LES ARBRES
<s Glorieux, au soleil de midi Nous offrons notre orgueil séculaire Car nous sommes les dieux que vénère La flore des jardins et la flore des champs.
Parfois, quand la canicule fait rage Embrasant le ciel éclatant, Nous abritons sous nos ombrages Les moissonneurs haletants.
Les souffles assaillent nos cimes.
Nous plions sans leur céder Car les souffles sont fous et ne font que passer...
Mais l'homme nous assassine.
CAMPAGNE PR'EMIliKE
La hache et la serpe cruelle
Mutilent nos bras, Blessent nos troncs que la foudre et la grêle
N'épouvantent pas.
Tout croule : les pins, les ormes Et les vieux hêtres austères...
Epargnez-nous, vous les hommes, Nous qui sommes Les anciens de la terre. »
Le vent tombe, la nuit s'emplit d'astres, la plaine
Exhale des senteurs et de molles haleines ;
A la pointe d'un peuplier, Aldébaran
— L'astre triple, de pourpre, d'azur et d'argent —
Semble un feu fabuleux sur un haut candélabre...
Et l'ancêtre dit : « Paix à nos pères les arbres. »
La tribu rêve aux temps accomplis, elle écoute Le cantique infini que la sainte nature Epand parmi les flots, les prés et les feuillures.... Mais voici qu'un pas sonne aux cailloux de la route.
LE VAGAlîOND 53
Un homme vient vers eux qui porte la besace,
La limousine brune et le bâton de houx
Et les houseaux serrés montant jusqu'aux genoux.
Les roseaux curieux se penchent quand il passe
Contre l'écluse étroite où le ru s'encolère,
Les bouleaux frissonnants le montrent aux cytises,
Une pâle vapeur qui tremble et qui s'irise
Où son pied a marqué s'élève de la terre ;
Posant leur fin museau sur la muraille grise
Les chevreuils inquiets le regardent de loin,
Et, rayant l'ombre bleue et pleine de clartés,
Une étoile filante éclate sur sa tête —
Un coq s'éveille et chante au village prochain.
Or devant la tribu l'homme s'est arrêté ;
11 dit : <\ La faux s'aiguise et les torches sont prêtes.
Au zénith, le farouche Aldébaran scintille
Et, conduits en ce lieu choisi par leur destin,
Voici les descendants de la forte Famille —
Comme l'aube indécise annonce le matin,
Je vois dans leurs yeux clairs l'avenir apparaître. »
Tous alors le contemplent étonnés, l'ancêtre Se lève et l'interroge en montrant le chemin.
54 CAMPAGNE l'REMIKRE