‹ Campagne premièreChapitre 10 sur 54 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

O vieillard, j'ai mangé tous les fruits et j'ai bu L'eau de ce fleuve obscur qu'on appelle Léthé... Mais puisque tu m'es doux et puisque tu m'invites Je veux m'asseoir au feu des tiens — merci

l'ancêtre

Viens là Passant, repose-toi, tu nous diras ensuite, Si tu veux, quelle mère au beau sein t'allaita Car ta face rayonne et tes membres robustes Ont été modelés pour des labeurs augustes. Parle : dis-nous tes jours heureux ou malheureux, Les peuples que tu vis en tes courses, tes rêves

Pareils aux goëlands qui se jouent sur les flots.. Dis-nous tes souvenirs des villes et des grèves ; S'ils évoquent l'espace et la nuit et ce ciel Où se cabrent les coursiers d'or du Chariot, Notre âme aura pour toi des échos fraternels. »

L'ombre semble en prière autour de l'étranger, Et les fleurs des sureaux qui jalonnent la route Et les fleurs des pommiers qui dorment au verger Sur son front lentement se prennent à neiger — Il parle : la campagne attentive l'écoute.

l'homme

« L'antre! le vallon calme et sombre en Arcadie !.

Sur la peau de lion qui formait mon berceau

Ma mère avait semé des mousses, des rameaux

De lambrusque sauvage et des roses fleuries....

Parfois, à l'heure ardente où la cigale crie,

Je rampais jusqu'au seuil de notre grotte obscure :

Le soleil amical me trempait de ses feux,

Des oiseaux et des faons prenaient part à mes jeux

Et l'énorme baiser de toute la nature,

Cueillant ma bouche fraîche et caressant mes yeux,

Me prodiguait l'arome humide des verdures.

56 CAMPAGNE PREMIKRE

Je grandis, je sertis de la grotte — ma mère

Me souriait de loin et, pour m'encourager,

Me montrait les fruits d'or d'un bosquet d'orangers ;

Mais je ne craignais point : je buvais la lumière,

J'aimais le vent k' ger qui me flattait les joues

Et je sentais, comme un lien que l'on renoue.

Mon âme s'enrouler aux mouvantes ramures,

Et j'écoutais, parmi les gramens qui murmurent.

Chanter mon sang gonflé des sèves de la terre...

J'allai dans la forêt toute proche, les merles

Jaseurs me désignaient des sentiers pleins de fraises,,

Une source espiègle, afin que je me plaise

Sur ses rives, m'offrait ses poissons bleus, ses perles

Et ses flots où valsaient des rayons tremblotants.

Les lierres retombants faisaient de douces chaînes

Pour me garder un peu dans leurs replis, les chênes

Heureux de m'amuser laissaient tomber leurs glands

Et le saule pleureur suspendait ses soupirs

Quand des fourrés bourrus il me voyait sortir.

LE \AGABOND 57

A la lisière, aux flancs d'une haute montagne,

Je vis s'épanouir une grasse campagne :

Le soir montait — chargés de râteaux et de bêches

Les laboureurs laissaient à regret leurs travaux,

Grondaient et dételaient des herses leurs chevaux

Impatients du foin qui parfume la crèche.

Tout un peuple divin s'ébattait là, je vis

Passer dans l'air l'essaim des sylphes étourdis ;

Des dryades rêvaient, des satyres velus

Cueillaient en se jouant des poires et des prunes,

Des sylvains s'étiraient sur le sol étendus

Et les nymphes dansaient, blanches au clair de lune.

J'apparus — et la vaste obscurité des bois Assombrissait d'azur profond mes yeux farouches Et des lys que j'avais pressés contre ma bouche Veloutaient de pollen ma poitrine et mes doigts —

Joyeux alors, autour de moi tous accoururent : Un faune adolescent me donna sa parure Où les coquelicots se mêlaient aux lauriers, Une nymphe tressa de glaïeuls mes cheveux Et, comme je battais des mains, les chèvre-pieds Me dirent gravement : « P'ais tout ce que tu veux, Tu es le souverain de la terre amoureuse. »

O jours dorés : enfance à jamais radieuse !... »

Il dit — ses yeux sont pleins de pleurs, son front s'incline- Le ru frémit dans les roseaux et la ramée Triste et les frondaisons vaguement remuées S'émeuvent aux soupirs qui gonflent sa poitrine.

La tribu tremble autour du dieu qu'elle devine

Et sent, dans l'ombre en feu, passer l'horreur sacrée.

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