‹ Campagne du Nord en 1870-1871Chapitre 8 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bataille d'Amiens (27 novembre 1870).

Rive droite de l'Avre.

La présence des Français vers Cachy et Gentelles avait été annoncée par la cavalerie allemande ; la fusillade commençait déjà vers Aubercourt, tandis qu'aucune troupe française n'était signalée sur la route d'Amiens à Roye: le général de Bentheim pouvait donc craindre d'être attaqué sur son flanc droit, s'il continuait à marcher dans la direction d'Amiens. Il donna ordre à son avant-garde de prendre position entre Marcelcave etGentellespour couvrir le gros du corps d'armée qui s'arrêterait de son côté sur la Luce. Ce mouvement éloignait ses troupesde celles du VIIIe corps et augmentait la trouée qui existait entre les deux fractions de la première armée : il avait donc des inconvénients graves.

La tête d'avant-garde de la 30 brigade, qui avait atteint la veille Démuin et Hourges, se rassembla près de Hangart, en laissant deux compagnies à la garde de chacun des ponts de Domart et de Démuin.

Au moment où le gros de l'avant-garde débouchait sur la Luce,

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(vers 10 heures), le brouillard commençait à se dissiper. Le général de Pritzehvitz donna ordre à la 30 brigade de se porter en avant de la Luce, en trois colonnes { 1 ).

La colonne de gauche, partie de Domart, traversa les bois de Domart sans résistance, mais fut accueillie au moment d'en déboucher par une vive fusillade venant de Gentelles. La marche des deux compagnies de tête fut arrêtée, le bataillon qui suivait se porta en ligne et menaça la gauche des Français. En outre, la batterie de la colonne prit position au nord du bois de Domart et ouvrit le feu sur le village. Le 20" chasseurs l 'évacua sous les obus et les Prussiens y prirent pied, pendant que les Français se retiraient lentement vers Cachy et vers le nord; les Allemands les suivirent en se couvrant vers la route de Roye au moyen de leur escadron de dragons, et en se reliant par une compagnie jetée dans le bois de Fleye avec la colonne du centre.

Celle-ci avait dirigé une compagnie vers l'angle nord-ouest du bois de Hangart ; une seconde compagnie et une batterie avaient pris la direction de Gentelles et appuyaient l'attaque de la colonne de gauche. A ce moment, celle-ci venait de dépasser Gentelles et se trouvait en face du 20e chasseurs renforcé d'une partie du bataillon du 430 qui gardait Cachy. Devant les renforts survenus aux Français, les compagnies allemandes commencèrent à se retirer. La batterie de la colonne du centre prit position à la lisière du bois de Hangart et une compagnie nouvelle se porta en ligne. La contre-attaque des Français fut arrêtée ; ils avaient alors devant eux, outre la colonne de gauche, trois compagnies de celle du centre ; la 4e et les pionniers étaient restés en réserve dans le bois de Hangart.

La colonne de droite avait porté deux compagnies du 40 entre les bois de Hangart et de Morgemont. Le 440 était dans ce dernier. Vers midi, les compagnies de gauche tentèrent de déboucher sur Villers-Brctonneux; mais elles furent accueillies par une violente fusillade partie de tranchées-abris au sud du village et furent rejetées dans le bois de Hangart.

Cependant le 440 avait traversé le bois de Morgemont et en débouchait en lace de Villers-Bretonneux.

(1) Relation du grand état-major prussien :

Six compagnies du 4e, un escadron, une batterie (colonne de gauche).

Quatre compagnies du 4e, un escadron, une batterie une compagnie de pionniers (colonne du ceutre).

Deux compagnies du 4e, le 44e, un escadron, une batterie (colonne de droite).

Le colonel du Bessol avait organisé la défense des abords de Villers-Bretonneux de la manière suivante : Entre le chemin de Hangart à Villers-Bretonneux» et la voie ferrée se trouvait une moitié du bataillon d'infanterie de marine, qui appuyait sa gauche à la voie, à un kilomètre environ du village. Sur ce point, à hauteur d'un moulin et d'un pont, se trouvaient des buttes de déblais qui avaient été organisées défensivement et qui étaient occupées au début de l'action par deux compagnies de mobiles du Nord (48e). Le reste du bataillon d'infanterie de marine était au nord de la profonde tranchée où court la voie ferrée. 11 étendait sa gauche jusqu'à la route de Warfusée-Abancourt. Le gros du 48e mobiles se trouvait massé à la sortie sud du pont de Villers ; une batterie de 4 était sur le chemin de Hangart, près de deux petites tranchées-abris qui avaient été creusées le long du chemin de Marcelcave à Cachy.

Une batterie de 8 était restée en réserve.

La position des Français à l'est et au sud de Villers-Bretonneux était assez forte : ses abords étaient généralement découverts et le colonel du Bessol avait tiré un parti habile des moindres obstacles du terrain : aussi, la première attaque du 44e fut-elle arrêtée par l'infanterie de marine.

Un bataillon du 44e était alors dirigé sur la voie ferrée pour déborder la gauche française ; deux de ses compagnies se portaient au sud des buttes, les deux autres les attaquaient par l'est. Quatre compagnies prolongeaient successivement la ligne jusqu'au bois de Morgemont, tandis qu'une batterie, postée près du bois, luttait avec celle qui défendait Villers au sud et que la batterie laissée en réserve allait rejoindre.

Les buttes abandonnées sur ces entrefaites par les mobiles du Nord, avaient été occupées par l'infanterie de marine (vers 1 heure) : les deux bataillons prussiens arrivèrent à 300 mètres de nos tirailleurs, et, au bout de quelques instants de feu rapide, donnèrent l'assaut. Après une mêlée furieuse, les buttes étaient enlevées et un moment de désordre se produisait sur toute la ligne française. Les mobiles du Nord, restés en réserve, commençaient à donner des signes de faiblesse ; un incident aurait suffi pour amener une déroute. Heureusement la contenance du colonel du Bessol sauvait sa brigade. Un groupe allemand, qui cherchait à gagner le village par la tranchée du chemin de fer était arrêté par le feu rapide d'une compagnie de francs-tireurs placée fort à propos sur le pont à l'est de la station.

En outre, le colonel du Bessol ralliait les défenseurs des buttes et arrêtait les progrès des Allemands.

D'ailleurs, les renforts que lui envoyait le général Lecointe débouchaient de Villers-Bretonneux. Pendant que le bataillon du 65" et celui du 75e se déployaient au sud de Villers-Bretonneux (1), la gauche au chemin de Hangart, le 2° chasseurs et une partie de l'infanterie de marine et des mobiles se portaient sur les buttes. Le colonel du Bessol, à cheval, le képi à la pointe de son sabre, se jetait à leur tête sur le 440. Il le refoulait et les buttes étaient un moment réoccupées par le 2e chasseurs et l'infanterie de marine. Une compagnie du génie, qui arrivait de Corbie, était chargée de la garde du moulin, au nord de la voie ferrée.

Pendant ce combat, le bataillon du 75e avait déployé deux compagnies en face des deux compagnies prussiennes qui continuaient à occuper la pointe est du bois de Hangart. Les deux autres suivaient en réserve. Malgré le tir d'une batterie postée au saillant nord-ouest du bois, les deux premières compagnies se jetaient dans les tranchées-abris, sur le chemin de Cachy à Marcelcave. Sous leur protection, le reste du bataillon marchait sur le bois de Hangart et y pénétrait derrière les Allemands; ceux-ci se retiraient au nord-ouest de Démuin après une vive résistance. Ils avaient perdu tous leurs officiers, moins un. Le mouvement du 75e coïncidait avec la marche en avant du bataillon du 65e et d'une partie du 48e mobiles au sud du bois d'Aquesne. Malheureusement, les deux compagnies françaises jetées dans le bois de Hangart s'y trouvaient tout à fait isolées. L'artillerie de corps du général de Bentheim atteignait alors la Luce, et amenait sur ses avant-trains et ses caissons un peloton du Ier régiment qui se jetait sur le flanc des tirailleurs français, pendant que trois compagnies les abordaient de front ; les tirailleurs du 75e se retiraient sur les tranchées-abris, au nord du bois, en entretenant un combat traînant.

Cependant, les deux batteries du général Lecointe étaient venues se placer à l'est de Villers, la batterie de 12 au nord de la voie ferrée, celle de 4 au sud; mais quatre batteries de l'artillerie de corps venaient prendre possession en face d'elles, à l'est du bois de Morgemont. Avec leur appui, le 440 tentait une nouvelle attaque des buttes et réussissait à les emporter de nouveau vers 3 heures. La retraite sur ce point était encore une fois l'occa-

(1) Le bataillon du 75e n'avait que 4 compagnies, la 5e était restée au nord de la Somme. (Bulletin de la reunion des officiers. Ier semestre 1884.)

sion d'un commencement de déroute de la part des mobiles. Il fallait toute l'énergie du colonel du Bessol pour l'arrêter.

Il tentait aussitôt un nouvel effort à la tête de ce qu'il pouvait ramasser de chasseurs, de soldats d'infanterie de marine ou de mobiles. Mais il était blessé après avoir eu un cheval tué sous lui ; le commandant Giovaninelli, du 2° chasseurs, l'était également: il fallait renoncer à réoccuper les buttes ; toutefois, nos tirailleurs en étaient si rapprochés que les Allemands ne pouvaient s'y installer définitivement.

L'artillerie allemande tentait à ce moment de suivre le mouvement offensif de l'infanterie ; deux des batteries qui s'étaient avancées jusqu'au saillant nord du bois d'Aubercourt, étaient pourtant forcées de se retirer à l'est devant les tirailleurs français ; mais trois batteries nouvelles apparaissaient du côté des Allemands, et la 3e division de cavalerie entrait en ligne.

Elle avait laissé à Ham deux escadrons, une compagnie et une section à cheval et avait éclairé le flanc de l'armée pendant toute la matinée. Vers 2 heures, elle prenait une position d'attente, d'abord à l'est, puis à l'ouest, de Marceleave, et ses dix pièces entraient en action contre Villers-Bretonneux. 64 pièces allemandes concentraient alors leur feu sur les 24 pièces françaises placées autour du village.

La lutte n'était guère possible ; les deux batteries de 4 placées au sud de Villers, avaient épuisé leurs munitions ; elle se retirèrent au galop vers 4 heures. Ce fut le signal de la débandade des mobiles du Nord ; deux des compagnies du 75e, la plus grande partie des chasseurs et de l'infanterie de marine les suivirent vers le village ; il ne restait plus en face du bois de Hangart que deux compagnies du 75e et quelques hommes des autres corps, et des renforts étaient arrivés aux Allemands.

Trois compagnies du Ier étaient venues de la Luce dans le bois de Morgemont , deux nouvelles compagnies du 440 étaient entrées en ligne à l'est du bois : le bouquet d'arbres au nord fut enlevé aux Français ; ceux-ci tinrent quelque temps aux tranchées-abris, puis se replièrent lentement vers Villers-Bretonneux (vers 5 heures). Les Allemands y entraient à la nuit, sans trouver grande résistance. Une centaine d'hommes du 2° chasseurs et de la compagnie du génie y étaient faits prisonniers, après avoir été coupés de leur ligne de retraite.

Le général Farre avait donné l'ordre aux troupes de Villers- Bretonneux de se replier ; l'artillerie n'avait plus de munitions, la déroute des mobiles avait continué et l'infanterie de marine, ainsi que les chasseurs, étaient épuisés par leurs efforts de la

journée (i). Le général en chef dirigea une partie des troupes sur Corbie ; le reste marcha sur Amiens sous le commandement du colonel de Villenoisy, son chef d'état-major. Ces directions divergentes étaient déjà une cause de désordre; nos troupes, qui n'étaient plus soutenues par l'espoir du succès, furent bientôt dans le plus grand désarroi. Le désordre fut mis à son comble par une mesure malheureuse prise à Corbie : on empêcha tous les gardes mobiles d'entrer dans la ville et on les dirigea sur Amiens. Ce chassé-croisé, qui doublait les fatigues de la journée, était fait pour détruire toute discipline (2). Grâce à la nuit et aux pertes subies, les Prussiens ne tentèrent pourtant pas de poursuivre les troupes françaises.

Pendant le combat de Villers-Bretonneux, les Français avaient continué à défendre les abords sud de Cachy ; à diverses reprises, ils avaient tenté d'enlever aux Allemands le bois de Fleye ; l'artillerie à cheval du Ior corps et une batterie divisionnaire étaient en position au sud de Cachy et soutenaient les Allemands : le combat se prolongeait ainsi sans résultats décisifs, quand le général Lecointe déboucha avec un bataillon du 91e, en face de Gentelles : deux bataillons de la 2e brigade, venus de Saint-Nicolas avec le lieutenant-colonel Pittié, marchaient également sur le village, pendant que deux bataillons du 46e mobiles (Nord) traversaient le bois de Gentelles et prolongeaient la ligne à l'ouest.

Gentelles n'était plus défendu que par deux compagnies prussiennes ; un bataillon en était parti pour le bois de Fleye, d'où il faisait face à Cachy. Après une assez longue résistance, Gentelles était repris par les Français ; une vingtaine d'hommes et un officier étaient enlevés aux Allemands. Vers 4 h. 1/2, le général Lecointe débouchait de Gentelles sur Domart avec les bataillons entrés dans le village; les deux bataillons de mobiles s'étendaient sur la croupe du moulin à vent au sud-ouest de Gentelles : les Allemands étaient menacés d'être coupés en deux tronçons ; le général de Pritzehvitz dirigea aussitôt sur Domart un bataillon du 4e et deux batteries.

Le général de Manteufiel avait suivi les premières phases de la bataille de la colline au nord de Thennes ; les Français n'avaient

(1) Le lieutenant-colonel de Gislain avait pris le commandement de la brigade.

(2) X. Tanera. 1873. Personne, d'après l'auteur cité, ne s'occupa de placer des avant-postes, l'n capitaine tic francs-tireurs de lionne volonté s'offrit pour cet office à 1 1 heures du soir.

eu d'abord en face d'eux, sur ce point, que son escadron d'escorte. Il avait en outre, vers midi, donné l'ordre au VIIIe corps de se relier par Fouencamps au reste de l'armée; mais le général de Goeben, complètement engagé déjà sur un front fort étendu, croyait ne pouvoir rien distraire de ses forces, quoique celles des Français devant lui fussent bien inférieures aux siennes. Vers i heure, un bataillon du 28e qui arrivait de Plessier, prenait position en face du bois de Gentelles et cherchait à entretenir un combat traînant; mais les progrès des Français du côté de Cachy l'obligèrent bientôt à se retirer vers le pont de Thennes qu'il se bornajt à défendre ; le général de Manteuffel passait lui-même au sud de la Luce.

La nuit survenait peu après et les Français arrêtaient leur marche offensive; les Allemands occupaient les ponts de la Luce et Villers-Bretonneux ; le reste du Ier corps bivouaquait au sud de la rivière. La journée était donc indécise sur la rive droite de l'Avre; si les Français avaient perdu Villers-Bretonneux, les^ Allemands avaient dû évacuer Gentelles après l'avoir pris, et leur Ier corps avait failli être coupé du VIIIe. C'étaient là des résultats des plus honorables pour les jeunes troupes du général Farre.

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