CHAPITRE V
Marche de la première armée de la Moselle à la Somme.
Cependant de nouvelles troupes allemandes s'apprêtaient à entrer en ligne dans le Nord.
Quelques jours avant la capitulation de Metz (i), le général de Moltke, la jugeant inévitable, s'était préoccupé de l'emploi à donner aux troupes qui allaient devenir disponibles. Pendant que la deuxième armée était désignée pour se porter sur la Loire, où la situation commençait à s'assombrir, la première armée recevait pour mission d'occuper Metz, d'assiéger Thionville et Montmédy, tout en gardant provisoirement la masse immense de prisonniers que la capitulation livrait aux Allemands. En outre, la plus grande partie de la première armée, deux corps au moins, devaient se diriger sur la ligne Saint-Quentin-Compiègne, le plus tôt possible après la capitulation. Plus tard (2), d'autres ordres prescrivaient de porter immédiatement une division du Ier corps vers Mézières, pour appuyer le détachement allemand en observation devant cette place.
La première armée était alors sous les ordres du général de cavalerie baron de Manteuffel.
Le général de Manteuffel était né à Dresde, le 25 janvier 1809; en 1827, il entra comme avantageur (3) au régiment de dragons de la garde royale prussienne et fut nommé second lieutenant en 1830 (4).
(1) Le 23 octobre.
(2) Le 31 octobre.
(3) C'est-à-dire comme eugagé volontaire, candidat officier.
(4) La plupart des détails qui suivent sont empruntés à l'AUgemeine- Militar-Zeitung, u" i{.'. année 1880.
De 1834 à 1836, il suivit avec succès les cours de l'école générale, depuis académie de guerre; ce qui n'empêchait pas d'ailleurs les débuts de sa carrière d'être forts lents. Il n'était nommé premier lieutenant qu'en 1842.
En 1848, il assistait comme capitaine, aide de camp du prince Albert de Prusse, aux émeutes de mars à Berlin et y faisait preuve de résolution et de courage ; presqu'immédiatement après il était nommé major, grade que suivait bientôt celui de lieutenant-colonel (1852). Il quittait l'année suivante les fonctions d'état-major qu'il exerçait depuis quinze ans, pour prendre le commandement du 5e uhlans.
Il ne restait que peu de temps à la tête de ce régiment et était envoyé en mission politique à Vienne. Après avoir été nommé colonel en 1854, il recevait la direction du personnel de l'armée prussienne et s'attachait à une tâche délicate, celle de rajeunir les cadres. Il s'en acquittait heureusement et parvenait à garder les bonnes grâces du roi, sans s'attirer trop d'inimitiés.
Nommé, en 1858, général major et, trois ans après, général lieutenant, il assistait à une partie de la campagne de 1864 contre le Danemark. L'année suivante, il recevait le commandement des troupes prussiennes des duchés de l'Elbe. Mais la guerre éclatait bientôt après entre les alliés de la veille ; il franchissait l'Eider en juin 1866 et balayait les Autrichiens du Holstein.
Le général de Manteuffel passait ensuite, avec ses troupes, sous les ordres du général Vogel de Falckenstein. Après la capitulation de l'armée hanovrienne à Langensalza et sa nomination au commandement de l'armée du Mein, en remplacement de Falckenstein, il livrait aux contingents allemands du sud une série de combats heureux ; cette campagne contre les futurs alliés du roi de Prusse lui valait après la guerre le commandement du IXe corps (Schleswig-Holstein) avec le grade de général de cavalerie.
En 1868, il prenait le commandement du Ier corps d'armée; la déclaration de guerre en 1870 le trouva dans les mêmes fonctions. Après avoir pris part aux batailles sous Metz, il était nommé, le 20 octobre, au commandement de la première armée, en remplacement du général de Steinmetz. La suite de la campagne lui réservait une part brillante dans les succès des armes allemandes; les circonstances, plus que ses talents de stratégiste, allaient confirmer le renom de soldat heureux que lui avaient valu ses missions civiles ou militaires.
Le général de Manteuffel avait lancé vers l'ouest, dès la réception des premiers ordres du roi, la 30 division de cavalerie, renforcée d'un régiment d'infanterie et de deux batteries. Elle désar-
mait les villages de l'Argonnc et se portait sur Varennes, Clcrmont, Sainte-Menehould, où elle attendait l'armée. Quelques jours après, la division de Bentheim, du lor corps, se mettait à son tour en marche par Briey et Stenay sur Rethel, d'où elle se tenait prête à appuyer vers Mézières.
Après la réception d'un télégramme qui prescrivait de former un nouveau détachement pour le siège de La Fère, une brigade du rr corps, renforcée d'une batterie et d'un escadron, s'embarquait à Pont-à-Mousson le 9 novembre, et était transportée par voie ferrée sur Soissons, où elle recevait le matériel nécessaire. La première armée se trouvait réduite, par le départ de ces détachements et par la nécessité de laisser un de ses corps à la garde de Metz, ainsi qu'aux sièges de Thionville et de Montmédy, à cinq brigades d'infanterie. Divers obstacles retardèrent son départ des environs de Metz et ce mouvement re commença que le 7 novembre; ce qui restait du I" corps devait suivre la division de Bentheim, la rallier vers Rethel et continuer ensuite par Laon, sur Saint-Quentin. Le VIII0 corps marcherait par Clermont sur Reims et, de là, sur Compiègne par la vallée de l'Aisne; la cavalerie des deux corps servirait de liaison ; la 3e division de cavalerie les précéderait à une demi-journée de marche dans la direction de Neufchâtel-Chauny.
Tous ces mouvements devaient être réglés de telle sorte que, le 16 novembre, l'armée se trouvât sur le front de Rethel-Reims, et, le 22, sur celui de Saint-Quentin-Compiègne. Aucune résistance n'étant à prévoir, les troupes marcheraient sur le plus grand front possible. Tout en désarmant les populations partout où cela n'avait pas été fait, elles devaient s'abstenir de réquisitions en nature. Les achats directs étaient recommandés. C'écait l'application d'un des procédés les plus familiers aux Allemands; pendant qu'ils employaient les réquisitions sans aucun ménagement dans les parties du territoire où leur conquête n'était pas assise, ils s'en abstenaient presque complètement dans les autres : manière habile de décourager le pays de la lutte.
Avant le début de ces mouvements, des instructions nouvelles modifiaient le rôle de la première armée, en lui donnant une extension inattendue (3 novembre). Les détachements de landwehr en première ligne devaient être généralement remplacés par des troupes de l'armée active, et les sièges de Verdun et de Mézières incombaient par suite à la première armée. Il est vrai que la capitulation de Verdun survenait dans l'intervalle (1); la
(1) Le 8 novembre.
division de Bentheim n'en était pas moins de nouveau distraite du VIIIe corps pour relever le corps d'observation de Mézières. Comme son absence était de nature à affaiblir considérablement l'armée, le général de Manteuffel prit ses mesures pour la faire remplacer le plus tôt possible par la division de réserve du général de Senden, qui partait à ce moment des environs de Metz pour venir le renforcer. Par sa forte composition en cavalerie (i), la 3° division de réserve devait être plus à même que la i1-0 division de former l'investissement de Mézières.
La marche de la première armée s'effectua sans difficultés et, le 16 novembre, elle était établie sur le front Reiins-Rethel ; le général de Manteuffel donna ses ordres pour la continuation de la marche : au lieu d'étendre sa droite jusqu'à Saint-Quentin comme le prescrivaient les instructions du grand quartier général, il résolut, en raison de la réduction de ses forces, de ne pas dépasser Noyon au nord. La 3e brigade devait être dans cette ville, le 2 1 novembre, et s'éclairer vers Amiens : le VIIIe corps serait autour de Compiègne pour la même date et ferait reconnaître les directions de Beauvais et de Montdidier. La 3e division de cavalerie, renforcée d'un bataillon de chasseurs et d'une batterie, couvrirait l'aile droite de l'armée ; elle devait être le 20 novembre à Guiscard, et enverrait de là des reconnaissances sur Amiens et Saint-Quentin.
La il'° division d'infanterie avait reçu l'ordre de s'embarquera Boulzicourt (2), après l'arrivée de la 3" division de réserve devant Mézières. Elle devait se rendre par voie ferrée à Laon; de ce point, elle irait passer l'Oise entre La Fère et Noyon, pour rallier le reste de la première armée. Mais l'exploitation des voies ferrées était si défectueuse, que les prévisions du général de Manteuffel au sujet de la durée de son transport furent singulièrement dépassées. Il ne pouvait circuler plus de quatre trains de troupes par jour de Boulzicourt à Laon; l'arrivée de la ire division fut donc retardée à tel point que son dernier échelon n'atteignit l'Oise que le 27 novembre, alors que le reste de la première armée était déjà sur le champ de bataille d'Amiens.
Des précautions particulières avaient été recommandées aux troupes pendant la marche de l'armée vers l'Oise ; la division de cavalerie devait s'abstenir de détacher des petites patrouilles ou des cavaliers isolés, qui pourraient être détruits en détail dans un
(i) La 3e division de réserve comptait une brigade de cavalerie. (2) Sur la voie ferrée de Mézières à Reims.
pays couvert, à peine parcouru jusque-là par les armées allemandes.
Cette partie de la marche s'opéra d'ailleurs sans plus de difficultés que la précédente. Pendant que les troupes du Ier corps marchaient de Rethel sur Sissonne, Laon, traversaient la forêt de Saint-Gobain et descendaient l'Oise de Chauny à Noyon, le vnr corps allait de Reims à Fismes, Soissons, et se portait sur Compiègne par la vallée de l'Aisne. La 3" division de cavalerie avait couvert la marche, d'abord en avant du front, de Tagnon à Coucy-le-Château, puis en avant de l'aile droite, vers Guiscard.
Au moment où ces mouvements s'achevaient, le général de Manteuffel recevait du grand quartier général (1) l'ordre de prolonger fon mouvement jusqu'à Rouen, tout en occupant Amiens avec une partie de ses troupes. Les renseignements qu'il avait reçus jusque-là sur les Français, les montraient partagés en trois grandes masses, de vingt à trente mille hommes chacune, à Rouen, Amiens et Lille. Ces trois groupes pouvaient aisément se réunir par les voies ferrées et il importait de les en empêcher.
Le meilleur moyen paraissait être de pousser sur Amiens, sans attendre la ire division. Il serait aisé ensuite de diriger la i'e armée dans telle direction qui serait nécessaire. Les reconnaissances envoyées au delà de l'Oise montraient le pays au sud de La Fère-Roye comme absolument libre de troupes françaises; les éclaireurs de la 3e division signalaient à Ham 7 ou 800 gardes mobiles ; mais la masse principale paraissait être demeurée à Amiens.
Cependant, la situation n'était pas encore assez claire pour que le général de Manteuffel prît un parti définitif. Il se borna d'abord à prescrire à ses deux corps d'armée d'occuper les débouchés de la rive droite de l'Oise, tandis que la 3e division de cavalerie se porterait dans le triangle Roye-Nesle-Ham, et continuerait à éclairer vers Amiens, Péronne et Saint-Quentin.
D'après ces ordres, tout le pays à l'ouest de l'Oise était fouillé par la cavalerie allemande ; ses reconnaissances allaient jusqu'à Saint-Quentin sans trouver de résistance ; des francs-tireurs étaient signalés à Montdidier. Enfin une reconnaissance poussée le 22 jusqu'à 4 kilomètres d'Amiens, annonçait la présence autour de cette ville de 17,000 hommes sous les ordres du général Bourbaki.
Ce dernier renseignement, à peu près exact, confirmait la manière de voir du général de Manteuffel; il fallait frapper un
(1) i«J novembre. (Relation du grand état-major prusi
grand coup avant la concentration sous Amiens de forces plus importantes; d'ailleurs, le succès de Coulmiers avait soulevé dans toute la France un élan de confiance qu'il était urgent de réprimer ; jusque sur les derrières de la première armée, les journaux français de Reims annonçaient la construction à Laon d'un camp retranché, où les Allemands devaient prendre un point d'appui pour résister à l'armée du Nord. La presse allemande, qui reproduisait cette nouvelle, accusait la lenteur de Manteuffel. Toutes ces considérations militaient en faveur d'une marche immédiate sur Amiens.
C'est dans cet ordre d'idées que furent donnés, le 23, les ordres pour la continuation de la marche. La 3e division de cavalerie devait être à la hauteur de Moreuil (1) pour le 25, en s'éclairant vers Amiens et vers l'Ouest. Elle devait laisser un petit détachement à Ham pour couvrir le flanc droit des Allemands : le VIIIe corps enverrait pour la même date un fort détachement de cavalerie sur Breteuil, avec mission de reconnaître les directions Marseillele-Petit, Poix, Amiens; à sa gauche, il se relierait aux détachements de l'armée de la Meuse qui gardaient Clermont et Beauvais.
Les deux corps d'armée devaient s'avancer derrière ce rideau de cavalerie ; pour le 25, les troupes du Ier corps seraient entre Rove et Noyon, et le VIIIe vers Montdidier.
Des ordres étaient en outre donnés pour la destruction des voies ferrées autour d'Amiens ; les unes, celles venant du nord, seraient détruites à fond ; les autres devaient pouvoir être rétablies à bref délai : celles de Rouen et de Tergnier à Amiens étaient du nombre.
Les mouvements prescrits à la cavalerie allemande n'allaient pas tarder à amener des rencontres; elle devait en effet opérera proximité des points sur lesquels se trouvaient alors les troupes françaises du Nord.
Le général Bourbaki n'était plus à leur tête : les difficultés de sa situation n'avaient fait que s'accroître. Les idées du général sur la mission future de son armée ne cadraient guère avec celles du commissaire général de la Défense nationale : il ne songeait qu'à organiser un petit corps d'armée qui manœuvrerait entre les places de la frontière et se porterait au secours de celles menacées par l'ennemi (2). Au contraire, M. Testelin, et, avec lui, la partie
(1) 20 kilomètres au sud-est d'Amiens.
(2) Proclamation du général Bourbaki, lors de sa prise de commandement (Daussy).
influente de la population, regardait la défense des places comme tout à fait secondaire. D'après leur opinion, l'armée du Nord devait tout tenter afin de concourir dans la mesure de ses moyens à la délivrance de Paris, but sur lequel les yeux de la France toute entière étaient alors attachés.
Ces dissentiments s'affirmèrent au grand jour dans un conseil de guerre tenu à Amiens, le 8 novembre; le préfet de la Somme signala la faiblesse des détachements ennemis qui occupaient la vallée de l'Oise et les environs de Beauvais; avec l'appui de M. Testelin, il demanda contre eux des opérations actives (i). Le combat heureux de Formerie, livré le 28 octobre par les troupes françaises de Normandie, appuyées d'un détachement venu d'Amiens, prouvait que des opérations de ce genre pouvaient être tentées utilement.
Le général Bourbaki objecta le peu de consistance de ses troupes et le danger qu'il y avait à occuper des points qu'il faudrait bientôt abandonner devant les renforts survenus à l'ennemi. Le conflit fut soumis à Gambetta, qui décida en faveur de l'offensive.
L'armée du Nord devait d'ailleurs jouer un rôle dans le plan de sortie que le général Trochu avait préparé pour la seconde moitié de novembre, et que les succès des Français sur la Loire allaient faire brusquement modifier. L'armée de Paris aurait tenté une grande sortie par la presqu'île de Gennevilliers, entre le mont Valcrien et les collines de Montmorency. Le général Trochu se flattait d'opérer une trouée facile dans cette direction, qui était alors à peine occupée par l'ennemi et de s'avancer ensuite vers Rouen par la vallée de la Seine. L'armée du Nord et celle de la Loire devaient lui donner la main vers Dieppe et Caen; les Français auraient entre ces deux points, une masse de 240,000 hommes, avec laquelle les Allemands devraient compter (2).
Nous n'avons pas à apprécier ce plan, dont la vaste envergure ne cadrait guère avec l'état réel de nos forces à Paris et en province : mais le rôle qu'il réservait à l'armée du Nord n'était pas en rapport avec sa composition. Pour qu'elle pût se porter vers Dieppe et Rouen, il eût fallu d'abord qu'elle mît la première armée hors d'état de la suivre, et elle était bien loin de pouvoir le faire.
Le général Bourbaki, mis au courant de ces projets, fit pour
(1) Daussy.
^2) Général Ducrot : Défense île Paris.
tant connaître vers le milieu de novembre (i) au général Trochu que ses troupes étaient prêtes à suivre ses instructions. En attendant, le général forma d'abord le projet d'établir son armée sur la voie ferrée entre Amiens et Rouen. Mais il y renonça bientôt et se borna à la cantonner au sud et à l'est de la première de ces villes, de manière à la couvrir plus efficacement.
D'ailleurs, les conflits qui s'élevaient entre M. Testelin et lui l'avaient découragé ; il demanda à être relevé de ses fonctions. Le gouvernement de la Défense nationale, déjà au courant de cette situation, se laissa volontiers convaincre et, le 19 novembre» le général Bourbaki quittait l'armée pour se rendre à Nevers, où il allait prendre le commandement d'un corps en formation.
Il laissait l'armée au général Farre (1), son chef d'étatmajor; le reste de son état-major le suivait tout entier sur la Loire, de sorte que le commandement de l'armée du Nord se trouvait complètement désorganisé à la veille de sa première bataille. Le général Farre dut improviser un état-major, composé surtout d'officiers du génie, au moment même où les Allemands arrivaient devant Amiens.
La petite armée du Nord comprenait alors trois brigades à sept bataillons (2) ; la ire, commandée par le général Lecointe; la 29, par le colonel Derroja et la 3* par le colonel du Bessol; elle avait en outre six batteries, deux escadrons de dragons et une compagnie du génie, La concentration de ces troupes au sud d'Amiens était ordonnée, dès le 21, par le général Farre et n'était entièrement terminée que le 24 novembre. La brigade Lecointe cantonnait dans Amiens, la brigade Derroja à Camon et à Boves, au sud de la ville; la brigade du Bessol, à Corbie, Villers- Bretonneux, Cachy et Gentelles, couvrait l'est d'Amiens.
La 30 division de cavalerie avait lancé, le 23 novembre, vers Amiens, une forte reconnaissance formée d'un régiment de cavalerie, une compagnie de chasseurs et une section à cheval. Cette troupe rencontra entreRoye et Amiens, près du Quesnel, une compagnie de francs-tireurs qui soutint un petit combat et se replia sur Caix ; le lendemain , le détachement prussien continuait ?a marche vers la vallée de la Luce, quand il se heurta à une partie de la 30 brigade, que le colonel du Bessol venait d'envoyer en reconnaissance (3). L'avant-garde allemande était aus-
(i) A. de Rappe : Campagne de l'armée du Nord, et divers.
(2) La 3e n'eu avait que six.
(3) 4 bataillons, 1 batterie et quelques cavaliers.
sitôt refoulée vers Mézières et Beaucourt où le gros la recueillait; l'infanterie tentait de résister dans un petit bois sur la route d'Amiens et dans un grouped'habitationsàrest(i). Elle jetait même un instant le désordre dans un bataillon d'infanterie de marine, qui précédait la colonne française et s'était engagé sans précautions dans le bois. Un mouvement tournant, exécuté par un bataillon du 43e et par le 2° chasseurs, déterminait la retraite de l'ennemi sur Bouchoir, à io kilomètres à l'est. Les Français le suivaient jusqu'au Quesnel.
Cette petite affaire était un encouragement pour la jeune armée du Nord et un avertissement pour l'ennemi : l'ensemble des renseignements parvenus au général de Manteuffel lui montrait Amiens comme le pivot de la résistance des Français; toutes les troupes du Ie' corps ne l'avaient pas encore rejoint, mais il ne pouvait rester sous l'impression du combat de la veille ; il avait tout avantage à marcher sans tarder à l'ennemi. Du reste, tout prouvait que le mouvement offensif des Français était isolé; le lendemain, le gros de la 30 division arrivait au Quesnel et lançait des éclaireurs jusqu'à la vallée del'Avre; elle trouvait de petits détachements français autour de Moreuil, le gros était vers Amiens.
Amiens est une des villes les plus importantes du nord de la France, tant par sa situation géographique que par le chiffre de sa population. A cheval sur la Somme', entre les confluents de deux rivières assez importantes, l'Avre et la Celle, elle a été jusqu'à ce siècle une des principales villes fortes destinées à garder la vallée. Les progrès de l'artillerie ont amené depuis la démolition de son enceinte : en 1870, la citadelle en était le seul vestige ; en outre, elle était placée au nord de la rivière et faisait face à la frontière belge, ce qui diminuait de beaucoup son importance dans le cas d'une attaque venant du sud.
D'ailleurs, la ville est entourée à très faible distance par des hauteurs qui la dominent absolument et dont il était nécessaire d'occuper au moins une partie pour défendre quelque temps ses abords. A l'est, l'espace compris entre la vallée de l'Avre et celle de la Somme est occupé par un plateau dont le plus haut point se trouve vers Villers-Bretonneux. Les pentes nord dominent au loin la vallée de la Somme et leur possession eût permis aux Allemands de passer la rivière et de tourner Amiens par l'est.
Un plateau à peu près semblable sépare à l'ouest d'Amiens la
(1) La Maison-Blanche et la Tuilerie, entre Mézières et Beaucourt.
Somme de la Celle, mais il s'avance encore plus près de la ville (i).
Les environs d'Amiens au sud de la Somme sont semés de bois et de villages et coupés de ravins qui contribuent à faciliter leur défense. Au sud du plateau de Villers-Bretonneux coule un petit affluent de l'Avre, dont nous avons déjà parlé, la Luce. Sa vallée, dirigée de l'est à l'ouest et jalonnée de nombreux villages, sa rive nord, dominée par des pentes boisées qui s'étendent presque sans interruption de son confluent jusqu'à hauteur de Marcelcave, en font une ligne de défense tout indiquée au sud-est d'Amiens. En I870, elle avait, pour le général Farre, l'inconvénient d'en être trop éloignée ; d'ailleurs elle ne se reliait pas aux positions défensives préparées à l'ouest de l'Avre.
La municipalité d'Amiens avait fait construire, autant pour fournir du travail aux ouvriers restés sans ressources par suite du chômage que pour protéger la ville, une ligne de retranchements allant de la vallée de la Somme, près de l'embouchure de l'Avre, jusque vers la Celle. C'était une simple tranchée-abri garnie de distance en distance de redans d'un plus fort profil pour l'artillerie. Elle partait des hauteurs qui dominent le Petit-Saint-Jean, près de Pont-de-Metz, passait au nord du cimetière de Dury, se dirigeait au-dessus de Cagny et se repliait vers la hauteur de Saint- Acheul.
Ces défenses, qui n'étaient pas encore terminées, avaient le double inconvénient de se. développer sur une longueur trop considérable et de ne garder qu'une, portion de la ligne à couvrir. Il était difficile de faire pis dans l'intérêt de la défense. Quelques redoutes rapidement construites sur des points dominants auraient beaucoup mieux rempli leur office.
Douze pièces, presque sans munitions, garnissaient (2) ces retranchements qui n'ajoutaient pas beaucoup à la force défensive des positions du sud d'Amiens. L'armée du Nord ne pouvait se borner à s'y défendre ; elle eut laissé en dehors de son action l'importante bifurcation de Longueau, la vallée de la Somme entre Corbie et Amiens et la voie ferrée d'Arras à Amiens qui était la principale de ses lignes de communication. Quant à se borner à défendre le cours de la Somme, le général Farre ne le pouvait pas davantage ; il eût été contraint d'abandonner Amiens
(1) 1 à 2 kilomètres.
(2) Un écrivain sérieux raconte que les gargousses manquaient e1 qu'on dût en improviser, pendant la bataille du 27. avec des sacs en papier requis chez les épiciers les plus proclies. Louamliv (Revue des Deux Mondes, 1873).
sans combat et l'effet moral eût été désastreux. Comme la voie ferrée d'Arras ne se maintient pas constamment au nord de la rivière, il eut fallu y renoncer pour la même raison.
Le général Farre se trouvait ainsi naturellement conduit à se défendre au sud et à l'est d'Amiens; malheureusement, au lieu de prendre un front proportionné à ses forces, il s'étendit au delà de toute mesure, dans le but de couvrir les passages de la Somme d'Amiens à Corbie.
D'après le plan qu'il adopta, la garnison d'Amiens, forte de 1 1 bataillons, presque tous de gardes mobiles ou de gardes nationaux, devait défendre les retranchements de Dury (i).
La 2° brigade gardait la vallée de l'Avre : elle avait ses avantpostes à Fouencamps et son gros à Camon, Longueau et Cagny.
La 39 brigade gardait \î plateau de Villers-Bretonneux; les avant-postes passaient par les bois de Domart et de Hangard et par Marcelcave.
La ire brigade était en réserve à Amiens.
L'effectif total de l'armée du Nord, y compris la garnison d'Amiens, montait à 22 ou 23,000 hommes d'infanterie, 200 chevaux et 48 pièces (2). C'était la valeur d'un faible corps d'armée et la ligne des avant-postes, qui fut à peu près celle où combattirent les troupes, avait une étendue de plus de 25 kilomètres, supérieure de plus de moitié à celle occupée par les 170,000 hommes de l'armée du maréchal Bazaine le 18 août 1870, à Saint- Privat. Il n'y avait aucune proportion entre le front à garder et l'effectif de l'armée.
Le général de Manteuffcl avait à sa disposition des forces plus importantes: 34,916 hommes d'infanterie, 4,388 chevaux et 174 pièces (3). Le mieux qui pût arriver à l'armée du Nord, si elle avait eu affaire à un ennemi mieux conduit, était d'être coupée en deux et jetée dans la Somme. Il suffisait pour cela que le général de Manteuffel fît reconnaître par sa cavalerie les positions de l'armée du Nord et qu'il concentrât ses forces sur une partie du front
(1) 2 bataillons d'armée active, » de gardes mobiles, 1 de gardes nationaux, mobilisés de la Somme, 2 de gardes nationaux d'Amiens; c'étail la première fois que des gardes mobilisés allaient paraître sur le champ de bataille.
(2) Les appréciations françaises varient entre Si, 300 el 23,750. Les l>ataillons auraient dû compter 750 hommes chacun, mais Ils n'étaient pas complets, l'ensemble des bataillons n'atteignait doue pas 23,150 hommes.
(3) Relation du grand état-major prussien : effectif au -21 novembre. Sur cet effectif 28,244 hommes d'infanterie huent engagés
occupé par son adversaire. Heureusement pour l'armée française, il n'en fut rien. Leurs succès passés avaient tellement surexcité la disposition naturelle des Allemands pour l'offensive, qu'ils en étaient venus à considérer toute temporisation comme une erreur, et n'attendaient le succès que d'une attaque immédiate.
Le général de Manteuffel avait donné les ordres suivants pour la journée du 26. Pendant que le VIIIe corps se porterait de Breteuil et de Montdidier sur Essertaux- Ailly, entre la Celle et l'Avre, les troupes du Ier corps s'échelonneraient du Quesnel à Roye. La 3e division maintiendrait le contact avec les Français et continuerait à éclairer vers Ham et Péronne.
La journée du 26 était consacrée à ces mouvements. Le gros du VIIIe corps cantonnait sur une ligne allant d'Essertaux à Moreuil. La 16e division détachait trois bataillons et troi< escadrons à Essertaux; le reste était à Ailly. La 15e division avait une brigade à Hailles, Thennes, Domart, sur la Luce, et le reste à Moreuil.
La prise de possession de ces emplacements avait été signalée par de petits engagements. Un faible détachement français, envoyé de Boves en reconnaissance, se heurtait au nord de Thézy à une partie de la 30e brigade ; il se repliait après une courte résistance et perdait quelques hommes enlevés par des hussards prussiens; une compagnie du 68° le suivait le long de l'Avre, jusqu'à hauteur de Boves, mais elle était accueillie par une violente fusillade venue du Ier bataillon de chasseurs et d'une partie du 24e de ligne : les Allemands, malgré l'arrivée de deux compagnies de renfort, avaient peine à faire face à plusieurs retours offensifs et se retiraient jusqu'à la Luce.
Un autre engagement avait lieu au bois de Domart : deux compagnies de la 30e brigade, dirigées sur Domart et Hangart, essayaient de chasser les grand'gardes françaises du bois de Domart ; elles n'y pouvaient parvenir, grâce à l'aide du 20e bataillon de chasseurs, venu de Gentelles, et de trois compagnies du 43e, venues de Cachy. Les Allemands étaient réduits ensuite à se défendre dans la vallée; ils avaient perdu 68 hommes dans ces deux engagements ; les pertes françaises étaient moitié moindres.
Au i°* corps, la 3e brigade avait poussé du Quesnel jusqu'à Cayeux, sur de nouveaux ordres du général en chef : la ire division était encore échelonnée de Bouchoir à Coucy-le-Château, sur les deux rives de l'Oise ; la 3e division de cavalerie avait son gros à Rosières et ses reconnaissances signalaient des troupes françaises sur la Somme, vers Bray et Corbie.
L'armée du général de Manteuffel était donc éparpillée sur une étendue encore plus grande que celle occupée par les Français.
Son intérêt semblait être de concentrer ses troupes pour une attaque décisive, de manière à mettre fin d'un seul coup aux tentatives de résistance qui s'ébauchaient dans le nord de la France. Mais d'après les renseignements reçus par lui, il croyait voir les troupes du général Farre défendre les abords immédiats d'Amiens; il donna donc des ordres pour la concentration de son armée, le 27 novembre, en avant du terrain qu'il occupait, de manière à pouvoir livrer bataille le lendemain. Les troupes du Ier corps se porteraient jusqu'à la Luce ; le VIIIe s'avancerait à la même hauteur, entre la Celle et l'Avre, en se couvrant par des détachements envoyés jusqu'à Fouencamps et Hébécourt. La cavalerie éclairerait au nord de la Luce.
Ces dispositions allaient amener la bataille un jour plus tôt que ne l'aurait voulu le général de Manteuffel ; les troupes françaises étaient beaucoup plus éloignées d'Amiens qu'il ne le croyait, sa nombreuse cavalerie lui avait donné des renseignements insuffisants.
Au contraire, le général' Farre était assez exactement informé des dispositions de l'ennemi ; les maires des communes voisines avaient mis le plus grand empressement à les lui faire connaître. D'ailleurs, le combat du bois de Domart lui avait donné l'éveil, en lui faisant comprendre la nécessité d'occuper le terrain entre Boves et Gentelles où, jusqu'alors, il n'avait eu aucune troupe. Il y dirigea une partie de la irr' brigade, le reste fut porté à Yillers-Bretonneux. Les Français allaient malheureusement se trouver sans un bataillon de réserve, dès le début de la bataille.
Le général Farre avait pensé tout d'abord que la majeure partie des troupes allemandes était entre l'Avre et la Somme supérieure, et il avait songé à renforcer la 2" brigade d'une partie de la garnison d'Amiens. Mais de nouveaux renseignements lui parvinrent "pendant la nuit du 26 au 27, et il renonça fort heureusement à ce projet.
Par suite des mouvements effectués, les positions des Français étaient les suivantes : la 3" brigade avait un bataillon d'infanterie de marine au sud-est de Villers-Bretonneux et un bataillon du 43e à Cachy. Le 20e chasseurs était à Gentelles. Les avant postes passaient par Abancourt, Marcelcave, les bois de Hangart et de Domart. En deuxième ligne se trouvait le 48'' régiment de mobiles Nord); il gardait Villers-Bretonneux tt le bois d'Aquenne. Deux batteries de 4 et de 8 étaient à la disposition du colonel du Bessol, qui allait, en outre, recevoir les renforts que lui envoyait la ire brigade : la moitié du 20 chasseurs, deux bataillons du 65° et du 75e et deux batteries de 4 et de 12.
Le reste de la iM brigade, sous les ordres du général Lecointe, était en marche pour aller s'établir entre Gentelles et l'Avre.
Dans la 2° brigade, le lieutenant-colonel Pittié, avec deux bataillons du 24e et du 47e mobiles (Nord), gardait la rive droite de l'Avre jusqu'à la route de Montdidier. Boves était occupé par deux bataillons du 33e et du 47e mobiles (Nord) ; deux compagnies du 33e gardaient les ruines du château de Boves, position très dominante. Le icr bataillon de chasseurs était à Fouencamps et dans le hameau de Paraclet.
La 2e brigade avait en réserve à Longueau deux bataillons du 24° et du 47e mobiles. Deux batteries de 12 et de 4 étaient à la disposition du colonel Derroja.
La garnison d'Amiens tenait la droite de l'armée dans les retranchements de Dury : la partie la plus exercée de ses onze bataillons les gardait et la garde nationale était en deuxième ligne.
En arrière de l'armée, la Somme était surveillée à Corbie par deux escadrons de dragons et une compagnie du génie. Plus à l'est, de Corbie à Péronne, étaient le 18e bataillon de chasseurs et deux bataillons du 75° et du 91e, appartenant à la 4e brigade encore en formation.