Ham, qui traverse successivement Roupy et Rocourt avant d'atteindre le faubourg Saint-Martin ; le chemin de Savy, qui suit une crête dominant le plateau triangulaire dont nous avons parlé ; la voie Romaine, en très mauvais état, qui va en ligne droite .de Vermand à Saint-Quentin, en passant par Holnon ; enfin, le chemin de Vermand, qui unit les mêmes points par un détour.
Deux routes pouvaient servir de ligne de retraite aux trou-
pes françaises sur cette rive : celle de Cambrai qui se dirige en droite ligne vers le nord, au sortir du faubourg Saint-Jean, et traverse le canal de Saint-Quentin, après son coude de Lesdins, au cabaret de la Bergère, près de Bellenglise. La possession de ce pont et du village devait avoir une grande importance pour l'armée française en cas de retraite.
La route de Bohain, ancienne route départementale déclassée, se dirigeait vers le nord-est au sortir du faubourg du cimetière ; elle traversait à Lesdins le canal et la rigole de l'Oise, pour monter sur le plateau, vers Fontaine-Uterte et Fresnoy-le-Grand. Les ponts de Lesdins étaient également un point de passage obligé en cas de retraite des Français vers le nord.
En somme, l'armée de Faidherbe, si elle se défendait sur les deux rives de la Somme, devait se trouver dans des conditions stratégiques détestables. Elle serait coupée en deux tronçons et n'aurait pour lignes de retraite que les routes de Cambrai et de Bohain. La situation de la partie de ses troupes qui demeurerait sur la rive gauche pouvait devenir particulièrement difficile, si elle était rejetée vers la rivière. Enfin, l'armée courait risque d'être coupée tout entière de sa ligne de retraite, si l'ennemi parvenait à s'établir sur les routes de Cambrai et de Bohain, qui étaient à portée d'une fraction des Allemands.
Pour faire face aux dangers qui menaçaient son armée, le général Faidherbe avait à sa disposition des forces numériquement considérables, du moins pour l'infanterie ; elles montaient à 72 bataillons, 99 pièces, 7 escadrons, 2 compagnies du génie ; mais leur composition laissait fort à désirer. L'infanterie ne comprenait que 27 bataillons d'armée active, contre 23 bataillons de garde mobile et 21 bataillons de garde nationale mobilisée.
L'artillerie était relativement peu considérable : 99 pièces réparties en 15 batteries et 10 pièces non encadrées de la brigade Isnard (1). Sur ce nombre total de pièces, 71 à peine étaient à même de soutenir, sans trop d'inégalité, la lutte contre l'artillerie allemande.
La cavalerie de l'armée du Nord était encore plus faible : elle
(i) Sur ces 99 pièces, se trouvaient 26 pièces de 4 de montagne, d'après Daussy ; le reste comprenait 5 batteries de 12, 6 de 4, 1 de 8, 2 obusiers de H centimètres lisses.
— 2ig —
comprenait cinq escadrons de dragons et deux escadrons de gendarmerie , ces derniers employés uniquement au service de la prévôté.
L'armée du Nord, d'après le général Faidherbe, comptait environ 40,000 hommes. Or les situations du commencement de janvier portaient pour les 22° et 23- corps des effectifs de 15,982 et 15,840 hommes (1), soit au total 31,822 hommes. Cet effectif avait dû diminuer beaucoup à la suite des marches et des combats des jours précédents ; il est donc probable que l'évaluation du général Faidherbe est plutôt fort au-dessus qu'audessous de la réalité.
La première armée allemande avait une composition beaucoup plus homogène; outre le VIII0 corps presque tout entier, elle comprenait une grande partie du Ier corps et de la 3e division de réserve; enfin, deux divisions de cavalerie, la 3e et la 120, lui donnaient une supériorité écrasante sur les quatre escadrons de l'armée française.
L'ensemble de ces troupes était excellent ; à part les régiments de cavalerie de la division du prince Albert, qui étaient formés d'escadrons de réserve, le reste appartenait aux anciennes formations de l'armée active.
Le total de la première armée devant Saint-Quentin, était de
(i) Ces chiffres sont empruntés à l'ouvrage publié par M. Daussy. Ce livre édité chez Tanera en 1873, que nous avons souvent cité, donne des chiffres un peu différents, quoiqu'ils se rapprochent beaucoup de ceux-ci. L'auteur annonyme assure les tenir d'une source officielle. D'après cette version, voici quel était l'effectif des différentes uuités le jour de la bataille de Saint-Quentin :
Infanterie : 22' corps 11,017
Brigade Pauly 2.78.J
23" corps :
Iii\ isioa l'aven 0.-277
Hi\ isidii Robin 4..V20
Brigade Isnard 2,800 (approximativem1).
Totai 87,399
Artillerie 2,171
Génie 'i<>-2
Cavalerie et gendarmerie 184
Autres troupes 581
Total 31,097
39 bataillons (i), 48 escadrons, 27 batteries, 1 compagnie de pionniers , formant un total d'environ 27,700 hommes d'infanterie (2), 5,580 chevaux et 161 pièces, soit au total 36,000 hommes (3) environ.
L'infériorité numérique de l'armée allemande était donc à peine sensible, si même elle existait réellement ; elle portait exclusivement sur l'infanterie, qui la rachetait d'ailleurs amplement par sa composition.
Quant à la cavalerie, nous avons dit combien elle était supérieure en nombre et en valeur intrinsèque à la cavalerie française . Heureusement pour l'armée du Nord, l'état du sol et des chemins ne devait pas permettre aux cavaliers allemands d'user de toutes leurs forces.
L'artillerie de la première armée était également bien supérieure à celle des Français : 161 pièces allemandes, réparties en 27 batteries, dont 11 lourdes et 16 légères, se trouvaient en face des 99 pièces françaises. Il y avait donc, en faveur de l'artillerie allemande, une très grande supériorité au triple point de vue du nombre, du matériel et du personnel des batteries.
CHAPITRE XXXIV Bataille de Saint-Quentin. — Attaques des Allemands à la droite.
Premier moment.
Le général Faidherbe donnait, dans la soirée du 18, ses ordres pour le lendemain ; les deux corps de l'armée du Nord devaient se répartir la défense des secteurs distincts que présentaient les positions françaises. Au 23e corps, soutenu par la brigade Isnard,
(1) En y comprenant le bataillon du 96e, arrivé de Tergnier dans l'aprèsmidi du 19 ; l'état-major prussien ne le comprend pas dans ses chiffres parce qu'il ne fut pas engagé; mais il n'en fut pas moins présent sur le champ de bataille.
(2) En supposant de 700 hommes, effectif moyen des bataillons allemands, celui du 96e.
(3) L'ouvrage du grand état-major prussien donne 32,580 hommes comme effectif total, et ailleurs il évalue à 27,000 hommes l'effectif de l'infanterie et à 5.580 sabres celui de la cavalerie. Il ne reste donc rien pour l'artillerie, pour les pionniers et les divers services : il nous a paru très modéré d'évaluer à 2,720 hommes l'ensemble de ces troupes. 11 est presque superflu d'ajouter que le chiffre de 40,000 hommes donné par le général Faidherbe pour l'année du Nord comprend les troupes de toutes armes. La comparaison établie par le grand état-major prussien entre les chiffres 40,090 et 32,000 est donc loin d'être justifiée.
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revenait la défense de la rive droite de la rivière ; le 220 corps devait tenir la rive gauche.
Le général Paulze d'Ivoy s'établirait en arc de cercle, sa gauche à la Somme vers Dallon, et sa droite à la route de Cambrai près de Fayet : sa ir0 division serait à gauche ; sa 2n division à droite. La brigade Isnard formerait la liaison.
Le 22e corps devait s'étendre suivant une ligne courbe allant de Grugies à la route de La Fère, face au sud; la irc division occuperait la gauche ; la 2e s'appuierait à la Somme. Le général en chef faisait connaître que l'ennemi aborderait sans doute la position par les directions de Vermand, de Ham, de Chauny et de La Fère. Les lignes de retraite indiquées étaient les routes de* Cambrai et de Bohain. La brigade Pauly garderait à Bellicourt les derrières de l'armée.
Les troupes devaient être en position à 5 heures du matin (1).
D'après ces ordres, la protection de la route de Cambrai, la plus importante des lignés de retraite de l'armée, était confiée au 23e corps et particulièrement à la division Robin, c'est-à-dire à ses troupes les plus médiocres. C'était une circonstance qui pouvait avoir une influence désastreuse sur l'issue de la journée.
De son côté, de Gceben donnait les ordres suivants :
Le général de Kiimmer devait s'ébranler à 8 heures du matin avec la 15e division, la division combinée de Massovv et l'artillerie de corps, pour se porter sur Saint-Quentin par les chemins de Vermand et de Savy : il culbuterait les troupes françaises du 230 corps en les abordant de front, tout en cherchant à les déborder par le nord avec la 3e division de cavalerie.
Au sud, le général de Barnekow, avec la 16e division et la 3" division de réserve, devait marcher sur Saint-Quentin, par le chemin de Grand-Séraucourt, la voie ferrée et la chaussée Brunehaut.
La 120 division de cavalerie se porterait sur la ville par la route de La Fère, en cherchant à déborder la gauche ennemie.
Le détachement de Bcecking, qui devait former la réserve de l'armée, romprait de Ham à 9 heures et suivrait la route de Saint-Quentin.
Au cas où l'ennemi chercherait à se retirer sans combat, la première armée devait le poursuivre « avec la dernière énergie », de manière à mettre à profit sa désorganisation probable.
Au début de l'action, le général en chef marcherait avec la réserve de l'armée ; il serait ensuite avec la division de Kùmmer.
(1) Daussy.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le général de Gœben semblait compter sur un succès facile ; aux termes de son ordre pour le combat, les troupes du général de Kùmmer devaient suffire à elles seules pour vaincre toute l'armée du Nord. La journée du 19 janvier allait lui prouver qu'il n'en était pas tout à fait ainsi.
D'apaès ce que nous venons de dire, en face de l'armée française, contrainte par les circonstances à garder un rôle défensif au sud et à l'ouest de Saint-Quentin, les troupes allemandes allaient se porter en avant sur tout leur front, en cherchant à déborder les ailes ennemies avec une partie de leur nombreuse cavalerie. C'était une attaque enveloppante, suivant l'expression du grand état-major prussien, qu'allait tenter le général de Gœben. Il se proposait de suivre les exemples que lui avaient victorieusement tracés les chefs des deuxième et troisième armées allemandes, depuis le début de la guerre. Mais la manœuvre favorite de nos adversaires ne s'était exécutée jusque-là, et n'était du reste possible, qu'avec des effectifs de beaucoup supérieurs à ceux qu'ils avaient en face d'eux. Les conditions n'étaient pas les mêmes pour la première armée : d'ailleurs, le plan du général de Gœben ne pouvait réussir qu'au cas où il serait vigoureusement appliqué par ses lieutenants et surtout par la cavalerie de ses ailes ; nous verrons combien cette dernière fut au-dessous de sa tâche.
Ajoutons enfin que le partage des deux armées en deux tronçons, par un obstacle difficilement franchissable, était propre à annihiler la direction supérieure. C'est ce qui arriva pour la première armée, aussi bien que pour l'armée du Nord, et qui explique en partie le défaut de coordination de la plupart des mouvements exécutés dans cette bataille.
La journée du 19 janvier fut sombre et brumeuse; le dégel continuait et une pluie glaciale tombait toute la matinée. Le sol était complètement détrempé ; hommes et chevaux y marchaient avec peine.
Le jour n'avait pas encore paru qu'une partie des troupes françaises gagnaient leurs positions de combat. Au 220 corps, un fâcheux incident empêchait la brigade de Gislain de se rapprocher de Saint-Quentin, comme l'ordre lui en avait été envoyé dans la nuit du 18 au 19 janvier. Un officier d'ordonnance du général en chef était enlevé par une patrouille ennemie, au moment où il apportait ces instructions à la brigade. Elle demeura, par suite, aux environs de ses cantonnements
Le colonel de Gislain avait placé deux bataillons du régiment
de Somme et Marne dans Contescourt et Castres : deux bataillons du 700 de marche, établis perpendiculairement au chemin de Grand-Séraucourt, défendaient, vers le point 103, la hauteur qui domine Contescourt. Une batterie de 4 était placée au-dessus du village.
La brigade Foerster s'étendait de la colline de Giffécourt à la sucrerie de Grugies, où elle s'appuyait au remblai de la voie ferrée; le 20° bataillon de chasseurs occupait la sucrerie. Deux batteries de 4 et de 12 tenaient la colline de Giffécourt.
Le général du Bessol avait en réserve un bataillon de Somme et Marne, le 18e bataillon de chasseurs et un bataillon du 690 de marche. En outre, deux bataillons du 69e de marche et du 44° régiment de mobiles (du Gard) étaient demeurés avec le convoi, à Saint-Quentin.
La brigade Pittié s'établissait le long du chemin de Grand- Séraucourt à Saint-Quentin, sa droite au chemin de fer, vers la sucrerie, sa gauche au hameau du Pire-Aile, sur la chaussée Brunehaut ; une batterie de 4 était postée au moulin de Tout- Vent, (cote 121), qui domine au loin la rive gauche de la Somme.
La brigade Aynès quitta ses cantonnements assez avant dans la matinée et s'établit à la gauche de Pittié entre le Pire-Aile et le jardin du Raulieu, sur la route de La Fère. Deux batteries de 4 et de 12 étaient postées sur la colline, entre le Raulieu et le Pire-Aile.
Ces dispositions une fois prises, le 22e corps devait être placé sur une ligne presque parallèle à la Somme, allant de Contescourt aux environs de Neuville-Saint-Amand, sur une étendue de 8 à 9 kilomètres. Son extrême droite serait fort aventurée, puisque sa ligne de retraite devait passer nécessairement par les ponts de Saint-Quentin, à 6 ou 7 kilomètres d'elle, tandis que la gauche du corps d'armée les couvrait seulement à 2 kilomètres de distance au plus.
En face d'un ennemi mieux conduit, la division du Bessol eût pu se trouver coupée de Saint-Quentin et acculée à la Somme dès le début de l'action.
Les positions du général Lecointe n'étaient pas encore complètement prises que les Allemands commençaient l'attaque. Le général de Barnekow s'était mis en marche de Jussy sur Saint- Quentin, par le chemin de Chauny, avec la 16'' division, suivie de la 3" division de réserve. Il avait donné au prince Albert l'ordre de diriger de Saint-Simon sur Grand-Séraucourt, dont il savait toute l'importance, deux bataillons du 19e et du 8i°, 3 escadrons des
hussards de la garde et une batterie légère, sous les ordres du lieutenant-colonel de Hymmen. Entré dans Grand-Séraucourt, ce dernier n'y trouva qu'un petit détachement français, envoyé en reconnaissance par la brigade de Gislain. Il fut sabré par l'avantgarde.
Hymmen laissa dans le village un bataillon du 8 r avec deux escadrons et continua sa marche sur Contescourt. Arrivé au delà de l'éperon boisé qui descend vers le point 98, il se heurta au 709 de marche devant lequel il déploya son bataillon et sa batterie ; mais ses forces étaient insuffisantes, et il dut bientôt garder une attitude expectante.
Cependant le 9e hussards, qui précédait l'avant-garde de la 16e division, avait dépassé Essigny et faisait bientôt connaître que les Français occupaient en force Grugies, la Sucrerie et la colline de Tout-Vent et que de nouvelles troupes apparaissaient sur les hauteurs vers le nord. Le général de Barnekow résolut de se porter sur Grugies, de manière à menacer le centre de la ligne du 22° corps, à le jeter dans la Somme, ou tout au moins à obliger les Français à évacuer Contescourt et Castres. Au lieu de chercher à déborder la gauche du 22e corps et à gagner les ponts de Saint- Quentin, ce qui eût pu amener de très grands résultats, il se bornait à rester dans la lettre de ses instructions et tentait une atttaque de front sur un des points où la ligne française était le moins vulnérable.
La 31e brigade, colonel de Rosenzweig, reçoit l'ordre de marcher sur la croupe de Giffécourt, dans la direction de Grugies; le 2° bataillon du 690 s'avance en colonne le long du chemin de Chauny ; puis, arrivé au vallon, se porte en ligne de colonnes de compagnies vers Grugies (1). Le 2° bataillon du 290 se dirige sur Contescourt et garde les flancs de Rosenzweig d'une attaque de la brigade de Gislain.
Derrière la 31'' brigade, la 32°, colonel de Hertzberg, se déploie au nord d'Essigny; la 3* division de réserve demeure au sud, dans le pli de terrain qui s'étend vers Benay.
Une batterie lourde et une batterie légère franchissent le vallon de Castres pour appuyer l'attaque de l'infanterie et se portent audacieusement sur la croupe de Giffécourt, où elles commencent le feu ; mais elles sont aussitôt en butte aux projectiles des deux batteries de Giffécourt et de celle de Tout- Vent. En outre, les tirailleurs de la brigade Pittié les gênent beaucoup ; la batterie légère est obligée de repasser le vallon et de venir s'établir sur les
(i) Grand état-major prussien.
juntes de la Manufacture ; deux batteries, dont une lourde, viennent bientôt l'y rejoindre.
Cependant, la brigade de Rosenzweig avait continué son mouvement vers la croupe de Giffécourt ; mais quatre attaques qu'elle dirigea sur la Sucrerie furent successivement repoussées par la brigade Foerster; le chemin de fer bordé de haies et profondément encaissé au sud de la Sucrerie, l'usine elle-même, vaste ensemble de constructions entourées de murs et couvrant une partie des pentes à l'ouest de la voie, formaient d'excellents points d'appui. Le 20° bataillon de chasseurs, établi le long de la tranchée, à l'est et dans une direction perpendiculaire, cribla de ses feux croisés le 2° bataillon du 690, engagé sur un terrain absolument découvert. Les Allemands furent forcés à la retraite et une partie de la brigade Foerster passa le vallon de Castres à leur suite, des deux côtés de la voie ferrée.
En même temps, le colonel Pittié, pour établir sa liaison avec les troupes de Foerster, avait déployé le 17e bataillon de chasseurs et un bataillon du 68°, qui marchaient vers la croupe de Giffécourt, à cheval sur le chemin de Chauny.
Les Français se portaient en avant daus toute cette partie du champ de bataille. Pour rétablir le combat, le colonel de Rosenzweig dut déployer six nouvelles compagnies du 290, qui prirent la droite du 69e et concoururent à rejeter la brigade Foerster sur la Sucrerie, tandis que Barnekow portait en avant une partie de la brigade de Hertzberg, en face du colonel Pittié.
Après l'exécution de ces mouvements, la 16e division se trouvait disposée de la façon suivante : dix compagnies étaient en première ligne ; deux du 70e à la droite, puis une du 69e, sept du 290; deux compagnies du 400 étaient en deuxième ligne; trois compagnies du 69e, très éprouvées par leur échec et manquant de munitions, avaient été ramenées en arrière ; un bataillon du 29e gardait les passages de la voie ferrée à l'ouest d'Essigny, du côté de la brigade de Gislain.
La 310 brigade, sauf les quatre compagnies du 400 et du 700 que nous venons d'énumérer, était en réserve dans le vallon de Castres, à cheval sur le chemin de Chauny.
La 3e division de réserve n'avait pas quitté ses positions.
Sur ces entrefaites, la batterie lourde de la Manufacture se portait à côté de celle qui s'était maintenue, dès le début de l'action, sur la croupe de Giffécourt et entretenait une lutte énergique avec la batterie de Tout- Vent, renforcée par une de celles de la réserve : deux batteries légères restaient en position au nord de la Manufacture et continuaient à lutter avec l'artillerie française de Giffécourt.
Le combat se maintenait quelque temps indécis ; le colonel Pittié perdait un moment du terrain, mais le commandant Martin, du 68e de marche, ramenait son bataillon en avant et reprenait sa première position au delà du vallon de Grugies.
Quant à la brigade Foerster, elle se maintenait au sud de la Sucrerie.
La tentative du général de Barnekow pour s'emparer de Grugies et couper en deux la ligne du 22° corps avait donc échoué.
Pendant qu'Hymmen, à la gauche du général de Barnekow, continuait une lutte indécise avec la brigade de Gislain, à sa droite, la division de cavalerie saxonne commençait l'attaque de la brigade Aynès. Ses escadrons avaient suivi la route de La Fère à Saint-Quentin et leur avant-garde s'était arrêtée à hauteur d'Urvillers, près de l'auberge du Cornet d'Or. Elle n'était séparée des positions de la brigade Aynès que par le vallon de Grugies, sur les pentes duquel sont divers obstacles, qui peuvent être utilisés comme point d'appui d'une attaque ; à l'est de la route, se trouve un petit bouquet de bois ; à l'ouest, une habitation, le Pontchu, entouré de haies vives et unie à la route par un chemin planté d'arbres. Au delà du Pontchu et de la lisière nord du bois, le terrain se relève en pente douce jusqu'au jardin de Raulieu. Situé à la naissance d'une petite vallée descendant vers la râperie d'Itancourt, cet enclos forme un quadrilatère, dont la partie appuyée à la route de La Fère est limitée par un mur en briques, percé de larges ouvertures fermées par des grilles en bois. Les autres côtés étaient figurés en 1871 par des haies vives de 1 mètre à im, 30 de hauteur. A l'intérieur se trouvaient trois petits corps de logis.
Les deux batteries de la 128 division, placées entre Urvillers et Itancourt, à hauteur de l'auberge du Cornet d'Or, ouvrirent le feu contre deux des batteries de la division Derroja, postées au Raulieu. Après une courte canonnade, deux compagnies de chasseurs saxons se portaient à l'attaque du Raulieu ; mais dès qu'elles eurent dépassé le vallon, elles furent accueillies par un feu tellement vit qu'elles durent se replier ; une partie de la brigade Aynès les suivit et arriva jusqu'au Pontchu, qui fut occupé : toutefois, les Français ne purent dépasser ce point.
Vers midi et demi, les tentatives des troupes allemandes, pour débusquer le 22e corps de ses positions, étaient donc restées inutiles. Le général Lecointe pouvait espérer de s'y maintenir jusqu'à la nuit.