CHAPITRE VIII
épart de Charles VHI de Home. -« CShangement de règne à Naples. — Impopularité d'Alphonse et de son père, Ferdinand I«r,. Prise de Montefortino et de Monte di San- Glovanni. — Lettres du roi publiées en France. — Défection de l'armée napolitaine. — San-Germano livré sans combat. — - Ferdinand n à Naples. — H délie ses sujets du serment de fidélité et s'enfuit de Naples. — Entrée de Charles Vill à Naples.
HARLESi à la tête de la plus grande partie de son armée, sortit de Rome, sans y laisser un seul homme , le 28 janvier de Tannée 1495, après y ^oir passé près d'un mois. Il se proposait de averser le Latium et de prendre sa route vers aples par Ceprano, Aquino et San*6ermano, 1 s'éloignant un peu plus de la mer que ne le it la voie directe suivie aujourd'hui par les 3yageurs et construite depuis cette époque à •avers les Marais-Pontins.
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Une nouvelle révolution, on, da immM.tt changement de règne, s'opérait en oe momotti
Naples.
De tous les symptômes qne nos ambassadean avaient recueillis, et dont on avait tenu eofliple pour calculer les chances de snocès da notn expédition en Italie, il n'y en avait pas de pta certain que la désaffection profonde des Napolitains pour les princes régnants de la ISunilte aragonaise.
Alphonse, associé au règne de son père. Finaud, longtemps avant de monter loi-mèmenir le trône, héritait de Timpopularité de celuici , bientôt accrue par sa propre cruauté.
A peine couronné, il avait fait conduire dans rîie d'Ischia plusieurs princes et barons longtemps retenus prisonniers par son père dans des culs de basse-fosse, et là il les avait fiât assommer par des Maures à son service. Parmi eux se trouvait le duc de Sessa et même le prince de Rossano, qui était le propre beaufrère du roi Ferdinand. Le fils de celui-ci fat retrouvé par les Français dans les cachots de Naples.
« Nul homme, dit Comines, n'a été plus » cruel que luy, ni plus mauvais, ni plus vi- )» cieux et plus infect, ni plus gourmand. Le » père était plus dangereux, car nul ne se con-
» naissait en luy ni en son courroux ; en faisant » bonne mine il prenait et trahissait les gens. » Quant à Alphonse , père de Ferdinand de Calabre , il était d'une avarice dont les historiens ont cité de curieux exemples. N'étant encore que prince , il avait des troupeaux de porcs qu'il donnait à garder; il fallait qu'on les lui rendit engraissés et qu'on les remplaçât quand ils crevaient. Parfois il achetait , surtout dans la province fertile de la Fouille , la récolte de froment en vert, et les olives avant leur maturité; puis il revendait ces deux produits, de première nécessité, le plus cher qu'il pouvait. S'ils baissaient de prix, il employait la violence, soit pour contraindre les acheteurs à prendre son grain ou ses olives au taux fixé par lui, soit pour défendre aux autres propriétaires de vendre leurs produits avant qu'il eût écoulé les fruits de son monopole. Si quelque seigneur passait pour économe, il le contraignait à lui livrer ses épargnes. Il confisquait les haras de chevaux, que beaucoup de barons avaient formés avec grand soin, et les faisait nourrir, sans indemnité, dans des pâturages appartenant à des particuliers. Comines assure qu'Alphonse avait, avec le consentement de son père , vendu treize mille ducats l'évêché de Tarente à un juif pour son fils qui se disait chrétien. Selon le
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même, il avait donné une abbaye à un &acofinier, en lui disant: « Vous entretiendrez tant d'oiseaux et les nicherez à vos dépens , et tiendrez tant de gens à vos frais *. » Ces traits d'avarice et de cruauté avaient complètement effacé dans la mémoire du peuple le souvenir du règne du grand Alphonse , lequel avait autrefois , et à juste titre , joui de Taffection de ses sujets.
En apprenant la retraite , ou plutôt la fuite de son fils Ferdinand , duc de Calabre , devant Tarmée française, Alphonse, si arrogant jusque-là, fut frappé d'une véritable stupeur. « Il entra en telle peur que toutes les nuits il ne cessait de crier qu'il voyait les Français; que les arbres et les pierres criaient : France ! ' » Désespérant de faire face à Forage, il résolut d'abdiquer et de remettre la couronne à son fils le duc de Calabre. Il se flattait que sa retraite désarmerait la haine publique , et que ses sujets , en voyant sur le trône un jeune prince de grande espérance et doué de brillantes qualités, retrouveraient en eux un reste d'affection pour la maison d'Aragon. Cette résolution, prise plus tôt, aurait peut-être produit l'effet qu'Alphonse en attendait. Mais il était trop tard. Tout annonçait à la
* Comines , iiv. vu , chap. xi.
3 Comines, Iiv. vu, chap. xi.
maison d'Aragon , sans même ajouter foi à des présages funestes recueillis de toutes parts , une catastrophe prochaine et que rien ne pouvait conjurer.
A peine Ferdinand II eut-il été couronné à Naples, avec le cérémonial usité , qu'Alphonse communiqua secrètement à sa helle-mère , Isabelle de Castille , son projet de s'enfuir en Sicile sans vouloir en instruire son fils ni même son frère. Don Frédéric. Il partit de Naples avec quatre galères remplies surtout de vins précieux , sans rien ordonner de ses meubles et de ses biens. Il y avait un an moins trois jours qu'il avait succédé à son père. Il s'enfuit, chargé de la haine de deux règnes, à Mazzari , en Sicile, ville que sa belle-mère avait reçue en dot de Ferdinand, roi d'Espagne, et alla s'y cacher dans un monastère d'Olivetains, où, sans prendre rhabit de moine , il adopta toutes les pratiques et s'imposa toutes les austérités commandées par la règle. Il ne tarda pas à y mourir d'une maladie cruelle. On lit encore dans le réfectoire de ce couvent une inscription faisant foi de l'humilité profonde avec laquelle le fastueux Alphonse, oubliant sa vie passée, mangeait avec les moines, les servait à table et couchait sur un grabat. Il y a cependant trois mots de trop gravés sur ce marbre. Ce sont ceux d'après les-
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quels il aurait été sur le trône le plus juste, le plus invincible et le plus magnifique des rois ^
Charles VIII venait d'atteindre Velletri. Cesl dans cette dernière ville que César Borgia , cardinal de Valence, s'évada du camp français où il devait rester comme légat. De son équipage, formé de douze fourgons, il n'avait emmené qu'un chariot C'était celui qu'il avait aflèeté d'ouvrir publiquement et qui était rempli de vaisselle d'or et d'argent. Quant aux autres, ils ne contenaient que des pierres.
Cette évasion avait tout l'air de se rattacher à une notification que l'ambassadeur d'Espagne près de Charles VIII , Antonio de Fonseca , fit an roi à Velletri même, de la part de ses maîtres, Ferdinand et Isabelle. Cette déclaration avait pour but de protester au nom des rois catholiques (tel était le nom que l'on donnait à Ferdinand et à Isabelle) , contre l'ambition des Français. Les époux -rois s'étaient engagés, disait-on , dans ce manifeste , à ne point troubler Charles VIII durant son expédition en Italie, parce que le roi de France avait annoncé qu'il se proposait uniquement de faire valoir ses
Alphonse Aragonio 11, régi justissimo, iavictissimo , munificentissimo , olivetanus ordo ob singularem beneûcentiam «m quâ vixit ut, legiâ majestate depositâ, cum eis unà cibam ««peret, ministris Dei minislraret, lectitutaretque.
droits sur le royaume de Naples pour attaquer ensuite l'Empire turc. Les rois d'Espagne avaient entendu par là que Charles soumettrait humblement ses prétentions à l'arbitrage du pape suzerain et qu'il respecterait sur son passage les autres Etats indépendants de l'Italie. Au lieu d'adopter cette marche conciliante , ajoutait-on , il avait encouragé des révoltes à Pise et à Florence, levé des contributions énormes à Lucques et à Sienne , occupé une chaîne de places fortes^ des frontières du Milanais aux confins du royaume de Naples, et enfin violenté le chef de l'Eglise , dont il retenait le fils plutôt comme un otage que comme légat. Fonseca parlait au roi en présence de tous les chefs de l'armée sans se laisser intimider par leurs murmures et leurs reproches. Bientôt une violente altercation s'ensuivit. L'ambassadeur termina en déchirant l'original même du traité de Barcelone qu'il avait entre les mains, et enjoignit à deux capitaines espagnols qui servaient dans l'armée française de la quitter dans un délai de trois jours» sous peine du crime de lèse-majesté. Ces menaces n'intimidèrent ni le roi ni l'armée. De Velletri , l'avant-garde fut portée à Monle-Fortino , ville située dans la campagne de Rome et appartenant à Jacques Conti, baron romain, qui avait quitté notre parti pour ne pas servir avec les Colonna ,
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nos alliés et ses mortels ennemis. Cette défection fut cruellement punie. Monte-Fortino, foudroyée par Tartillerie française , fut prise d'assaut et saccagée.
L'armée atteignit ensuite Monte di San-Gioyanni, fief du marquis de Pescaire, attaché à la famille amgonaise. Comme Monte-Fortino , cette place était située dans la campagne de Rome , qui, appartenant presque tout entière à des barons à peu près indépendants, ne jouissait guère du gouvernement plus régulier des.papes. Les Français y donnèrent un si furieux assaut, qu'après l'avoir battue quelques heures, ils l'emportèrent le jour même sous les yeux du roi.
Les suites de ces assauts furent terribles pour la garnison et les habitants qui s'étaient associés à la défense de ces places. Celte manière de faire la guerre acheva de répandre l'épouvante, mais elle commença peut-être aussi à nous aliéner les coeurs. « Les Italiens , depuis plusieurs siècles, dit Guichardin, se contentaient dans leurs guerres de dépouiller les vaincus qu'ils renvoyaient ensuite , de piller les villes prises d'assaut, d'en faire les habitants prisonniers pour en tirer des rançons , mais ils épargnaient toujours ceux qui survivaient à la défaite *. »
* Guichardin, liv. I, chap. IV. V Histoire d'Italie n'est divisé
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Il faut remarquer cependant que Monte-Fortino et Monte di San Giovanni se trouvaient dans des positions tout à fait irrégulières. Elles n'appartenaient point au pape, bien que situées dans ses États. C'étaient , à dire vrai, des fiefs et des propriétés particulières , l'une aux Conti et l'autre à la famille des marquis de Pescaire. S'opposer au passage de l'armée du roi de France, c'était pour ces barons agir un peu en forbans ; il ne faut donc pas s'étonner qu'à une époque où les lois de la guerre s'écartaient si souvent de celles de l'humanité , l'armée française , où Ton comptait beaucoup de Suisses et d'Allemands, ait exigé non-seulement l'accomplissement de la vengeance à laquelle elle croyait avoir droit, mais aussi toutes les conséquences lucratives du sac d'une ville prise d'assaut.
C'est sous le bénéfice de ces explications que nous allons donner deux lettres où Charles VIII
en livres et chapitres que dans les traductions françaises. Nous citons ici celle de Bnchon.
« La prinse de Napples, avec les lettres que le roy a envoyées à monsieur de Bourbon, depuis son partement de Romme» et premièrement celle du ix* jour de février. » Imprimé en caractères gothiques, sans lieu ni date, ou nom dMmprimear. Bibliothèque de Nantes; relié à la suite des Poésies de Jehan Meschinot.
raconte lui-même ces événements. Elles figurèrent dans les bulletins imprimés à Paris et c'est là que nous les retrouvons.
Mon frère, pour tousjours continuer à tous faire savoir de mes nouvelles , aujour d'huy j'ay fait mettre le siège devant une des places de tout ce pays la plus renommée, tant pour la force que pour le lieu ou elle est assise , nommée la ville de Mont Sainct Jehan , qui estoit au marquis de Pescaire, tenant party contre, et près de mon chemin. Laquelle combien que je Taye foit sommer de me donner vivre et passage pour mon emprinse , a respondn autrement qu'eUe ne devoit
Et desjà , depuis longtemps elle ne cessoit de faire la guerre, brusler, prendre, et dommaigier entour d'elle tous ceux qu'elle savoit estre mes amys et alliez, et qui tenoient mon party : mesmement ceulx de la terre de TEsglise, depuis que j'estoye entré dedans Rome. Devant moy est au jourd'huy arrivé à la dicte place mon cousin de Montpensier avec mon artillerye pour les approches et après avoir tiré ma dicte artillerie par l'espace d'environ quatre heures tellement que la brèche sembla estre assez raisonnable pour l'assaillir , j'ay fait donner l'assault par les hommes d'armes et autres gens d'une si bonne approche que combien qu'il y avoit de six à sept cens bons hommes de guerre , oultre les gens de la ville , à la fin, grâces à Dieu, du premier assault, elle a esté emportée et prinse à mon petit dommage et à leurs despens , punition et grant exemple pour ceux qui voul-
droient faire semblablement à rencontre de moy. Et je croy que la peine qu'ilz m'ont donnée leur a esté bien cher Tendue.
Mon frère , en tirant tousjours mon dit cfiemin j'ay espoir à l'aide de Dieu d'estre dans deux ou trois jours pour gaigner le passaige de Saint Germain que garde le duc de Galabre, entrée du royaulme, avec grant nombre de gens. Je tous feray tousjours savoir ce que Tiendra de nouveau. Je tous prie que de Yostre part yeuillez pareillement faire , tous disant à Dieu , mon frère , auquel je prie tous ayoir en sa garde.
Escript à Veroli, le neuvième jour de février.
Ainsi signé :
Charles.
Autres lettres datées du xie jour de février.
Mon frère , depuis les dernières lettres que je vous ay escriptes et pour tousjours vous advertir des choses ainsi qu'elles surviennent , tirant mon chemin au pays Saint Germain, j'en voîay mon cousin le comte de Montpensier et sa bande à une ville qui est à un mil d'icy ; laquelle tenait contre moy, et est une des places de ce pays très renommée de force *. Touteffois pour ce qu'elle eust peu porter quelque dommage , se je l'eusse laissée derrière, j'ay trouvé par conseil que je la desvoye avoir en obéissance fust ce par amitié ou par force. J'ordonnay à mondit cousin ou son lieutenant
* Monte Forlino.
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de TeiiToyer sommer ainsi qu'on aroit fait aux antres par où je suis passé , ce qu'il fist par deux fois, nuds ilz n'ont jamais touIu faire ouverture. A ceste cause , je partis liyer matin d'icy, et m'en allay disner au logis de mondit cousin. Et l'après disner je descendes devant ledit Mont Fortino, lequel estoit desjà par mon ordonnance assiégé par ung nombre de mes gens d'ar* mes. Et à mon arrivée je fois tirer mon artillerie et ei peu de temps donner l'assault en telle manière que de la première poincte ilz n'arrèsterent oncques une heure que mesdits gens d'armes ne fussent entrei dedans , et la prindrentpar force en ma présence , dont je vous en ay bien voulu advertir. Je vous asseure, mon frère, que je veis le plus bel esbat du monde et ce que jamais n*avoye veu, c'est à dire aussi bien et hardiement assaillir et combatre qu'il est possible.
Au surplus j'espère partir demain pour retourner au logis de mondit cousin de Montpensier, auquel se trouveront tous les capitaines de sa bande et ceulx que j'ay avec moy pour, avec eulx et par conseil, prendre conclusion de ce que j'auray à faire pour aller passer ce pas de Saint-Germain, lequel on dit estre fortifié par le duc de Galabre qui y est en personne avec ung grand nombre de gens.
J'ay ce jour d'huy receu lettres de ceulx de TAquila, lesquelz m'escrivent comme subgetz et continuent de plus en plus en leur bon vouloir, et desjà en se déclarant ouvertement ont commencé à forger monnoye où sont mes armes ainsi que vous pourrez veoir par une pièce que je vous envoie cy dedans enclose.
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Pareillement j'ay receu lettres de la cité de Salerne qui est une belle et ^ant cité comme on dit, et j'ay sçeu qu'ilz m'ont fait serment de toute fidélité comme subgetz. De ce qui surviendra serez tousiours adverty. Aussi je TOUS prie , mon frère, que de yostre part tous me fassiez souvent savoir de vos nouveUes , et sur tout donnez ordre au fait et recouvrement de mes deniers et à les faire monnoyer pour subvenir à mon afaire. £t à Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa garde. Escript à Veroli le 11* jour de février.
Signé Charles et Robertet.
Autres lettres du xn^jour de février.
Mon frère, dès hyer au matin je vous ay fait scavoir la prinse de Monte Fortino et la façon comment elle fut prinse d'assault, et au soir je reçeus vos lettres qui faisaient seulement mention que vous avez receu les articles de l'appointement fait avec nostre saint père, et comment vous l'avez fait publier par le royaume.
Mon frère hier soir à deux heures de nuyt mon cousin le comte de Guise me fist savoir comment il avoit mis en mon obéyssance deux places nommées l'une Roquesecque (Roccasecca) et l'autre Roqueguillerme qui sont deux très bonnes places, ausquelles estoient de troys à quatre mil hommes d'armes de guerre qui de bonne chière les ont abandonnées. Et depuis, environ la minuit , mondit cousin m'a escrit que le jeune roy Ferrant, qui estoit à Saint Germain, s'en est allé avec
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toute sa puissance abandonnant la ville et chasteM, Et dès l'heure plusieurs de mes gens d'armes soit entrez dedans, ce qui me vient bien à points car c'estoit toute l'entrée du royaume pour tirer iviat, et pour l'achëyement de mon entreprinse.
Mon frère d'autre part je receuz lettres hier de mon cousin le mareschal de Rieux, par lescpiellea U me iiit savoir que mardy dernier il saillit environ deux cents hommes darmes de mes ennemys pour venir voir sa cofttenance et ce qu'il faisoit, mais il sortit sur eulz mixi ou cent hommes d'armes des miens, qui les mirent ei fiiyte. n en est demeuré des leurs environ cinquante ou soixante tant morts que prisonniers. Je m'en pars
au jourd'uy de ceste ville de , et dedens deux
jours je seray , si Dieu plaist , audit lieu de Saint<!er* main.
Mon frère, je vous feray tousiours savoir le plus souvent que je pourray de mes nouvelles. De vostre part faictes m'en aussi savoir. Et adieu mon frère. Escript à le douzième jour de février.
Ainsi signé Charles et Dubois.
Autres lettres du xive jour de février.
Mon frère, j'ay fait tarder jusques icy le partement de la poste, pour ce que je vous veulois bien escrire et advertîr de mon entrée en ceste ville de Saint Germain, laquelle est la première de mon royaume de Napples. Et par les habitans d'icelle m'a esté fait obéissance , serment de fidélité et recongnoissance
comme vrais subgetz en me domiiant très bomie espérance. Au swplus de ma conqueste le roy Alphonse , depuis XV jours ença , est sorty de Napples , et l'on dit qu'il s'en est allé par mer avec une grande somme de ducatz, ou en Espaigne, ou en l'isle de Gecylle, mais jusqu'ici il n'y a point de certaineté où il est. Avant son parlement il a laissé le tyltre de roy au duc de Galabre son filz. Je faiz et feray au demeurant de mon affaire la plus grande diligence que je pourray.
Et ce jour d'huy j'ay avec mon armée et la pluspàrt de mes capitaines fait assemblée pour adviser et conclure ce que j'auray à faire. Et j'espère à l'aide de Dieu vous aller veoir plus tôt que vous ne pensez.
Escript en ma ville de Saint-<jermain, le quatorzième jour de février.
Ainsi signé : Charles et Robertet.
Et au-dessus : A mon frère le duc de Bourbon- Dois.
Gomme on le voit par ces lettres, le roi et ses lieutenants ne rencontraient plus aucune résistance. Ferdinand, après la solennité un peu ti*iste de son couronnement, s'était porté à -Germain. Son armée , encore composée de iquante escadrons de cavalerie et de six mille Fiommes de pied, commandés par d'excellents "^^tX^itaines, occupait une «position bien choisie. ^tmnl-Germain est entouré d'un côté par de
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hautes montagnes , et de l'autre par des marécages. Enûn, la rivière du Garigliano , parfois guëable à la vérité , en défend les approches da côté des États romains. Ferdinand n'avait pas oublié de faire garder sur la montagne voisine le pas de Cancelle par où la position aurait pu être tournée.
Mais l'armée napolitaine était déjà démoralisée. La 0délit4 de ses chefs commençait à chanceler. Convaincus de l'inutilité de la résistance» les uns désiraient s'assurer de la conservation de leurs biens , tandis que les autres voyaient, en traitant des premiers avec les Français, le moyen d'en acquérir. La prise de Monte di San- Giovanni , l'approche du maréchal de Gié , avec trois cents lances et deux mille hommes d'infanterie suffirent pour que l'armée napolitaine évacuât Saint-Germain, et se retirât à Capoue, mais avec tant de précipitation et de frayeur qu'une partie de la grosse artillerie fut abandonnée par les chemins.
Frédéric comptait encore sur l'affection des habitants de Capoue, grande ville bien fortifiée, et défendue par la rivière du Vulturne , plus profonde que le Garigliano. Enfin , il avait derrière lui Naples et Gaëte sur lesquelles il pouvait se retirer s'il était forcé dans Capoue.
Mais à peine entré dans cette dernière ville,
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une lettre de la reine-mère lui annonça que les esprits étaient tellement émus dans la capitale même, que sa présence y devenait indispensable pour éviter une révolution. Il partit donc à la hâte de Capoue en promettant d'y revenir le lendemain.
Jean- Jacques Trivulce, chargé de la défense de Capoue, avait déjà pris son parti. Il avait demandé secrètement à Charles YIII un saufconduit et une entrevue au camp de Calvi, quartier-général du roi. Il s'y rendit avec quelques-uns de ses lieutenants. Introduit tout armé devant le roi, il lui déclara au nom desCapouans et de l'armée qu'ils étaient résolus à suivre sa fortune pourvu qu'on leur fît des conditions convenables. Il ajouta qu'il n'avait aucune mission de Ferdinand, mais qu'il ne désespérait pas de l'amener lui-même à composition si le roi consentait à le traiter comme il convenait à un prince de son rang.
Charles s'empressa de répondre qu'il acceptait les offres des Capouans et de l'armée, et que si Ferdinand voulait se contenter des établissements et des honneurs qu'il lui assurerait en France en dédommagement du trône de Naples, il le recevrait dans son camp avec tous les égards dus à sa personne.
Trivulce était un gentilhomme milanais re-
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présentant une des familles les plas paissantes de la Lombardie. Ennemi mortel de Sfone et des San Severini , tout poissants près de Ludovic, il avait offert , suivant l'usage eu Italie , ses services à la maison d'Aragon. Oo a supposé avec quelque raison que, dans la prévision d'une rupture prochaine entre Charles VIII et le dac de Milan , il était bien aise de hâter le moment où le roi de France , maître de Naples , pourrait tourner librement ses armes contre son ancien allié. S'il abandonna un des premiers, et ao pen trop tôt, la maison d'Aragon, il resta fidèle à la France jusqu'à sa mort II la servit sous trois rois dans les plus hautes positions militaires et il mourut de chagrin d'avoir reçu de François F, dit Brantôme , un léger reproche qu*il n'avait môme pas mérité ^
A son retour dans Capoue Trivulce apprit que les soldats débandés avaient déjà pillé les meubles de la maison de Ferdinand et enlevé ses chevaux. La cavalerie s'était dispersée. Virginio Orsini et le comte de Petigliano s'étaient dirigés avec leurs compagnies sur Nola , ville appartenant au dernier de ces seigneurs. Ils se rendi-
*■ Jean- Jacques Trivulce Tint à Nantes sous Louis XII, chargé de quelque mission militaire. Les archives de la ville renferment un état des dépenses faites par la commnnanté ponr sa réception.
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rent plus tard aux Français» mais les conditions de leur soumission furent mal comprises. Restés prisonniers sur parole jusqu'à la bataille de Fornoue , ils profitèrent de cette journée pour s'évader du camp français.
Ferdinand n'apprit ces tristes nouvelles qu'à deux milles de Capoue où il s'empressait de revenir après avoir rétabli, en apparence du moins , le calme dans sa capitale. Vainement , il conjura les habitants de le recevoir dans leur ville. Repoussé malgré ses supplications, il revint à Naples, persuadé que le royaume entier allait suivre l'exemple des Capouans. Il ne se trompait guère. Averse se hâta d'imiter Capoue, et Naples brûlait d'en faire autant.
Ferdinand II qui, durant ce règne si court, ne manqua ni d'énergie ni de dignité , convoqua une nombreuse assemblée sur la place du Château-Neuf, qui était alors la résidence des rois. Il déclara devant cette réunion , où flguraient beaucoup de gens du peuple , qu'il se sentait assez de courage pour terminer son règne et même sa vie avec la dignité d'un souverain descendu de plusieurs générations de rois , mais que ce parti extrême exposerait la patrie à trop de calamités. Abandonné par Tarmée , et trahi par ses chefs, il conseillait donc aux Napolitains de traiter avec le roi de France, et, dans ce but ,
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il les dégageait du serment de fidélité qu^ibli ^ avaient si récemment prêté. Ces paroles Un-- «| chantes n'excitèrent même pas la compassion da assistants. Le souvenir du père et de Taîenlfth mait tous les cœurs i la pitié. A peine Ferdinand fut-il rentré dans le château que le peaple k^ se mit à piller ses écuries , situées dans lev(»d- L; nage. Outré de cette indignité , il sortit sain de h] peu de monde et chargea les pillards qni s'a- |jii fuirent en désordre.
Il ne lui restait plus qu'à préparer sa fuite. D fit brûler ou couler à fond les vaisseaux qui ratalent dans le port. Craignant, d'après quelques indices , que la garnison allemande du Château- Neuf ne songeât à le livrer aux Français, il loi abandonna les meubles précieux qui s'y trouvalent, et, profltaut du moment où ces avides mercenaires s'occupaient à en faire le partage entre eux, il s'évada par la porte del Soccorso, après avoir fait ouvrir les prisons aux barons échappés en petit nombre à la cruauté de son père et de son aïeul. Il s'embarqua sur une galère, suivi de son oncle, don Frédéric, de la reine, veuve de Ferdinand son aieul, de Jeanne, sa fille, et d'un petit nombre de domestiques , et fit voile pour rîle d'Ischia '. Tant qu'il aperçut sa capi-
* Il ne s'évada du Châteaa-Neuf qu'après Toccupatiou de la ville par Tavant-garde française.
lie , il répéta plusieurs fois à haute voix le veret du psaume cxxvi , où il est dit : « C'est en ain qu'on garde la ville, si Dieu lui-même ne eille à sa défense. »
Après la fuite de Ferdinand le nom seul du oi vainqueur lui soumit le reste des provinces. «a présence de d*Aubigny , sans armée , et celle le Perron de Baschi amenèrent la reddition de )lusieurs villes de la Calabre. Celles des ibruzzes en firent autant, sauf Gallipoli et me autre place. La Fouille députa vers le roi. )trante, Honopoli, Trani, Manfredonia et même Farente se soumirent sans résistance. « Ils menaient trois journées, au-devant de nos gens, les cités pour se rendre , et tous envoyèrent à tapies et y vinrent tous les princes et seigneurs lu royaume pour faire hommage, excepté le mar- {uis de Pescaire ; mais ses frères et neveux y rinrent ^. » C'est à Averse que les députés de tapies s'étaient rendus pour oflVir au roi les clefs le sa nouvelle capitale. Dès le lendemain, 21 février, il y fit son entrée. Il y fut reçu avec une si grande allégresse et de si bruyantes acclamaions , qu'on eût cru , dit Guichardin lui-même , lu'il était le père et le fondateur de celte ville. jSl population y accourut tout entière sans dis-
* Comines , 1. vu , chap. un.
ti notion d'âge, de sexe, de condition etmfime de parti , car on y remarquait les amis les plus connus de la maison d'Aragon » mêlés aux restes de ce qu'on appelait auparavant la faction d'Anjou.
On remarquait auprès du roi les représentants de presque toutes les grandes familles da royaume. En première ligne figuraient , à bon droit, le prince de Salerne et celui de Biagnano, revenus de France. A côté d'eux, on signalait le duc de Helfi, le duc de Gravina, le vieux duc de Sora , les frères et les neveux du marquis de Pescaire , le comte de Montorio , les comtes de Fondi, d'Atripalda, de Celano, de Troïa , celui de Popoli que l'on avait trouvé dans les prisons , le marquis de Venafro , tous les Caldoreschi , et les comtes de Hatalora et de Herillano.
Entouré de celte pompe et ravi de cet enthousiasme, le roi , après avoir fait une station à la cathédrale, s'établit au château de Capoue, ancienne résidence des rois de la maison française d'Anjou.
Charles VIII n'avait mis que quatre mois et dix-neuf jours pour venir d'Asti à Naples à la tète d'une nombreuse armée. A cette époque, où les voyages se faisaient lentement, un ambassadeur avec sa suite en eût mis presque autant. Aussi,
DB LA GRANDE ARMÉE D'iTALIE. 189
Alexandre VI disait-il que les Français avaient traversé l'Italie avec des éperons de bois , précédés de fourriers la craie à la main pour marquer leurs logis.
Ce ne fut pas sans une vive satisfaction , sans doute, que l'ambassadeur de Charles VIII à Venise et son futur historien, Comines, apprit rentrée de son maître dans la capitale de son nouveau royaume. Moins fôcheux ou plus sincère, c'eût été pour lui le moment de faire amende honorable devant la postérité de cette sorte de parti pris' touchant ce qu'il appelait le voyage d'Italie. Aussi regrette-t-on de voir le vieil ambitieux déclarer de nouveau que l'on avait pu voir « dès le commencement de l'entreprise de ce voyage que c'était chose impossible aux gens qui le guidaient, si le secours ne fût venu de Dieu seul qui voulait faire son commissaire de ce jeune roi, bon, si pauvrement pourvu et conduit pour châtier rois si sages, si riches et si expérimentés et qui avaient tant de personnages sages à qui la défense du royaume touchait, et qui étaient tant alliés et soutenus. » C'était , il faut le dire » pousser trop loin le regret de jouer un rôle subalterne dans celle entreprise. C'était adopter en tout cas et avec bien peu de patriotisme le rôle de détracteur et devancer les fautes qui
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ne tardèrent pas à nous faire perdre les fruits d'une conquête, laquelle, pour avoir été facile, n'en constitue pas moins un des plus brillants faits d'armes de notre histoire.