LE CREPUSCULE DES CHIMERES
à Gaussoa, peintre.
Ce soir, j'ai vu passer un essaim de chimères — Elles volaient parmi les braises du couchant : Maintes s'effarouchaient comme des chats-huants Et d'autres s'ennuaient de pourpres éphémères. Une me dit : « Voici venir l'extase extrême : Le soleil semble un roi qui compte ses trésors Pour donner à son peuple une fête suprême, Et les marronniers gris pleurent des feuilles d'or ; Salue avant sa mort l'automne que tu aimes Et le ciel radieux que nous parons encor, Car l'ombre attend où s'éteindra notre agonie. »
Mais moi, prenant le soir à témoin, je m'écrie :
« Je ne sais pas, je ne veux pas savoir quelle ombre
S'apprête par delà ces arbres murmurants.
Le ciel est un jardin de flamme où je dénombre
Des oiseaux embrasés aux yeux couleur de sang ;
Venez, le vent glacé qui vous pressait s'enfuit Dépouiller en riant les bouleaux et les trembles, Le soleil a-t-il pas fixé sa course ?... il semble Qu'un pasteur merveilleux vous garde de la nuit? »
Chaque chimère alors me conte son ennui.
Une qui tord ses bras minces et se désole : « As-tu vu se jouer au tremblement des saules La rivière de fleurs qui coule en paradis ? Là, des arômes frais d'autrefois je naquis ; Petite fée assise à la rive moussue, Je t'offrais mes seins purs et ma grâce ingénue.
J'étais l'éveil charmé de ton adolescence, Et si parfois, épris d'écouter mon silence, Tu délaissais la lyre on s'enfièvrent tes rêves. J'accourais me blottir contre ton cœur, mes lèvres Se posaient sur tes yeux pour y mettre une étoile ; Tu m'aimais, j'étais l'onde et la bonne paresse Du printemps attendri qui s'éperd en caresses.... Aujourd'hui, je suis seule et morne sous mes voiles. »
Et moi je lui réponds : « Qu'importe ! les années De notre amour défunt sont des portes fermées Sur un enclos farouche où dorment des tombeaux — Tu es vieille et je vais vers un songe plus beau. »