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CHAPITRE III Siège de Soissons

Pendant que le bruit de la catastrophe de Laon faisait le tour des deux pays en guerre et que le gouvernement de la Défense nationale représentait l'acte isolé du garde Henriot comme la protestation suprême d'une garnison qui n'avait pas voulu se rendre, les Allemands continuaient leur marche sur Paris.

D'après les ordres du grand quartier général, l'armée de la Meuse et la 3e armée devaient investir la grande ville; la première se dirigerait sur le front nord du camp retranché, en se tenant constamment au nord de la route qui longe la vallée de la Marne; l'armée du prince royal de Prusse devait, au contraire,

(l) Un travail publié jadis dans la Revue des Deux-Mondes le nomme un « vieux soldat a. qui les malheurs de la Patrie avaient troublé la tête ». lu historien local fort estimé, M. Edouard Fleury. le traite quelque part de * fou et d'assassin ». Ces jugements sévères n'ont pas été ratifiés par tous : une plaque de bronze, placée dans la citadelle de Laon par l'autorité militaire, rappelle le souvenir d'Heurioten ces termes :

A la mémoire de Henriot Dieudoinn-'. garde d'artillerie, qui tfest en* seveli sous les ruines du magasin à pondre de Laon en 1870.

marcher sur le front sud en appuyant sa droite à la même route (i).

La marche de l'armée de la Meuse s'accomplit sans le moindre obstacle; partout les populations, accablées par la soudaineté du désastre de Sedan, sans armes pour la plupart, ne rirent aucune résistance; dans leurs proclamations, les fonctionnaires essayaient inutilement de secouer la torpeur qui avait envahi l'esprit public ; en vain, ils faisaient appel aux souvenirs des guerres de la République, ou même de l'Indépendance espagnole; ni le pays, ni les habitants ne se prêtaient à une guerre de guérillas (2).

Les trois corps de l'armée delà Meuse marchèrent sur un front de 15 à 20 kilomètres; le IVe corps suivit la direction Signy-F Abbaye, Laon, Villers-Cotterets ; la garde royale prussienne passa par Sissonne, Craonne. La Ferté-Milon. Le XIIe corps suivit la route deRethel, Neufchâtel, Fismes, Fère-en-Tardenois. Deux divisions de cavalerie couvraient le mouvement : la 6°, par Coucy, Vic-sur- Aisne, Senlis et Beaumont-sur-Oise ; la 5e, par Reims, Neufchâtel, Villers-Cotterets, Dammartin. La marche, commencée le 5 aux environs de Sedan, conduisit l'armée, le 16, sur une ligne allant de Nanteuil-le-Haudouin à Lizy-sur-Ourcq.

Pendant ce mouvement, la division de cavalerie de la garde avait reconnu La Fère ; celle du XIIe corps avait fait de même pour Soissons. Les deux places avaient été trouvées occupées par des forces assez nombreuses ; toutefois, la situation topographique de Soissons et son importance pour les communications allemandes avaient fait penser qu'un bombardement pourrait être tenté utilement contre elle. Une division du IVe corps jeta donc, le 14, quelques obus dans la place, mais sans aucun résultat. L'investissement de Paris était chose plus urgente, et la tentative du 14 fut provisoirement abandonnée.

La 6e division de cavalerie avait trouvé le même jour Senlis occupée par des francs-tireurs venus de Paris ; ils ne tardèrent pas à se replier sans combat et, le lendemain, une partie de la division occupait la gare de Creil (3) et y prenait quatre locomotives et

(i) Nous n'entrerons pas dans le détail de sa marche, qui eut lieu en dehors du terrain servant de base à cette étude.

(2) Voir les proclamations adressées au département de l'Aisne par le préfet et le général de Wimpffen.

(3) Les Allemands étaient guidés, en pénétrant dans la gare de Creil, par un ancien employé île la Compagnie du Nord, nommé Glaser, qui avait passé plusieurs années à recueillir sur la marche des services de la Compagnie tous les renseignements pouvant être utiles à ses compatriotes. 11

cent cinquante wagons. Creil est un point de la plus haute importance; plusieurs lignes ferrées s'y embranchent sur la grande voîe d'Erquelines à Paris, et en font la clé de tout le réseau ferré du nord de la France. A ce point de vue, sa possession avait pour les Allemands un intérêt exceptionnel.

Pendant que l'investissement de Paris s'opérait et que la résistance de la capitale s'annonçait chaque jour devoir être plus longue, l'établissement des lignes d'étapes allemandes devenait l'une des préoccupations principales du grand état-major de l'armée d'invasion. Les voies ferrées pouvant conduire d'Allemagne sous les forts de Paris étaient très peu nombreuses. En dehors de la voie de Nancy à Chelles, que la destruction du tunnel de Nanteuil rendait provisoirement inutile au delà de ce point, il n'existait que le chemin de fer d'Epernay à Paris, par Reims et Soissons, et le libre usage de cette voie était interdit tant que cette dernière place serait aux Français; la ligne de Crépy à Chantilly n'avait subi que des dégradations sans importance et pouvait aisément être mise à même de concourir au ravitaillement de l'armée de la Meuse, par Gonesse; mais, sans la place de Soissons, elle ne pouvait être reliée au réseau allemand.

Enfin, la ligne de Paris à Creil, qui aurait pu être utilisée dans le même but, était interrompue par la destruction complète du viaduc de la Versine(i); de longtemps, il serait impossible de rétablir les communications dans cette direction.

La possession de Soissons était donc indispensable aux Allemands; d'ailleurs, d'autres raisons militaient pour la prompte conquête de cette place; elle était sur les derrières des troupes d'investissement, et la situation d'une garnison française si près de Paris, dans un pays couvert de forêts, où les coups de main étaient faciles, aurait pu être l'origine de grands embarras pour les Allemands. Aussi, dès le milieu de septembre, des ordres étaient-ils donnés pour que Soissons fût observé, en attendant qu'on eût réuni des moyens d'attaque suffisants.

Malheureusement, pas plus que la plupart de nos places fortes, Soissons n'était à même d'opposer une résistance de longue durée (2). C'est pourtant une ville dont le rôle historique a tou-

revinten France pour être attaché à la direction allemande des chemins de fer de Reims. Voir L'emas, l'Invasion 'In us l'Oise, et Ernouf, Histoire des chemins de fer français pendant la guerre franco-allemande.

(1) Au sud de Creil, sur l'Oise.

(2) Les fortifications de Soissons axaient été très peu modifiées depuis la guerre; son déclassement vienl d'être voté.

La population était de li,08fl habitants en 1876.

jours été considérable : pendant la conquête romaine, comme durant les guerres du moyen âge, elle servit plusieurs fois d'enjeu dans les luttes qui ensanglantèrent l'ancienne Gaule Belgique. Son importance ne diminua guère pendant les temps modernes; on sait quel fut son rôle en 1814 : elle fut prise et reprise plusieurs fois dans cette courte campagne.

Soissons est une petite place de forme rectangulaire, ayant environ 1,200 mètres de longueur, sur 800 de largeur. Elle est située sur la rive sud de l'Aisne, au confluent de la Crise. Son enceinte, qui date de différentes époques, est formée de quatorze bastions irréguliers, appartenant, en général, au premier système de Yauban. L'escarpe des fronts nord, ouest et sud, revêtue sur une hauteur de sept à huit mètres, les met à l'abri de l'escalade ; la contrescarpe n'est pas revêtue. Le front est, qui est couvert par l'inondation de l'Aisne, est un simple mur crénelé de cinq ou six mètres de haut et de un mètre d'épaisseur. Les fossés du corps de place, sauf ceux des bastions au sud-ouest de l'enceinte, peuvent être remplis d'eau.

En 1870, cette enceinte, en assez bon état d'entretien, était mal organisée pour la défense. Les abris étaient insuffisants; en outre, la rue de rempart était très étroite, aussi bien que la plupart des rues de la ville ; ce qui ne laissait pas d'être un embarras en cas de mouvement de troupes.

Quelques ouvrages défendent les abords immédiats de Soissons. Le bastion sud-ouest est couvert par un ouvrage à cornes pourvu d'escarpes en maçonnerie : il est destiné à protéger la partie de l'enceinte dont les fossés opposent le moindre obstacle à l'assaut. Les fronts de l'ouest et du nord sont flanqués par deux demi-lunes revêtues, qui croisent leurs feux sur le saillant nordouest, l'un des points les plus faibles de la place.

En avant de l'enceinte, s'étendent des faubourgs importants : le plus peuplé, celui de Saint-Waast, situé au nord de l'Aisne, est couvert par une tête de pont bastionnée dont les escarpes revêtues n'ont que six mètres de haut ; par contre, les fossés peuvent être remplis d'eau comme ceux du corps de place. Les autres faubourgs, ceux de Reims et de Crise au sud, et celui de Saint-Christophe à l'ouest, ne sont protégés par aucun ouvrage et constituent pour la place une cause de grande faiblesse, s'ils ne sont fortement occupés ou complètement rasés. Du reste, la nature des environs de Soissons, couverts de bouquets d'arbres, de fermes, de hameaux, rend les approches faciles ; les couverts y sont forts nombreux.

Le voisinage de l'Aisne et de la Crise permet, en revanche,

d'inonder une grande partie; des abords de Soissons sur les fronts est et sud ; mais cet avantage est amplement compensé par la proximité des hauteurs qui longent les deux rives de l'Aisne. Elles dominent complètement l'enceinte à 1,500 ou 2,000 mètres, et leur commandement atteint 80 ou 90 mètres pour les parties basses de la ville. Seul de tous les points de Soissons, le sommet de la cathédrale atteint la hauteur des collines environnantes, ce qui en fait un observatoire utile.

En somme, Soissons était, au début de septembre 1870, à l'abri d'une attaque brusquée ; mais, devant un siège régulier, ses moyens de défense étaient presque nuls. Si la garnison se bornait à l'occupation de l'enceinte, elle devait être réduite en quelques jours à une défense résignée, que la force d'inertie pouvait seule prolonger. Quant à une défense extérieure, qui eût pu retarder la prise de la ville, elle eût nécessité beaucoup d'énergie de la part du commandant de place.

C'était alors le lieutenant-colonel de Noue, de l'état-major des places. Il exerçait ses fonctions depuis quelque temps, lors de la déclaration de guerre. Pourtant, il semble ne jamais avoir eu la confiance entière des habitants et de la garnison ; à diverses reprises, le conseil municipal fit des démarches pour obtenir son remplacement, ou du moins l'envoi à Soissons d'un officier général en qualité de commandant supérieur.

Les éléments dont disposait la défense étaient loin d'être bons ; l'armée active était représentée à Soissons par les deux compagnies de dépôt du 15e de ligne, dédoublées et organisées en bataillon de marche. Ce bataillon, dont l'effectif atteignait près de 2,000 hommes, était formé d'engagés volontaires, d'anciens soldats rappelés et de quelques échappés de Sedan. Il eût fallu d'excellents cadres pour pouvoir en tirer parti, et ils n'existaient pas.

Une batterie à pied du 8° d'artillerie avait à peu près la même composition. La garde mobile de l'Aisne était représentée par deux de ses bataillons, ceux de Vervins et de Soissons (1), qui comptaient environ douze cents hommes chacun. Pas plus que le bataillon de mobiles de Laon, ils n'étaient en état de combattre.

A côté de ces deux bataillons se trouvaient trois batteries de la garde mobile du Nord, qui rendirent d'excellents services vers la fin du siège. Quelques gendarmes, quelques soldats du génie, quelques cavaliers échappés de Sedan et qu'on remonta avec des

(1) ils avaient été organisés en régimenl de marene.

chevaux pris à l'ennemi, complétaient la garnison à près de 5,000 hommes (1).

Enfin, la garde nationale comptait 900 hommes, répartis en cinq compagnies, dont l'une, d'artilleurs volontaires, rendit d'assez bons services.

L'armement de Soissons était suffisant. Il consistait en 128 pièces, dont 47 rayées; en outre, la ville renfermait 8,000 fusils. Malheureusement, les troupes de la garnison, aussi bien celles de l'armée active que les autres, n'avaient ni instruction, ni discipline. Un conseil de guerre établi au commencement de septembre, montra la plus grande faiblesse ; l'autorité du commandant de place n'en fut pas accrue.

D'ailleurs, l'effectif de la garnison, très largement suffisant pour la défense de Soissons et de ses abords immédiats, ne l'était pas pour une défense extérieure active en face de forces respectables : c'eût été pourtant le seul moyen d'en prolonger la durée ; mais le commandant de place pensait tout autrement. Dans un ordre du 4 septembre, il recommandait d'éviter de défendre les alentours à une certaine distance. Il ne mit que trop ses théories en pratique ; les faubourgs furent évacués dès l'apparition des Allemands, et il fallut plusieurs sorties pour leur en reprendre une partie. La défense prenait par avance une attitude passive, qu'elle ne fut plus à même d'abandonner par la suite. Le moral de chacun s'en ressentit. Les souvenirs de 18 14 n'étaient d'ailleurs pas faits pour encourager les habitants. Après sa dernière occupation par les alliés, Soissons avait été livrée pendant trois heures au pillage ; la population aisée redoutait des éventualités de ce genre et son patriotisme n'allait pas jusqu'à lui en faire envisager la possibilité sans terreur. Le commandant de place ne sut pas lui imposer une confiance, qui lui manquait peut-être; il laissa passer les premiers jours de la défense sans prendre sur l'autorité civile l'ascendant qui lui était indispensable pour remplir sa mission.

L'état de siège avait été signifié à la place de Soissons le

(i) Le il octobre, les chiffres exacts étaient les suivants :

Dépôt du 15" de ligne 1,851 hommes.

2e bataillon de la garde mobile de l'Aisne 1.182 —

6e bataillon de la garde mobile de l'Aisne 1,295 —

lre batterie bis du 8e d'artillerie 240 —

Batteries d'artillerie de la garde mobile du Nord

(Lille et Bouchain) 325 —

Total 4,893 hommes-

15 août; toutefois, les autorités civiles continuèrent à exercer les pouvoirs dont elles étaient investies. La mise en état des fortifications exigeait la destruction des obstacles qui gênaient le tir aux abords de la place; elle ne fut décidée que le 27 août, moins de quinze jours avant l'arrivée des Allemands.

L'activité de la garnison se concentra d'abord sur l'organisation des remparts; rien n'était fait pour étendre son champ d'action. La maladresse d'un soldat, qui déchargea son fusil par mégarde, amena, le 3 septembre, une panique peu rassurante pour la solidité de la garnison et qui contribua à raffermir le commandant de place dans ses idées de défense passive. D'ailleurs, les nouvelles de Sedan parvenaient sur les entrefaites et rendaient le péril plus imminent; le commandant de place se bornait pourtant à demander au maire l'éloignement des repris de justice et des gens dangereux. Rien n'était fait pour débarrasser la place des bouches inutiles.

La destruction des ouvrages d'art situés aux abords de Soissons commençait, le 6 septembre, par celle des ponts du chemin de fer à Villeneuve et à Saint-Médard, tous deux sous le canon de la place. Le tunnel de Vauxaillon, au nord de Soissons, était obstrué sur une grande étendue; l'entrée de celui de Vierzy, au sud de la ville, était, quelques jours après, rendue impraticable, par un fort éboulement.

Ces sacrifices étaient en partie inutiles et soulevaient aussitôt d'ardentes réclamations; malgré tout, de nouvelles destructions avaient lieu chaque jour, sans profit pour la défense. La passerelle du Mail et le pont de Pasly étaient détruits, le o septembre, à la première apparition de la cavalerie allemande. Tous deux étaient à moins de 1,500 mètres des remparts.

Dès le 10 septembre, une partie de la 50 division de cavalerie vint reconnaître la place et envoya un parlementaire au colonel de Noue ; il répondit en annonçant l'intention de se défendre énergiquement. Quelques jours après eut lieu la tentative de bombardement dont nous avons parlé : le IV0 corps continua sa marche après son échec , un escadron demeura à Fismes pour observer la place ( 14 septembre).

Deux jours après, de petits détachements allemands étaient surpris à Venizel et à Laffaux par des volontaires de la garde nationale; une quinzaine de prisonniers étaient ramenés dans la ville. Ces coups de main auraient pu devenir gênants à la longue pour les Allemands. D'ailleurs, des entreprises plus importantes étaient tentées les jours suivants sur les communications de l'ennemi: le 18, les ponts de Pommiers, de Fontenoy et de Vie,

sur l'Aisne, étaient détruits par des détachements du 15e de ligne : désormais, aucun pont n'existait plus jusqu'à vingt kilomètres en aval de Soissons.

Les Allemands ne pouvaient laisser la garnison plus longtemps libre de ses mouvements ; la 2e division de landwehr, qui arrivait à Reims, fut désignée pour l'investissement de Soissons. Le 23 septembre, un fort détachement composé de trois bataillons de landwehr, un escadron du 170 dragons, une batterie de réserve et une compagnie de pionniers, était placé sous les ordres du lieutenant-colonel de Stulpnagel et marchait de Reims sur Fismes, où il ralliait l'escadron laissé devant la place. 11 se portait ensuite au sud de Soissons et s'établissait entre l'Aisne et la route de Château -Thierry . Les troupes allemandes comptaient environ 4,000 hommes et ne suffisaient pas pour l'investissement projeté ; néanmoins, elles occupèrent à moins de 2 kilomètres de l'enceinte le mamelon Saint-Germain et la voie ferrée au pied de la montagne Sainte-Geneviève. L'artillerie de la place avait ouvert son feu ; quelques projectiles avaient été dirigés sur les avant-gardes allemandes, mais aucune tentative sérieuse de défense n'était faite. Les pionniers allemands se hâtaient d'organiser des abris pour les grand'gardes, des tranchées-abris très développées étaient entreprises et plusieurs fermes mises en état de défense. Un bataillon demeurait à la garde de ces travaux, le reste des troupes était cantonné dans Billy et Venizel.

La garnison ne sortait que le lendemain, 24 septembre, de l'inertie où l'avait laissée l'arrivée subite des Allemands et cherchait à reprendre une partie du terrain perdu la veille.

Quelques centaines d'hommes du 15e de ligne se portaient entre le faubourg de Reims et la voie ferrée et attaquaient la gare ; mais le commandant Denis, qui dirigeait l'opération, était blessé, et la sortie n'aboutissait qu'à la perte d'une vingtaine d hommes.

Dans la nuit du 25, un coup de main, tenté sur Beugneux (1) par une trentaine d'éclaireurs de la garde nationale, donnait des résultats plus heureux : un demi-escadron allemand était surpris dans une ferme; 13 hommes et 50 chevaux étaient pris, quelques cavaliers étaient tués ou blessés.

Les progrès du corps d'observation n'en continuaient pas moins autour de Soissons : dans la journée du 25, une compagnie avait été dirigée sur Vauxbuin avec quelques dragons; le lendemain,

(ij Au sud de Soissons. La relation officielle allemande ne fait aucune allusion à cette surprise; les renseignements français sont pourtant très affirmatifs à cet égard. (Collet, Siège de Soissons.)

une seconde compagnie gagnait Mercin pour préparer l'investissement à l'ouest ; en même temps, les pionniers commençaient la reconstruction du pont de Pommiers ; quelques coups de feu furent tirés sur eux par des habitants de Pasly et de Vauxrezis, deux villages voisins ; les Allemands passèrent la rivière dans la nuit, s'emparèrent des instituteurs des deux villages et de cinq habitants et les fusillèrent sans forme de procès.

Cette exécution inique attestait combien l'ennemi jugeait nécessaire de détruire à l'avance toute velléité de défense locale : une attaque de la poste prussienne, qui eut lieu à Fismes, à peu près à la même date, contribuait à lui faire craindre pour la sûreté de ses communications.

Le 26 septembre, la place tentait une nouvelle sortie dans le faubourg de Reims ; 300 hommes du 15e de ligne et du 2° bataillon de l'Aisne étaient engagés ; une partie du faubourg était réoccupée, mais la gare ne pouvait l'être. Les Allemands continuaient à rétablir les communications entre les deux rives dans la prévision de l'investissement futur ; ils commençaient la construction d'un pont de radeaux à Venizel et reconstruisaient le pont de Missy.

Le 27, le colonel de Noue, sur l'avis du conseil de défense, fit brûler une partie des faubourgs de Reims et de Saint-Christophe; cette opération, qui donna lieu à une escarmouche sur ce dernier point, souleva d'ardentes réclamations de la part des habitants; dès le lendemain, la commission municipale s'en faisait l'interprète auprès du commandant de place; un peu plus d'énergie dans la conduite de la défense aurait certainement conduit à occuper les faubourgs avant l'arrivée des Allemands et aurait dispensé la ville de destructions onéreuses, en même temps qu'elle eût prolongé sa résistance.

Le 28, une double sortie avait lieu sur le faubourg de Reims et la gare; cette nouvelle tentative, entreprise encore une fois avec des forces insuffisantes (250 hommes du 15e ou gardes mobiles), aboutissait à des résultats incomplets; la gare restait aux Allemands; en revanche, l'incendie du faubourg de Reims continuait. La garnison avait perdu une douzaine d'hommes.

Le 30, dans la nuit, un détachement de la garnison allait faire sauter pour la deuxième fois le pont de Missy, à dix ou douze kilomètres en amont de Soissons : la destruction du hameau de Saint-Médard commençait le même jour.

Sur ces entrefaites (lor octobre), le général de Selchow vint prendre le commandement des troupes allemandes : des instructions lui avaient été données pour le siège de la ville, et il devait avoir pour cette opération huit bataillons de landwehr, quatre

escadrons de réserve, deux batteries, deux compagnies de pionniers. En outre, quatre compagnies d'artillerie de place devaient servir le parc de siège, que la prise de Toul laissait libre et qui était dirigé sur Soissons; il comptait vingt-six pièces prussiennes de 15 ou de 12 centimètres, ainsi que dix mortiers français de 15, 22 ou 27 centimètres; il était approvisionné à environ 500 coups par pièce et 250 par mortier.

L'ensemble du corps de siège montait à 11,000 hommes (1) environ et suffisait à peine pour la tâche assignée; toutefois, le général de Selchow se mettait en mesure d'investir la ville sans tarder. Le 3 octobre, deux compagnies prussiennes et un escadron passaient sur la rive droite de l'Aisne pour occuper Crouy ; à ce moment, six compagnies de mobiles et trois du 15e de ligne se portaient dans la même direction, vers Crouy et Vauxrot, pour protéger l'entrée en ville d'un convoi venant de Chauny : les Allemands étaient rejetés au delà de Crouy et perdaient quelques prisonniers; la garnison n'avait qu'un tué et trois blessés. Toutefois, dès le lendemain, les Allemands reprenaient possession de Crouy et fermaient une issue de la ville.

La garnison ne restait pas inactive : dans la nuit du 4 octobre, un détachement allait incendier le pont de Vailly, à quinze kilomètres en amont.

Le 6 octobre, une petite sortie était de nouveau tentée, cette fois avec plein succès, vers le nord ; elle permettait l'entrée dans Soissons d'un troupeau de bœufs venant de Juvigny ; un convoi de poudre arrivait le même jour de la Fère. En revanche, dans la soirée, la ville était complètement investie : trois bataillons et un escadron gardaient l'espace compris entre la Crise et l'Aisne, en aval de Soissons ; le nord de l'Aisne était observé par un bataillon, un escadron et une section d'artillerie ; le reste des troupes conservait ses emplacements au sud-est de la ville.

Le pont de radeaux jeté à Venizel constituait un médiocre moyen de passage; par suite d'un vice de construction, il coula quelques jours après. Les pionniers jetèrent près de Pommiers un pont de bateaux qui fournit, à partir du 10, une communication plus sûre; le bataillon, jeté au nord de l'Aisne, n'en était pas moins fort en l'air; le moindre effort d'une garnison plus entreprenante eût amené sa destruction.

L'investissement de la place avait permis au général de Sel chow de la faire reconnaître ; il fut décidé qu'une attaque brusquée serait dirigée sur le bastion sud-ouest et sur le bastion voisin à l'est; ce

(i) Les deux escadrons du 17e dragons avaient rallié Laon.

front d'attaque présentait d'assez grands avantages : les fossés de cette partie de l'enceinte étaient secs; les positions allemandes étaient très dominantes ; enfin, les routes de Château-Thierry et de Reims étaient à proximité et facilitaient l'installation du matériel.

Pendant que les dispositions nécessaires étaient prises pour la construction et l'armement des batteries, le commandant de place continuait à relever le moral de la garnison par de petites opérations.

Le 9 octobre, une tentative était faite pour évacuer sur Chauny les cinquante prisonniers allemands que renfermait la ville. Un détachement du 43e de ligne devait les attendre entre Chauny et Soissons; mais la sortie ordonnée par le colonel de Noue, pour couvrir cette opération, n'aboutit pas.

Les destructions continuaient autour de la ville ; les importantes usines de Vauxrot étaient brûlées le 10; les réclamations de la population s'élevaient toujours plus vives et montraient trop combien elle avait peu de confiance dans le commandant de place.

Elle n'était pas en meilleure intelligence avec la garnison, et se plaignait de son indiscipline; de leur côté, les troupes, et surtout les gardes mobiles, s'irritaient du peu d'hospitalité dont on usait envers elles ; le 2 octobre, dans une lettre officielle, le commandant de place déclarait qu'il n'avait trouvé qu 'indifférence et mauvais vouloir quand il avait voulu pourvoir de souliers et de chemises ceux de ses soldats qui en manquaient. La présence de l'ennemi commun aurait dû faire un faisceau de toutes les volontés et le contraire se produisait. Ce défaut d'entente ne pouvait qu'abréger la défense.

D'ailleurs les événements se pressaient; le 4 octobre, le grandduc de Mecklembourg (1) était arrivé à Busancy pour prendre le commandement du corps de siège; quatre compagnies d'artillerie de place le rejoignaient en même temps et la construction des batteries de siège commençait du 11 au 12; malgré une nuit très claire, elle se faisait sans éveiller l'attention de la place.

Une batterie de brèche était construite sur le mont Marion, à 1,500 mètres de l'enceinte; elle dirigeait son tir sur la courtine des deux bastions dont nous avons parlé. Deux batteries placées à droite et à gauche les contre-battaient ; une batterie -.au nordouest de la batterie de brèche battait le front ouest.

Deux batteries placées sur la rive est de la Crise, près deSainte-

(i) Qui venait d'être nommé gouverneur général de Reims.

Geneviève, flanquaient la droite des attaques; une batterie de mortiers était derrière le remblai de la voie ferrée, au nord de Belleu, à un kilomètre de l'enceinte. Enfin une batterie de pièces de campagne flanquait la gauche des attaques.

Cet ensemble de travaux était complètement terminé dans la nuit du ii au 12, et le 12 octobre, à 6 heures du matin, le bombardement commençait sans aucun avis préliminaire; la place répondait énergiquement en concentrant son feu sur la batterie de brèche, qui obtenait tout d'abord peu de résultats. Mais le feu de l'attaque prenait bientôt une grande supériorité, due surtout à celle du matériel et des positions occupées ; dès le matin, le feu cessait sur le front d'attaque. Après une longue interruption, il ne reprenait sur les fronts latéraux que dans la soirée et pour s'arrêter bientôt. La place avait eu huit tués et un assez grand nombre de blessés. Quelques incendies avaient eu lieu.

Pendant la nuit, le bombardement continua très ralenti, pour reprendre au matin avec la même vivacité. La place avait remplacé plusieurs pièces démontées et en avait mis d'autres en batterie; néanmoins, le feu des Allemands ouvrit dans la matinée une brèche, praticable en apparence, à la courtine des bastions 7 et 8.

Le grand duc s'en autorisa pour faire sommer la place ; le colonel de Noue répondit par un refus formel ; il protestait en outre, un peu naïvement, contre les procédés mis en œuvre devant Soissons.

Le début de la campagne aurait pourtant dû lui apprendre que les Allemands n'étaient pas gens à renoncer, par des considérations humanitaires plus spécieuses que fondées (1), aux résultats immédiats que leur promettait le bombardement.

Le feu ne tarda pas à recommencer des deux parts : les dégâts matériels étaient devenus considérables dans la ville ; une ambulance, l'hôpital général, avaient été incendiés, malgré les croix de Genève qui auraient dû les protéger. Le colonel de Noue donnait sous le feu l'exemple du plus éclatant courage ; à côté de lui, beaucoup, citoyens ou soldats, faisaient leur devoir; d'autres montraient la plus insigne faiblesse (2). Les pertes de la place étaient aussi considérables que la veille.

(i) La guerre, si elle doit être menée promptement à son but, exige l'emploi des moyens les plus énergiques. Le bombardement est un de ceux-là et une philanthropie mal entendue avait seule pu propager en France, avant 1870, des idées contraires à son emploi.

(2) Le capitaine des sapeur6-pompiers donna sa démission sous prétexte

La nuit qui suivit fut employée par la garnison à renforcer notablement l'armement des fronts sud ; à l'ouverture du feu, le lendemain, le front d'attaque fut promptement réduit au silence, mais il n'en fut pas de même du front sud-est : il tirait avec une précision telle que la situation des deux batteries de Saint-Geneviève devint très critique.

Le bombardement n'en continuait pas moins le jour suivant : la résignation des habitants était à bout. La commission municipale émit un vœu pour la prompte reddition de la place; mais elle ne put convaincre le colonel de Noue.

Pendant la nuit du 14 au 15, la garnison s'employa avec activité à réparer les dégâts faits au front d'attaque ; la brèche fut rendue impraticable au moyen d'abatis ; on commença un retranchementen arrière. La matinée suivante futconsacrée par les Allemands à la destruction de ces travaux ; vers le milieu de la journée, l'escarpe était presque tout entière écroulée, les abatis avaient disparu. Dans la ville, les incendies devenaient de plus en plus fréquents; les habitants, affolés par le bombardement, s'étaient réfugiés dans les caves; les blessés et les malades de l'Hôtel - Dieu, chassés des salles par les obus, étaient entassés pêle-mêle dans les sous-sols. Les dégâts matériels étaient grands.

De nouveaux efforts avaient été faits par la commission municipale pour obtenir la capitulation ; dans la journée, les habitants vinrent en foule à l'Hôtel de Ville, pour la réclamer avec plus d'insistance.

L'esprit de la garnison n'était pas tel qu'il eût dû être, pour permettre au colonel de Noue de résister à la pression constante que les habitants exerçaient sur lui. Il avait commis la faute grave d'autoriser la sortie de la ville du lieutenant-colonel du régiment de garde mobile et d'un de ses chefs de bataillon ( 1 ) : tous deux étaient membres du conseil de défense, et l'absence de ces officiers supérieurs, dans un moment si critique, avait porté un coup fatal au moral des troupes. Consultés sur la possibilité de défendre Soissons en cas d'assaut, les capitaines de la garnison n'avaient osé répondre de leurs compagnies.

Pourtant, rien n'était moins probable qu'un assaut de la part des Allemands : il aurait fallu pour cela qu'ils se jetassent dans

(aie sa compagnie n'étail pas raite pour éteindre les incendies sous les obus. (Claretie, Histoire de la Révolution de l870-i87i.)

(1) Le lieutenant-colonel Carpentier avait été réclamer des secours et des fonds à Lille; le chef de bataillon d'Auvigny était eu permission. /Collet, Siège de Soissons.)

une position très rentrante, entre deux bastions que les Français pouvaient couronner au premier mouvement offensif. En outre, une des embrasures casematées des flancs était encore intacte; l'issue d'une pareille entreprise était donc très incertaine; même en cas de succès, elle eût coûté des sacrifices hors de proportion avec les résultats.

Bien loin de vouloir donner l'assaut, le grand-duc songeait à rapprocher les batteries de l'enceinte (i) et à ouvrir des cheminements vers la brèche. Une parallèle devait être tracée à 500 mètres de la crête des glacis, entre la route de Paris et la Crise. Pour détourner l'attention des assiégés, quelques tranchées-abris avaient été entreprises plus à l'est. Mais l'effectif de l'infanterie disponible était si faible, que la construction des nouveaux travaux devait en être très ralentie. D'ailleurs, la place avait pris une telle supériorité sur les batteries extrêmes, que les Allemands avaient dû les désarmer.

Le grand-duc voulait faire ouvrir la parallèle, avant de sommer la place une dernière fois ; mais les dispositions nécessaires ne purent êtres prises pour la nuit du 15 au 16 ; elles devaient l'être pour la suivante. Sur ces entrefaites, à huit heures du soir, la place suspendait son feu et ouvrait des négociations avec les Allemands.

Le conseil de défense s'était laissé toucher par les souffrances de la population civile ; par cinq voix contre deux (2), il s'était rangé à la nécessité d'une capitulation. Les Allemands se montrèrent relativement faciles sur les clauses de la convention qui mettait fin au siège : elle fut signée dans la nuit. La garnison demeurait prisonnière de guerre, à l'exception des gardes nationaux et mobiles, originaires de l'arrondissement. Us étaient autorisés, ainsi que les officiers de tous les corps, à rentrer dans leurs foyers sous la condition de ne plus porter les armes pendant la durée de la guerre. C'était là une dérogation grave aux prescriptions du règlement qui ordonnent aux officiers de ne jamais séparer leur cause de celle de leur troupe ; elle avait été commise une première fois à Sedan et ce triste exemple ne devait être que trop suivi.

En outre, l'important matériel de guerre existant à Soissons n'avait pas été détruit et devait être livré à l'ennemi.

Le lendemain, pendant que le grand-duc de Mecklembourg

(1) La construction de deux batteries était même commencée auprès de la Crise.

(2) Celles du commandant du lo6 de ligue et du chef du génie.

faisait son entrée dans la ville, 3,000 prisonniers français environ étaient dirigés sur Château-Thierry, sous l'escorte d'un bataillon de landwehr. Les soldats du 15" de ligne étaient en tête. Vers huit heures du soir, en traversant la forêt de Saint-Jean, près d'Hartennes, quelques hommes résolus se jetèrent sur leurs gardiens et tentèrent de les désarmer. Plusieurs y réussirent, d'autres furent tués sur place. Mais le désordre s'était mis dans la longue colonne ; les landwehriens se crurent attaqués par les francs-tireurs et se jetèrent dans les fossés de la route. Plusieurs centaines (1) de prisonniers s'enfuirent dans les bois en laissant derrière eux quelques morts ou blessés. Le reste de la colonne atteignit Château-Thierry sans encombre.

Les Allemands n'avaient perdu devant Soissons, depuis le 24 septembre, que 10 tués et 112 blessés. Les pertes de la garnison étaient beaucoup plus considérables (2). Quant à l'intérieur de la ville, il avait beaucoup souffert; la plupart des établissements publics étaient en ruines et un grand nombre de maisons avaient été plus ou moins atteintes par les 8,386 projectiles allemands.

La prise de Soissons, qui avait si peu coûté à l'ennemi, lui livrait, en outre d'un important matériel, un bon point d'appui au nord-est de Paris, assurait ses communications et lui permettait l'usage de deux lignes ferrées; c'étaient là des résultats de la plus haute importance, qui compromettaient singulièrement l'avenir de la défense nationale dans le nord de la France (3).

(1) Le grand état major prussien dit 300; des renseignements locaux portent ce, nombre à i,8ûo un 2.000.

La relation officielle allemande dit. en outre, que cette évasion fut facilitée par uni', attaque de francs-tireurs. Des renseignements, pris sur place nous permettent d'affirmer le contraire.

: Le chiffre des mûris 3'éleva à 3.j,,dont 10 appartenaient à la population civile : en outre, le nombre des décès fut considérable pendant Je mois qui suivit.

(3) Le conseil S'enquête réuni après la guerre fut des pins pour

le commandant de place; son avis, rendu public, le blâme d'avoir laissé la discipline s'affaiblir dans la garnison; il lui reproche d'avoir rendu la ville, alors que la brèche n'était pas praticable tel que la garnison était a peu près intacte. De plus, il lui l'ait une faute ,1c ne pas avoir fait endoner ses canon.-, et détruire .ses munitions el ses vivres, avant de capituler. Il termine en le déclarant Impropre à exercer un commandement. Peut-étie la sévérité de cet arrêt est-elle uu peu exag ai

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