CHAPITRE PREMIER
Goap d'œil sur l'état de Tltalie an moyen ftge.
— Quelle était sa situation à la fin dn ZV« siècle. — Politique de la maison d* Aragon et des Médicis. — Ludovic Sforze, dit le Maure.
— Ses relations avec la cour de France et celle de Rome.— Ambassades de Charles viii en Italie. — • Son traité avec Ludovio Sforze. et ses relations avec les autres États.
ussi loin que l'on peut remonter dans les temps historiques , oa trouve ritalie partagée entre de petites nations différentes d'origine%.
de langues et de religions. Rome, qui ne fut d'abord» disent ses historiens nationaux, qu'un rassemblement d'aventuriers» appartenant k
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ces diverses peuplades» imposa son joug à l'Italie» mais ne lui donna pas l'unité. Ce fut même pendant longtemps la politique de la république de refuser les privilèges, attachés au titre de citoyen romain I aux autres Italiens vaincus par elle. Lorsque , vers la un de ce gouvernement, Rome accorda graduellement à ses plus proches voisins le statut personnel » qui était le signe de l'unité I et lorsque plus tard » sous l'empirei elle en fit largesse, non-seulement à toute l'Italie mais à beaucoup de nations barbares, cette concession n'était plus une faveur* Les étrangers la considéraient même comme un fardeau.
Après la translation du siège de Tempire romain aux confins de l'Europe et l'affaiblissement graduel de cette puissance , devenue presque orientale, l'Italie fut, pour ainsi dire, abandonnée à elle-même* Divisée en une foule de petites associations, démocratiques dans les villes, féodales dans les campagnes, elle ne trouva aucune force concentrée pour résister aux empereurs allemands qui prétendaient à la suzeraineté sous le titre pompeux de rois des Romains. La ligue lombarde qui fut, dans le moyen âge, le plus grand effort de la Haute- Italie pour constituer une unité partielle, destinée à résister à ces prétentions , ne put , malgré
des succès glorieux et des efforts héroïques , sur» vivre à la cause extérieure qui lui avait dounâ naissance.
Lorsque la maison de Hapsbourg renonça , pour ainsi dire, à se mêler activement des affaires de l'Italie, et se contenta d'un vain protectorat , Tesprit municipal italien se déve» loppa de nouveau avec une certaine énergie et plus que jamais sous la forme républicaine» Mais aucun lien commun ne s'établit entre ces petites souverainetés. On peut même dire que la paix extérieure fomenta à un haut degré ces querelles intestines , ces rivalités acharnées qui forment l'inextricable tissu de l'histoire de la péninsule au moyen âge.
^ Les guerres incessantes qui divisèrent Pise , Gênes » Florence , Milan , Venise , pour ne parler que des cités les plus célèbres , et qui auraient achevé d'effacer le type national italien, s'il avait existé , amenèrent dans la constitution de ces divers petits états , dans leur nombre et leurs délimitations , des modifications profondes. L'histoire confuse de ces révolutions est , par dessus tout , propre à démontrer que les dissen* sions intestines et les guerres prolongées sont le plus souvent fatales à la liberté. Aussi , vers la xr siècle, toutes ces républiques, si l'on en excepte Venise , et peut-être Florence, étaient*
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elles tombées sous le pouvoir de familles devenues plus ou moins souveraines. Quelques-unes endurèrent même d*affreuses tyrannies. D'autres, conquises et assujetties par leurs rivales , furent mises pendant des siècles hors du droit commun, et administrées avec une dureté et une rapacité qui prouvaient à quel point l'esprit de confraternité était étranger aux cœurs italiens.
Ce fut durant ces querelles et ces divisions sanglantes que l'habitude de recourir à Tinfluence étrangère acheva de s'enraciner en Italie. On a essayé d'expliquer cette sorte de cosmopolitisme en cherchant à y voir comme une orgueilleuse tradition transmise de la Rome des Césars à la Rome des Papes, et acceptée par l'Italie tout entière. Tandis que les autres peuples allaient, très-lentement eux-mêmes, se formant, se concentrant et se constituant suivant leur génie propre, l'Italie, disent les partisans de ce système, bien que devançant de beaucoup, sous le rapport des lettres et des arts, les peuples voisins, méconnaissait le principe de la civilisation moderne, c'est-à-dire la personnalité des nations, parce qu'elle se croyait destinée à les dominer toutes. Toujours infatuée de ses glorieux souvenirs, l'Italie s'ouvrait, ajoute-t-on, aux peuples étrangers, afin qu'ils vinssent vérifier de plus près ses titres à la toute-puissance.
C'est ainsi» achëve-t-on de dire, que son orgueil vis4-Yis des fils de ceux qu'elle avait tant de fois sonmis» empêcha de naître chez elle l'idée de nationalité, contemporaine du même principe arrivant au jour chez ses voisins, et que son ambition anéantit jusqu'à sa personnalité.
Nous croyons cette explication plus ingénieuse que vraie. Nous nous contentons de croire que les divisions profondes du moyen âge italien furent la conséquence des antipathies naturelles i des races d'origine différente , et que diversifièrent encore les hordes de barbares , tels que les Lombards et les Sarrazins , si peu semblables entre eux, appelés, ou descendus , les armes à la main, dans la péninsule, durant les premiers siècles de l'ère chrétienne.
Quoiqu'il eu soit, la France, en entrant en Italie en 1494, non pour la conquérir, mais pour la traverser et y recueillir, en vertu d'un titre que l'on regardait généralement comme fondé en droit, le royaume de Naples, et peut-être celui de Sicile , devait-elle craindre de blesser la nationalité italienne et de la rencontrer devant elle debout et armée ?
Comme nous le faisions pressentir tout-àl'heure, les gouvernements démocratiques qui s'étaient établis dans tant de villes et même de bourgades d'Italie, au moyen âge, avaient fini ,
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au XV siècle, par disparaître dans la plopart de ces républiques à constitutions très-variées. Quelques-unes d'elles , en conservant des assises, des substructions démocratiques , avaient laissé couronner Tédiflce par un fiiite digne du gouvernement le plus absolu. D'autres parties de ritalie » formel» de vieilles agglomérations mu» nicipales, telles que le Milanais, le Piémont > le Hontferrat , Naples et la Sicile, étaient devenues de véritables monarchies, surmontées parfois d'une suzeraineté même étrangère. Chaque quart de siècle avait vu changer l'aspect de cet échiquier politique. Hais la tendance constante de ces transformations avait été de diminuer le nombre des Etats qui y figuraient comme indépendants, conséquence forcée de l'agrandisse» ment de ceux qui parvenaient à triompher de leurs rivaux, soit par leurs forces vives i soit par la supériorité d'une politique, le plus souvent prodigieusement raffinée.
Au moment où Charles VIII se proposait de traverser Tltalie pour aller prendre possession de ce qu'il appelait son royaume de Naples , on distinguait dans la péninsule les Etals suivants : Venise , mais sans ses possessions de terre ferme auxquelles elle refusait son statut. Gènes, devenue par calcul solliciteuse de suzerainetés étrangères, et Florence, bien que gouvernée
par les Médicis» portaient encore le nom de républiques; la Sicile, Naples, les Etats du Saint-Siège, le duché de Milan, le Montferrat , le Piémont, la Savoie, le duché d'Asti , ce der« nier appartenant déjà à la maison de FrancCi étaient gouvernés avec des formes plus ou moins monarchiques. Je laisse de côté les villes de
Lucques , Sienne , Bologne et Mantoue, où il restait des formes municipales plus ou moins subor* données à des principautés. Hais toutes, républiques ou monarchies, étaient dévorées de Tarn* bition d'accroître leurs territoires et leur puis* sance. Toutes, s'observant avec une jalouse inquiétude, dissimulaient, suivant des inspira* tiens profondément égoïstes , leurs anciens res» sentiments , fomentaient des haines habilement alimentées, tramaient des trahisons, parfois sous forme d'alliances éphémères, et, bien loin de reculer devant une ligue avec l'étranger, sollicitaient et trop souvent achetaient son appui, à beaux ducats comptants.
Quelles étaient, d'une façon plus précise» les rivalités qui divisaient entre eux les principaux gouvernements de l'Italie, dans les dix années qui précédèrent l'expédition de 1494?
Laurent de Médicis administrait ce que Ton continuait d'appeler la république de Florence , dont la force consistait plutôt dans l'industrie
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et la richesse de ses habitants que dans rétendne dcsoD territoire. Jaloux de conserver la paissante de sa maison , qui s'était élevée sur la mine politique, consommée depuis longtemps» de la noblesse , et sur celle , plus récente , de la haute bourgeoisie , Laurent avait le plus grand intérêt à s'opposer à l'agrandissement des principales puissances de l'Italie et à maintenir entre elles un juste équilibre. L'unique moyen d'entretenhr cette égalité était d'éloigner tout ce qui pouvait frouLicr la paix dont la péninsule jouissait alors. Ferdinand d'Aragon, roi de Naplesetde Sicile, favorisait les vues de Médicis. Vainement son fils aine , Alphonse , duc de Calabre , s'efforçait-il de réveiller chez son père l'humenr guerrière dont ce dernier avait donné des preuves dans sa jeunesse. Alphonse voyait avec chagrin que Galéas Sforze, son gendre, n'eût que le titre de duc de Milan , quoiqu'il eût déjà vingt ans, tandis que Ludovic Sforze, son oncle, était le maître véritable de ses Etats. Alphonse n'ignorait pas la faiblesse d'esprit et l'incapacité de son gendre. Mais cette raison ne suffisait pas pour justifier à ses yeux l'ambition de l'usurpateur. Il voyait donc avec peine que tu'leîiP ^' «»^«o«^«ié le Maure , chargé de la sa puissaL'r ^''^"' ^'^^^^^ habilement servi de Pmssance pour s'assurer des forteresses , des
DE LA GRANDE ARMEE D'iTAUE. 9
troupes, des finances et des autres nerfs de l'autorité ; ce dernier en était arrivé au point de ne plus dissimuler son ambition de régner en son propre nom. Hais Ferdinand de Naples préférait ses intérêts présents à ceux de sa petite-fille et aux justes ressentiments de son fils. D'ailleurs, la noblesse et le peuple lui avaient témoigné, quelque temps auparavant, la haine qu'ils lui portaient. L'affection de ses sujets pour la domination française à Naples était en effet loin d'être éteinte , et il craignait par-dessus tout que, s'il s'élevait des troubles en Italie, le roi de France ne profitât de l'occasion pour faire valoir ses prétentions sur le royaume de Naples. D'un autre côté, la crainte que lui inspirait la puissance de Venise devenue redoutable à l'Italie entière , lui faisait sentir la nécessité de contre-balancer Tambition de cette république par une union intime de ses forces avec celles des Milanais et des Florentins. Cette crainte, partagée par Laurent de Médicîs et Ludovic le Maure , fut le lien véritable qui unit longtemps la politique des trois princes.
Laurent de Médicis mourut tout à coup, à quarante-quatre ans, en 1492. Quelques mois après, Innocent VIII le suivit au tombeau. Ce double décès jeta un trouble profond dans les relations politiques intérieures de l'Italie. A Innocent
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succéda le cardinal Rodrigue Borgia , si conna sous le nom d'Alexandre VI. A Florence , Pierre hérita de son père. Pierre, fort inférieur à Laurent en prudence et en habileté , se montra si absolument dévoué aux intérêts de Ferdinand et d'Alphonse d'Aragon, que Ludovic Sforze conçut de cette partialité les plus sérieuses inquié» tudes. Divers làits peu importants en apparence conflrmèrent ses soupçons. Un commencement de mésintelligence s'étant élevé entre Alexandre VI d'un côté , Pierre de Hédicis et Ferdinand d'Aragon de l'autre, Ludovic Sforze, par Tentremise du cardinal Ascanio, son frère, trèsdévoué à Alexandre VI , travailla activement i envenimer cette querelle. Il y réussit facilement Bientôt Ludovic joignit à ses exhortations qudque chose de plus solide. Il prêta à Alexandre VI 40,000 ducats et lui envoya un corps, soudoyé en partie par lui, de trois cents hommes d'armes.
En même temps , Ludovic travaillait à con* tracter une alliance avec les Vénitiens. Il y réussit également, et , au mois d'avril 1493 , un non* veau traité fut signé entre le duc de Milan , la république de Venise et le Saint-Siège , qui se trouvait ainsi placé sous la protection des deux autres puissances contractantes, principalement vls-à-vis des princes de la maison d'Aragon.
Cependant , Ludovic Sforze, qui n'avait qu'une
DE LA GRANDE ARMiB D'ITAUE. 11
&ible confiance dans ses nouveaux alliés^ inquiet d'ailleurs du peu de popularité dont il jouissait auprès de ses propres sujets , résolut d'introduire en Italie une puissance nouvelle et supérieure aux autres, tout en se créant près d'elle des titres particuliers à sa faveur. Telle fut Forigine de ses relations avec Charles YIII , qu'il engagea à faire valoir, les armes à la main , ses prétentions sur le royaume de Naples, et ses titres, fondés sur les anciens droits de la maison d'Anjou.
Le pape Urbain IV avait, en 1274, appelé à régner sur les Deux*Siciles Charles, comte d'Anjou et de Provence, frère de saint Louis, roi de France. Ce prince conquit à la pointe de l'épée ce beau royaume, qu'il transmit à son fils, Qiarles II. Jeanne II étant morte sans enfants » en 1435, institua pour son héritier René, duc d'Anjou et comte de Provence. Mais ce choix ayant trouvé parmi les barons des contradicteurs, ceux-ci appelèrent au trône Alphonse d'Aragon , déjà roi de Sicile. Il ne put s'y asseoir qu'après une longue guerre. Resté vainqueur, il mourut sans enfants légitimes et légua le trône de Naples à son fils naturel Ferdinand, qui réussit à s'y consolider, malgré les efibrts de René d'Anjou.
René étant mort sans postérité, en 1480, dési-
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giia, pour héritier de ses droits sur Naples, Charles, son neveu, qui» décédé lui-même » en 1482, sans enfants, avait fait un testament en faveur de Louis XI , roi de France. Ce titre précieux réunit immédiatement à la couronne le duché d'Anjou, soumis à la loi salique, le Maine et la Provence. C'est sur lui que reposaient aussi les droits, également valides, de la maison de France au royaume de Naples.
Ludovic Sforze, avant de s'aboucher avec Charles VIII , jugeant qu'il était dangereux d'accepter seul la responsabilité d'une semblable entreprise, et voulant en même temps donner plus de poids à la négociation qu'il allait entamer, fit tous ses efforts pour associer Alexandre VI à ses desseins. Il y parvint. Il est certain cependant que le pape n'y vit qu'un moyen d'effrayer la maison d'Aragon et de l'amener ainsi à lui accorder ses demandes. C'est ce que la suite des événements met hors de doute.
Les choses en vinrent au point que Ludovic, de concert avec Alexandre VI, expédia en France le comte de Gajazzo, Galéas Visconti et Charles, comte de Belgiojoso , pour inviter formellement Charles VIII à descendre en Italie et à y recueillir la succession de la maison d'Anjou. Ces ambassadeurs exposèrent au roi et à ses conseillers intimes quelles facilités s'offraient pour la
réussite de cette grande entreprise. Le Saint- Siège, blessé par le roi de Naples, qui ne chercbait qu'à s'allier avec les maisons puissantes des États romains possédant des châteaux forts et toujours prêtes à créer des embarras au pape, Terrait avec plaisir l'expulsion de la maison d'Aragon. Venise voudrait-elle s'exposer à de grandes dépenses et à de plus grands périls pour rompre sa vieille alliance avec la France, surtout ea faveur de Ferdinand, son plus grand ennemi? Cela n'était pas probable. Quant aux dispositions de la nation napolitaine , elles étaient bien connues. La noblesse et le peuple, maltraités par Ferdinand et son fils, ruinés par leurs exactions, humiliés sous un despotisme aussi cruel que perfide, étaient prêts à se soulever contre des maîtres odieux, et l'entrée des troupes françaises en Italie devait être le signal de la chute d'un trône miné depuis longtemps par la haine des peuples.
Les ambassadeurs n'oublièrent même pas de mentionner combien la possession de Naples rendrait facile une expédition contre les Turcs et de flatter ainsi le dessein conçu par le jeune roi de chasser les Barbares de Constantinople et même de leur arracher la Terre-Sainte.
D'autres Italiens appuyaient près du jeune roi les ambassadeurs milanais. A leur tête se
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tronvaicni plusieurs barons napolitains ti0 par les princes aragonais et , entre autres , deol firëres de la puissante famille San SeTerino,Vim prince de Salerne et l'autre de Bisignano.
Charles VIII , qui n'avait que vingt-deux ans, céda à un cntraincmcnt assez explicable chez on jeune roi , et , ne prenant conseil que de ses deux favoris, Etienne de Vcsc et Guillaume Briçonnet, évoque de Saint-Malo» conclut un traité secret avec Ludovic Sforze. Les conditions de ce traité étaient que le roi irait en personne en Italie» on qu'il y ferait passer une armée pour y conquérir son royaume de Naples ; que Sforze lui livrerait passage par le Milanais» en fournissant cinq cents hommes d'armes à ses frais. Outre cela, le duc de Milan s'engageait à prêter 200,000 ducats au roi avant son départ de France. De son côté, Charles s'obligeait à la défense du ïlilanais envers et contre tous, à maintenir le pouvoir dans les mains de Ludovic Sforze , et à entretenir dans Asti, ville appartenant au duc d'Orléans, son beau-frère , deux cents lances prêtes à secourir les Milanais. Un traité particulier assurait à Sforze la principauté de Tarente, aussitôt après b conquête de Naples.
L'existence de ce traité ayant été connue en Italie, au moins en partie, Ferdinand d'Aragon en fut plus alarmé qu'il ne le laissa paraître. Il
DK LA 6RAia)E ARMfa B'ITALIB. 15
Mit justement en France des envoyés chargés A traiter du mariage de Charlotte , fille de Fré« ^'c, son second fils, avec le roi d'Ecosse. Cette princesse , cousine de Charles YIII , avait été flevée à la cour de France, Frédéric leur adjoignit Camille Pandone, son ancien ambassadeur i Paris. Ce nouveau minisire reçut pour instruction de ne rien négliger afin de conjurer cet orage. Outre les présents et les promesses qu'il ftit autorisé à faire aux favoris , on lui donna pouvoir d'ofTrir à Charles la suzeraineté du royaume de Naples , marque de dépendance qui aurait été constatée par le paiement d'un tribut annuel.
Ferdinand s'empressa, d'un autre côté^ de se
réconcilier avec le Saint-Siège. Frédéric, son fils,
se rentlit à Rome, aplanit les difficultés qui
8*étaient élevées entre le pape et les Orsini , que
Ton disait favorisés par Ferdinand , et arrangea
un projet de mariage entre une fille naturelle
d'Alphonse d'Aragon et le dernier des enfants de
Rodrigue Borgia. La principauté de Squillace et
dix mille ducats de rente auraient été la dot de
la fiancée. Un traité de défense mutuelle fut
signé et Alexandre YI , rompant avec ses récents
alliés, congédia les troupes des Vénitiens et du
duc de Blilan.
Ce succès obtenu, Ferdinand s'occupa de déta^
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cher LudovicSforze de son allianceaTecIaFrance. Pierre de Médicis le secondait dans cette entre- i prise; mais Ludovic, profondément artificieux. \ ne leur donnait des espérances que pour gagner | du temps et éviter d*ètre attaqué avant qos | Cliarles VIII fiît prêt & entrer en Italie. Il réos- sit ainsi à leurrer Ferdinand , le Pape et les FIo* . rcntins sans donner d'ombrage au roi de Francfr Diverses considérations entretenaient cependant la conflance du roi de Naples. Il espérait que les Vénitiens qui , jusque là, n'étaient point entrés dans la négociation de Ludovic avec la France» bien que Charles VIII leur eût envoyé des ambassadeurs, ne consentiraient jamais à ce qu'un prince étranger aussi puissant s'établit en Italie et leur enlcvc^t par sa seule présence le rang élevé, la prééminence qu'ils y avaient conquis. Enfln il était rassuré par Ferdinand et Isabelle d'Espagne qui lui promettaient un puissant secours, en cas que leurs sollicitations et leur crédit n'eussent pas réussi à changer la résolu* tion de Charles VIIÏ.
Pierre de Médlcis , de son côté , instruit des dangers qu'il courait , par suite du traité de Ludovic avec le roi de France, avait dépêché des ambassadeurs à Paris, Il n'avait pas caché cette démarche aux princes napolitains. Il l'avait même colorée avec cette finesse qui caractérisait
alcrs la diplomatie italienne. Il se proposait, disait-il , de servir d'intermédiaire entre Naples et Paris et d'amener un accommodement moyennant les moindres sacrifices possibles. Charles se bornait à demander la liberté du passage pour son année sur les terres de la république de Florence , et des vivres en payant. Il exigeait de plus cent hommes d'armes , comme marque de Tamitié des Florentins. Mais, en cas de refus, le jeune roi menaçait de leur interdire immédiatement le grand commerce qu'ils faisaient en France et d'en chasser ces banquiers , ces facteurs appartenant pour la plupart à la maison même de Médicis et qui , avec de grands profits, détenaient entre leurs mains, sur les principales places de France , d'Angleterre et des Pays-Bas, le capital nécessaire au commerce et aux emprunts d'États, car les États empruntaient déjà. Pierre de Médicis représentait à Ferdinand les exigences de la France comme peu importantes en ce qui concernait le fond de la question. De quel secours seraient cent hommes d'armes au puissant roi de la France? Pourquoi refuser des vivres payés à une armée qui saurait bien les prendre par force? Était-il lui-même assez bien affermi à Florence pour braver le mécontentement d'un État peuplé de marchands habitués à entretenir avec la France les rela-
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fions commerciales les plus lucratives? Haii^ Ferdinand ne pouvait goûter ces raisons. Il wk^ plaignait avec une telle amertume de ce que b^;^ fidélité el la constance de Médids commençaient ^i^ à s*ébranler de si bonne heure, que celui-ci se vit ^ forcé à accumuler artifices sur artiflces pour dlf* i férer sa réponse au roi de France. Enfin il fit ^ dire au roi que la république enverrait de non- <, veaux ambassadeurs pour déclarer ses résolu* .. lions définitives. ^
Vers la fin de cette année , 1498 , la bonne in- ^ telligence , si récemment établie entre Alexan- | dre YI et Ferdinand , commença à s'altérer. La ,
PapCi jaloux de la puissance du fameux cardinal , de Saint-Pierre-aux-Liens , depuis Jules II» el d'autant plus inquiet de son absence et de sa retraite à Naples , que ce prélat possédait Ostie» Ronciglione et Grotta - Ferrata , places importantes dans la campagne romaine, entreprit d'obliger Ferdinand à le lui livrer. Il offrait au cardinal fugitif , pour garantie de sa sûreté, la parole du Sncré-Collége , celle de Ferdinand el même celle des Vénitiens. Ferdinand s'excusait sur ce qu'il n'était pas en son pouvoir de déter« miner à faire cette démarche le fougueux Délia Rovere qui , naturellement défiant, mesurait les périls auxquels il se croyait exposé aux instances mêmes d'Alexandre VI pour l'avoir en sa
DB LA GBANDE ABMÊB D'ITALIE. 19
fOissance. Le Pape, n*agréant point ces excuses, ie plaignit du roi avec tant d'aigreur et même f emportement , que leur union ne paraissait IM devoir être de longue durée.
Au commencement de l'année 1494 , le 25 jan* vter, Ferdinand, frappé d'apoplexie, mourut subitement. Il a laissé , chez les historiens ita* Sens, la mémoire d'un prince habile» doué IPane grande prudence, si toutefois ces qualités peuvent être concédées à un prince qui, surtout vers la fm de sa vie, se montra cruel jusqu'à la ftrocité et abandonné aux plus mauvaises pastrions. Cette mort inattendue n'était pas propre I réconcilier la maison d'Aragon et l'usurpateur du pouvoir souverain à Milan. Alphonse succé* dait à Ferdinand. C'était , comme nous l'avons dit, le père d'Isabelle d'Aragon, mariée à Jeau Galéas , neveu , pupille de Sforze, et presque entièrement dépouillé par son tuteur. Aussitôt son élévation au trône, Alphonse s'empressa d'envoyer des ambassadeurs à Alexandre VI qui semblait de nouveau pencher vers la FranccLes offres magnifiques qu'il fit au Pape , surtout en faveur de Jean et de César Borgia , ses deux flls« qu'il combla de faveurs , déterminèrent la signa* ture d'une alliance définitive entre Naples et Rome. Un légat apostolique devait couronner le nouveau roi auquel l'investiture était déjà accor«
20 CAMPAGRK IT BULLETINS
dce. Virginio Orsini, ambassadeur napolil promit, au nom d'Alphonse, d'aider Alexani à recouvrer le château d'Ostie et à mettre Iv^ main sur le cardinal de Saint-Pierre-aux-IieM. Mais celui-ci, calculant que le moment était venu de songer à sa sûreté personnelle, partit secrètement d'Ostie. Il s'enfuit jusqu'à Lyon, près de Charles VIII, qu'il se proposait d'accompagner ; ce qu'il ût en effet , dans l'expédition dont le jeune roi faisait les préparatifs.
Cependant Alphonse, cédant à la crainte et faisant taire sa haine contre Ludovic Sforze» essaya de renouer avec ce dernier les relations commencées par son père, Ferdinand,' dans le but de le détacher de sa politique anti4talienne. Il n'en reçut que des réponses évasives. Ludovic dans ces derniers temps, s'était même lié d'une manière plus intime avec la cour de France. Il y avait envoyé , de nouveau , Galéas de San Séverine , marié à une de ses filles naturelles, sous le prétexte que le roi avait mandé ce seigneur près de lui. Charles, par le conseil de Ludovic , avait eipédié une grande ambassade au Pape. Suivant leurs instructions , libellées à Milan même, dit-on, ces ambassadeurs s'arrêtèrent d'abord à Florence. Ils y dirent très-haut, comme ils le firent durant tout leur voyage, que le roi de France était résolu à passer cette
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e même en Italie , non pas dans le dessein 3mparer du bien d'autrui , mais seulement recouvrer le sien propre, c'est-à-dire le [me de Naples. Ils s'empressaient d'ajouter Me conquête n'était que la première partie an adopté par le roi très-chrétien. Inspiré int désir de venger et d'honorer la religion, isession de Naples et des ports de l'extrême était, par dessus tout à ses yeux , disaientmeilleur moyen de chasser ultérieurement arcs de l'Europe et d'arracher la Terre- ) à leurs profanations. Nous croyons que dernière partie des instructions des arnleurs venait réellement du jeune roi, dont :ination avait embrassé ce vaste et hardi •
ambassadeurs déclarèrent aux Florentins I roi ne faisait aucun doute de la fidélité ville qui avait souvent, depuis Charleî , ressenti la protection des rois ses préleurs. Ils ne manquèrent pas de faire resde quel avantage il serait , pour Florence, mmercer avec Naples reconquise, aussi lent et aussi fructueusement qu'elle le avec la France ou ses facteurs, qui, contraiit à ce qui existait alors à Naples , étaient bien traités que s'ils avaient été citoyens îs. Quant à Pierre de Médicis , ils essayé-
24 CÀMPAG5E XT BULLETINS
été rcsueillics nulle part avec plus de faveur qu'à Florence même. Les Florentins, peud'a^ cord en cela avec Pierre de Hédicis, se souvenaient de Cbarlomagne qui passait, à tortoaà raison, pour avoir reconstruit leur ville, détruite par les Goths. On n'y avait point oublié les étroites relations du parti Guelfe, longtemps dominant en Toscane , avec la maison d'ÂiyoQ, protectrice de ce parti en Italie. D'un antre côté, le souvenir des longues guerres soutenues contre la maison d'Aragon était présent à tous les esprits. La majorité du peuple désirait donc qu'on accordât passage à l'armée du roi , et qu*on acceptât ses autres propositions. Mais Pierre de Médicis, plus accoutumé à suivre son caprice que les conseils de la prudence , s'opiniâtra à persister dans son alliance avec les Aragonais. Les historiens italiens et surtout Guichardin, qui se déclare bien instruit, sont restés persuadés que la politique de Pierre n'était inspirée que par le désir, secrètement entretenu, d'augmenter le pouvoir déjà fort étendu dont jouissait son père et d'y ajouter le titre de souverain absolu. L'alliance avec la maison d'Aragon , qui jouissait elle-même d'un pouvoir sans limite, paraissait à cet ambitieux le plus sûr moyen de parvenir à ses fins. Il brava donc l'opinion pu- ^^ue. Une sorte de conjuration, ourdie par
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Jean et Laurent de Médicis , deux de ses cousins, qui, d'accord avec Rucellaï, un de leurs proches, essayèrent de déterminer un mouvement populaire, n'ébranla point ses résolutions. Il répondit aux ambassadeurs français revenant de Rome, que malgré rattachement des Florentins pour la France et leur respect pour un aussi grand roi que Charles VIII , la République , fidèle à ses traités avec les rois de Naples , en respecterait les clauses, dont la première , naturellement , lui interdisait de fournir aux ennemis de la maison d'Aragon les moyens de l'attaquer.
Le roi , indigné de cette réponse , intima aux ambassadeurs florentins à Paris l'ordre de sortir de France. Il donna le même ordre à quelques facteurs qui représentaient à Lyon la maison de Médicis. Mais il continua de protéger les autres marchands et banquiers florentins , afin • de faire comprendre à la république que Pierre était seul responsable à ses yeux des refus injurieux qu'il venait d'essuyer.
Venise seule , plus sage et mieux gouvernée, restait neutre. Elle avait résisté aux doubles sollicitations d'Alphonse et du roi. Les envoyés de Charles VIII, connaissant l'extrême prudence du sénat et la réserve du vieux doge , qui s'appelait Auguste Barbarigo, s'étaient même bornés à demander des conseils à l'assemblée souve-
26 CAMPAGHB ET BULLBTIIIS
raine et au chef de l'État. 11 avait été adroitement et brièvement répondu : que le roi trèschrétien était si sage et ses ministres si éclairés, que s*ingérer dans le gouvernement de la France» même par la voie des conseils, serait une grande présomption ^ ; que l'attachement du sénat pour la France lui ferait toujours prendre une grande part à la prospérité des armes de Sa Majesté; mais que la crainte de quelque attaque de la part des Turcs, leurs ennemis communs, les garnisons nombreuses que Venise entretenait à grands frais dans une infinité d'îles et de places maritimes , garnisons qui servaient vraiment de boulevards à l'Europe et à la chrétienté, ne leur permettaient pas d'engager les ressources de la république dans une nouvelle guerre. Au fond, Venise, inattaquable par sa position et ses grands moyens de défense, avait résolu d'attendre le résultat de l'expédition française , de s'allier plus tard avec le vainqueur , s'il y avait lieu , et en tous cas de chercher une occasion de faire payer son intervention ou sa neutralité. Politique égoïste et infiniment fructueuse, dont cette république, gouvernée par une oligarchie
* Quel re cristianissimo essere re di ianta sapienza , et avère appresso a se tanlo grave e maturo consiglio che troppo présumerebbe di se medesitno chiunque ardisse consigliarîo, Guicciardioi, p. 85, 1. 1. Milano, 1803.
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commerçante, habile et discrète , tout à la fois» ne s'écartait jamais.
Les dires des ambassadeurs français , durant leur séjour à Florence et à Rome , ne laissaient aucun doute sur les intentions de Charles VIIL Les préparatifs que le jeune roi faisait par terre et par mer étaient plus significatifs encore. II avait envoyé Pierre d'Urfé à Gênes, où la faction des Adornes et des Fiesques, et où le crédit de Julien de la Rovere, cardinal de Saint-Pierre-ès« Uens, génois d'origine, nous assuraient un parti tout-puissant, pour qu'on y rassemblât une nombreuse flotte de galères et de vaisseaux de transport. Alphonse qui, jusque-là, avait con* serve quelques ménagements avec Ludovic Sforze, voyant les choses si avancées, rompit publique» ment avec lui. Il chassa de Naples l'ambassadeur milanais et retira celui qu'il entretenait près de Ludovic. Il se saisit du duché de Bari , dont ce dernier jouissait en vertu d'une donation de Ferdinand. Il essaya , mais vainement , de nouer des relations avec les mécontents de Gènes, dans l'espérance d'y renverser le gouvernement favorable au roi de France. Il s'avança dans la Romagne à la tête d'une armée, afin de susciter dans le Milanais des troubles en faveur de son gendre Galéas. En prenant ainsi l'avance, il espérait obliger les Français à passer l'hiver en:
qrricrie mt bogicuit pn i Ure Tîm ses che- TUDLca lUlieaiaBtla YCUKda priBUmps. AlpboBse se s'a tiat pas U. n dépêdn des ambasttdems i Comtmtiaople, po«r mstmiieBaJaxet, wtooni ûu Bom, akn coqierair des Turcs, des grands dcaieiBS de Oiarks Ym et loi demander dessecooFL
Le Pape , de um eôté, s'cnqiressa de pn^ter da moment Appayé par les troupes d'Alphonse, et sortoot par la flotte napolitaine, il iniestit Ostie par terre et par mer et s'en empara. Ce saccës lui sembla d'nn.haut prix. Il ne laissait plus au cardinal Julien de la Rovere que la place de Grotla-Ferrata , dont son frère racheta la possession en s'engageant à payer une rente an« nuelle de dix mille ducats.
Telle était la situation de l'Italie» au moment où Charles YIII se proposait d'y entrer.
Quel était, au même moment, l'état des afEsiires en France ?