‹ Campagne premièreChapitre 12 sur 54 · I. HOMMF · texte numérisé non relu

I. HOMMF

Or, si je pense à ma jeunesse, je revois

La rivière d'argent moiré d'or dont la traîne

Se déchire aux massifs d'aulnes et de troënes

Et l'ilôt vert où la déesss que je guette

Se cueille des bouquets d'ache et de violettes....

Je me glisse à pas sourds, je la suis — une aubade

Pépie aux sept tuyaux de ma fltite rustique —

Puis je lui tends les fleurs des eaux dont la naïade,

Séduite hier, aimait à couronner ma tête ;

Enfin, dans les grands joncs dressés comme des piques,

Au bord de l'onde glauque où l'ombre et le soleil

Découpent le reflet des branchages vermeils,

Je l'attire, j'étreins son beau corps embaumé

Et mon rire vainqueur boit son sanglot pâmé.

Puis je m'égare aux champs que l'été fauve dore Le paysan qui m'aperçoit baigné d'aurore Salue en murmurant une vague oraison.

Sur un autel de pierre fruste et de gazon Ses fils hâlés, ses filles aux bras frais disposent Un pot de lait caillé, les fruits de la saison, Du miel et les premiers épis de la moisson Parmi des guirlandes de laurier rose.

Ch) CAMPAGNE PREMIÈRE

Je souris à l'offrande naïve, je cueille, En passant, le baiser des filles ingénues Puis, poursuivant un vol de cailles survenues. Je m'enfuis aux taillis sonores dont les feuilles Eventent jusqu'au soir ma sieste insoucieuse....

Donc c'est ainsi que je vécus ma vie heureuse, Aimé des champs, des fleurs et de ceux de la terre. J'étais paisible et ce m'était un doux mystère De sentir sous mes pas tressaillir les sillons Comme si j'épandais des graines à la ronde, Et de voir, quand mes yeux tout remplis de rayons Fixaient la grande nuit sereine en son essor, La germination flamboyante des mondes Tourbillonner, pareille à des poussières d'or.

O rêve immense, extase, ô tendresse des choses ! Tout : les astres, les prés, l'eau, les bises moroses. L'homme inquiet qui passe et la pierre qui reste, En moi, hors moi, vivaient dociles à mes gestes....

LE VAGABOND 6l

Un soir, j'étais assis au bord des flots sauvages Qui roulent sans repos de Leucade à Corcyre : L'Océan bruissait conriine une énorme lyre, A l'horizon funèbre où montait un orage Je voyais les éclairs déchirer les r-uages Puis mourir sur le sable en méandres sanglants. L'ombre pesait, pleine de mânes vagissants Et je les entendais m'appeler comme en rêve Et chuchoter, parmi les rumeurs de la grève, Des noms de dieux abolis.

Soudain, l'horizon noir incendié d'éclairs S'ouvrit — au bord du ciel strié de feu je vis Se dresser, vision qui fit trembler la mer. Un gibet monstrueux où se tordait cloué Un être dont le front, penché sur la poitrine.

Portait un diadème d'épines.

Sa bouche était muette, en ses yeux effarés

Régnaient l'angoisse et Tagonie Et cependant il jaillissait de ses prunelles Comme un sombre défi aux clartés de la vie.

Une voix me cria : « Voici la loi nouvelle ! >'^

Alors je vis surgir de l'ombre, près de moi, Un vieillard tiare d'or qui me montrait du doigt : Sales, hagards, grinçants, drapes de peaux de bêtes, Des hommes l'entouraient... ils brandissaient des frondes^ Un hymne bourdonnait sur leurs lèvres immondes Et l'orage grondait au-dessus de leur tête. Et le vieillard leur dit : »;< Frappez-le, c'est le diable ! » Tous alors se ruant me crevèrent les yeux — Et les hennissements de la mer formidable Se mêlaient à leurs cris furieux.

Je reculai sous leurs clameurs... déjà les flots Avides de m'avoir montaient lécher mes pieds. Eux riaient, et leur rire, on eût dit les sanglots Qu'un vent d'hiver arrache aux arbres dépouillés.

« Frappez ! » dit le vieillard —

Ils frappèrent : des pierres M'î meurtrirent, mon sang ruissela, tous mes membres, Comme on voit sous la hache une écorce se fendre, Fléchirent fracassés et rompus sous leurs coups Cependant qu'ils hurlaient leurs chants et leurs prières. Et les flots frémissants me montaient aux genoux, Et la foudre éclata et me brisa le front.

Dans l'abîme écumant qui tournoyait mon corps Roula tout garrotté de gluants goémons Et les rochers d'où l'alcyon prend son essor Et les forêts de pins qui couronnaient les monts Pleuraient et s'écriaient : « Deuil et nuit: Tout est mort! »

Leur plainte s'envola, lugubre, sur la mer. Si haute qu'à travers les fracas du tonnerre Elle fit palpiter les voiles des navires Et que des matelots effrayés l'entendirent.

Le vieillard écoutait et ne comprenait pas :

Ceux qui m'avaient frappé chantaient tendant les bras

Vers le gibet livide au sein des nues : « Gloire au Crucifié — la nature est vaincue ! »

L'écho leur répondit : « Tout ressuscitera. »

Il se tait — 1 ombre dort dans les arbres, la plaine

Blanchit comme un linceul sous la lune pâlie,

La brume qui s'étale aux collines lointaines

Semble le spectre lent des choses accomplies —

Et la tribu, vouée à l'étranger, s'écrie :

« Dis-nous, dis-nous comment tu as dompté la mort !

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