‹ Campagne et bulletins de la grande armée d'Italie commandéeChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Xje (piartier-général du roi est porté à Nepi, puis à Bracciano. — Le Pape consent à ouvrir les portes de Rome aux Français, mais il se retire dans le château Saint- Ange. — Entrée des Français à Rome, le dernier Jour de décembre 1494. ~ Ligue des cardinaux italiens contre Alexandre VI. — CSiute d'une partie des murs du château Saint- Ange. — Des canons sont braqués contre le château. — Le roi s'oppose à une attaque et continue les négociations. — Les Français émerveillés se promènent dans Rome. — Bulletin publié en France, où l'on relate les beautés de Rome, ainsi que diverses légendes qui avaient cours alors parmi le peuple romain.

ANDis que le pape flottait , livré à ces incertitudes, l'armée française, contrainte de vivre aux dépens du pays, s'avançait vers Rome , s'emparant des places abandonnées par les troupes d'Alexandre, et les Aragonais se retirant devant elle. Le quartier-général du roi était déjà à Nepi, à peu de distance de la capitale. C'est là que

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Charles reçat les fils de Virginio Qrsini, fjr^P^ Gbambellan du royaume de Naples, allié i L^ fomille aragonaise et comblé de ses fiiTears. î%^ ▼eoaient, du consentoneat de leur père, rest^ au service de Naples , offrir au roi leurs placée dans la campagne romaine , le passage et de^ ▼ivres, au grand étonnement des Français, pei^ accoutumés, dit Guichardin luinntaie, aux sou--^ plesses italiennes.

Ces arrangements conclus, le roi porta son quartier-général à Bracciano qui venait de lui être livré par les OrsinL Louis d'AUégre et plusieurs autres capitaines furent détachés avec deux mille Suisses et cinq cents lances pour passer le libre, à Ostie, tourner Rome et fiiire jonction avec les Colonna qui occupaient la rive gauche et faisaient des courses jusqu'aux portes de la capitale. Nous donnerons bientôt des bulletins et des correspondances qui nous feront connaître les résultats de cette diversion, ainsi que d'une expédition plus importante confiée au maréchal de Rieux qui avait passé le Tibre au-dessus de Rome.

Déjà Civita-Vecchia, Cornetto et toute la banlieue de Rome étaient au pouvoir des Français. Peu portée pour nous, mais trës-divisée , la population romaine, saisie d'épouvante, demandait la paix. Le roi , informé de cet état des es-

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prits» fit partir de nouveaux ambassadeurs, qui étaient le sénéchal de Beaucaire, Pierre de Roban , maréchal de Gié, et le président de Ganay, d^a envoyé vers le pape. Ils avaient pour instruction de ne rien oublier pour persuader au pontife combien le roi était éloigné d'entrer dans ce qui concernait son autorité, et combien le goût des innovations qu'on lui prêtait lui était étranger. Car, il faut le dire , la présence dans le camp français du cardinal de Saint- Pierre-ès-Liens , les rumeurs qui couraient en Italie d'un prochain concile et d'une déposition probable de Rodrigues Borgia , après la révision des opérations du conclave où il avait été élu , épouvantaient par dessus tout Alexandre YI. Charles le fit assurer par ses trois ambassadeurs, hommes d'autorité et dignes de foi, qu'il souhaitait avec passion d'entrer à Rome en ami; qu'il lui serait facile d'en briser les portes et les murailles avec son artillerie, mais que ce n'était pas ainsi qu'un roi de France , plein du respect que ses ancêtres avaient toujours professé pour les pontifes romains, devait paraître dans la capitale du monde chrétien. Il suppliait donc le Saint-Père de l'accueillir comme un fils respectueux, promettant qu'aussitôt après, leurs différends se termineraient par une alliance et une amitié sincères.

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Ce langage rassura en partie Alexandre. Ken qu'il lui parût très*dur de congédier ses aUib en se mettant à la discrétion du roi » et d'oaTrir aux Français les portes de Rome sans aveone convention préalable , il estima qu'il n'avait plus le choix des moyens, et consentit à la demanda du roi. Le duc de Calabre, sans accepter formellement le sauf-conduit que Charles lui adressa à la demande du pape, sortit de Rome par la porte Saint-Sébastien , le dernier jour de l'année 1494i au moment même où Charles y entrait par la porte de Sainte-Marie-du-Peuple. Le pape, qui était loin de se croire en parfaite sûreté, s'était étroitement renfermé dans le château Saint- Ange, accompagné de Baptiste Orsini, d'Olivier Caraffa , Napolitain , et de six cardinaux.

Le roi fit son entrée à Rome, le soir , à la lueur de mille flambeaux. Le défilé de l'armée dura six heures. Nous en trouvons la description dans l'historien contemporain Paul Jove *, qui probablement en fut témoin. L'avant-garde était composée des Suisses et des Allemands qui marchaient par bataillons, au son des tambours, instruments qui n'avaient pas encore remplacé les trompettes dans l'armée française. Leurs drapeaux nationaux, et de formes variées , flot-

* Paul Jove, livre ii, p. 41.

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talent déployés. Leurs habits courts» et de couleurs tranchées, dessinaient leurs formes, souvent athlétiques. Les officiers portaient, comme marques de distinction, de hauts plumets sur leurs casques. Les soldats étaient armés de courtes épées et de lances de bois de frêne, longues de dix pieds, terminées par un fer étroit et acéré. Un quart d'entre eux portait des hallebardes au lieu de lances: le fer de celles-ci ressemblait à une hache tranchante, surmontée d'une pointe à quatre angles. Ils les maniaient à deux mains et frappaient également du tranchant et de la pointe. A chaque millier d'hommes était attachée une compagnie de fusiliers. Le premier rang de chaque bataillon était armé de casques et de cuirasses qui couvraient la poitrine; c'était aussi l'armure des chefs ; les autres ne portaient pas d'armes défensives.

Après les Suisses marchaient cinq mille Gascons, Bretons et autres soldats recrutés dans les provinces, presque tous arbalétriers. La promptitude avec laquelle ils tendaient et tiraient leurs arbalètes de fer était remarquable. De taille moyenne et plus simplement vêtus , ils fixaient moins le regard que les Suisses. La cavalerie venait ensuite; elle était composée de la fleur de la noblesse française , et elle brillait par ses manteaux de soie, ses

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casques et ses colliers dorés. Od y comptait deux mille cinq cents cuirassiers et deux fois autant de cavalerie légère. Les premiers portaient, comme les gendarmes italiens, une lance forte, striée, ornée d'une pointe solide, et une masse d'armes de fer; leurs chevaux étaient grands et forts, mais, selon l'usage français, ils avaient la queue et les oreilles coupées; ils n'étaient point affublés, comme ceux des gendarmes italiens, de caparaçons de cuir bouilli pour les mettre à l'abri des coups. Chaque cuirassier était suivi par trois chevaux : le premier monté par un page, armé comme son maître, et les deux autres par des écuyers.

Les chevau-Iégers portaient de grands arcs de bois, empruntés à la milice anglaise et propres à lancer de longues flèches; leurs armes défensives étaient le casque et la cuirasse. Quelques-uns étaient munis d'une demi-pique pour transpercer à terre ceux que la grosse cavalerie avait renversés; leurs manteaux étaient ornés d'aiguillettes et de plaques d'argent armoriées. Quatre cents archers, parmi lesquels cent Ecossais, marchaient aux côtés du roi. Deux cents chevaliers français, choisis avec soin, l'entouraient à pied ; ils portaient sur leurs épaules des masses d'armes de fer semblables à de pesantes haches. Lorsque ces gardes montaient à cheval ,

ils prenaient l'uniforme des gendarmes; seulement ils étaient distingués par la beauté de leurs chevaux, ainsi que par l'or et la pourpre qui les recouvraient. Les cardinaux Ascagne Sforze et Julien de la Rovère marchaient à côté du roi, suivis des cardinaux Colonna et Savelli. Prosper et Fabrice Colonna , et tous les autres généraux italiens marchaient entremêlés avec les chefs de l'armée française.

L'armée traînait à sa suite trente-six canons attelés. Ces pièces de bronze avaient une longueur de huit pieds, pesaient six milliers et portaient des boulets gros comme la tète d'un homme. Les couleuvrines de douze pieds venaient ensuite, puis les fauconneaux d'un calibre beaucoup moindre. Leurs afiûts en bois se rattachaient à un avant-train porté sur deux autres roues.

L'avant-garde avait commencé à franchir la porte du Peuple assez tard dans l'après-midi ; aussi le déttlé dura jusqu'à neuf heures du soir. Aussitôt le soleil couché, des milliers de torches et de flambeaux avaient été allumés, et leurs reflets projetés sur les casques et les armures étincelantes éblouissaient les yeux de la foule curieuse, groupée sur les places ou pressée aux balcons des palais bordant les rues suivies par l'infanterie et la bruyante cavalerie françaises.

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Le roi alla descendre au palais Saint-Marc» sur la place de Venise.

La population romaine ayait contemplé a^ec autant d'admiration que d'épouvante ce long défilé d'hommes de guerre et ces appareils de destruction , aussi formidables par la qualité que par le nombre. Mais elle avait accueilli sans enthousiasme cette armée étrangère et i ses yenx un peu barbare. Rome avait entretenu durant le moyen âge une sorte de municipalisme qui, mêlé à ses antiques et glorieux souvenirs , loi tenait lieu de patriotisme. Ce vague esprit d'indépendance» uni à beaucoup d'orgueil» tout confus et mal défini qu'il était, avait eu d'étranges manifestations» surtout pendant le séjour des papes à Aviron. Mais à tout prendre, sans les querelles sanglantes des Orsini» des Colonna» des Savelli, anciennes et puissantes familles qui avaient construit chacune dans quelque quartier de Rome , souvent au milieu des débris d'un cirque » ou même dans l'enceinte d'un tombeau antique, de véritables forteresses, et qui, trop souvent» s'y livraient des combats acharnés, cette population aurait joui d'une paix plus complète que le reste de l'Europe. « Sans ces différends, remarque le judicieux Comines, la terre de l'Eglise serait la plus heureuse habitation pour les subjets , qui soit

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en tout le inonde, car ils ne paient ni tailles ni guères autre chose, et seraient toujours bien conduits, car toujours les papes sont sages et bien conseillés. »

Le silence du pape , qui se refusait à sortir du château Saint-Ange et à ouvrir une négociation , était - il l'efTet des tentatives renouvelées plus vivement que jamais par ses adversaires pour entraîner le roi à se montrer décidément hostile à Alexandre ? Il est difficile d'en douter. Quoi qu'il en soit , le cardinal Ascaigne Sforze, vice-chancelier et frère de Ludovic, mis en liberté après avoir été emprisonné , le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens , les cardinaux de Gurke (qu'on appelait de Guerres), de Saint- Denis * , San Severino , Savelli et Colonna , à la tête d'un parti puissant, travaillaient plus activement que jamais à jeter le roi dans la voie dangereuse d'une révision de l'élection d'Alexandre , et surtout d'une élection nouvelle. Quelques toises des murailles du château Saint-Ange, qui est l'ancien tombeau de l'empereur Adrien, étant tombées de vétusté, on y voyait comme un miracle. Pour agrandir la brèche « deux fois fust l'artillerie prête , raconte Comines comme

* Jean de la Grolayc , abbé de Saint-Denis, en France, cardinal en 1493.

le lui ont dit des plu grands ; inait Un^ous ptt sa bonté le roi y résista. Le lien n'est poôrtast pas défeosable, car la molla est de snis d'homme fidte et petite S •

Pendant que le roi s'effiNW de noasr nm négociation sérieuse stoc le pontife» promensBi nous dans Bome ayec nos soldats ànerfeilUsi

Depuis Gharlemagne aucune armée flrantste n'était entrée en amie dans la capitale du monde chrétien, et plusieurs siècles deraient s'éeoniff avant que des soldats français ne roocopaanat de nouveau» On peut se figurer à quel point hi curiosités, les merveilles de Bome eicitaiept rétonnement et Tadmiration des soldais de Charles VIIL Les piqueurs poitevins» lesareho» bretons , ces rudes &su jers venus des provinces les plus reculées du royaume erraient au milieu des ruines nugestueuses de Tancienne Bome, sous les arcades des églises et des doitres de la ville catholique , associant aux souvenirs de VsBr tiquité païenne qu'ils ne comprenaient pas bien les traditions chrétiennes qui pour eux domi* naient et expliquaient tout le passé. Il y avait ce» pendant à Rome, des savants qui auraient pu leur servir de guides. L'étude des auteurs an* ciens florissante depuis un siècle en Italie, et

^ Comines, iiy. 7, ch. 12.

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forcément accompagnée de recherches archéologiques, avait fait connaître l'origine et la destination des principaux monuments antiques. Hais aucun de ces savants n'aurait pu faire comprendre à nos hommes d'armes illétrés ces vestiges de la civilisation ancienne. S'ils trouvèrent des cicérone, ce fut parmi le peuple de Rome qui n'a jamais été lui-même très-fort en chronologie» et chez lequel on remarque encore aujourd'hui une disposition naïve à confondre l'ère chrétienne avec les souvenirs de l'antiquité au milieu desquels il vit.

Un long bulletin publié en France» sous le titre de Merveilles de Rome, nous donne le résumé des impressions que les monuments de la ville antique et les édifices de la cité chrétienne produisirent siur nos braves et crédules ancêtres.

On y trouve d'abord l'énumération des tours » des créneaux et des défenses de toute sorte qui garnissaient les murailles de Rome , l'étendue de ces murailles et le nom des portes donnant accès dans la ville. On y relate ensuite le nombre et on donne les noms antiques des sept collines, depuis le mont Janicule» où est saint Pierre» jusqu'au mont Viminal où est l'église Sainte- Agathe. Après la série des ponts jetés sur le Tibre» le bulletin éuumère ce que l'on appelle les

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palais des empereurs où Toa remarque celai de lu Romulus. Cest là, dit la relation fantasUqœ, |; que Romulus avait placé sa statue en disant: Cette statue ne cheoirra jusqu'à ce que la vierge ait enfanté: aussi incontinent que la ben(H8te vierge Marie eut en£anté , la dicte statue tomba. Viennent ensuite ce que l'on appelle les arcs triomphants et non triomphants, le tout orné d'historiettes du genre de la légende de Bomulus.

Quant aux Thermes, c'était de vastes palais avec de grandes caves souterraines , es queUes en temps dUhyver Von faisait un grand feu et en temps éCesté estaient remplies Seau afin que les seigneurs qui demeuraient dessus fussent plus à leur aise et se délectassent.

Les théâtres ne sont pas oubliés. Le Colisée obtient une mention particulière. C'était le temple du soleil ( il est vrai qu'il en était voisin ) de merveilleuse magnitude et beaulté. Il était couvert d'un ciel de cuivre doré, où les tonnerres, foudres et coruscations se faisaient. Les pluies étaient envoyées par tuyaux de plomb. On y voyaitles signes du ciel et les planètes avec le soleil et la lune. Mais le pape saint Sylvestre avait commandé de détruire ce temple et aussi plusieurs autres aûn que les pèlerins n'allassent plus à Rome pour les édifices anciens et renom-

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mes des dieux , mais pour les églises des saints en grande dévotion. Quant à la statue de Phœbus qui s'y trouvait autrefois , sa tète et ses mains, faussement attribuées à Samson, dit notre chroniqueur, se voyaient encore à Saint-Jean-de Latran.

Il faut lire les curieuses légendes que contient notre bulletin, sur le Capitole, sur plusieurs églises de Rome, et principalement sur le Panthéon d'Agrippa, surnommé Santa -Maria Rotonda , ainsi que sur certaines statues antiques, telles, par exemple, que les chevaux de bronze doré du Capitole.

Faisons une exception en faveur de la légende suivante que l'autorité permet aux imaginations pieuses , qui a servi de texte à de savantes dissertations et où les poètes, les historiens, Bossuet entre autres dans une de ses plus belles pages , et surtout les artistes, ont puisé d'admirables inspirations. C'est à l'occasion de l'église d'Ara- Cœli que notre bulletin la relate. La voici : *

* La Sibylle dont parle notre légende est celle dont les poètes sacrés ou profanes ont invoqué tour à tour le témoignage :

« Teste David cum Sibyllft ; »

dans la bouche de laquelle Virgile plaçait ces vers :

€ Jam redit et Yirgo, redeuut Saturnia régna; »

celle que Raphaël, dans ses admirables fresques, plaçait à côté

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