‹ Campagne et bulletins de la grande armée d'Italie commandéeChapitre 14 sur 27 · LA MESSE PONTIFICALE · texte numérisé non relu

LA MESSE PONTIFICALE

Monsieur je me recommande à vostre bonne grâce.

Au jourduy nostre Saint Père a créé et publié Monsieur du Mans cardinal lequel est bien tenu au roy de la requeste qu'il en a faicte à nostredit Sainct Père. Car s'il eust esté son bien proche parent il ne Teust sçeu avoir fait de meilleur cuer, et nostredit Sainct Père et tous messieurs les cardinaulx ont esté aussi contons de le faire et créer, comme ledit sieur a esté de les requérir. Je vous en veulx advertir, car je suis seur que vous n'en serez point marry. Dedans peu de jours nostredit Sainct Père doit envoyer à Monsieur du Mans ledit chappeau.

i56 GAHPAGRB ET BCLUETOfS

Monsieur, l'appoinctemait de noitredit SnaetPin et du roy est de tom pomts fùct Lundileroj fiitMi •béissance en personne i nostredîctSninetPère encoisîstoire publique en la grande salle du palais et loi baisa le pié, ce qu'il n*amt eneore Cût, et pois fsdi luy mesmes quelque peu, puis llst dire à monsieur k président Gannay * en latin le demoorant, leqoel pub anssi bien qu'il iîist possible. Hier qui fut mardj.nosM* dit Sainct Père chanta la messe à Sainet Pierre pov l'amour du roy où il y eust la jdus belle serimonie fM jamab homme TÎt, comme je croy. Et pour fommanMr nostredict Sainct Père se fist apporter en une dudre k son palais jusques à ung siège auprès de Tautd conm» il a coustume, resar?é qu'il aroit la tiarre sur la teste. On dit qu'eDoTanlt troy cens mfl ducai; il estoit aeooBpaigné à ceste heure là de bien cent OTOsques qui tenoknt devant ayans chacun une m3ftre de tafetas Uaiic sur la teste et reyestuz de diverses chapes ; les cardinanlx Tendent après lesdiz evesques au nombre de xxmittres de damas blanc, les evesques cardinaux revestus de chappes, les prestres cardinaulx de chassubles, et les cardinaulz diacres d'abits de diacres. Et les deux plus anciens diacres de tous eulx le senroient alentour de sa personne. Les cardinaulx qui sont mal contens, combien que leur paix soit fàicte, ne gaingnèrent point les pardons ce jour-là, car ilz ne s'y trouvèrent point Quant nostre dit Sainct Père vouUut chanter la messe, mon-

t Jean de Gannay, seigneur de Persans, premier président an parlement de Paris. Il devint chancelier de France sons Lonis Xn et mourut en 1512.

sieur de Foix lui apporta jusques à sondit siège les bassins pour laver et fut revestu tout assis en sondit siège. £t après se leva pour aller devant Tautel dire le Confiteor. Cela fait s'en alla mettre en son grant siège ou on monte cinq ou six degrés et n'en botga tout le long de la messe, réservé quant vint à lever Dieu. On chanta deux évangiles et deux epitres en latin et en grec. Il fut servi durant ladicte messe de monsieur de Montpensier, parfoys de monsieur de Bresse, et puis du roy qui donna à laver après qu'il eust usé le corps de Nostre Seigneur de quoy il fist troys pièces et n'en prit que Tune. Les autres furent usées par le diacre cardinal et soubz diacre. Et pareillement du sang en eurent leur part. Pour advertir quant il eust levé Nostre Seigneur il s'en retourna en son dit grant siège et le luy aporta t'on là à recepvoir. Au costé droit du pape près les cinq ou six degrés y avoit deux chaires ; en la prouchaine de luy estoit assis le roi et en l'autre le cardinal de Naples, qui est doyen des cardinaulx; et du costé droit, à quatre ou cinq brasses de luy, estoient assis sur un bout les cardinaulx evesques , chacun selon son rang. A la main gauche estoient assis les cardinaulx prostrés et les diacres; mais entre deux estoit le despote * de la Morée, que vous avez veu, qui apporta à Tours ung autour blanc au roy. Soubz les evesques dont je vous ay parlé estoient assis sur cinq ou six bancs bas les cardinaulx derniers nommez. Nostredict Sainct Père , après

1 Les princes de Morée et de Servie avaient conservé le nom de Despotes, traduction de leur titre grec.

158 CAVPAGNB ET BULLETINS

que la messe fut dicte, donna sa bénédiction en sondit siège à tout le monde. Je croy qu^il y avoit, tant à l'église que dehors, pour veoir ce mistére, plus de XX mil personnes dont il n'y avoit pas cinq cens Rommains que touts ne fussent des gens du roy. Ccmune nostredit Sainct Père et le roy s'en retournaient, fost monstre le fer de la lance et la vêronnique qui sont à Fautre bout de Téglise. Et puis nostredict Sainct Père monta en une gallerye de son palais qui est faicte tout à propos regardant en la grant place là où il donna Tabsolucion de peine et de coulpe. Et fust ladicte absolucion après publiée par troys cardinaulx en latin, ytalien et en irançois, ce qui n'avoit jamais esté fidt jusques à ceste heure là.

Monsieur s'il est plaisir ne service que je tous puisse faire, advertissez moy et de bon cueur m'y emploieray, à Taido de Notre Seigneur, lequel je prie, Monsienr, qu'il TOUS doint bonne vie et longue. Escript à Homme au palais Sainct Pierre, le xxie jour de janvier.

Le tout Tostre serviteur et amy.

Lots de Luxesibourg K

1 Louis de Luxembourg, comte de Ligny, était fils de Louis, connétable do France, et de sa seconde femme, Marie de Savoie, sœur de Charlotte de Savoie, mère de Charles VIU. Le roi le maria richement à Naples. Philippe de Luxembourg, évéque du Mans, dont Louis annonce la promotion au cardinalat, était fils de Thibaud de Luxembourg et de Philipote de Melun. Ils étaient cousins germains.

DE LA GRANDE ARMÉE d'iTALIE. 159

La lettre du roi, en date du 17 janvier, était accompagnée du texte même du traité conclu avec le pape deux jours auparavant. Ce texte fut imprimé avec la dépêche qui l'annonçait, et il se trouve mêlé à nos documents. Comme on le rencontre dans nos grands recueils , nous n'en donnerons ici qu'une analyse.

Alexandre VI et le roi , après avoir commencé par déclarer que tout ce qui avait été fait de part et d'autre ne l'avait point été avec l'intention de se nuire mutuellement, stipulaient que « nostre dict Saint-Père demeurerait bon père du roi et le roi bon fils et dévot dudit Saint- Père. »

Alexandre ajoutait qu'il serait content de voir monseigneur le cardinal de Valence « aller avec le roi pour l'accompagner avec décent et honorable état ainsi qu'il était accoutumé, et le roi pour l'honneur du Saint-Siège le recevoir humainement comme il appartient à son état et dignité. 0 Le terme d'otage n'était pas prononcé. La présence du cardinal dans le camp du roi devait être au moins de quatre mois.

Six longs paragraphes réglaient les conditions concernant la remise au roi de Zizim , frère du sultan Bajazet , lequel se trouvait alors au pouvoir d'Alexandre. Cette clause, pour être comprise, exige quelques éclaircissements.

160 GAMPA«RI R NURim

A la mort de Mahomet II, en 1481»

fils, Bnyazet II et Zizim, ou Gem, s'étaieM puté son héritage. Vaincu, le 16 juin 14B»; dlconium^le second, ne trouvant point de i sur le continent de l'Asie, était vena un asile à Rhodes même.

« Le grand-maître^ Pierre d'Aabn«on,eti » chevaliers, dit Guillaume de Jaligny, > slrent de sa personne, étant fort jcfeui |i^ » Taveuture qui leur était advenue; et eqiéMt » bien d'en fidre leur profit, ils donnèrent ta » et sûr ordre pour la garde de sa personne *.9 Bajazet envoya aussitôt une ambassade an gaoÊit maître de Rhodes pour obtenir qu'on Ini linlt Ziiim , ou qu'on s'engageftt à le retenir prisonnier. C'est cette dernière condition qui ftat acceptée par les chevaliers, moyennant le paiement annuel d'une somme considérable destinée i subvenir tant à la garde qu'à la dépense personnelle du prince ottoman.

Pierre d' Aubusson conduisit Zizim en France , où ce prince habita quelque temps une cornmanderie dans le comté de la Marche. Puis, en 1489. il le céda au pape Innocent VIII , avec la pension que continuait de payer RiyazeL Pendant son séjour en France, Zizim avait repoussé

« G. de Jaligny, Hittoire de CharUt VIII.

les propositions de Louis XI , qui lui avait offert ^sa protection s'il consentait à se faire chrétien. 'j^VL moment où le grand-maitre se disposait à lemettre son prisonnier au pape, un envoyé tare vint offrir à Charles VIII toutes les reliques existant à Constantinople , s'il voulait livrer Zizim à son frère le sultan. Charles, sachant que c'était envoyer à la mort ce malheureux prince, dont la personne d'ailleurs ne lui appartenait pas, refusa, mais avec l'intention de le redemander au pape, s'il exécutait un jour son projet, déjà formé, d'attaquer les Turcs et de les chasser de Constantinople.

D'après le traité du 15 janvier, le pape s'engageait, de l'avis du conseil des cardinaux, à livrer au roi le malheureux prince turc , à condition qu'il serait gardé dans le château de Terracine , ou dans une place de l'Etat de l'Eglise choisie par le roi et le pontife. A l'époque du départ de Charles VIII de l'Italie , Zizim devait être remis entre les mains du pape. De son côté , le roi de France s'engageait à défendre le domaine du Saint-Siège, dans le cas où le sultan ferait une descente sur les côtes de la Marche ou sur un autre point. Quand à la subvention payée par le sultan au Saint-Père pour la garde de son frère, et qui s'élevait , déclare-t-on , à la somme considérable de quarante mille ducats, elle devait

18S GAMPACm ET BinUETIllS

continoer d'être toadiée par la diambre aporii- 1' liqae. 1^

Oslie et CîTita-Veochia étaient oonsignéa dm | V les mains du roi, comme ports de ravitaillaneili mais sans les revenus de ces Tilles etsansq* les Français pnssent t^y ingérer dans le Ait dt la Jnstloe. Il était même stipulé que les sojeb d'Alphonse pourraient y eommercer, munis A sauf-conduits d'Alexandre, condition sufflsnrie pour démontrer avec quelle obstination le pape s'était rehisé à toute transaction eoneemant li couronne de Naples. V

Viennent ensuite de nombreux articles oA b |i roi stipule atec Alexandre, qui y consent Ibraiei- v lement, des conditions de sûreté» de restitution \ d'offices, de dédommagements de toute sorte, de restitution de places et de châteaux , de remises en possession de terres et biens, de rentrée en faveur et dignités , de pardon et d'oubli des fautes passées en faveur de plusieurs cardinaux, de Julien de la Rovère, entre autres, de son f^re, le préfet de Rome , des barons romains , surtoat des Ck>lonna, Vitellî, Sabelli, d'Estouteville , Hieronimo et autres.

Le roi , de son côté , promettait , après avoir fait l'obéissance filiale, de « n'offenser ledit Saint-Père ni en temporel ni en spirituel. » Le pape s'engageait, en retour, à ne permettre à

aucun de ses sujets de nuire au roi ou de £avo- ■riser ses ennemis « en argent » gendarmes , ni en quelque façon que ce soit »

Gomme on le voit, cette convention» qu'on ne saurait appeler un traité , puisqu'elle ne contenait que des ailicles transitoires et ne réglait que des difficultés de détail nées à l'occasion du passage de l'armée française dans les États du pape, ne méritait pas d'arrêter si longtemps Charles VIII dans la capitale du monde chrétien. On a essayé d'en expliquer l'insignifiance par la faiblesse ou la condescendance intéressée des négociateurs. On oublie que les conditions en furent discutées durant quinze jours par le roi lui-même , entouré de ses ministres et des principaux chefs de son armée. Il vaudrait mieux avouer qu'Alexandre , bloqué dans le tombeau d'Adrien» se refusa constamment, et avec une courageuse fermeté , à transiger sur la question de l'investiture, question qui était la seule importante, et dont, pendant quinze jours, on espéra vainement la solution. Nous verrons bientôt que la conquête de Naples,la fuite des princes en Sicile et la soumission facile et presque complète du royaume ne réussirent même pas à ébranler la fidélité du pape à la cause aragonaise.

Arrivés au point où nous en sommes, apparaît clairement la faute que l'on avait commise en

164 CAVPAGNE ET BULLETINS

prenant son chemin par Rome. Il aurait b» coup mieux valu, partant du quartier génénlfe Bracciano, passer le Tibre vers son emboudM et se jeter hardiment, comme le ferait uneaisèi moderne» entre Naples, qui nous ouvrait las Im et Tarmée du duc de Calabre, qui s'était dfl montrée incapable de nous opposer une ràfe* tance sérieuse. Au lieu de ce mouvement dé» sif, le roi , entouré de son armée, perdit plnsiMi semaines à solliciter en vain d'un vieillard i» fermé dans un tombeau l'investiture d'un roj» me sur lequel il avait des titres réels, sufBsanh et conformes au droit public du temps. Je m'eifr presse d'ajouter néanmoins qu'arracher par U violence ce que le pontife refusait d'accorder librement, c'eût été commettre une faute bien plus grave encore.

Quant au prince ottoman, dont le sort était si minutieusement réglé par la convention da 15 janvier, il est probable que Charles VÛI tenait surtout à sa possession , dans l'espérance d'en tirer grand parti à l'époque où il exécuterait la croisade projetée. Mais le malheureux captif ne devait plus servir d'instrument à aucun dessein exécutable en ce monde. A peine sorti de Rome, il mourut, le 20 février, dans le cami français. Les historiens affirment que sa mor ne fut pas naturelle, en ajoutant toutefois que 1<

DE LA GRANDE ARMÉE D'iTAUE. 165

poison qui lui avait été administré n'avait pas fité préparé par des mains françaises. Aucune preuve d'un crime, dont le premier résultat aurait été la suppression du tribut de 40,000 ducats payés par Bajazet, et que la chambre apostolique s'était réservé, n'a été apportée à l'appui ie cette allégation. Ne serait-il pas beaucoup plus tiaturel de penser que cet infortuné, usé par une longue captivité et par un exil de treize années , succomba à quelque lente consomption , dont son pâle et mélancolique visage présentait tous les symptômes ?

Page 1