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CHAPITRE XXXVI Bataille de Saint-Quentin. — Attaques à la droite

{Second moment.)

La lutte acharnée qu'avait soutenue la brigade de Rosenzweig, au sud de la sucrerie de Grugies, l'avait fort affaiblie ; en outre, ses munitions étaient presque épuisées. Aussi, quand, vers midi et demi, les brigades Foerster et Pittié tentèrent un vigoureux mouvement en avant des deux côtés de la voie ferrée, la 31e brigade dut-elle se retirer sur les pentes au nordouest d'Essigny ; quatre compagnies (1) réussirent pourtant à reprendre leurs positions à l'ouest de la voie ferrée ; mais la brigade de Hertzberg, découverte sur sa gauche depuis la retraite de Rosenzweig, poussée de front par une partie des troupes de Foerster et de Pittié, menacée à droite par les progrès d'Aynès vers le Pontchu, dut battre en retraite elle-même et redescendit dans le vallon de Castres.

A ce moment, la brigade Aynès avait dû détacher quatre de ses bataillons, (un du 67e et trois du 910 mobiles) auprès de la brigade Pittié. Celle-ci s'était elle-même dégarnie au profit du colonel de Gislain, menacé à Castres et à Contescourt par l'arrivée de Bœcking, de quatre compagnies du 17e chasseurs et d'un bataillon du 46e mobiles.

Le lieutenant colonel Aynès se trouvait par suite garder, avec trois bataillons seulement, (2e bataillon de chasseurs, deux bataillons du 67e), l'espace fort étendu (1,500 à 1,800 mètres), qui va de la route de La Fère au chemin de Chauny ; quelques compagnies de francs-tireurs, entre autres la compagnie franche du bataillon de garde mobilisée de Saint-Quentin, étaient venues prolonger sa ligne vers Neuville-Saint-Amand.

De Lippe avait été, au contraire, renforcé d'un bataillon

(1) Du 29e, du 69e, du 40e.

du 86e brigade de ['armée de la Meuse), venu de Tergnicr par la route ; il établit une de ses batteries entre le Cornetd'Or et Itancourt, tirant sur Neuville ; la seconde, à l'est d'Urvillers, canonnait le Raulieu ; après une courte préparation, le bataillon du 86e, sortant du vallon de la Râperie, occupa rapidement Neuville (i), pendant que le 120 chasseurs enlevait le Raulieu ; le lieutenant colonel Aynès était tué sur ce dernier point et les débris de sa brigade rejetés sur le faubourg d'Isle, tandis que la cavalerie saxonne atteignait Mesnil-Saint- Laurent, dans la direction de la route de Guise. Heureusement, le commandant Tramond, du 67e de marche, arrêtait l'ennemi en le chargeant à la baïonnette ; le général Derroja envoyait en même temps, pour renforcer sa gauche, un bataillon du 6c/ et un bataillon de mobiles du Gard, ceux mêmes qui avaient été si éprouvés dans la journée du 18 et qu'il avait laissés pour cette raison en réserve. Le général de Lippe ramena ses troupes en arrière et chercha à les remettre en ordre au Raulieu et à Neuville ; l'une de ses batteries était venue s'établir à l'ouest de ce village ; mais elle dut se retirer devant le feu des batteries de Tout-Vent. Le faubourg d'Isle, la ferme Saint-Lazare, la sucrerie et le jardin Briquet, étaient organisés défensivement par les Français. Le général de Lippe était provisoirement arrêté dans ses progrès ; ses escadrons demeuraient immobiles et ne menaçaient plus la route de Guise avant la fin de la bataille.

A ce moment (1 heure), le général de Barnekow, rassuré par les progrès de Lippe sur sa droite, venait d'apprendre que le détachement de Bœcking était mis à sa disposition par le général en chef. Il se résolut à tenter un mouvement décisif et fit porter à Bœckine , l'ordre de marcher en avant avec le détachement du colonel de Hymmen et le sien, sur Contescourt, tandis que le prince Albert viendrait s'établir entre lui et la 16e division.

Bœcking, ne laissant qu'un bataillon à Grand-Séraucourt, s'était porté de lui-même, avant d'en recevoir l'ordre, au secours d'Hymmen, et le combat devant Contescourt avait pris immédiatement une toute autre tournure. Ce mouvement coïncidait avec une attaque de la 16e division sur Grugies ; la 32e brigade avait lancé en

(1) L'ouvrage du grand état-major prussien cite a ce propos une ferme située sur la route de Gauchy à Neuville et qui aurait 61 • enlei même temps que ce dernier village. Il n'en existe aucune trace, pas plus sur le terrain que sur les cartes de l'état-major français

avant un bataillon du 40e ; il se relia aux quatre compagnies restées à l'ouest de la voie ferrée et repoussa avec elles la brigade Foerster sur la Sucrerie. Une batterie légère avait renforcé les deux batteries établies à l'est du chemin de Chauny, vers la cote 108. Comme les tirailleurs français étaient très gênants pour cette artillerie, un bataillon du 70e se porta en avant dans la direction du chemin et les refoula sur les pentes de Tout- Vent. Deux compagnies du 70e vinrent encore, vers 2 heures, s'intercaler entre les deux bataillons de première ligne ; le 9e hussards et la 3e brigade de cavalerie de réserve se tenaient vers Urvillers, à la naissance du vallon de Castres. La 3e division de réserve était au nord-ouest d'Essigny, ayant derrière elle la 31e brigade que la lutte du matin avait presque épuisée.

Le combat se prolongea ainsi entre la 16e division et les brigades Pittié et Foerster, sans que le succès parût se décider davantage; les Français trouvaient dans la Sucrerie et dans la voie ferrée des points d'appui difficiles à forcer ; l'artillerie de Tout-Vent et de Giffécourt continuait efficacement sa lutte contre les batteries en avant d'Essigny.

Cependant, le détachement de Bœcking était entré en ligne devant Contescourt ; ses deux batteries, jointes à celle d'Hymmen, avaient promptement obligé l'artillerie française de Contescourt à se retirer ; leur feu se porta ensuite sur les deux villages et leurs abords; il les rendit promptement intenables. D'ailleurs, le colonel de Gislain s'était préoccupé depuis longtemps de la situation de sa brigade ; le moindre mouvement de l'ennemi pouvait le jeter dans la Somme ; il demanda au général Lecointe l'autorisation de la ramener en arrière et l'obtint sur ses instances réitérées. Les deux villages furent donc évacués en grande partie ( 1), au moment même ou les Allemands se disposaient à les attaquer : Bœcking avait déjà lancé son infanterie vers la croupe qui domine Contescourt et Castres à l'est. Le chemin creux de Contescourt à la cote 103 fut rapidement occupé par un bataillon du 19e ; la ferme Patte, le chemin creux au nord-est de Castres furent pris de même, tandis que le premier village, attaqué de front par deux bataillons du 410 et tourné vers l'est par le 19e, était enlevé sans difficulté. Castres fut également occupé par quatre compagnies du 41e.

A la suite de ce mouvement rétrograde , la brigade de Gislain se retira sur Giffécourt et la hauteur du moulin 103 (1 heure), 1 pendant que le colonel de Bœcking s'arrêtait auprès de Castres, pour reformer ses troupes.

(1) Rappe.

Nous avons vu que le général Lecointe (i) avait demandé au colonel Pittié deux de ses bataillons ; il les établit sur la colline de Giffécourt, à la gauche de la brigade de Gislain, dans une position fort avantageuse. Un peu après, il portait également, en réserve de la brigade de Gislain, le 46e mobiles de la brigade Pittié (2).

Mais l'artillerie de Bœcking et d'Hymmen s'était portée sur la hauteur de Contescourt, où deux batteries lourdes du prince Albert étaient venues la rejoindre sous l'escorte de deux compagnies du 19 . La supériorité des pièces allemandes était, par suite, devenue telle que les batteries de Giffécourt durent se retirer sur la hauteur de Tout- Vent, à l'exception d'une seule, qui se maintint quelque temps, mais qui dut bientôt suivre les autres , pendant que l'infanterie commençait à imiter ce mouvement rétrograde.

La retraite de l'artillerie française permit aux Allemands de prononcer leur offensive (2 h. 1/4) sur la colline du moulin de Giffécourt : trois compagnies du 410 se dirigèrent de Castres sur le moulin, cinq abordèrent de front la colline perpendiculairement au chemin de Grand-Séraucourt, deux prirent à l'est du chemin. Cette attaque concentrique, préparée de longue main par l'artillerie, réussit, et les Français se retirèrent dans Grugies.

Désormais, les troupes d'Hymmen, de Bœcking, du prince Albert et de Barnekow étaient reliées les unes aux autres (3 heures) ; mais la brigade Foerster fortement établie dans la Sucrerie et sur la voie ferrée, empêchait à la fois les progrès de Barnekow sur la chaussée Brunehaut et ceux de Bœcking dans la vallée de la Somme. Aussi le commandant de la 150 division fit-il porter en avant les deux bataillons de la 30 division qui restaient encore à Essigny et ceux de la 31e brigade qui s'y étaient retirés.

La lutte avait continué avec acharnement entre la 320 brigade et les bataillons de Foerster et de Pittié ; les deux lignes de tirailleurs avançaient et reculaient alternativement, quelquefois à vingt pas de distance l'une de l'autre. Dans un de ces mouvements, les tirail-

(1) Le général Lecointe avait pris le commandement direct de la division du Bessol, au moment où elle avait eu son général grièvement blessé près de Grugies (vers 10 heures).

(2) C'est à tort que la note sur la bataille de Saint-Quentin, publiée à la suite du livre de Rappe et attribuée au général Faidherbe, dit que Castres, Giffécourt et la Sucrerie furent perdus dans la matinée ; il suffît de parcourir les relations françaises et allemandes de la bataille pour être convaincu du contraire : la vérité est que le 22° corps maintint ses positions jusque dans l'après-midi.

leurs de la brigade Pittié étaient parvenus encore une fois sur la colline de Giffécourt-Urvillers, malgré le feu des batteries de Contescourt et d'Essigny, quand le général de Strantz, avec une partie de sa brigade (i), partit de la naissance du ravin de Castres, parvint sur la hauteur en suivant un pli de terrain et se rabattit par un mouvement de conversion sur le flanc droit de la ligne française. Elle fut mise en désordre et se replia sur la colline de Tout-Vent, tandis que huit compagnies du 400 et du 70e, suivies du reste de la brigade de Hertzberg et du 9e hussards, les poussaient de front.

La brigade Foerster se trouvait alors en flèche dans Grugies et la Sucrerie ; sa droite était fortement poussée par Bœcking, sa gauche menacée par Hertzberg et Strantz. Il fallut battre en retraite ; Foerster évacua successivement la Sucrerie, Grugies et la tranchée du chemin de fer, qui avaient été si vaillamment défendues, et se retira sur la colline de Tout-Vent, dans la direction du chemin de Séraucourt à Saint-Quentin. Bœcking entra derrière lui dans Grugies.

Ce point d'appui du centre français enlevé, de Barnekow donna ordre de pousser énergiquement le succès obtenu ; le colonel de Bœcking, qui avait le commandement de toute l'aile gauche de la 16" division, mit ses pièces en batterie en face de Tout- Vent, pendant que son infanterie continuait à s'avancer.

L'abandon de Grugies avait été le signal de la déroute des bataillons de mobiles qui étaient en réserve derrière le centre du 22e corps ; ils se repliaient vers la Biette, malgré tous les efforts faits pour les arrêter. L'artillerie française, réunie sur la colline de Tout- Vent, essayait vainement de s'opposer à la marche des Allemands.

Les six batteries du 22e corps, une batterie de 12 de la réserve et une section de 4 de la division Payen y étaient alors rassemblées, formant un total de 43 pièces (2).

Mais, en face de cette artillerie, se trouvaient les cinq batteries de Bœcking et du prince Albert, les quatre batteries de la 16e division et les onze pièces (3) delà division saxonne. Après une courte lutte d'artillerie, les détachements Hymmen et Boecking s'avancèrent par le chemin de Grand-Séraucourt, Hertzberg et Strantz sur

(i) 2 escadrons du 1er dragons de réserve et 3 escadrons du 3e hussards de réserve.

(2) Une batterie de la division du Bessol avait perdu une pièce la veille, comme nous l'avons vu.

(3) Une des batteries de la iâ8 division de cavalerie n'avait que cinq pièces également.

la chaussée Brunehaut ; entre les deux, était venu se déployer le reste de la 30 division de réserve, brigade du colonel de Gœben. La brigade Rosenzweig marchait derrière le centre de la première ligne.

Le général Lecointe crut devoir continuer la retraite commencée (4 h. 1/2); la fatigue des troupes, combattant depuis le matin dans un sol détrempé, était extrême ; après les marches des jours précédents, il était difficile de leur demander davantage ; d'ailleurs l'écoulement de son corps d'armée par l'unique pont du faubourg d'Isle devait être une opération de longue durée, surtout en raison du voisinage de l'ennemi.

Pour couvrir son mouvement, il laissa les mobiles de Somme et Marne dans les marais à l'extrême droite ; puis venaient un bataillon du 690, un bataillon du 670 et le 20 chasseurs.

Le 41e, qui formait la tête du détachement Bcecking, enleva successivement Gauchy, la Biette, après un assez vif combat; il arriva rapidement à la gare, en suivant la voie ferrée.

Derrière lui, deux batteries étaient venues s'établir à l'est de Gauchy et tiraient sur le débouché du faubourg vers la ville, répandant le désordre dans nos troupes en retraite. Gœben et Hertzberg gravissaient les pentes de Tout- Vent, occupés jusqu'au dernier moment par les batteries françaises ; un escadron de dragons, venu de la rive droite de la Somme, couvrait la retraite de notre artillerie. Le général Lecointe et son état-major mettaient même le sabre à la main pour se dégager de cavaliers ennemis trop hardis. Strantz faisait charger plusieurs fois ses escadrons ; et les tirailleurs allemands abordaient bientôt la lisière du faubourg qui était défendue quelques instants. Mais en présence de la marche de la gauche allemande, cette défense ne pouvait se prolonger et les dernières troupes rentraient en ville, au moment où la gare était enlevée par le lieutenant-colonel de Hullesem, (5 heures) avec le 41°.

Peu de temps après, la barricade de balles de coton, qui avait été organisée par le génie en avant du pont de la Somme, était attaquée également. Le commandant Richard, aide de camp du général Faidherbe, s'y défendait jusqu'à la nuit et n'échappait aux Allemands qu'après en avoir tué plusieurs de sa main (5 h. 1/2).

Rien n'empêchait plus l'entrée de l'ennemi dans la ville : pendant qu'il s'y avançait prudemment, le 220 corps continuait sa retraite vers le Nord. Une partie de ses troupes suivait la rue d'Isle pour aller prendre la route de Cambrai au faubourg Saint-Jean, une autre passait par les boulevards, les routes de Bohain et de Cambrai ; le reste longeait à pied la voie ferrée. Un bataillon

s'embarquait même sur un train prêt à partir, et des détachements isolés suivaient la route de Guise.

Pendant que s'accomplissait la retraite du 22e corps, de Lippe envoyait, de Mesnil- Saint-Laurent, le général Senfft, avec trois régiments de cavalerie et deux batteries, dans la vallée de la Somme vers Morcourt et Omissy; mais quelques soldats débandés étaient dans Harly et Homblières, et leur feu suffit à arrêter la cavalerie allemande (1).

Le lieutenant colonel de Hiïllesem, maître de la gare, avait pénétré dans la ville à la suite des Français, et s'était dirigé par les boulevards vers le faubourg Saint-Martin, où retentissait le bruit d'une lutte acharnée. Le général de Barnekow arrêta le reste de ses troupes au débouché du pont: il faisait nuit noire ; le 22e corps, en se retirant, avait éteint les becs de gaz; le général crut devoir cesser sa poursuite par crainte du désordre inévitable dans de telles circonstances; la retraite du général Lecointe put donc continuer sans obstacle.

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