‹ Campagne et bulletins de la grande armée d'Italie commandéeChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Deux routes pour gagner Naples. — CSharles dioisit celle par terre.— Corps d'armée lanoô au Romagne sous le commandement de d'Aubigny. — Opposition de madame de Beau] en à l'expédition d'Italie. — Menaces d'Alexandre VI. — Départ de Gharles VIII. — Son entourage. — Victoire de Rapallo. » I«a terreur se répand en Italie. — Comparaison des troupes françaises avec les milices italiennes. — Sforae à Asti. — Maladie du roi. — Portrait du roi. — Entrevue de Charles avec Galéas Sforze. — Ludovic le Maure proclamé duc de Milan. — Entrée du roi dans les États de Florence. — Déposition de Pierre de Médicis.

EUX routes, celle de terre et celle par mer, s'ouvraient devant l'armée française pour gagner Naples. L'une des deux était, pour ainsi dire, historique.

Charles d'Anjou, Couradin, Louis de Hongrie, Charles de Durazzo et Louis I^r d'Anjou avaient

54 CAMPAGXI ET BULLETIH8

tous conduit par la Romagne et la marche d'Ancônc leurs années dirigées contre Naples. C'était la route la plus convenable pour une cavalerie nombreuse et pesante» ainsi que pour le grand parc d'artillerie qui suivait l'armée française. Alphonse, persuadé que Charles TIII prendrait cette direction , avait confié à son fils Ferdinand, duc de Calabre, d^à Agé de vingtcinq ans , cent escadrons de eavalerle et S,OO0 arbalétriers. Ce corps considérable occupait la Romagne. Le pape et tous les petits princes de la contrée, jusqu'à Bologne» s'y étaient ralliés avec leurs troupes et leurs cemipagnies d'aventuriers.

Le premier projet de Charles consistait cependant à se rendre directement à Naples par la voie de mer. C'est dans ce but que Pierre d'Urié, grand écuyer du roi , avait été envoyé ft Gênes avec tout l'argent qu'on avait pu rassembler pour y armer une flotte puissante qui , réunie aux vaisseaux préparés en même temps à Villefranche et à Marseille, aurait transporté l'armée entière sur quelque point de la côte napolitaine. Une galère à la poupe dorée et recouverte d'un pavillon de soie était préparée pour le roi , qui devait loger à Gênes avec les seigneurs de la cour dans les splendides palais des Doria et des Spinola.

Ces grands préparatifs avaient engagé Alphonse à organiser de puissants moyens de résistance par mer. Il y avait même longtemps qu'il n'avait paru dans la mer de Toscane de flotte aussi belle et aussi bien équipée que la sienne. Elle était composée de trente-cinq galères légères, de dix-buit navires et de plusieurs autres vaisseaux. Elle portait une nombreuse artillerie et trois mille hommes de débarquement parmi lesquels se trouvaient les bannis de Gênes, persuadés, comme le sont ordinairement les exilés, d'opérer facilement une révolution dans leur patrie.

Cependant Charles avait déjà renoncé à prendre la voie de mer avec le gros de son armée pour se rendre à Naples. L'abandon de ce premier projet fut peut-être regrettable. Une expédition par mer aurait évité au roi de dangereux froissements avec les divers États qu'il eut à traverser, tout en l'exonérant de la nécessité d'occuper une série de places fortes d'Asti à Naples, et par dessus tout de l'obligation dans laquelle il se trouva de se frayer un passage à travers les États de l'Église. Il faut dire toutefois que l'alliance intime d'Alexandre avec ses ennemis l'avait privé de la faculté de choisir librement sa route et surtout de laisser de côté le domaine du Saint-Siège dont tous les points fortifiés avaient

56 CAMPAGXI ET BULLBTI5S

été livrés aux Aragonais. S'il fat possible, une fois la campagne commencée, de se rendre compte de rinfériorité de ceux-ci devant Tannée française» cette appréciation n'était pas aussi &cile à faire de l'autre côté des Alpes. Attaquerun État intact par sa capitale même, était d'ailleurs un projet bien audacieux, surtout dans ces temps où les expéditions par mer étaient entièrement subordonnées aux caprices des éléments. Cependant, soit pour faire diversion et pour prolonger les incertitudes de son adversaire, soit plutôt pour cester maître de la côte et conserver par ce moyen des communica* tions sûres avec la France, Charles avait en* voyé à Gènes Antoine de Bessey, bailli de Dijon , avec deux mille Suisses. Ludovic Sforze y avait expédié plusieurs compagnies d'infanterie sous le commandement de Gaspard de San«Séverino et de son frère , surnommé le capitaine Fracasse. Enûn le duc d'Orléans , après s'être entendu avec Ludovic, s'était jeté dans Cènes, le jour même où l'expédition napolitaine avait paru à l'entrée du golfe.

Ces précautions modifièrent le plan de l'amiral aragonais qui n'était autre que don Frédéric, frère du roi de Naples. Renonçant à attaquer Gènes , il se présenta devant Porto-Venere. Mais il assaillit vainement cette place que Ton avait

garnie à temps de quatre cents hommes d'infanterie. Rebuté par cet échec, don Frédéric se retira dans le port de Livourne, puis, à la nouvelle que toute la flotte française, plus forte que la sienne en vaisseaux , se disposait à sortir de Gênes, il renvoya à Naples ses bâtiments les plus lourds et ne conserva que ses galères les plus légères dans le dessein d'attaquer et de détruire des bâtiments séparés de la flotte ennemie , soit par le mauvais temps, soit par la lenteur de leur marche.

Une avant-garde française, composée de 200 hommes d'armes, avait déjà passé les Alpes sous le commandement d'Everard Stuart , sire d'Aubigny, en France , petit-fils du connétable d'Ecosse, tué en combattant pour la France à la journée des Harengs. Cette avant-garde avait fait sa jonction avec les troupes de Ludovic placées sous le commandement du comte de Cajazzo, de la maison si nombreuse et si guerrière des San-Séverino. Ces deux capitaines s'étaient portés au devant des Napolitains sur les confins de la Romagne, mais plutôt pour les observer que pour les combattre.

Charles VIII avait passé une partie de Tété à Lyon , s'occupant des préparatifs de son expédition, et aussi, il faut Vavouer, de ses plaisirs. Des tournois , des fêtes brillantes et coûteuses

A CANPAGin ET BULLBTDIS

10 pcrmoUaicni guère de réanir les iammSn ntVossairos pour une entrée en campagne. kwA l'opposition que le projet avait rencontrée ptfmi les gens les plus prudents du conseQ, ap* puyAs par monsieur et madame de Bomlm- Bcaiijcu . faillit-elle tout à coup l'emporter, ta doux conseillers intimes du roi, Etienne deTesc et rtuillaumc Briçonnet , ce dernier, qui remplis* sait les fonctions de général des finances , sentît sa résolution i^branlée : « Le cœur fiiillit audit gént^ral. rapporte Comines, voyant que tout homme sage ci raisonnable blftmait Tallée de par dcli, par plusieurs raisons et par être li sur les champs au mois d'août, sans argent et sans autres choses nécessaires. Et demeura b foi audit sénéchal seul (de Vesc), et fit le roi mauvais visage au dit général, trois ou quatre jours, puis il se remit en train.... Monsieur de Bourhon et madame étaient là, cherchant à rompre le dit voyage à leur pouvoir; et leur en tenait propos le dit général; et l'un jour était Talléc rompue et Vautre renouvelée. A la fin le roy se délibéra de partir ". »

Alexandre VI, décidément lié à la politique aragonaise, avait, de son côté, exhorté Charles Vlll par un bref à ne pas franchir les Alpes ,

• Comincs, 1. tii, cb. n.

DE LA GRANDE ARMÉE D'iTALIE. 59

offrant toujours sa médiation ou plutôt sa juridiction , pour trancher la question de dévolution du royaume de Naples. Bientôt à ces conseils il substitua la menace , et par un second bref ii ordonna au roi de lui obéir sous peine des censures ecclésiastiques. Le roi répondit qu'il avait fait vœu d'aller visiter « monsieur saint Pierre à Rome » et qu'il était résolu d'accomplir ce vœu au péril de sa vie.

Charles se rendit le S3 août 1494 de Vienne à Grenoble , passa le mont Genèvre le 2 septembre et descendit en Piémont le 3, entouré de la fleur de la jeune noblesse française. Les principaux seigneurs qui l'entouraient étaient les comtes de Hontpensier» de Foix , de Luxembourg , de Vendôme, le comte Robert de la Marche, Engilbert de Clèves , le prince de Salerne, les marquis de Saluées, de Piennes,de Rothelin; les maréchaux de Gié et de Rieux, les sénéchaux de Beaucaire et de Normandie, Bernard de Precy, de Bueil baron de Marmande, et un grand nombre d'autres.

Le duc Pierre de Bourbon , auquel le roi confia la reine , âgée de dix-huit ans , restait chargé du gouvernement en l'absence du roi.

Charles entrait en Piémont comme il aurait pu le faire dans une de ses propres provinces , la cour de Savoie étant alors dans la dépendance

60 GAMPAGMB ET BULLETINS

absolue de la France, tant par ses alliances qjxe par ses intérêts. Il avait dans son année les princes de Saluées et de Vienne , de la maison de Savoie, et Blanche de Montferrat, régente de son fils , roi de Piémont, lui offrit ses bagnes et joyaux pour caution d'un emprunt de 12,000 ducats.

De Turin, Charles se rendit à Asti, c'est-à-dire chez son beau-frère le duc d'Orléans. Il y tronva Ludovic Sforze qui était venu l'y attendre avec sa femme Béatrix, et Hercule d'Esté, duc de Ferrare, son beau-père. Le jour même de l'arrivée du roi à Asti , la fortune commença à lui donner d'heureux présages de sa faveur. Il y reçut un courrier de Gênes porteur de la nouvelle d'une victoire. Don Frédéric , revenu dans les environs de Gênes , y avait débarqué trois mille hommes de pied qui, sous les ordres d'Obietto de Fiesque, Génois exilé, s'étaient emparés de Bapallo, à vingt milles de Gênes. Le duc d'Orléans, à la tête d'un millier de Suisses réunis à un corps d'infanterie italienne placé sous les ordres des frères San-Séverino et du Génois Jean Adorne, avait attaqué vivement et heureusement cette place, devenue le centre d'excursions gênantes de la part des Aragonais. Complètement mis en déroute, et poursuivis dans les montagnes, ces derniers avaient perdu ,

DE LA GRANDE ARMÉE D'iTALIE. 61

sans compter les prisonniers» cent hommes, nombre considérable , si Ton songe à la manière dont on faisait alors la guerre en Italie , et si Ton considère que cette rencontre avait eu lieu en grande partie entre des Italiens.

La terreur commença à se répandre dans la Haute-Italie. Diverses raisons, parmi lesquelles il faut compter les suivantes, la firent naître, et les événements ne tardèrent pas à la propager dans toutes les provinces de la péninsule.

La milice française ne ressemblait en rien aux troupes italiennes. La plupart des hommes d'armes qui composaient celles-ci sortaient des populations rurales ou appartenaient à la portion des habitants des villes inoccupés par le commerce ou rindustric, c'est-à-dire que Ton n'y rencontrait guère que des aventuriers , presque tous sujets d'un autre prince que celui pour lequel ils servaient, et dépendant absolument de leurs capitaines, tant pour la solde que pour les récompenses ou les punitions. Ni l'amour de la gloire , ni le patriotisme ne les animaient. Les capitaines eux-mêmes, italiens, mais étrangers le plus souvent à l'État ou au prince dont ils recevaient momentanément une solde , étaient divisés entre eux par des rivalités et des haines mutuelles. On aurait dit des artistes faisant le même métier, celui de louer leurs épées et de

Tendre leur sang, le plus raremeiit qa'Osle pouvaient leur tie , et se Tantant ou se jalousant mutuellement suivant les oecorrences et les reocontres où ils s'étaient tronvés tour i tour, fomme amis on comme adversaires.

L'eflectif de leurs compagnies n'était jamais complet parce qu'ils spéculaient sur le défiât, et ils mettaient en usage mille fraudes pour cacher leur déloyauté. Ils ne manquaient pas aussi de tirer parti de toutes les occasions pour obtenir des princes des suppléments de solde et des proflts de toute sorte. Malgré cela, bientAt dégoûtés du service d'un parti, ils passaient avec une incroyable légèreté i la solde d'un autrei et parfois du parti opposé, ajoutant , trop souvent, la trahison et la perfidie à l'ambition, i l'avarice , ou , tout au moins , à Tinconstance.

L'infanterie italienne ne combattait point de pied ferme et dans un ordre fixé. Elle escarmonchait en pleine campagne ou bien se retirait derrière des murailles et des fossés.

L'infanterie française et gasconne, ainsi que les corps recrutés en Bretagne, combattaient avec autant d'ordre que de discipline. Les Suisses, dont la solidité , comme hommes de pied , était proverbiale depuis que Charles le Téméraire était venu se briser contre leurs bataillons, combattaient aussi en ligne. Fermes dans leurs rangs

DE LA GBANDE ARH^B B'ITALIE. 63

hérissés de piques , ils les opposaient à l'ennemi comme nn mur impénétrable. On citait également les Allemands pour leur ténacité. Hais, comme les Suisses , ils étaient moins disciplinés hors du champ de bataille que durant le combat. On leur reprochait de se montrer cruels après la victoire, ou à la suite d'un assaut heureux. Ces excès , dont ils ne s'étaient pas abstenus à Bapallo , avaient fait une vive impression sur les esprits italiens.

Quant à la gendarmerie française , elle n'avait point d'égale en Italie. Payée par le roi , commandée par des capitaines de son choix, elle formait des compagnies complètes et régulières , pourvues d'armes excellentes et montées sur des chevaux vigoureux. Chacun y obéissait à un sentiment d'honneur très-compatible avec l'espoir des récompenses que de belles actions procuraient sûrement. Car, dès lors , la milice française était tellement constituée que chaque gendarme pouvait arriver par degrés au commandement de sa compagnie et , en tout cas , avait droit à une retraite comme morte-paye.

Mais ce qui assurait aux Français une supériorité énorme sur les Italiens, c'était les perfectionnements qu'ils avaient introduits dans la fabrication et le service des pièces d'artillerie. On en était encore, en Italie, à ces lourdes bom-

64 GâMPAGII R ■OLUTCa

bardes doot les Témlieiis s'étaient serfis , pou la première fbb, en 1380, dans leur guerre malbeurense arec les Génois. Il y en ayait de bt et de bronze, mais si lonrdes , qn*on ne pouvait les déplacer qu^atec beaucoup de difflcnltés. Il fallait du temps pour les mettre en batterie, et lorsqn on y était parrenu on en perdait eoxm beaucoup pour les charger, si bien qu'il s^ècoo* lait un long intervalle entre cbaque coup. On ne s'en servait guère que dans l'attaque des villes, et encore leurs effets y étaient si lents que les assiégés avaient , dans l'intervalle des décharges, le temps de réparer les brèches et de constnûie de nouvelles fortifications en dedans à mesure delà destruction des premières. Telles qu'elles étaient , ces pernicieuses machines , comme les appelle Guichardin, semblaient cependant aux condottieri italiens trop destructives , et une fois perfectionnées, elles auraient rendu leur métier impossible ou trop dangereux.

Les Français, au contraire, amenaient avec eux une artillerie légère, et dont toutes les pièces étaient de bronze. Au lieu de boulets de pierre , ils en avaient depuis longtemps de fer et de plomb. Les pièces montées sur affûts étaient traînées par des chevaux et non par des bœufs. Elles suivaient partout l'armée. Faciles à mettre en batterie par des artilleurs agiles et expéri-

mentes, elles servaient également dans les batailles rangées et dans les sièges. Enfin, on y avait joint des pièces plus légères encore que les serpentins et les couleuvrines, et que Ton appelait fauconneaux. Lors de l'entrée des Français à Rome, nous dirons le nombre de ces pièces de divers calibres qui y furent comptées et très-remarquées par les Italiens.

Après la déroute de Rapallo , le duc de Tarente, don Frédéric, recueillit à grand'peine les gens de pied qu*il avait mis à terre, et, renonçant à ses entreprises sur Tétat de Gênes, il se retira à Pise et à Livourne. Sa présence dans ces deux places irritait les Florentins qui , plus enclins à la maison de France qu'à celle d'Aragon , avaient peine à accepter la politique de Pierre de Médicis. D'un autre côté, Tarmée de la Romagne, composée, comme nous l'avons dit, de Français, sous le commandement de Stuart d'Aubigny , et de Milanais, sous celui de Cajazzo, bien que plus faible que celle du duc de Calabre , suivait bravement les Aragonnais dans leur retraite, sans cependant leur offrir un combat qu'ils semblaient vouloir éviter eux-mêmes.

Ludovic Sforze n'avait , jusque-là, changé en rien d'opinion et de manières vis-à-vis du roi de France. En se présentant au roi à Asti, il lui avait dit : « Sire, ne craignez point cette entreprise.

En Italie il y a trois puissances que nous tenons grandes, dont vous avez Tune qui est Milan, Tautre ne bouge qui sont Vénitiens. Ainsi , vous n'avez affaire qu*à celle de Naples. Plusieurs de vos prédécesseurs nous ont battus, que nous étions tous ensemble. Quand vous me voudrez croire , je vous aiderai à vous faire plus grand que ne fut jamais Charlemagne, et nous chasserons ce Turc hors de cet empire de Constant!nople aisément quand vous aurez ce royaume de Naples. > Ce langage était adroit et flatteur. II est authentique, car nous l'empruntons à Comines qui , parti de Vienne un peu avant le roi , était alors près de lui à Asti. S'il n'entendit pas ces paroles , elles lui furent certainement rapportées , sa mission spéciale, comme nous le verrons , étant d'observer les dispositions réelles des puissances italiennes , et de mettre au service du jeune roi ses profondes connaissances diplomatiques. Du reste , le vieux politique , qui s'était montré jusque-là plus fâcheux qu'enthousiaste, se laisse, aussi lui, après avoir cité ce discours, séduire par les plus romanesques visées. « Le seigneur Ludovic disait vrai, ajoutet-il, du Turc qui règne, mais (pourvu) que toutes choses eussent été bien dirigées de notre côté. » Ce qui, dans la bouche de Comiiies, équivalait à dire , « mais que j'eusse été plus tôt et plus souvent consulté. »

DE LA GRANDE ARinte D'ITALIE. 67

"C'est à Asti que le roi tomba malade. Sa vie lut pendant quelques jours en danger. Nous fae Saurions mieux faire que d'emprunter à une lettre ^rite de Naples Tannée suivante, le 28 mars 1495» et qui fait partie des pièces inédites que ndus bous proposons de publier, le bulletin suivant , adressé par le roi à Monsieur de Bourbon. « Mon frère , je vous advertis que pour habiller mon visage, il ne suffisait pas que j'eusse eu la petite vérole à Asti, mais j'ai eu la rougeole, de laquelle , Dieu mercy , suis guery. » On sait à quelles insinuations malveillantes Guichardin , les annalistes italiens , et, il faut le dire, la plupart des historiens français, se sont livrés au i^et de la maladie de Charles à Asti. N'est-ce pas une bonne fortune de retrouver dans nos archives ces trois lignes si naïves , et qui , publiées à Paris dans leur brièveté officielle , nous semblent éminemment propres à montrer coiïibien il est dangereux pour la vérité d'aller emprunter aux écrivains étrangers les matériaux de notre propre histoire ?

Ce serait peut-être ici l'occasion de faire le portrait du jeune roi, et d'expliquer pourquoi les historiens italiens se sont extasiés sur ses défauts de complexion, disons le mot, sur sa laideur. Guichardin va jusqu'à dire « qu'on l'au- » rait pris plutôt pour un raenstre, que pour

68 CA1IPA6RK R BULLETINS

• 1111 homme S > Les historiens s'accordent i dire qu*il était petit, et qu'à l'exception do it- ^ gard , qu'il avait plein de feu et de dignité, ses traits n'étaient pas beaux. La double éprean que, d'après la lettre de Naples • le teint rojd subit durant la campagne d'Italie n'était gaèn propre , il fout l'avouen à en rehausser VédaL On comprend combien cette circonstance prêtait aux exagérations des Italiens. Guichardin aTiit pu voir le roi à son passage à Florence; mais il n*avait «\ cette époque que douze ans , et ce souvenir était sans doute à moitié effocé dans la mémoire de l'historien. Il manque à nos musées un de ces portraits authentiques de Charles VIII, dû à rart italien , déjà très-développé à l'époque de l'expédition de 1494, et tel qu'on pourrait, avec quelque soin, en trouver dans les colleo lions particulières ou publiques, si nombreuses on Italie *. Les habitants de Pise n'avaient-ils pas posé sa statue, Tépée au poing, sur un pilier do marbre ? Mais laissons de côté les caricatures dt^ historiens étrangers. Le véritable portrait de t'harles Vil! sera toujours pour nous celui que

• • Pareta ^uasipin simih a mostroche a uomo, . T. i. p. 121.

partie le" *''*** "" '**" '"""''^ '^^ * ^°'*'^ ^olari. l\ dément en • ù uue/!! .'''"^*'"f **-* ï^f^^'^'s qu'on trouve dans les éditions an-

DE LÀ GRANDE ARMÉE D'iTALIE. 69

ous devons à Comines, tel qu'il Ta peint en uelques traits le jour de la bataille de Fomoue : Le lundi matin , environ sept heures , sixième oar de juillet, Tan mil quatre cent quatre-vingtloinze » monta le noble roi à cheval , et me fit appeler par plusieurs fois. Je vins à lui et le trouvai armé de toutes pièces , et monté sur le plus beau cheval que j'aie jamais vu de ma vie , appelé Savoye... et semblait que ce jeune homme fiist tout autre que sa nature le portait , ni sa taille f ni sa complexion ; car il était fort craintif

i parler, et Test encore aujourd'huy et ce

cheval le montrait grand, et avait le visage bon et bonne couleur, et la parole audacieusement sage. »

Il faut pardonner à Tennemi d'avoir vu d'un autre œil le vainqueur de Fornoue.

Charles YIII n'eut pas plus tôt recouvré la santé, que, sans crainte de la mauvaise saison , renonçant à hiverner en Lombardie , il se remit en marche , le 6 octobre , avec son armée. Il se dirigea sur Pavie. C'était là que Galéas Sforze,le malheureux pupille de Ludovic , avait été conflné» Il y était dangereusement malade , renfermé dans le château de celle place forte , avec son enfant et sa femme , fille, comme on le sait, de Ferdinand d'Aragon. Fils de deux sœurs de la maison de Savoie , le roi et Galéas étaient cou*

70 CAIIPA€!CB R BOLEXTIHS

sius germains. Ludovic redoutait l'entrevue lue* Titable entre les deux princes. AussioeDeflil pas sans diflicnités qu'on laissa le roi s'établir dans le château même de Pavie ; mais on b'om résister à sa volonté nettement exprimée à œt égard. L'entrevue des deux cousins eut lieu ea présence de Ludovic Galéas, épuisé de coips et d'esprit, était mourant. Charles, doué d'ima grande bonté , laissa librement paraître les sentiments de compassion que lui inspirait cette fia prématurée et qui semblait si prochaine. Toot à coup Isabelle d'Aragon entra dans l'appartement, et se jetant aux pieds du roi, le coiyont d'avoir pitié, non pas de son mari, ce qui eût été plus naturel, mais de son père, le roi de Naples , et de son frère. « Charles lui répondit qu'il ne le pouvait faire , mais qu'elle avait meil» leur besoin de prier pour son mari et pour elle qui était encore belle dame et jeune ^ > Galéas expira quelques jours après le départ du roi, le 20 octobre, et, à la suite de vicissitudes assez obscures, le fils qu'il laissait au berceau aclieva sa vie sous le froc, dans un couvent de Bourgogne.

Les larmes d'Isabelle ne pouvaient rien obtenir du roi. Cependant la douleur de cette

* Comines, liv. vii, chap. ti.

DE LA GRAJfDE ÂRM£E D*ITÂLIE. 71

jeune princesse, le triste état de son époux, émurent profondément les capitaines français et l'armée entière. C'était la première de c ces pitiez d'Italie ,» comme dit Comines,dont l'armée devait être témoin dans ce pays divisé par tant de haines et gouverné trop souvent par une politique sans entrailles. Ce sentiment de compassion répandu chez les Français, et auquel les historiens italiens eux-mêmes reconnaissent que Charles VIII ne resta pas indifférent S jeta beaucoup de défaveur sur Ludovic et l'alliance milanaise. Des nuages se formaient déjà des deux côtés. Le duc d'Orléans qui , après l'affaire de Rapallo , était venu rejoindre le roi à Asti , y était resté malade. Ses partisans , et il en avait beaucoup , ne cessaient de dire , sans crainte d'être désavoués par le prince , que l'État de Milan , traversé par l'armée , était l'héritage de Valentine Visconti, sa grand-mère, et que les Sforze n'étaient que des usurpateurs. Lorsque , quelques jours après, on apprit à Plaisance la mort de Galéas, toute l'armée l'attribua au poison. Ludovic, devenu odieux, partit à l'instant pour Hilan et s'y fit reconnaître pour duc , de préférence à l'enfant en bas âge laissé par Galéas. Un seul mot de Charles VIII , et l'armée, boulever-

* GnichardlD, liv. i, ch. m.

Ti CAMPAGNE ET BDLLBTEIS

Kniil toutes ces combinaisons politiques, aondt pnxMainé le duc d'Orléans possesseur légitime du duché de Milan. Mais c'eût été , dès le début» l(i renversement de toutes les alliances et sortont l'abnndon de la prudente politique consistant i anirmer que le roi ne se proposait qu'on bnt ru Italie, celui de recouvrer sou royaume de NaploM, sans intervenir dans les afbires des nutroN États.

SI IcH tlispositions de Tannée , et surtout les préttiuUouH , di^jà peu dissimulées, du duc d'0^ Wm n'tV.liappèrent point à Ludovic Sfone, ce n'iHall pa» le moment pour lui de laisser pai-aitiM) NOH soupçons. Il mit donc le plus grand Noia i\ accomplir les obligations qu'il avait prisim dans ses traités avec le roi. Ses forteresses rnrrnt ouvertes aux Français sur toute leur roulo. l^irlie do Plaisance le 23 octobre, l'armée travcrna Fironzuola, Borgo-San-Donnino , For* u(»un et «ufln Pontremoli, petite ville sur le vnrNant des Apennins, du côté de la Toscane, et la dorniCro des places appartenant au Milanais.

On volt quo Ludovic profita des savante» intrigucK politiques ourdies par lui. Il avait placé le roi dans la situation de ne pouvoir preudre en main la cause d'un enfant au berceau, dont les droits, une fois reconnus, n'au-^

DE LÀ GRANDE ARMEE D'iTALIE. 73

raient pu être coaflés qu*à sa mère, Isabelle d'Aragon, régente, droits que l'on n'aurait pu proclamer sans blesser aussi les prétentions du dac d'Orléans et les préférences de l'armée. « Fin de compte, dit Comines, il se fit recevoir comme seigneur et fust la conclusion, comme plusieurs disaient , pourquoi il nous avait fait passer les monts. » L'opportunité de la mort de Galéas , dans l'intérêt de cette combinaison profondément astucieuse, fut-elle la cause de la fin de ce prince ou simplement Torigine du soupçon que les historiens italiens et français ont fait à peu près unanimement poser sur Ludovic-le- Maure ? Cest une énigme qu'aucun document précis n'a permis jusqu'ici d'éclaircir, à moins qu'on n'admette pour vraie l'opinion du mé« decin du roi , Théodore de Pavie,qui, présent pendant la visite de Charles à son cousin, remarqua, dit-il, sur le visage du prince mourant, des signes certains d'un empoisonnement.

Pendant le séjour du roi à Asti et à Pavie, le petit corps d'armée mixte , commandé par d'Aubigny et Cajazzo avait fait quelques progrès en Romagne. Une heureuse diversion s'était aussi opérée dans les États romains. Les Colonna et leurs partisans avaient jeté le masque et s'étaient déclarés pour le roi de France. Ils s'étaient même emparés, par suite d'intelligences avec la garni-

74 CAMPAGM BT BULLBTUfS

son, (lu château d'Ostie. Le pape se plaiguit hautement de cette ii^ure , surtout près des Vénitiens dont il espérait ébranler la neutralité. Il fit raser les palais de Prosper et Fabrice C!oloDDa à Rome. Il lança les Orsini avec quelques troupes sur les Colonna, leurs ennemis et leurs rivaux depuis longtemps. Mais les Vitelli, autre famille puissante de condottieri , ayant passé à la solde du roi de France, réussirent à se joindre aux Colonna. Le pape, effrayé de cette coalition» se vit obligé de rappeler, poiur les leur opposen les troupes qu'il avait dans la Romagne à l'armée du duc de Calabre.

Ce dernier prince, malgré la supériorité de ses forces, n'avait remporté aucun avantage décisif dans sa campagne de la Romagne. Après avoir vainement ofTert la bataille à ses deux adversaires , trop prudents pour abandonner les fortes positions qu'ils avaient successivement occupées, il finit par s'apercevoir qu'il n'avait plus sur le corps franco-milanais l'avantage du nombre. En efTet , tandis qu'il s'était afiTaibli par la retraite des troupes papales , ses adversaires avaient successivement reçu des renforts. Le roi leur avait expédié d'Asti mille Suisses et deux cents lances. Cette égalité de forces, sans donner une confiance présomptueuse à d'Aubigny qui avait ordre de ne rien risquer, inspira au prince ara-

DE LA GRA?^DE ARMÉE d'iTALIE. 75

gonais une prudence partagée par son lieutenant, Jean-Jacques Trivulce, et conforme de tout point aux instructions du roi Alphonse. Il était évident, d'ailleurs, que ce ne serait pas en Romagne que la campagne se dénouerait.

Charles , arrivé à Pontremoli, allait mettre le pied sur les terres des Florentins. Il savait le pays profondément divisé. Pierre de Médicis, d'un côté, avec son ambition personnelle, sa hauteur et ses relations aragonaises, le peuple de l'autre, favorablement disposé pour nous. Gilbert de Montpensier, à la tête de l'avantgarde, entra dans la Luuigiana , dont une portion appartenait aux Florentins, et dont l'autre dépendait de Gênes et des marquis souverains de Halaspina. Montpensier attaqua Fivizzano appartenant aux Florentins.

Prise d'assaut, la ville fut pillée et la garnison passée au fil de Tépée : cruauté împolitique, conforme, il est vrai, aux usages du temps, suivant lesquels une place prise d'assaut pouvait toujours être ainsi traitée, mais qui, rapprochée des suites du combat de Rappallo, acheva d'épouvanter rilalie , accoutumée depuis longtemps plutôt à de vaines représentations de guerre qu'à de véritables combats.

Pierre de Médicis et ses partisans comptaient principalement sur la résistance de Serczana,pe-

«76 CAMPAGIIB ET BULLBTI1I8

tile place assez bien forliOée et sur celle de Serezanello , châleau fort situé au-dessus de Serezana. Ces deux forteresses, placées entre la mer et la montagne » devaient , selon eux » arrêter le roi dans un pays d'un difficile accès et privé de toutes ressources pour l'alimentation de l'armée. Tandis que Charles , satisfait d'avoir rallié rarlillcrie et les troupes débarquées d'abord & Gènes, se demandait s'il ne laisserait pas derrière lui ces deux petites places , et s'il ne se dirigerait pas de préférence sur Pise , un changement subit s'opéra dans l'esprit de Pierre de Hédicis.

Une grande fermentation régnait à Florence depuis que les Français avaient franchi les Apennins. Chacun s'y déchaînait ouvertement contre la témérité de Médicîs. On lui reprochait de n'écouler que des hommes aussi présomptueux dans la paix que faibles et chancelants dans le danger. On ne lui pardonnait pas de dédaigner les sages conseils des amis de son père. Sans aucun talent pour la guerre, disait-on, comment résislerait-il au roi de France et au duc de Milan réunis ? S'il avait compté sur le secours des princes aragonais, l'expérience ne lui enseignait-elle apD ?f ^V"® pouvait faire aucun fond sur cet

mèeVx ^^^ ^^^^^ *^ ^"^ ^^ Calabre avec son arcciiié à Faeuza et tenu en respect par la

petite armée française de la Romagne fortifiée à Santa-Agata, il n'avait aucun moyen de se porter au secours de Florence. Cette ville auraitelle donc le sort de Fivizzana? Le mécontentement public en vint au point qu'un soulèvement général était à craindre.

Hédicis, frappé de Timminencc du danger, n'espérant plus recevoir aucun secours du roi de Naples ou du pape, auxquels la prise d'Ostie et la crainte de l'armée navale de France donnaient assez d'occupation , perdit entièrement courage. Il prit tout à coup le parti d'aller trouver le roi de France et de se mettre, lui et TÉtat de Florence, à sa discrétion. Il se souvint de l'exemple de son père. Celui-ci, se trouvant réduit à l'extrémité par la guerre que le pape Sixte IV et Ferdinand de Naples faisaient aux Florentins en 1479, alla trouver Ferdinand, qui lui accorda la paix pour sa patrie et renouvela son amitié avec lui. Imitant cet exemple, Pierre partit de Florence et se rendit à Piétra-Santa pour y attendre un sauf-conduit du roi. Briçonnet, évèque de Saint-Malo et général des finances, accompagné de quelques seigneurs, vint l'y trouver. Admis près du roi, Médicis en fut reçu avec bonté. Quelque ressentiment que Charles pût conserver contre lui, ce souvenir ne pouvait survivre à l'humiliation volontaire de ce prince et à Tempres-

78 CASIPAGnB ET BULLETINS

serncut avec lequel il accepta les conditions les plus dures. Pierre consentit en effet à remettre entre les mains du roi Screzana , Serezanello et Piétra-Santa , clcEs de l'État de Florence de ce côté-là et à lui livrer aussi Pise et Livourne, places plus importantes encore, pe son côté, Cliarles Réengageait à évacuer ces positions aussitôt après la conquête du royaume de Napte. Médicis s'obligeait de plus à faire prêter au roii par les Florentins, deux cent mille ducats. Les Fi*ançais furent étonnés de le voir accéder si facileiiient à des conditions bien plus dures que celles que le roi aurait imposées , si le traité avait été débattu entre ambassadeurs.

Le lendemain Ludovic Sforze étant revenu à Tarmée, y rencontra Médicis qui lui dit : « Monsieur Je suis allé au-devant de vous; mais il faut que vous vous soyez égaré, car j'ai eu le malheur de ne point vous rencontrer. » « Il est certain répartit Ludovic , que l'un de nous s'est égaré; mais ne serait-ce point vous 7 » Lui faisant entendre par là que, pour n'avoir point voulu suivre ses conseils, il avait encouru une fâcheuse extrémité. L'événement fit voir qu'en suivant des routes différentes, ils s'étaient tous deux également fourvoyés.

La soumission de Pierre de Médicis non-seulement assurait la Toscane au roi, mais elle lui

DE LÀ GRANDE ARMiiE D'iTALIB. 79

ouvrait la Romagne. Le duc de Calabre, délaissé parle corps auxiliaire florentin , abandonna sa position de Faênza qui n*était plus sûre , et après avoir occupé et évacué Cézena , il se retira dans les environs de Rome. Don Frédéric sortit du port de Livourne et mit à la voile pour Naples où Alphonse le rappelait pour sa propre défense.

Pierre de Médicis, de retour à Florence, fut si mal reçu qu'il ne songea plus qu'à mettre ordre à ses propres afTaires. Il n'y avait qu'un cri contre cet homme. Aveuglf^ par son ambition, il avait conduit l'État à deux doigts de sa perte, puis, chose inouïe,^ du temps de ses pères, il avait livré , sans le consentement des citoyens et sans un décret des magistrats, la plus belle partie des possessions de Florence afin de finir au moins , puisqu'il ne pouvait régner ainsi , comme un despote.

Les Florentins envoyèrent au roi des ambassadeurs pour séparer en apparence les intérêts de la république de ceux de Pierre , et cette démarche aux yeux de tous équivalait à une déclaration de déchéance de la maison de Médicis. Enfin, à la veille de l'entrée du roi à Florence, les magistrats déclarent Pierre et ses deux frères traîtres et rebelles. Le prince dépossédé s'enfuit à Bologne, ses palais sont pillés. Le nouveau

HO GAWAGm Dl LA «RAHM AIMÉE »*RAUE.

goiiverncineBt s'approprie Tiogt mille dacats comptants qu'il possédait à la banque, desmeabics précieux, des pierres gravées et des médailles d'or d'une rareté et d'un prix inestimables. On évaluait à cent mille ducats ce qu'il perdit ^ jour-là.

Page 1