CHAPITRE XXXV
Attaques allemandes à la gauche.
Premier moment (suite).
Comme nous l'avons dit, les positions du 23e corps devaient décrire un arc de cercle entre Fayet et la Somme vers Dallon; à l'extrême droite, Fayet était occupé par la brigade Amos, de la division Robin ; au sud de Fayet, à l'ouest de la ferme de Cepy, étaient deux batteries de 4 de montagne, dont la faible portée ne devait pas permettre d'utiliser, comme elles l'auraient pu être, leurs vues sur le bois des Roses et les abords de Selency et de Francilly.
Entre Fayet et Selency, vers le moulin de la Tour, se trouvaient un bataillon et une batterie de 4 (1). Dans Holnon, Francilly et Selency était posté le reste de la division Robin ; des avant-postes avaient été détachés vers la lisière des bois d'Holnon. Au sud du village, se trouvait la troisième batterie (4 de montagne) de la division.
La brigade du colonel Isnard donnait la main dans Holnon à la division Robin ; elle avait dans le village deux bataillons de mobiles des Ardennes.
Le colonel Isnard avait en outre placé, sur le chemin de Vermand, quatre pièces de montagne et deux obusiers lisses de 15 cent. Le reste de son artillerie était demeuré à Saint- Quentin, derrière les barricades du faubourg Saint-Martin et du faubourg d'Isle.
A gauche d'Holnon le reste de la brigade occupait les bois de Savy et barrait, entre les deux parcelles principales, le chemin de Savy à Saint-Quentin.
Derrière ces troupes étaient placées au point 138, en une position très dominante et avec des vues dans toutes les directions, deux batteries de 12 et de 4 de la division Payen.
La brigade de Lagrange occupait l'aile droite du 230 corps, entre le petit bois de Savy et la Somme. Elle tenait la longue croupe découverte, qui descend du point 138 pour finir dans la Somme à Fontaine-les-Clercs, et qui est coupée par la route de Ham entre la Bergère et l'Epine de Dallon. Dans la vallée,
(1) Cette batterie appartenait à la division Payen.
elle occupait Dallon et Œstres. En arrière d'elle, au moulin de Rocourt, se trouvaient deux batteries de 12 de la réserve.
La brigade du lieutenant-colonel Michelet, était demeurée au faubourg Saint-Martin ; les issues de la ville vers le sud-ouest avaient été barricadées et quelques dispositions défensives prises le long de la lisière de ce côté de Saint-Quentin: on avait crénelé des murs aux faubourgs de la Chapelle et de Saint-Martin.
Nous avons dit que la brigade Pauly s'était portée sur Bellicourt, pour garder la ligne de retraite de l'armée par la route de Cambrai.
Pendant que ces dispositions étaient prises, le général de Grceben rompait de Pœuilly à 8 heures ; le détachement du colonel de Massow suivait la voie romaine d'Amiens à Saint - Quentin ; la brigade de cavalerie de Dohna flanquait le mouvement à gauche, par Maissemy, Pontru, Pontruet, dans la vallée de l'Omignon.
Le colonel de Massow occupa Vermand sans difficultés ; il n'y trouva que des traînards de la division Robin, restés depuis la veille ; au delà de Vermand, la chaussée romaine, qui devient vite impraticable, s'enfonce dans les bois d'Holnon : elle fut suivie par Massow.
Au débouché de la parcelle est, l'avant-garde prussienne se heurta aux tirailleurs d'un bataillon de mobiles des Ardennes (brigade Isnard), qui s'avançaient pour occuper la lisière du bois : ils furent facilement ramenés et l'avant-garde, profitant des couverts que lui offraient la déclivité de terrain traversée par la chaussée en avant d'Holnon, les sablonnières et les bouquets d'arbres qui la bordent, entra à leur suite dans le village. Il fut rapidement enlevé par un bataillon du 44e. Favorisés par la proximité d'Holnon et de Selency, les Allemands entrèrent dans ce hameau à la suite des fuyards et l'occupèrent bientôt en grande partie. Les compagnies du 44e, soutenues par un bataillon du Ier régiment, s'établirent solidement dans sa partie nord.
Pendant ce temps, deux batteries légères et une batterie à cheval s'établissaient au nord d'Holnon, sur les pentes qui descendent vers Fresnoy-le-Petit ; elles couvraient la marche du gros de la colonne (1), qui se dirigeait d'Holnon sur le plateau des Moulins. Un bataillon de la division Robin s'y trouvait posté, mais sa résistance ne fut pas de longue durée
(1) Trois bataillons du 4e et deux du 44e d'infanterie.
et les mobilisés se replièrent précipitamment sur Fayet et le bois des Roses: une compagnie du icr régiment, venue de Selency, enlevait en même temps le moulin Coutte et la ferme entourée de fortes haies qui l'avoisine ; le moulin de la Tour fut occupé aussi facilement ; l'artillerie de Massow (vingt-huit pièces), vint s'établir sur le plateau des Moulins, d'où elle dominait complètement Fayet et le bois des Roses.
Tandis que cette action se passait à la gauche de Massow, sa droite terminait la conquête de Selency : deux compagnies du ior régiment débouchaient même du hameau, franchissaient les pentes rapides du ravin qui le sépare de la croupe du bois des Roses et s'emparaient d'une pièce de montagne (i) ainsi que de deux caissons. Mais la brigade Isnard occupait encore Francilly et aurait pu, par un simple mouvement en avant, couper la retraite des compagnies prussiennes ; elles furent ramenées dans Selency.
La batterie de 4, qui se trouvait au début près d'Holnon, avait gagné le nord de Francilly; l'artillerie d'Isnard s'était retirée sur le chemin de Vermand, jusqu'auprès de Saint- Quentin ; trois pièces de montagne qui en faisaient partie furent ensuite ramenées à hauteur de Francilly.
Ce hameau est situé sur une petite élévation, à pentes très adoucies, qui l'isole du terrain environnant. Il est séparé de Selency par un espace libre de 400 ou 500 mètres, complètement découvert ; à l'est s'étend la croupe allongée du bois des Roses. Les petits bouquets de bois et les broussailles, qui en couvrent les pentes, étaient encore occupées par une partie des troupes d'Isnard et de Robin.
A l'ouest, entre Francilly et le bois de Savy, se trouve une élévation très peu marquée, il est vrai, mais qui n'en domine pas moins le plateau vers Holnon.
Cet ensemble constituait, avec les bois de Savy, une ligne assez facile à défendre. La brigade Isnard allait s'y maintenir vigoureusement.
Cependant, les vingt-huit pièces du colonel de Massow étaient fort exposées au feu de l'infanterie et de l'artillerie françaises. Les batteries du moulin de Cepy, très avantageusement placées, les battaient de plein fouet ; l'infanterie du bois des Roses et surtout de Fayet, placées sur leurs flancs, rendait leur position difficile. En outre, les munitions de ces pièces, épuisées de la veille,
(1) De la brigade Isnard.
n'avaient pas encore été renouvelées. Elles durent se porter en arrière, au nord d'Holnon.
Le général de Gayl arrivait à ce moment de Rouen avec l'étatmajor de la ire division d'infanterie, pour se mettre à la tête des troupes du Ier corps : il laissa au colonel de Massow la direction du combat vers Fayet et prit le commandement des troupes d'Holnon et de Selency. Le combat demeura quelque temps stationnaire sur ces points.
La brigade de cavalerie de Dohna (i) cherchait en ce moment à gagner la route de Cambrai par la vallée de l'Omignon, pour déborder notre droite, suivant ses instructions ; elle s'était avancée par le chemin vicinal qui va de Vermand sur Bellenglise, au nord de l'Omignon, en se couvrant par des patrouilles dirigées sur Vendelles, Jeancourt et le Verguier.
Ces villages, comme ceux de la vallée de l'Omignon, n'étaient occupés que par des traînards du combat du 18 ; ils firent pourtant illusion aux cavaliers allemands, qui annoncèrent la présence à Pontru d'un fort détachement français.
En arrivant à Bellenglise, Dohna se trouva en face de plus de difficultés qu'il ne s'y attendait. Le chemin de Vermand à Bellenglise traverse, avant d'arriver à ce dernier village, le canal de Saint-Quentin sur un pont de charpente : le canal se trouve sur ce point en remblai et domine le terrain environnant de cinq ou six mètres. Derrière cette espèce de digue, s'élève le village de Bellenglise, groupe d'habitations concentrées, dont les premières vers l'ouest dominaient le débouché du pont.
En avant, se trouvent quelques bâtiments, au delà desquels s'étend un terrain découvert montant une pente douce jusqu'au sommet d'un croupe occupée par le cimetière de Bellenglise.
A l'approche de la cavalerie allemande, le pont et ses abords avaient été rapidement occupés par un bataillon du 4e mobilisés et par l'escorte du convoi de l'armée, sous la direction du capitaine Tailhade, prévôt de la division Robin. Après avoir été accueilli par une vive fusillade, Dohna reconnut l'impossibilité d'aller plus loin. D'ailleurs, il n'existait pas d'autre pont à proximité : il se retira à Maissemy, d'où il se dirigea sur Fresnoy-le- Petit. Ses esca-
(1) Dohna comptait avec lui 7 escadrons de uhlans et de cuirassiers, et une section à cheval. Par une combinaison singulière, on lui avait donné des escadrons ne possédant pas un fusil, tandis que les hussards de la 15e division restaient avec le général de Kùmmer. Tout combat à pied lui était donc interdit.
drons y demeurèrent inactifs jusqu'à la fin de la bataille. Leur présence sur la route de Cambrai aurait pourtant jeté un grand trouble dans les convois de l'armée du Nord.
Pendant que ces événements se passaient à la gauche de la 150 division, le général de Kiimmer s'était mis en marche de Beauvois sur Saint-Quentin par Etrcillers et Savy (1).
Au sortir de Savy, vers 10 heures, l'avant-garde de la 15e division s'aperçut que Roupy était occupé par quelques cavaliers français. Un des escadrons du 7e hussards reçut l'ordre de leur couper la retraite en gagnant la route de Ham ; il descendit rapidement par le vallon qui va de Savy vers la route ; à ce moment, le commandant de l'escadron français (2) qui se trouvait à Roupy fut averti du mouvement des hussards et donna l'ordre de se retirer; deux pelotons seulement furent prévenus et suivirent la route de Ham pour gagner l'Epine de Dallon. Les deux autres ne purent être avertis et restèrent déployés en avant de Roupy, faisant le coup de feu sur de l'infanterie prussienne qui passait à grande distance (1,200 ou 1,500 mètres) sur le chemin d'Etreillers à Savy.
Le temps était brumeux ; en arrivant sur la croupe à l'est de la Bergère, les deux pelotons qui se retiraient entendirent la sonnerie française du demi-tour ; ils exécutèrent ce mouvement et se trouvèrent en face d'un parti de cavalerie qu'ils prirent pour l'autre moitié de l'escadron ; c'étaient les hussards prussiens qui les chargèrent aussitôt ; nos dragons étaient haut l'arme, prêts à se déployer en tirailleurs ; ils firent feu presque à bout portant, de pied ferme : la charge n'en passa pas moins ; sur 60 dragons, 30, dont 2 officiers, furent mis hors de combat. L'escadron prussien revint après ce premier choc sur les deux pelotons demeurés vers Roupy, mais ils étaient déjà en retraite et cherchaient à chapper du côté de Savy ; ils furent accueillis, en défilant devant le village, par le feu du 65e régiment et ne purent atteindre les lignes françaises qu'après des pertes sérieuses.
Cependant le 7e hussards avait reconnu la position de la brigade Isnard dans les bois de Savy ; la 29e brigade se portait aussitôt en avant pour en déloger les Français ; la 30e restait d'abord en réserve dans le ravin au sud de Savy.
(1) Un témoin oculaire, alors sous-officier au régiment de dragons du Nord, et blessé grièvement dans cette rencontre, nous a communiqué la plupart des détails qui suivent et nous a permis de rectifier sur plusieurs points le récit du grand état-major prussien.
(2) Le lieutenant-colonel Beaussin. des dragons de marche, qui était v l'escadron et fut blessé.
Les deux batteries (i) de la division Payen, qui se trouvaient vers le point 138, ayant ouvert le feu sur l'infanterie allemande trois batteries de la 15e division, dont deux lourdes, se portèrent au nord-est de Savy pour les forcer au silence. Elles n'y parvinrent pas et les deux batteries françaises se maintinrent toute la journée en position, avec la plus admirable ténacité.
Le petit bois au sud du chemin de Savy avait été promptement enlevé par deux bataillons du 65e, mais les efforts des Allemands pour chasser les Français de celui placé au nord du chemin furent inutiles et, après plusieurs alternatives, ils ne purent se maintenir que sur la lisière ouest.
Le général de Gceben s'était mis en mouvement avec sa réserve, le détachement du colonel de Bœcking, et avait suivi la route de Ham à Saint-Quentin. En atteignant Roupy, il chercha à se rendre compte de la répartition des forces françaises sur les deux rives de la Somme ; le bruit de la canonnade, depuis longtemps très fort du côté de Grugies et d'Essigny, alors qu'il commençait à peine vers Savy et Holnon, avait confirmé pour lui des renseignements antérieurs, d'après lesquels la plus grande partie de l'armée française se trouvait sur la rive gauche de la Somme. Cette supposition était fausse, nous l'avons vu. Néanmoins,- il donna au colonel de Bœcking l'ordre de se diriger de Roupy sur Grand-Séraucourt, en lui prescrivant de s'y mettre à la disposition de Barnekow.
Le général de Gceben restait donc seul à Roupy avec un escadron du 9e hussards; il demanda à Kiimmer trois bataillons et quatre batteries, destinés à former une nouvelle réserve. Le général de Kûmmer lui envoya le S6 bataillon de chasseurs, deux bataillons du 28e empruntés à la brigade de Striibberg et quatre batteries, le tout sous les ordres du major de Broniko wski .
Ce détachement atteignit Roupy vers midi ; bientôt après, un bataillon du 28e, jeté en avant-garde, occupait le cabaret de la Bergère, sur la route de Ham. La prompte arrivée de Bronikowski était d'autant plus nécessaire que la brigade de
(1) Halphen et Dieudonné (de 8 et de 4). Une partie des batteries françaises étaient armées d'obus à balles, récemment inventés par le général Treille de Beaulieu et qui contribuèrent beaucoup à leur excellente tenue devant l'ennemi.
Lagrangc, n'ayant personne en face d'elle, cherchait à déborder la droite de Kummer au sud du petit bois de Savv : elle se servait, pour masquer son mouvement, de la dépression, qui sépare la Bergère de Dallon.
Pour lui faire face, Kummer avait dû porter en avant deux bataillons du 33e, pris à la brigade Strubberg jusqu'alors en réserve : ils se déployèrent dans la dépression au sud de la cote 104 ; en même temps, une partie de l'artillerie de corps et deux batteries de la division Kummer prenaient position à l'est de Savy. La brigade de Lagrange, qui avait réoccupé un instant le sud du petit bois de Savy, attaquée de front par la division de Kummer et menacée sur sa gauche par l'entrée en ligne du détachement de Bronikovvski, dut regagner ses premières positions.
A l'heure de la journée où nous sommes parvenus, la bataille est engagée sur toute la ligne, depuis la route de La Fère près du Cornet-d'Or, jusqu'à celle de Cambrai vers Fayet et Bellenglise. A l'extrême droite la 120 division reste en présence de la brigade Aynès, après avoir échoué dans son attaque sur le Raulieu ; à sa gauche de Barnekow continue de porter ses efforts sur Grugies, sans avoir obtenu jusque-là aucun résultat ; le détachement de Hymmen reste devant la brigade de Gislain, qu'il ne peut débusquer de Contescourt ; le détachement de Bœcking, venant de Grand-Séraucourt, va lui porter un appui efficace.
De l'autre côté de la Somme, la réserve du général de Gœben commence à entrer en ligne ; la division de Kummer continue un combat mêlé d'alternatives diverses avec la brigade Isnard ; le général de Gayl, maître d'Holnon et de Selency, n'a pu chasser les Français de Francilly et du bois des Roses; le colonel de Massow n'a pas encore occupé Fayet, malgré de faciles succès sur la division Robin ; enfin, la brigade de Dohna, après son échec sur Bellenglise, est dans la vallée de l'Omignon, se dirigeant sur Fresnoy-le-Petit pour venir se relier à la gauche allemande.
En face de la première armée, toutes les troupes du général Faidherbe sont entrées en ligne, sauf la réserve générale. En outre, la brigade Pauly a marché au canon et va atteindre Bellenglise, amenant un dernier renfort en ligne.
L'étendue de la ligne occupée par les troupes françaises est de plus de 18 kilomètres, ce qui fait moins de deux hommes d'infanterie par mètre courant. On peut juger des difficultés
que présente la conduite de l'action avec un pareil éparpillement. Les troupes allemandes occupent d'ailleurs une étendue au moins aussi considérable ; mais elles ont l'avantage de l'offensive sur tous les points, et les difficultés qui pourraient résulter de la trop grande extension de leur front en sont bien aplanies.