‹ Campagne premièreChapitre 13 sur 54 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

Bien des jours, dans le gouffre aux obscurités bleues

J'ai végété parmi les vagues madrépores

Où le poulpe et la pieuvre entr'ouvrent leurs yeux d'or:

Les poissons voyageurs me frôlaient de leur queue,

Les algues me pressaient entre leurs bras glacés.

Le sel et le limon pansaient mon front saignant.

J'écoutais respirer mon père 1 Océan

Et son vaste murmure effaçait le passé...

Vivais-je ? étais-je mort ? — les conques purpurines

Où bruit la chanson monotone des vagues

Me racontaient parfois des légendes si vagues

Qu'avant de les aimer il faut qu'on les devine :

« J'étais l'être confus des vieilles origines.

Celui qu'avaient formé l'onde épaisse et le feu

Autrefois... autrefois... quand l'enfance des mondes

S'éveillait étonnée et sortait du chaos :

J'étais les germes et les cellules fécondes

D'où naîtraient, aux baisers d'un soleil radieux

Et la sève et la plante et la chair et les os.... »

Quand j'étais las d'ouïr ce songe et ce mystère, Je mirais les tritons écailleux qui voguaient Ou, collant mon oreille au sable, j'écoutais Battre sous moi le cœur immense de la terre.

LE VAGAHOND 65

Un jour enfin, après des âges et des âges, Troublant l'abîme sourd où j'avais mon refuge, Un tourbillon me prit qui me mit au rivage.

Comme un marbre lavé des fanges d'un déluge^ Mon corps luisait guéri sous le soleil levant, Mes yeux clairs éclataient, pareils aux nuits d'été Et les fauves senteurs qui volaient dans le vent Me firent fier et fort — tel que j'avais été.

J'allai par les chemins, je chantai, la nature

Soulevée à ma voix assaillit les églises

Où ceux du Crucifix annonçaient les tortures

Et l'enfer aux enfants de la foule indécise.

S'ils ne me maudissaient dans l'espace et le temps.

Mais moi, je rassurais tous ces pauvres tremblants. Partout je leur montrais les clochers vacillants, La rouille qui rongeait les croix des cimetières, L'herbe qui disjoignait les dalles et le lierre Victorieux aux murs branlants des sanctuaires. Je leur disais : « Il est un arbre dont les fruits Contiennent la vigueur, la joie et la science, Et cet arbre, je puis vous le donner, — je puis, Fécondant l'univers de sa bonne semence, En faire une forêt à la face des cieux : Mangez les fruits, vivez, car vous êtes les dieux Que la terre pâmée en un frisson d'amour Attend pour se vêtir d'un manteau de merveilles. »

Les prêtres, cependant, leur hurlaient aux oreilles : « C'est le diable ! »

Vains cris — ils m'écoutaient toujours.

Et les prêtres alors agitaient des fétiches, Ils invoquaient le nom des puissants et des riches Ou bien ils embrassaient leurs autels vermoulus En marmottant des exorcismes éperdus.

Mais mon chant renversait leurs chapelles étroites Et je les balayais d'un geste de ma droite, Et les hommes mangeaient tous les fruits défendus.

Ainsi j'agis, versant la lumière aux cœurs sombres.

Hier — je sommeillais couché dans les décombres

Que faisait sur le sol un calvaire abattu —

La terre me parla dans l'ombre, aux profondeurs...

Voici ce que m'ont dit la terre auguste et l'ombre, Hommes forts, écoutez car les temps sont venus : « Las d'enfanter dans le mensonge et la douleur, Mes vengeurs, brandissant la hache ou le marteau, S'évaderont bientôt de la cité dolente Pour conquérir les biens ravis à leurs travaux, Et toi, le seul vaincu d'une race arrogante.

LE VAGABON'D 67

Tu précipiteras leurs sombres avalanches,

Sur les villes de l'or et de l'iniquité

Qui grouillent sans savoir que leurs jours sont comptés

Lève-toi, montre au loin l'aube de ta revanche,

Va dire à ceux de l'Eglise Que la torche s'allume et que la faux s'aiguise Et que je suis la Mère et qu'ils m'ont outragée. »

O fils de la tribu virile, écoutez-moi :

Vous aurez contre vous les rois et les armées

Et les docteurs vantant leur sagesse et leurs lois —

Frappez-les, déchirez les pourpres et les livres

Où se réfugia leur pouvoir incertain,

Déchaînez, ce grand soir, déchaînez les tocsins

Et répandez un sang dont la terre s'enivre....

Je vois des cités d'or s'effondrer dans les flammes, Je vois les conquérants pleurer comme des femmes Et je vois ceux du Crucifix qu'on extermine.... Allez, frappez — pour moi, mes deux poings appuyés

A quelque Babel en ruines.

Je vous regarderai par dessus les collines, Je rirai dans la nuit rouge et je chanterai

Des chants de euerre et de désastres. »

Il dit et il grandit — son front touche les astres,

Ses mains verseuses de clartés Epandent des foudres sur la campagne.... Et l'homme baise au front l'ancêtre et il s'éloigne.

L'ombre immense accoudée aux rives de l'espace Ecarte, pour le voir, ses soleils et ses voiles, Les arbres adorants s'inclinent vers sa face, A chacun de ses pas, il jaillit une étoile.

Cependant la tribu sur l'ancêtre penchée

Tressaille en écoutant les phrases chuchotées

Qui tombent lentement de ses lèvres flétries

Car l'ancêtre leur dit : ss C'est Lui — gloire à Li vie !

Il vient avertir ceux de la race première.

Rouvrir la porte en feu des paradis perdus

Et rappeler à tous son verbe méconnu....

Jadis, aux jours heureux de l'unique lumière.

Il vint de même.... Moi, je n'étais qu'un enfant....

Sa parole charmait les miens émerveillés

Et mon père pensif le nommait ; le Grand Pan.... »

LE VAGABOND 6f>

Le rêve du printemps règne sous les pommiers — Et les Errants hagards écoutent dans la nuit Le murmure guerrier de l'onde qui s'enfuit ; Tandis qu'à roccident la lune descendue Embrase les lointains d'or rouge qu'ils contemplent, Leurs yeux où s'irradie une ivresse inconnue Croient voir à l'horizon de brumes et de nues Flamber en s'ccroulant des villes et des temples.

La rivière et la mer

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