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CHAPITRE IV Septembre et octobre 1870, dans le Nord

Pendant que les armées allemandes traçaient autour de Paris les lignes d'investissement dont l'établissement avait été tant de fois déclaré impossible, la province était livrée à un désarroi complet ; le changement de tous les fonctionnaires dont les attributions touchaient à la politique, celui de beaucoup de généraux commandant les divisions ou les subdivisions, avaient été, après le 4 septembre, une première cause de désordre ; la brusque rupture des communications avec Paris, survenant dans ces circonstances, sembla devoir suspendre un instant la vie publique. Les fonctionnaire, que notre centralisation excessive empêche de prendre la moindre décision sans les ordres venus de la capitale, étaient effrayés de se trouver livrés à eux-mêmes, quand un fardeau accablant leur incombait, celui d'organiser la défense. Aussi, la fin de septembre et les premiers jours d'octobre furent-ils complètement perdus pour la cause nationale ; les proclamations retentissantes qui avaient signalé l'avènement du nouveau régime n'éveillaient plus aucun écho. En s'enfermant dans une place forte et en y concentrant toutes les forces vives de la France, le gouvernement de la Défense nationale avait commis une grande faute politique et militaire, et cette faute commençait à entraîner ses conséquences.

Le commandant des forces militaires de la région du Nord (i) était, au début de septembre, le général Fririon. Vers la fin du mois, le général Espivent de la Villeboisnet lui succéda; le nouveau venu, comme son prédécesseur et comme beaucoup d'officiers de l'ancienne armée, avait peu de confiance dans l'efficacité de la résistance ; il croyait tout au plus possible d'organiser des compagnies d'éclaireurs volontaires avec les meilleurs éléments de la garde mobile. Quant à utiliser celle-ci en rase campagne, il n'y songeait aucunement, d'accord avec les instructions ministérielles (2).

Les dépôts de l'armée active, renforcés d'engagés volontaires, d'anciens soldats rappelés, renfermaient des effectifs considérables ; mais à mesure que des compagnies nouvelles étaient créées avec les cadres disponibles, elles étaient dirigées sur le centre de

(1) :J° division militaire et état de siège des départements de la 3e division (Lille).

(2) Lettre à M. Testelin, 7 octobre 1870. (Daussy, La ligne de la Somme.)

la France, par ordre du ministre. Il en était de même des détachements de cavalerie que l'on pouvait former.

Dans de telles conditions, la défense nationale au nord de Paris ne devait d'abord avoir qu'un caractère passif. Ce que l'armée ne pouvait faire, faute d'éléments disponibles, les populations n'étaient guère disposées à l'entreprendre et pour bien des raisons. La rapidité avee laquelle s'étaient déroulés nos désastres en était une. Quand de magnifiques armées, dans lesquelles la nation avait mis toute sa confiance, n'avaient pu arrêter un seul moment l'invasion, que pouvaient faire les gardes nationaux ou les habitants des campagnes conviés par les préfets à une guerre de guérillas? D'ailleurs, l'exacte discipline qu'observèrent, en général, les Allemands dans leur marche sur Paris, était bien faite pour calmer les ardeurs belliqueuses des populations. Toutes pleines encore des souvenirs de 1814 et de 1815, elles voyaient avec étonnement l'ordre méthodique qui présidait à l'invasion. L'ennemi paraissait montrer une certaine réserve dans ses exigences, les réquisitions faites étaient d'ordinaire (1) payées à leur valeur. En revanche, la moindre tentative de résistance était punie avec une extrême rigueur qui s'attaquait aussi bien aux intérêts matériels qu'à la vie ou à la liberté des habitants.

Quelques groupes de francs-tireurs s'étaient formés et ils étaient fort redoutés par l'ennemi, qui ne craignait rien tant qu'une guerre de guérillas, peu conforme à ses habitudes méthodiques. Malheureusement, les habitants en venaient à les craindre au moins autant que les Allemands, à cause de leur indiscipline (2). D'ailleurs, ils avaient des motifs encore plus sérieux de redouter leur présence. Tout coup de feu tiré sur les Allemands par un franctireur était suivi inévitablement d'une expédition dans laquelle des otages étaient saisis, qu'ils aient ou non participé à l'attaque ; le plus souvent, ils étaient fusillés sans forme de procès, tandis qu'une forte amende était imposée à la commune.

Dès le 17 septembre, des tentatives de résistance locale s'étaient manifestées dans l'Oise. Un petit détachement de l'armée de la Meuse, venu en réquisition à Crouy (3), avait été atta-

(i) Edouard Fleury, Ephémérides de l'Aisne en 1870-1871, et autres.

(2) Voir l'affaire des volontaires de la Somme et des habitants de Roye. (Ranion, l'Invasion en Picardie.)

(3) A l'ouest de Chantilly, sur la rive droite de l'Oise. Les gardes nationaux perdirent 4 tués et 4 blessés dans cette atl'aire (Lemas).

que par les gardes nationaux et les pompiers de plusieurs communes des environs, et forcé de repartir en abandonnant les denrées requises.

Le 23 septembre, un petit détachement, venu de même en réquisition, fut attaqué près de l'Ile-Adam par un petit groupe de francs-tireurs, organisé à Parmain. Deux jours plus tard, un détachement envoyé vers Clermont, dans le même but que les précédents, était repoussé par les habitants de Liancourt; Creil était même évacué par sa petite garnison allemands. Une compagnie d'infanterie et un peloton de uhlans, qui se portaient le lendemain sur Clermont, étaient attaqués de nouveau par les gardes nationaux des environs, renforcés du 3e bataillon de mobiles de la Marne. Le petit détachement allemand était contraint à la retraite et laissait des prisonniers aux mains des Français.

Ces attaques répétées avaient fini par donner l'éveil au grand état-major allemand ; dès le 26, il portait sur Creil la division de cavalerie saxonne, appuyée d'un bataillon de la garde royale (1) prussienne, dans le but de faire opérer une démonstration aux abords de la vallée de l'Oise.

Le 27 septembre, le général de Lippe jetait un détachement (2) sur Clermont. Les gardes mobiles de la Marne avaient évacué la ville, en abandonnant leurs munitions et leur équipement, dès la nouvelle de l'entrée des Saxons dans Creil. La masse des combattants improvisés, qui étaient accourus à Clermont la veille (3), s'était presque entièrement dispersée. En marchant sur Clermont, le général Krug de Nidda se heurtait à un millier de gardes nationaux ou de sapeurs-pompiers rassemblés en avant de Rantigny. Ils étaient rejetés en désordre après un court combat, le village était mis à sac et plusieurs habitants sans défense étaient massacrés.

Quelques heures après cette sanglante exécution, Clermont était occupé sans aucune résistance.

Le même jour, un détachement de six compagnies, cinq escadrons et une section d'artillerie était envoyé par l'armée de la Meuse vers l'Oise inférieure : les forêts de la région étaient fouil-

(i) 12e division de cavalerie : général comte de Lippe.

(2) Un bataillon, six escadrons, deux sections à cheval, sous le commandement du général de Nidda.

(3) Un écrivain local, M. Lemas, évalue à 10,000 le nombre de ces combattants, gardes nationaux, pompiers, ou paysans armés.

lées et un petit combat avait lieu à Pile-Adam contre les francstireurs dont nous avons parlé, aidés de gens du pays. Après avoir occupé la ville, les Allemands l'évacuaient presque aussitôt. Les Français y reparaissaient dès leur départ; mais, le surlendemain, un nouveau détachement de même force (i) qui se dirigeait sur Beaumont, enlevait l'Ile-Adam, après une vive résistance. Un vieillard de 71 ans, ancien magistrat au tribunal de la Seine, M. Desmortiers, était pris les armes à la main et fusillé sur place.

Ces tentatives de résistance restèrent isolées. La division saxonne entra sans combat dans Beauvais, le 30 septembre ; après avoir reçu quelques renforts, elle s'établit dans Chantilly, Creil, Beauvais et Clermont. D'autres troupes allemandes surveillaient les environs de Beaumont, l'Oise inférieure et la ligne de l'Epte; de fortes patrouilles battaient le pays autour des points occupés et prévenaient toute velléité de défense locale.

Plus à l'est, la garde du pays occupé était confiée aux troupes de gouvernements et aux troupes d'étapes des armées sous Paris. Le 16 septembre, le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin avait été nommé au commandement du gouvernement général de Reims. Le territoire sur lequel s'étendait son autorité était limité à l'est par le gouvernement de Lorraine, précédemment créé, et comprenait, d'une manière générale, le département de la Marne et une partie de ceux des Ardennes, de l'Aisne et de Seine-et-Marne. Les Allemands se bornaient à appliquer contre nous l'une des règles suivies par Napoléon en 1806. Comme alors, les gouverneurs généraux avaient surtout à assurer la garde du pays conquis et la rentrée des contributions de toute nature. En attendant la prise de Soissons, le gouvernement général de Reims avait pour point d'appui principal, à l'ouest, la place de Laon, qui était gardée par un bataillon d'infanterie et un régiment de cavalerie.

Entre le gouvernement général de Reims et les troupes d'investissement de Paris, les troupes d'étapes de l'armée de la Meuse surveillaient une partie du pays entre l'Aisne et la Marne ; mais cette occupation, avec des forces insuffisantes, était encore bien précaire (2). Aussi, devant les indices de fermentation qui se pro-

(i) Un bataillon, cinq escadrons, une compagnie de pionniers et une section d'artillerie.

(2) Le total général des troupes d'étapes, de garnison et de gouvernement en station entre la Marne, l'Oise et les Argonnes, s'élevait, à la fin d'octobre,

duisaient dans le pays occupé, les autorités allemandes en venaient peu à peu à exagérer la rigueur des précautions prises par elles. Pour en donner un exemple, le commandant de place de Soissons, de Stùlpnagel, prévenait, le ïo, octobre, la population que tout individu ne faisant pas partie de l'armée régulière ou delà garde mobile, portât-il le nom de franc-tireur ou autre, serait considéré « comme traître et pendu ou fusillé sans forme de procès, » s'il était pris en flagrant délit d'hostilité.

Ces menaces, quoiqu'elles fussent entièrement contraires au droit des gens, atteignaient trop souvent leur but, au lieu d'exciter l'indignation générale et de provoquer des représailles. Les attaques isolées contre les Allemands étaient en réalité peu nombreuses. Du reste, certaines municipalités françaises ne se faisaient pas faute de tout tenter pour les prévenir. Le 24 octobre, la commission municipale de Soissons protestait, dans une proclamation, au nom de ses sentiments de loyauté, contre une tentative à main armée dont un factionnaire prussien avait été victime. Cette protestation servile n'empêcha du reste pas la ville d'être frappée d'une amende de 40,000 francs. Les faits de ce genre furent loin d'être une exception pendant cette triste période de notre vie nationale.

Cependant, la délégation de Tours n'avait pas tardé à reconnaître quelles difficultés causait pour la défense l'isolement relatif du nord de la France ; il n'était plus en relation régulière avec le gouvernement que par la Normandie, et ces communications, déjà précaires, pouvaient être bientôt complètement interrompues ; dès lors, il parut utile de mettre à la tête de la défense dans le nord une personnalité qui en assumât les charges ; « suivant la tradition révolutionnaire » (1), le choix du gouvernement tomba sur un fonctionnaire civil, M. Testelin, médecin distingué de Lille. Les attributions du commissaire général de la Défense nationale pour les quatre départements du nord (2), étaient des plus vagues ; il lui était prescrit de « s'entendre avec le général commandant la 30 division et les préfets pour les mesures à prendre dans l'intérêt de la défense ».

La nouvelle mesure prêtait à la critique : la compétence nécessaire manquait absolument au commissaire général; d'ailleurs, il

à environ 21 bataillons, 6 escadrons, 2 batteries, 4 compagnies d'artillerie, i compagnie de pionniers (ces chiffres sont extraits de différents tableaux joints à la relation officielle du grand état-major prussien).

(i) Lettre de Gambetta h Jules Favre, 16 janvier 1871. (2) Aisne, Nord, Pas-de-Calais, Somme: la nomiuationde M. Testelin est du 30 septembre 1870.

n'avait aucun des pouvoirs civils et militaires qui lui eussent permis d'exercer une action sérieuse. Il est juste d'ajouter que, par la suite, M. Testelin, comprenant son insuffisance militaire, s'adjoignit le colonel du génie Farre (i), et qu'il prit par la force des choses, ou par suite d'instructions nouvelles, quelques-unes des attributions d'un véritable dictateur; le choix d'un médecin comme chef suprême de la défense d'une partie de la France n'en révélait pas moins, de la part du gouvernement de Tours, une profonde défiance de l'élément militaire et pouvait être la source de conflits dangereux pour la cause nationale.

Le plus grand avantage de cette mesure fut de rendre l'armée du Nord presque indépendante de la délégation de Tours ; elle échappa ainsi à l'action néfaste que le délégué à la guerre, M. de Freycinet, exerça sur la plupart de nos armées de province, en prétendant les diriger de son cabinet.

Mais les événements marchaient ; les reconnaissances de la cavalerie allemande parcouraient déjà une grande partie du département de l'Oise ; quelques bataillons de mobiles furent envoyés sur la limite du département vers Breteuil et Montdidier ; le bataillon de dépôt du 430 était réparti sur la ligne d'Amiens à Tergnier, pour en assurer la garde. Malheureusement, les gardes mobiles ne pouvaient guère opposer de résistance dans l'état où ils se trouvaient. Le 2 octobre, devant une pointe d'un escadron saxon vers Breteuil, un bataillon de mobiles de la Marne, cantonné au sud de cette petite ville, se replia vers Amiens. Une rencontre avait lieu le même jour près de Gournay, vers la vallée de l'Epte.

Plusieurs indices annonçaient d'ailleurs des tentatives prochaines de résistance dans le nord: le commandant en chef de l'armée de la Meuse ordonna un mouvement général en avant des troupes allemandes de l'Oise. Pendant que celles cantonnées autour de Beaumont se rapprochaient de l'Epte vers Gisors, d'autres se dirigeaient de Beauvais sur Gournay ; des reconnaissances continuaient à être envoyées vers le nord.

Le 12 octobre, le général de Lippe dirigeait une double attaque sur Breteuil où la présence de gardes mobiles était de nouveau signalée. Pendant que deux (2) compagnies, quatre escadrons et deux sections d'artillerie attaquaient Breteuil dans la direction de

(1) Nommé bientôt après général de brigade,

(2) La première colonne était commandée par le major de FunxMve et la deuxième parle général Sentît de Pilsach.

Clermont, un bataillon de la garde prussienne, cinq escadrons saxons et une batterie se portaient de Beauvais sur la ville. Breteuil, faiblement défendu par le 4° bataillon de mobiles de la Somme et par des gardes nationaux, fut facilement enlevé ; les pertes françaises montèrent à près de soixante-dix hommes ; celles des Allemands étaient insignifiantes.

Quelques jours après, un détachement de trois escadrons, une compagnie et deux sections à cheval tentait la même opération de Clermont sur Montdidier; la ville, occupée par un bataillon de mobiles de la Marne, était évacuée en désordre devant quelques obus; un escadron saxon enlevait cent quatre-vingts prisonniers aux fuyards.

A la suite de ces combats, un calme relatif régna quelque temps au sud d'Amiens; les Allemands établirent deux groupes principaux pour la protection de l'investissement de Paris ; vers Creil, Clermont, Beauvais, était le général de Lippe, avec la division de cavalerie saxonne et quelques bataillons ; vers la vallée de l'Epte, se trouvait le prince Albert de Prusse avec des troupes un peu plus nombreuses (i).

Les débuts des nouvelles troupes françaises n'étaient pas encourageants : heureusement, pendant que ces escarmouches se produisaient au sud d'Amiens, d'autres combats plus heureux venaient raviver les résistances locales.

La garnison allemande de Laon (2) se trouvait un peu isolée en face du pays resté aux Français. La Fère était libre de tout investissement; Guise avait, il est vrai, été évacué dès le 10 septembre, par ordre du ministre de la guerre, qui en jugeait la défense impossible après la chute de Laon ; mais des groupes de francs-tireurs avaient paru à diverses reprises vers Saint-Quentin et Vervins. La grande ville de Saint-Quentin surtout, où s'étaient réfugiés le préfet de l'Aisne et la plupart des fonctionnaires du département, était un foyer de résistance. Sa nombreuse population ouvrière pouvait, à la longue, devenir dangereuse pour les Allemands.

Le colonel de Kahlden, qui commandait Laon, voulut désarmer Saint-Quentin, et y envoya un petit détachement d'environ trois cents hommes de landwehr avec trois escadrons de dragons (3).

(i) Trois bataillons., seize escadrons, deux batteries avec le général do Lippe; six bataillons, vingt-quatre escadrons, quatre batteries avec le prince Albert.

(2) Un bataillon de landwebr et le 17e dragons.

(3) Une compagnie et demie de landwebr, trois escadrons du 17° dragons.

Saint-Quentin est coupé en deux parties par la Somme et le canal, qui sont très rapprochés. La partie de la ville située à l'est, la moins importante, porte le nom de faubourg d'Isle : elle est réunie à l'autre par un seul pont.

L'attaque des Allemands était prévue depuis longtemps : une forte barricade avait été établie à l'ouest du pont du canal ; tout avait été préparé pour couper rapidement ce dernier. Enfin, une première barricade, établie à l'entrée du faubourg, permettait d'en interdire l'entrée assez longtemps pour assurer la rupture du pont. Le préfet de l'Aisne, M. Anatole de la Forge, animait chacun de son ardeur.

Les ressources militaires de la ville étaient des plus faibles : la garde nationale, les pompiers, les francs-tireurs de Saint-Quentin. Les Allemands ne s'attendaient à aucune résistance; la fusillade qui les accueillit à l'entrée du faubourg, puis sur le canal, leur fit éprouver d'assez fortes pertes ; en outre, l'attitude des défenseurs ne leur laissait espérer aucun succès. Ils se retirèrent sur Laon, au moment même où la commission municipale, craignant des représailles, demandait au préfet d'arrêter la défense.

Les Allemands avaient perdu une quinzaine d'hommes, tués ou blessés, et ils laissaient six prisonniers aux mains des Français. Ceux-ci avaient trois tués et douze blessés, parmi lesquels M. Anatole de la Forge. Les résultai matériels de ce petit combat étaient presque nuls; il n'en était pas de même de son influence morale sur la défense nationale.

Saint-Quentin était la première ville ouverte qui eût résisté aux Allemands sans le concours de l'armée ; si son exemple était suivi, les progrès des troupes allemandes pouvaient être rendus beaucoup plus difficiles et leurs communications moins sûres. Aussi, le premier résultat de cette échauffourée devait-il être d'encourager le pays à la résistance et de rendre, par contre, les Allemands plus prudents. A ce point de vue, l'influence de la journée du 8 octobre fut des plus considérables : elle eut dans toute la France, et jusque clans Paris assiégé, le plus grand retentissement.

D'ailleurs, un élément plus jeune et plus actif venait de s'introduire dans la délégation sénile qui représentait le gouvernement à Tours. Le 7 octobre, après une traversée féconde en péripéties, un ballon sorti de Paris laissait Gambetta à Epineuse, à quelques kilomètres de Clermont; le soir même, le futur dictateur (1),

(1) Le ballon montai par Gambette, ['Armand Barbes, passaàâOo m au-dessus de Chautilly et fut salué d'une grêle de balles par le poste prus-

échappé aux coureurs prussiens, entrait à Amiens et, le surlendemain, il datait de Tours la première de sa Idngue série de proclamations.

La vigoureuse impulsion qu'il donna à la défense nationale n'allait pas tarder à se faire sentir dans le nord de la France. Toutefois, l'échec des Allemands à Saint-Quentin ne devait pas avoir de lendemain. A la suite du combat du 8 octobre, quelques troupes françaises avec un peu d'artillerie avaient été envoyées de Cambrai et de Lille dans la ville ; les habitants comptaient sur une défense vigoureuse. Malheureusement, la, capitulation de Soissons, survenue bientôt après, décida l'autorité militaire à l'abandon de Saint-Quentin. A la suite d'un conseil de guerre tenu à Lille, les troupes l'évacuèrent pour se diriger sur Amiens et Cambrai ; c'était une grande faute et qui devait couper court pour longtemps à toute tentative de résistance locale.

Le 20 octobre, le colonel de Kahlden, qui avait appris, par un journal de Lille (i), l'évacuation de Saint-Quentin, dirigeait sur elle une nouvelle attaque; pendant qu'un détachement allemand faisait une démonstration sur La Fère pour occuper la garnison, trois bataillons de landwehr, trois escadrons et une batterie se portaient sur la ville. Les ponts de l'Oise étaient détruits; le colonel de Kahlden fit reconstruire celui de Vendeuil par la population, en la menaçant d'exécution militaire : le lendemain, les Prussiens se présentaient devant Saint-Quentin.

Quelques obus jetés dans la ville amenèrent une sorte de capitulation conclue avec la municipalité. Une énorme amende de 950,000 francs lui fut imposée; une proclamation indigne d'un peuple civilisé l'avertit que tout coup de feu tiré sur les Allemands serait suivi du supplice de six habitants.

L'occupation de Saint-Quentin fut d'ailleurs de peu de durée ; quelques jours après, le détachement allemand rentrait à Laon-

Cependant, le général Bourbaki, après ses infructueuses tentatives de négociations auprès de l'impératrice, et sur le refus qu'avaient opposé les Allemands à sa demande de rentrer dans

sien de la gare. 11 allait atterrir à Saint-Maximin, quand les voyageurs s'aperçurent de la présence du poste qui surveillait les travaux de rétablissement du viaduc. Là, comme à Creil, 1' 'Armand-Barbes essuya encore des coups de feu; enfin, des dragons saxons lui donnèrent la chasse au delà de Clermont. La descente se fit dans le bois de Favières, commune d'Epineuse. (Voir Lemas.)

(1) Le Mémorial, qui fut suspendu par arrêté de M. Testelin.

Metz, était venu offrir son épée au gouvernement de la Défense nationale. Le 17 octobre, il était nommé commandant supérieur de la 30 division militaire et des forces actives de la région du Nord.

Le brillant commandant de la garde impériale n'était pas l'homme qu'il eût fallu pour improviser l'armée du Nord. La confiance dans ses jeunes troupes lui manquait, aussi bien que la foi dans l'avenir de la défense. Un écrivain militaire (1) peu suspect d'animosité à son égard, a dit que pour lui ^< l'action tenait la grande place et la pensée comptait pour peu ». Il est difficile de dresser en moins de mots un acte d'accusation plus complet. Fait pour entraîner brillamment une division, il était au-dessous du rôle de général en chef. Quelques-unes des qualités essentielles lui manquaient : l'initiative, la décision, la hauteur de caractère. La campagne de la Loire et celle de l'Est ne l'ont que trop prouvé.

Enfin, les difficultés ne lui furent pas épargnées : des commentaires malveillants provoqués par son rôle entre le maréchal Bazaine et l'impératrice, ainsi que par les opinions politiques qui lui étaient attribuées, se faisaient jour dans la presse, et ne tardaient pas à provoquer des démonstrations regrettables. Quelques jours à peine après sa prise de possession du commandement, la population de Douai se laissait aller contre lui à une manifestation inconvenante.

L'union de tous en face du péril commun n'avait pourtant jamais été plus nécessaire ; la chute de Metz allait survenir. Jusqu'au dernier moment, le Gouvernement avait évité de laisser connaître la situation réelle de l'armée du maréchal Bazaine. Aussi, cette catastrophe provoquait-elle, dans le nord de la France, un mouvement de stupeur ; la défense nationale semblait irrémédiablement compromise. D'ailleurs, les conséquences matérielles de ce désastre ne tardaient pas à se faire sentir : les Allemands allaient jeter toute une armée contre les nouvelles formations du général Farre.

A ce moment, son œuvre commençait à donner des résultats, et, pourtant, les éléments dont il disposait étaient étrangement restreints. Au commencement d'octobre, l'armée active était uniquement représentée dans le Nord par des dépôts ; ceux des régiments d'infanterie, au nombre de sept, comptaient chacun de

(i) Le général Ambert.

1,500 à 2,000 hommes (i) de provenances diverses, anciens soldats rappelés, échappés de Sedan, conscrits de la classe 1870, engagés volontaires. Les compagnies avaient été dédoublées, mais les cadres manquaient; la formation des bataillons de marche n'avait pas encore été effectuée (2).

Quatre bataillons de chasseurs avaient également leurs dépôts dans la région (3) et se trouvaient à peu près dans les mêmes conditions.

La garde mobile pouvait fournir un assez grand nombre de bataillons, la plus grande partie de ceux du Nord, du Pas-de- Calais, de la Somme et une partie de ceux de l'Aisne; en outre, deux bataillons du Gard et deux de la Marne n'avaient pu se rendre dans l'Est à la suite de nos désastres et s'étaient trouvés rejetés dans le Nord : le total montait à environ vingt-cinq bataillons, mais c'était là une force purement nominale : les cadres étaient détestables; l'équipement, l'habillement, l'armement étaient rudimentaires. Quant à la discipline et à l'instruction militaire, elles étaient à peu près nulles.

Le ministère de la marine devait fournir des forces plus sérieuses à l'armée du Nord : un bataillon d'infanterie de marine et trois bataillons de fusiliers marins allaient compter parmi ses meilleures troupes.

Quant à la cavalerie, elle était figurée par quatre petits dépôts de dragons ; tout ce qui était utilisable en était parti pour la Loire : on peut juger du reste.

L'artillerie était représentée par deux batteries à pied demeurées à la défense de Douai et de Lille; les dépôts des régiments en garnison à Douai et à La Fère avaient gagné le centre de la France. Il en était de même du dépôt du 30 régiment du génie ; il avait quitté Arras pour Bordeaux : deux compagnies étaient restées à Arras et La Fère.

Les ressources en matériel n'étaient pas plus considérables ; les bouches à feu de campagne, autres que celles de 4, manquaient; en revanche, il existait dans les arsenaux 80 pièces de montagne. Le harnachement faisait défaut. Quant aux munitions, elles étaient insuffisantes; les armes portatives n'étaient pas

(2) Les meilleurs éléments avaient été envoyés sur la Loire.

(3) 1er, 2e, 17e, 20e.

plus nombreuses. D'après un relevé de cette époque, il n'existait que 1,587 chassepots dans les arsenaux du Nord (1).

En somme, le général Bourbaki trouvait, en prenant son commandement, que'ques bataillons de très médiocre infanterie, sans cavalerie, ni artillerie de campagne (2] : la plus grande partie de ces troupes était absorbée par la garde des nombreuses places de la région. Ces misérables éléments allaient pourtant, moins d'un mois après, tenir tête à la première armée allemande, dans des conditions d'infériorité numérique indiscutables.

C'était une lourde tâche que de faire une armée avec de pareils éléments; le général Farre sut la mener à bien et ce sera son meilleur titre de gloire. Les cadres manquaient ; on en fit avec des officiers retraités, ou démissionnaires, et surtout avec des prisonniers de guerre échappés d'Allemagne ; ces derniers firent la vraie force de l'armée du Nord.

Les dépôts de ligne ou de chasseurs formèrent au moins un bataillon de marche : ceux-ci une fois constitués, on en fit des régiments, dont la plupart, bien commandés, prirent bientôt un certain esprit de corps.

Des bataillons de mobiles étaient d'un effectif trop élevé; ils furent ramenés à 800 ou 1,000 hommes au plus; pour leur donner un peu plus de solidité, on les groupa par régiment, et on forma chaque brigade de la nouvelle armée d'un régiment de marche et d'un régiment de mobiles : un bataillon de chasseurs complétait la brigade.

Cette organisation improvisée, à laquelle le Ministre de la Guerre prit peu de part, commençait déjà à prendre corps au moment de l'arrivée du général Bourbaki ; une brigade était réunie sous les ordres du général Lecointe, qui venait de s'échapper de Metz: une seconde était en formation.

La cavalerie manquait et manqua à peu près complètement jusqu'à la fin de la campagne. Tout ce qui restait d'hommes et de chevaux dans les dépôts servit à former deux escadrons de dragons qui devaient être plus tard portés à cinq : la gendarmerie de la région fournit deux escadrons; mais l'ensemble était insuffisant et l'armée du Nord s'en ressentit plusieurs fois.

1 Daussy : Ligne de la Somme.

(2) Un assez gvand nombre de bataillons ou de compagnies de francstireurs avaient été organises; mais bien peu firent une besogne utile; plusieurs durent être licenciés avant l'armistice, pour indiscipline.

Quant à l'artillerie, les efforts faits peur en organiser furent plus heureux; une batterie avait été rappelée de Mézières, d'autres furent servies par des canonniers marins et attelées par le train d'artillerie ; d'autres furent attelées et servies par la garde mobile.

Presque tout était à créer, personnel et matériel ; ce ne fut qu'à la fin de janvier que l'organisation en fut à peu près complète.

La création de cette petite armée se faisait au milieu des circonstances les moins favorables ; les populations et la presse accusaient les généraux de lenteurs voulues : au moindre mouvement des Allemands, c'étaient des terreurs sans motifs, des soupçons de trahison se faisant jour de tous côtés. Les germes d'indiscipline, qui travaillaient profondément l'ancienne armée avant ses désastres, s'étaient accrus dans les masses sans consistance qui formaient la nouvelle (i) : leurs éléments sans cohésion semblaient toujours prêts à se disloquer.

L'esprit de suspicion et de dénigrement qui semblait avoir envahi la France à la suite de l'ennemi, ne se bornait pas à l'examen des actes de l'autorité militaire. Les villes en étaient venues à se jeter de l'une à l'autre, par la voie des journaux, des accusations de lâcheté et de trahison. Les différentes classes de la société se prêtaient (2) les unes aux autres les intentions les plus criminelles.

Pour en donner un exemple, le nord du département de l'Aisne fut agité vers cette époque par la découverte d'un prétendu pacte de famine. De riches propriétaires ou industriels s'étaient, disaiton, coalisés pour accaparer tous les grains du pays et les livrer à l'ennemi, ou les envoyer en Belgique, de manière à affamer leurs compatriotes. Des désordres ou des arrestations arbitraires s'en suivirent sur plusieurs points. L'esprit public semblait livré à une aberration complète.

Malgré tout, l'armée du Nord se constituait peu à peu et les circonstances allaient bientôt permettre de la juger à l'œuvre.

(1) Une sorte d'émeute militaire éclata dans le courant de novembre à la citadelle d'Amiens : plusieurs compagnies du 43e en sortirent avec armes et bagages, sans ordres, sous prétexte d'aller au secours de Paris. La fermeté du major Fradin de Linières put seule les ramener dans le devoir. Des menées étrangères à l'année paraissent avoir amené cet incident. Voir Opérations de l'Armée française du Nord, X. Tanera, 1873.

(2) Voir Edouard Fleury : Ephémérides de l'Aisne en 1870-1871, pour ce qui concerne Laon, Saint-Quentin, Péronne et Cambrai.

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