CHAPITRE n
Louis ZI, reconnu héritier du royaume de Naples par Charles d'An] on. — Sa mort. — • Régence d'Anne de Beanjeu. — Gnerre de Bretagne. — Mariage dn roi. -* Traités aveo l'Espagne et l'Angleterre. — Ce dernier est sanctionné par les États-Généranx. — Réalité dn projet de Charles Vm de reconciaérir la Terre- Sainte. — Pièce importante à oe sujet.
GUIS XI , mort en 1483 , n'avait été institué que deux ans auparavant , au décès de Charles d'Anjou, héritier du royaume de Naples. Déjà vieux 9 malade et incapable d'essayer de lointaines conquêtes, Louis s'était approprié les por» tions de l'héritage de la maison d'Anjou, qui étaient à sa portée et dont la réunion n'avait soulevé que des difficultés diplomatiques. C'est ainsi que le Maine, la Provence et l'Anjou furent définitivement rattachés à la France. Depuis la
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mort de Charles-le-Téméraîre , dernier duc de Bourgogne , tué à la bataille de Nancy , le 5 janvier 1477 , la grande préoccupation de Louis XI avait été d'annexer à la France les riches -provinces qui formaient le duché de Bourgogne. Il réussit en partie à exécuter ce grand dessein en y employant tour à tour la violence, d'activés et adroites négociations, mêlées parfois à un peu de duplicité.
Enfin en 1482, à la veille de la morl de Louis XI , le traité d*Arras vint réaliser, à son profit , une sorte de liquidation de la succession de Charles-le-Téméraire. D'après la principale clause de ce traité , Marguerite d'Autriche, âgée de deux ans, petite-fille de Charles de Bourgogne, devait, « ladite demoiselle venue en âge requis, » épouser le dauphin (Charles VIII), âgé de douze ans , auquel elle apportait en dot l'Artois, la Bourgogne, les comtés de Mâcon, d'Auxerre, ainsi que plusieurs autres riches seigneuries.
On comprend facilement comment ces importantes négociations ne permirent pas à Louis XI de faire le voyage d'Italie pour y recouver son royaume de Naples. On se tromperait cependant si Ton croyait que la science militaire, le courage et le sang-froid nécessaires pour commander les armées lui avaient toujours fait défaut.
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Les historiens attestent le contraire. Pour n'en citer qu'un exemple, rappelons que, dans une des circonstances les moins honorables de sa vie, lorsqu'au sortir de la tour de Péronne, il alla avec Charles de Bourgogne assiéger et détruire la ville de Liège , soulevée par ses propres intrigues, il faillit, une nuit, payer de sa vie sa honteuse trahison. Les Liégeois, prenant l'offensive, attaquèrent à l'improviste le quartier du duc et du roi. Le duc, courageux, jeune et versé dans les choses de la guerre , perdit la tète. Le roi prit « parole et autorité de commander. » Sa présence d'esprit et ses ordres bien conçus , disent les historiens, firent échouer l'attaque. U est donc probable que , plus jeune et moins préoccupé des grandes et profitables affaires du même genre dans lesquelles il était engagé, il aurait ourdi de savantes intrigues avec ces petits États italiens, dirigés eux-mêmes par des princes si rusés. Peut-être, si ces moyens pacifiques avaient échoué, aurait-il, aussi lui, franchi les Alpes. L'Italie, habituée aux jouissances du luxe, gouvernée par des princes brillants, aux armures ciselées par d'habiles artistes, aurait vu le rusé Louis XI , coiffé de ce chapeau historique, chargé d'images saintes de plomb et d'étain , les poches de son surtout de velours usé pleines de reliques , diriger, entouré de ses
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compères, la fleur de la cbevalerie française à travers la péninsule.
Les raisons que nous avons données et surtout les approches d'une mort qui fut précédée des terribles afiGres de Plessis-lëz-Tours, expliquent pourquoi Louis XI ne fit aucun acte conservatoire décisif» au sujet de son royaume de Naples, durant les deux dernières années de sa vie.
Louis XI , mourant , confia la tutelle de Cbarles VIII à sa fille Anne » mariée à Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu. Il la regardait, disait-il, comme « la moins folle femme du monde » car de sage , il n'y en a point. > L'bistoire a été plus juste encore envers cette princesse, en proclamant qu'elle eût été digne du trône par sa prudence et son courage, si son sexe ne Ten avait pas exclue. Sa principale préoccupation fut de veiller d'abord à ce que les prétentions rivales des princes du sang ne vinssent pas de nouveau trou bler une paix durement imposée par le feu roi et détruire son difficile ouvrage. La régente, craignant que son autorité n'y suffit pas , cbercba un point d'appui dans la nation même et convoqua à Tours les États de 1484. Elle avait sans doute prêté l'oreille aux conseils de quelques hommes sages. Le vieux Comines n'était pas encore en disgrâce et la régente l'avait peut-être entendu dire que , « en Angleterre , les rois ne
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peuvent rien entreprendre de grand , ni lever de subsides sans assembler le Parlement, qui vaut autant à dire comme les trois États , ce qui est diose juste et sainte. » Elle les rassembla donc malgré les cris de quelques personnages « de petite condition et de petite vertu qui disaient que c'était crime de lèse-majesté que d'assembler les États, et que c'était pour diminuer l'autorité du roi. » Anne reçut de cette assemblée la cou* flrmation de son pouvoir.
Bientôt une coalition de princes et de seigneurs, coalition dans laquelle entraient le roi d'Angleterre et même le roi des Romains, ce dernier en violation du traité d'Arras, menaça la régente. Le dernier duc de Bretagne, François II, s'y était rallié dans le but d'assurer à ses filles la transmission de son duché. Anne de Beaujeu prétendait qu'à défaut d'héritier mâle , la Bretagne devait rêve* niràla France, mais avec la promesse de respecter les libertés du duché.
On sait que ce fut la Bretagne même qui servit de champ de bataille à la coalition. Sillonnée en tous sens, pendant plusieurs années, par une guerre dévastatrice, elle expia la longue paix dont elle avait joui durant la lutte de la France et de la Bourgogne , rivalité qui avait été la meilleure garantie de son indépendance.
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François II, décédé durant la guerre, laissait i sa fille Anne des droits incontestables à sa soc* cession. Mais il fallait à ces droits un autre appui que rasscntiincnt des États du duché. De là vint lasingulicre idée de fiancer la jeune héritière à Haximilien d'Autriche. Cette combinaison étrange, si elle avait réussi, aurait fait plus tard de la Bretagne une annexe, un peu isolée, de Timmense monarchie de Charles-Quint II est probable, dans ce cas , qu'au lieu d'être rattachée à la France par l'anneau de mariage de la duchesse Anne , cette province aurait été conquise par Louis XIV, à la suite de quelque victoire chantée peut-être par Boileau.
Occupé ailleurs, Maximilien ne défendit pas avec assez d'énergie sa fiancée et sa magnifique dot. Il envoya par mer quinze cents soldats, dont un grand nombre périt à Saint-Aubin-du-Cormier. « Ne m'oubliez pas, » lit-on en allemand sur des éperons dorés , trouvés récemment au fond d'un sillon, sur ce champ de bataille. Doux et triste souvenir de quelque fin chevaleresque et prématurée.
Celte lutte, trop inégale , eut la conclusion que tout faisait présager; Charles VIII, dont la majorité fut tardive et qui laissa, bien au-delà du terme légal, entre les mains de sa sœur, le pouvoir dont elle usait si bien , fit son entrée à Nantes le
4 avril 1491 ^ II avait vingt-un ans. Au mois de décembre suivant , il épousa à Langeais la propre fiancée de Haximilien, abandonnant Mar* guérite, sa fille, élevée à la cour de France , avec le titre et les honneurs de reine, mais qui n'avait que onze ans. Maximilien , enchaîné en Allemagne, où il relevait la puissance autrichienne, humiliée par le roi de Hongrie, s'occupait de reconquérir Vienne , perdue par Frédéric III. Il fallut ces intérêts de premier ordre pour que la double injure qu'il venait de recevoir, comme fiancé et comme père , ne l'amenât pas sur les bords du Rhin. Aurait-il trouvé , d'ailleurs, chez les princes et les villes libres d'Allemagne, peu attachés à la maison d'Autriche, et surtout dans les Flandres presque révoltées , le bon vouloir nécessaire pour faire à la France une guerre dont tout le poids aurait porté sur cette portion de l'empire? Cela est douteux.
Condamné à dévorer cette double injure, Maximilien se vengea du moins en faisant adresser par son chancelier aux cours de l'Europe deux manifestes, écrits en latin, destinés à exhaler sa haine dans le style le plus véhément On nous
* Voir, aux Documents, deux pièces de vers publiées par les poètes français sur la guerre et la fin de la Bretagne indépendante.
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y appelait les Français^aulois , parce qae« disait-on , le divin roi des Romains possédait à Juste titre une portion de Tancienne Gaule. La seconde de ces pièces , provoquée par le mariage de Charles VIII , tandis que la première avait été publiée à Toccasion de la prise de Nantes, en 1491 , remporte encore sur la première en injustice et en violence. On y explique ainsi, par exemple, le mariage du roi et d'Anne de Bretagne : « Charles VIII , dit ce pamphlet , s'approcha , sous prétexte d'un pèlerinage , d'une église de la sainte Vierge, située hors des murs de Rennes , et , par ce moyen, entra dans la ville avec un corps considérable d'hommes armés. Puis, trompant la duchesse par de fausses allégations, telles que la maladie et la mort du roi des Romains , il Tentraina et la contraignit * à conclure et à accomplir leur mariage. »
On voit que les secrétaires d'État, rédacteurs de la protestation, ne respectaient guère la vérité historique. Cette curieuse pièce se terminait par cette éloquente invective: « Qui ne voudra désormais imiter l'exemple du roi lequel usurpe le nom de très-chrétien ?... Celui qui détient tout à la fois la fille et l'épouse de son beau-père , n'est-il pas digne des noms les plus odieux ? Tous les au-
* Traxil et empulU.
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leurs de rapts célestes, Paris, Pluton, Atrée Thyeste, tous ces noms qui remplissent la fable et l'histoire S n'ont-ils pas laissé à nos ancêtres desemblsd}les exemples ? ' »
L'Angleterre seule se mit en devoir de protester, les armes à la main , contre l'annexion de la Bretagne et l'injure faite à Maximilien. Henri VU débarqua à Calais avec une armée nombreuse. Mais , après une vaine tentative sur la place de Boulogne , le découragement s'em<para de ce prince et de son armée. La nouvelle» Traie, que Charles VIII venait de signer un traité avec les rois d'Espagne, Ferdinand et Isabelle , moyennant la cession de la Cerdagne et du Roussillon , acheva d'éteindre l'ardeur belliqueuse des Anglais. Le 3 novembre, un traité fut signé à Étaples. La France et l'Angle-
*■ Agitaia et fabulis ac historiis nomina. * La dernière pièce portait pour épigraphe les deux vers snlTants :
Francorum fraudes nosces, regisque séviras Romani mores, hœc modà pauca legas.
L'histoire n'a pas confirmé , ce nous semble , l'éloge que le chancelier accorde à la sévérité des mœurs de son maître.
Ces deux pièces, retrouvées par M. Le Glay, ont été récem* ment publiées par lui pour la première fois en latin dans ses Kégcdations diplomatiques entre l'Autriche et la France^ 1. 1, p. i. (Ywr aws DocumentsJ,
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terre concluaient la paix poar tout le temps de la vie des deux rois, et un mois après la mort du dernier survivant. La liberté du commerce y était stipulée. Des clauses secrètes assuraient au roi d'Angleterre le remboursement d'avances faites à la reine pour la défense de son duché et d'une autre somme de 120,000 écus d*or. Les historiens ont blâmé ce traité. Il faut l'avouer, il porte évidemment le signe d'une certaine préoccupation d'esprit, caractérisée par d'autres actes du même genre chez le jeune roi. Charles VU! voulait s'assurer de la paix sur toutes ses frontières avant d'entreprendre l'expédition d'Italie. Le traité d'Étaples est cependant celui dont la responsabilité pèse le plus légèrement sur la mémoire de ce prince , car la France y intervint tout entière. C'est le seul peut-être , dans toute notre histoire, qui ait été soumis à la vérification des trois États. Henri VU, habitué aux formes constitutionnelles, espérant sans doute lier plus étroitement la France par ces formes solennelles, avait introduit dans le projet un article en vertu duquel le traité devait être soumis aux trois ordres formant les États de la France. Charles VIII qui , pendant sa minorité , avait suivi les délibérations des Étals d'Orléans, et qui , dans les dernières années de sa vie , songeait, au dire de plusieurs historiens, à régula-
liser la réunion périodique des trois ordres, accepta et accomplit loyalement cette stipulation;
Les trois ordres furent convoqués dans leurs provinces et leurs bailliages. Le projet reçut leur sanction. Les procès-verbaux de leurs délibérations, signés des membres présents, furent remis à Henri VII , qui les déposa dans les archives d'Angleterre. C'est là sans doute que Rymer les a trouvés , lorsqu'il les publia , dans le dernier siècle , avec leurs curieux détails , à la suite du traité d'Étaples , dans son grand et prédeux recueil des Fœdera ^ Ce n'est pas sans quelque étonnement que l'on découvre, dans un ouvrage officiel anglais , une pièce aussi importante. Elle semble avoir échappé aux historiens français, qui mentionnent bien l'obligation prise par Càarles VIII de soumettre le traité à l'acceptation des États, mais qui se taisent sur l'accomplissement de cet engagement solennel. La rareté et l'intérêt de cette pièce nous a engagé à en placer une courte analyse dans les annexes d'une publication consacrée surtout à reproduire quelques documents inédits, rares ou généralement ignorés, sur le règne de Charles VIII. Telle
* Fœdera, conventiones , etc., in lucemmissa, accurante Thomâ Bymer, Hagœ comitis, 174i« v. v.
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est, du reste , robscurité dans laquelle cet acte de souveraineté nationale est resté enseveli , que M. Augustin Thierry, lui-même , dans son histoire du Tiers-État , a passé complètement soos silence un document où Ton trouve les signatures de simples laboureurs convoqués dans leurs bailliages pour ratifier un traité entre un roi de France et un roi d'Angleterre , traité dont la validité est subordonnée par ces deux princes à cette solennelle acceptation.
Les hostilités, ainsi terminées avec Henri VII, ne se prolongèrent pas longtemps contre Maiimilien. Le traité de Sentis y mit fin. Maximilien demandait à bon droit qu'on lui rendit sa fille Marguerite , ainsi que sa dot La dernière de ces conditions était sans doute regrettable, mais comment la repousser ? Sans mariage , point de dot ; telle est incontestablement la maxime de droit. L'union de Charles et d'Anne de Bretagne avait annexé à la France une province qui valait bien l'Artois et la Franche-Comté. On ne pouvait pas tout avoir. La petite Marguerite , qui n'était encore qu*une enfant , quitta la France , qu'elle regrettait, dit-on, en emportant dans sa bavette deux belles provinces sans doute, mais dont l'esprit, dans l'Artois surtout, n'était pas encore très-français.
Si le programme politique et le système
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adoptés par le jeune roi n'avaient pas Tassenti* ment des vieux conseillers de la couronne , ils n'en avaient pas moins reçu déjà un véritable commencement d'exécution. Charles VIIl se voyait libre de toute préoccupation au nord et au midi. A l'ouest, les frontières de la France n'étaient autres que les rivages mêmes de l'Océan. La situation permettait donc de passer enfin les Alpes et de commencer la réalisation d'im rêve chèrement entretenu par le roi dès son enfance.
Un des premiers actes de Charles VIII , définitivement émancipé de la prudente tutelle de la dame de Beaujeu , avait été de rendre la liberté à son beau-frère, le duc d'Orléans. Ce prince» qui fut plus tard Louis XII , ligué avec les ennemis de sa belle-sœur, avait été fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier et renfermé dans une prison d'État. Charles VIII , qui avait une affection particulière pour ce prince , l'admit dans ses conseils. Investi, du chef de sa mère, du duché d'Asti, le duc d'Orléans rêvait l'agrandissement de ses possessions italiennes ; son goût pour l'expédition d'Italie concordait donc avec le penchant du jeune roi.
Deux conseillers intimes poussaient Charles dans cette voie. C'étaient deux hommes nouveaux qui avaient entouré son enfance un peu délaissée
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et pour lesquels ce prince consenra toigours un Ui vif aitacbemenL L'un» Élienne de Vers on de î» Vesc, Provençal , son ancien valet de chambre, t était devenu sénéchal de Beaucaire et président ;li de la Chambre des comptes de Paris. Il rèvidt jl peut-être , en souvenir de sa Provence, quelque r grand établissement dans le royaume de Naples, s où il gagna effectivement une brillante dotation. ^ L'autre » Guillaume Briçonnet » évèque de Saint- \ Halo, sorte d'épiscopat in parHbus pour im bourgeois de Paris» général» c'est-à-dire ministre, des finances de France» aspirait» dit-on^ an chapeau de cardinal » qu'il reçut effectivement à Rome, des mains d'Alexandre VL
Les vieux politiques de la cour de Louis XI et les membres affidés du conseil de madame de Beaujeu» tels que l'amiral de Graville» le maréchal d'Ësquerdes» et sans doute Philippe de Comines» luttèrent contre un entraînement qu'ils regardaient comme fatal. Tous les trois, imbus de la politique de Louis XI » disaient que» quant à guerroyer» il eût été préférable de s'agrandir aux dépens des restes du duché de Bourgogne. Le vieux maréchal d'Esquerdes « avait accoutumé de dire que la grandeur et le repos de la France dépendaient de la conquête des Pays-Bas; > et Comines répète avec complaisance cette opinion , qu'il partageait sans
doute , et que tant de grands politiques ont soutenue après lui. Hais la jeune noblesse, comme le jeune roi » rêvait des aventures sous le beau soleil d'Italie. Les richesses que la maison d'Ara- [ gon avait accumulées à Naples , la magnificence de ses palais, de ses jardins et de ses maisons de plaisance , tout ce luxe , vanté par les barons ailés, la voix lointaine d'un peuple que Ton dépeignait comme impatient de reconnaître pour maître Théritier de la maison d* Anjou , tout concourait à lancer le jeune roi et « la gaillarde compagnie » qui Tentourait dans cette romanesque entreprise.
Charles VIII avait déclaré hautement , surtout par la voix de ses ambassadeurs en Italie, son intention de chasser les Turcs d'Europe et de reconquérir la Terre-Sainte. Le recouvrement de son royaume de Naples, et surtout des provinces méridionales de Tltalie, était, suivant ses manifestes, un acheminement vers Taccomplissement de ce grand projet. On ne saurait révoquer en doute la sincérité de ces déclarations du jeune roi.
On a peine à concevoir qu'en plein moyen âge l'Europe chrétienne , et alors tout entière catholique, ait laissé s'établir à Constantinople , qu'elle avait d'abord conquise, dans la situation menaçante du Bosphore, un peuple barbare,
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animé de la haine la plus bnatiqne contre I nations chrétiennes et la portion de ses sqj restés fidèles à leur foi. Il a falla les anta nismes, les profondes dissidences qui ont dirl et divisent encore de notre temps les puissam eoropéennes, pour que leurs efforts combinés n'aient pas refoulé au loin un peuple dont la religion, les lois et les mœurs paraissent si étranges aux nations d'origine germanique, latine ou celtique. Hais à la fin du xr siècle, le danger qui depuis cette époque menaça longtemps le midi de l'Europe, était d^à imminent. Les Turcs^ après avoir reconquis sur les croisés la Terre- Sainte, débordant sur l'Europe même, venaient menacer jusque chez elles les nations chré* tiennes.
Les papes, qui avaient été si souvent, dans le moyen âge, les moniteurs des rois, n'avaient cessé de leur signaler le grand devoir de protection qui leur incombait. On se souvient qu'en 1458 , Pie II , célèbre comme lettré sous le nom d'iEnéas Sylvius Piccolomini, avait convoqué à Mantoue un congrès où peu de princes se rendirent , mais dont la première séance fut présidée par Pie II lui-même. Il y déplora, dans un long discours, soigneusement écrit en latin, Tesclavage de la Terre-Sainte, berceau de la religion chrétienne, et la servitude de la Grèce,
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des sciences et des arts. Mais il ne persuada mne, bien qu'il eût ravi ses auditeurs, et, autres» le cardinal Bessarion, cette le barbe orientale , qui avoua que « Télo* Lce latine dépassait déjà l'éloquence grecque.» I II avait, de son plein pouvoir, nommé CharlesiiTéméraire, duc de Bourgogne, chef de la croile. Hais ce mandat ne fut pas accepté. Pie II [iemandait quatre-vingt mille hommes ; on ne ki en accorda pas un seul. Toute unité était If ailleurs rompue en Europe. La guerre avait lAème éclaté en Italie, durant les séances de ce congrès, et Pie II avait quitté Mantoue désespire, après avoir, comme il le dit lui-même , arrosé les autels de larmes abondantes.
Six ans après cette vaine tentative. Pie II, Toyant la paix rétablie en Europe , avait essayé de nouveau de faire converger les forces réunies de la chrétienté contre les Turcs. Il donna rendez-vous aux princes à Ancône et s'y fit transporter en litière. Cette fois , le duc de Bourgogne avait juré de se mettre à la tète des croisés. Mais oi lui, ni aucun autre souverain ne parut à Ancône. Il n'y vint que quelques galères vénitiennes, conduites par un autre vieillard, Christophe Moro. iEnéas Sylvius, de son lit de mort et de la fenêtre de sa chambre qui ouvrait sur l'Adriatique , aperçut seulement les banderoUes flottant
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à l'cxlrémilé des mâts Ténitiens, cl bientôt, eipi- ^ rant au milieu des cardinaux à genoux, Il Icnr^ dit : « Frères, continuez ma sainte entreprise • ^ Celait donc ce mandat , c'éUil celte politique^ chrétienne que Charles vni allait accepter et ? continuer. On connaissait déjà les aspfratioiB P d'un poète de Bordeaux qui avait dit :
Chartes fera si grand batailles, ^
Qu*il conquerra les Itailles ; ^
En Jérusalem entrera b
Et Mont OliTet montera. i
La première pièce du recueil où nous puisoi» ^ de nouveaux documents sur l'expédition de ^ Charles VIII, est une prophétie en prose*, , très-propre à agir sur l'opinion publique en France, à donner à l'expédition projetée le caractère d'une mission divine et à représenter le fils de Louis XI comme le vengeur et le réformateur de la chrétienté. Cette prophétie , dont le style et le format décèlent une composition destinée à une circulation active, est intitulée: « La vision divine révélée à Jehan Michel , trèshumble prophète de la prospérité du très-chrétien roi de France, Charles VIII, de la nouvelle
Huit pages d'impression, sans nom d'auleur, d'imprimeur ••118 date. Voir aux Documents. CBibliothèque de NanUs.J
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léformation du siècle et de la récupération de Jérusalem à lui destinée. > Cette vision ou prol^tie s'adresse c au très-souverain serviteur de
lU» invincible et loyal réformateur de tout le
ie , Charles très-chrétien , roi de France. » fchumble mendiant Jehan Michel ne craint pas dfinterpeller les rois, ducs et princes et de leur eiqoindre d'attendre « le réformateur de toutes choses. > Dieu a donné « au très-souverain roi des Français sa bénédiction et sa grâce. Le signe très-fort et réformateur est avec lui. > Et plus loin retentit l'injonction divine en style biblique... « Tue les désobéissants, dissipe, dépouille, haste le temps. . . Fais virilement et sois robuste. • . Besogne, car ma main te aidera et mon bras te confirmera ... La sainte cité de Hiérusalem recouvreras de la main de Mahomet et la réédifieras... Tous tes ennemis seront comme foin et toute leur gloire et chevalerie si comme fleur de foin. La faulx d'occision sera soûlée et enivrée du sang des meurtris. »
Ce qui frappe tout d'abord dans cette pièce, c*est sa grande ressemblance avec les prophéties ^ les visions qui , dans le même temps , avaient cours en Italie.
Rien d'étonnant si les aspirations prophétiques , réformatrices ou progressives partout où dles surgissaient, s'adressaient au roi de France.
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C3iarles VIII • malgré sa jeanesse et son iiMS* périence , était le plus puissant roi dirétiea de son temps, et par Tétendae de son royamne et par les ressources concentrées qu'il avait i a disposition. Louis XI avait dit de la France la puissance qui devait rester prépondérante en Europe jusqu'au règne de CharlesOuint L'idée si séduisante de se mettre à la tète d'une noiF Telle croisade et de diriger les efforts de la duré* tienté contre la barbarie pouvait donc se présenter tout naturellement, sous l'aspect d'un devoir, à l'esprit d'un jeune prince élevé loin de la cour, dans la solitude et par de modestes éducateurs peu au courant des combinaisons se* crêtes de la politique plus positive de Louis U. Il faut remarquer que la prophétie de Jeban Michel dénotait aussi une autre préoccupation, conforme, d'ailleurs, à la tendance de l'esprit public à cette époque. La manifestation de ce sentiment avait été éclatante à Florence , et le fameux Jérôme Savonarola s'en faisait à cet instant même l'apôtre dans la ville des Médicis. C'était un besoin de réforme, une protestation contre le relâchement des mœurs et les nom» breux abus qui s'étaient glissés dans le clergé et les ordres religieux. Savonarola annonçait un immense châtiment, la nécessité de la péni» tence, la nécessité de traverser les angoisses de
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la mort pour renaître et reconstruire la cité du juste. Il tonnait contre les nouveautés , les corruptions et les scandales, contre l'art et la science païenne, contre un luxe sans frein. On sait qu'un jour Florence se dépouilla, à cette voix , de ses atours. Les poètes , les peintres , les sculpteurs du néo-platonisme s'efTacèrent et Tart plus profond, plus religieux, du Giotto et de Fra Angelico prit le dessus.
Chose étrange! quand l'impiété résiste, Savo» narola annonce « que le vengeur viendra d'outre les monts. Ce ne sera pas l'empereur, ce sera le €hef du grand peuple fidèle du moyen âge , du peuple des croisades. C'est son roi qui est appelé à châtier, à réformer et à servir de ministre à la justice. »
Les prédictions de Jehan Michel étaient donc comme un écho des aspirations prophétiques dont les sermons de Savonarola , qui déjà circulaient imprimés en Europe, étaient remplis ^ Comme le moine de Florence, c'était au fils de Louis XI, au plus puissant roi d'Europe, qu'il
* Comines dit qu'ils avaient été moulés. En y regardant de prés, il est facile de discerner dans cette pièce que nous donnons tout entière, à la fin de ce volume, des italianismes qui pourraient la faire regarder comme une traduction. Si comme, par exemple, ne rappelle-t-il pas la forme italienne Siceomé?
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entendait confier la double mission de reconquérir la Terre-Sainte et de réformer les mœurs, nâtons-nous d'ajouter que Charles VIII, une fois en Italie, ne se présenta nulle part en réformateur de la religion et des mœurs. Au point de vue politique , c'eût été compliquer les difficultés qu'il avait à vaincre pour atteindre son principal but, c'est-à-dire la conquête de son royaume de Naples. Ajoutons, au point de vue pratique , que son armée , comme toutes celles de ce temps, n'était pas très-propre à prêcher d'exemple. Quant à ses dispositions particulières comme prince très-chrétien, car ce titre appartenait déjà au roi de France, Charles croyait sans doute à la nécessité de certaines réformes, de celles , par exemple , que le concile de Trente accomplit plus tard. Mais nous verrons avec
quelle prudence il se comporta à ce sujet vis-àvis du Saint-Siège. Des pièces justificatives et inédites montreront qu'il n'accepta jamais la mission < de réformer Testât de l'Église à Tespée, 9 comme le voulait Savonarola et tant d'autres , et que , tout en souhaitant la prompte destruction des abus, il résista, avec autant do modération dans la forme que de fermeté au fond , aux entraînements qu'une portion considérable du Sacré-CoUége , le futur pape Jules II en tête, voulait exercer sur le jeune roi. Enfin ,
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nous verrons Charles VIII, maître absolu de Rome » et mécontent pour tant de raisons d'Alexandre VI renfermé avec un petit nombre de cardinaux dans le château Saint-Ange , se maintenir dans une ligne de conduite aussi prudente que sensée; nous le verrons écouter les conseils d'un prélat , Guillaume Briçonnet, auquel, faute de documents , sans doute, la postérité n'a pas sufBsament rendu justice, séparer, comme l'a bit la saine histoire, les attributs du pontife des combinaisons politiques et libres du prince, se garder de porter atteinte à l'institution placée dans une phase critique, peut-être, mais impuissante à en ébranler les bases, et enfin donner un mémorable exemple de respect pour ce que la main des hommes , même armée de Tépée, ne saurait modifier.