L'ÉPHÈBE
Nul ne règne sur nous te dis-je :
Tu ne verras ici ni prêtres ni prodiges,
Ni rois avides, Ni serviteurs hantés du fouet sur leur chair nue Car la terre est à tous que nous avons élue.
LA fori:t bruissante
LE BERGER
Oui je vois.... je comprends : tous travaillent Le collecteur ne dîme point votre moisson, Vous ignorez les querelles et les murailles
Autour d'un clos fécond, Et vous goûtez la parure mouvante des saisons
En pain, en vin, en fleurs et en beauté !... Ah ! ne puis-je être libre et vivre à vos côtés?
Autour du berger noir les éphèbes s^ assemblent^ L'un lut donne son arc et l'autre ses sandales Et les enfayits^ un doigt aux lèvres, le contemplent Mais un vieillard :
Ecoute, nous venons de la ville :
Cris de marchands, plaintes de fous, sonnailles De mulets rusés par le trouble des rues, Loqueteux gris en quête de grenailles.
Charlatans haranguant les foules accourues, Balcons fleuris de princesses dédaigneuses, Parcs grillés où les géraniums semblent des torches, Jets d'eau dont la gamme jaseuse Monte parmi l'hymne boudeur des cloches, Et femmes vers les bazars en longues files.
C'était la ville — Nous la nourrissions et nous n'avions rien.
•l6 LA FORÊT BRUISSANTE
Que de matins et que de soirs, Las de peiner en nos ruelles, Nous sommes venus nous asseoir Au rempart lourd, sous les tourelles Vieilles et que surplombe
Un château-fort des anciennes années !
Que de matins et que de soirs,
Au tumulte amoureux des colombes, Au sifflement des hirondelles affairées
Nous avons perçu notre âme inquiète
De quel soleil plus pur qu'un ostensoir, 'Beau comme un dieu dans un linceul de violettes
Au fond de la Forêt mystérieuse !
Des voyageurs disaient : « La sylve est dangereuse, Aux carrefours veillent des croix de male-effroi Et veillent des sorciers tristes qui font des signes, Les clairières sont d'ossements et parfois On y trouve des lacs peuplés d'étranges cygnes — Et puis parfois on y entend des voix. »
Mais les voyageurs sont des rustres : si l'aube Gracieuse leur rit au détour du chemin. Si, pour leur plaire, la Forêt met une robe De pervenches et de jasmins, Ils ont peur, leur cœur trépasse, Ils s'enfuient effarés, la face Dans leurs deux mains.
Or beaucoup de soirs et beaucoup d'aurores Passèrent parmi des cortèges de roves Et des automnes et des étés et des automnes encore Sans fruits pour nous, Et des printemps avec toutes leurs sèves En perles aux muguets, en grappes aux lilas Sans fleurs pour nous — Mais la Forêt nous appelait là-bas Et les Riches défendaient qu'on en parlât.
Pourtant, narguant les croix,
Curieux des voix, Tout épris de ces fîammes De soleil rouge au fond des bois, Pour apaiser notre âme, Un matin de Pentecôte épanouie.
Nous sommes partis plusieurs vers la Forêt....
Nous l'avons traversée et, sachant son secret, Nous avons conquis l'Arcadie...
Or tu vas t'éveiller sur ta glèbe infertile : Demain ton troupeau sera dispersé, la ville Te prendra tes brebis pour ses festins Et tes loups pour sa garde ; Ne les regrette pas et ne la maudis point : Lève-toi, ceins tes reins, regarde Vers la Forêt bruissante, Et maître de ton cœur, et fort de ton désir.
Pars écouter ses ramures savantes — Pour vivre parmi nous il la faut parcourir.
l8 LA FORÊT BRUISSANTE
LE BERGER Mais que saisje et que suis-je ébloui par ces choses ? LE VIEILLARD
Tu sauras, tu seras ! — si la rose Ne brisait le corselet qui l'emprisonne,
Embaumerait-elle nos jardins ?...
Romps le cercle menteur dont les morts t'environnent,
Va ton chemin Sans écouter telle honte qui déraisonne : Le mot de la Forêt il te faut le trouver Toi seul — et par toi seul tu peux être sauvé.
LE BERGER
Mais qtiels indices guideront ma recherche incertaine ?