‹ Campagnes d'Italie de 1848 et 1849Chapitre 3 sur 11 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA REVOLUTION JUSQU’A LA BATAILLE DE SAINTE -LUCIE

(1 8 mars - 6 mai 1 848)

Les journées de mars à Milan. — Le gouvernement provisoire. — Retraite de Radetzky sur Vérone. — La circulaire du ministre de la guerre. — Huit millions d'Autrichiens tués en Italie. — Punition infligée au bourg de Melagnano. — Radetzky reçoit la nouvelle de ta reddition de Venise. — La révolution dans tes provinces, à Cône, à Crémone, à Bergame, <i Brescia, à Montons. — La duchesse régnante de Modéne et Gorczkowsky à Mantoue. — Venise et sa révolution. — Meurtre du colonel Marinowilch. — La capitulation du comte Zichy et la démission du gouverneur Palffy. — D’Aspre à Padoue. — Rome et Saptes se déclarent contre l’Autriche. — La propagande de lord Minto. — Coup d'ail sur tes forces piémonlaises et auxiliaires. — Charles-Albert. — Les piémontais passent te Mincio. — Auetrx du général Bava. — Premières hostilités. — Affaire de Gdtlo. — Défaite des Crociati à Castetnovo et à Caverne la. — Combat de Pastrengo. — Vérone. — La bataille de Sainte-Lucie. — Mania organise une force armée. — Pepe et Zucchi. — Formation et marche du corps de réserve de Jugent.

Le 18 mars au matin, Milan était tranquille, lorsque des affiches apposées à tous les coins de rue apprirent aux habitants que l’Empereur avait accordé une constitution à ses peuples, autorisé la formation d’une garde nationale, etc. Aussitôt des rassemblements se forment devant ces affiches, un trouble général se répand dans la ville - r

il n’y avait cependant pas encore de démonstration armée. Radetzky était venu de bonne heure dans ses bureaux ; il se trouvait dans le cabinet de son adjudant-général (1) et parlait avec lui des événements qu’allait voir naître cette journée, lorsqu’on lui remit une dépêche pressante du vice-président du gouvernement comte O’Donnel (le gouverneur titulaire, comte Spauer était absent), ou il priait le feld-maréchal de n’employer la force que sur sa réquisition, ajoutant qu’il ne fallait pas troubler le peuple dans l’expansion de la joie que lui inspiraient ces glorieux événements.

Le feld-maréchal passa la dépêche à son adjudant-général : « Que pensez-vous de cela? lui demanda-t-il. — Rien, sinon qu’il n’y a pas à se préoccuper de ces messieurs et que votre Excellence doit attendre les événements la main sur l’épée.» On savait, du reste, que ce jour-là les parents n’avaient pas envoyé leurs enfants aux écoles. Ce symptôme et plusieurs autres encore, ne laissaient aucun doute sur la tournure qu’allaient prendre les choses. Les troupes, sans être consignées, reçurent l’ordre de ne pas se répandre dans la ville. Vers dix heures on voit tout d’un coup des individus courir dans les rues, on entend les portes et les fenêtres se fermer avec bruit. Le feld-maréchal était tranquillement à la fenêtre à considérer ce mouvement, lorsqu’un sous-officior vint lui apprendre qu’un drapeau tricolore flottait sur le Broletto, et qu'on y distribuait des armes ; un autre annonça que des barricades s’élevaient dans plusieurs rues ; un troisième nous apprit que le podestat Casati, accompagné de toute la municipalité, s’ôtait rendu auprès du Gouvernement pour

(t) Le généml Sclioenlials lui-même.

obtenir l’accomplissement des promesses faites par l’Empereur ; on apprit plus tard que l’archevêque s’était joint à Casati et l’avait accompagné, ayant un drapeau tricolore flottant sur sa voiture. L’archevêque avait-il quelque chose à voir dans tout cela, et pourquoi n’était-il pas plutôt au pied des autels à demander à Dieu de maintenir la paix et d’empêcher l’effusion du sang ?

Les nouvelles venues de tous les côtés de la ville annonçaient que la situation devenait de plus en plus grave. Le feld-maréchal réunit autour de lui tous les officiers présents dans les bureaux et se rendit sur l'esplanade du Castel. L’ordre de faire agir les troupes n’arrivait cependant pas. On apprit enfin que les bâtiments du gouvernement étaient occupés par les insurgés.

« Croyez-vous, dit le feld-maréchal à son adjudant général, que le moment soit venu de mettre sur pied la garnison? — Ceci en effet n’est plus une émeute, c’est une révolution, répondit celui-ci. — Eh bien ! donnez l’ordre de tirer le canon ! » Quelques instants après le canon d’alarme retentissait, et en dix minutes toutes les troupes étaient sous les armes. Le combat commençait.

Dans le premier moment, au milieu du trouble qui se produit toujours en pareille circonstance, on ne s’était pas bien rendu compte de ce qui s’était passé au palais du gouvernement. On sut bientôt qu’une troupe, armée par le podestat Casati, s’y était introduite à la suite des voitures de la congrégation municipale. Le faible poste qui avait essayé de s’opposer à cet envahissement avait été maltraité et désarmé. Le peuple s’était répandu dans le palais, avait pillé et jeté au vent les archives. La femme du gouverneur absent, comtesse Spauer, s’était sauvée par les toits ; presque tous les employés ou attachés au

gouvernement s’étaient également enfuis. Que s’est-il passé à l’intérieur, quels traitements a subis le vice-gouverneur O'Donnel? Lui seul peut le dire. Il fut la première victime de son imprudence ; sans la dépêche envoyée au feld-maréchal, et dont nous avons parlé, celui-ci aurait renforcé le poste d’une compagnie, et le palais ne serait pas tombé aux mains de la populace.

Comme toutes les capitales, Milan a, au point de vue militaire, l’inconvénient de posséder de nombreux établissements publics, contenant tous des objets précieux à différents titres, et situés dans différents quartiers. Comme il faut garder tous ces points, il en résulte un déplorable fractionnement de forces, auquel il est impossible de remédier. C’est ce qui retarda la concentration des troupes. Le général-major Wohlgemuth, dans le ressort duquel se trouvait le palais du gouvernement, descendit des remparts oii il avait réuni ses troupes, dispersa le peuple, démolit les barricades à coups de canon, et se rendit ensuite maître du palais. Mais le mal était déjà fait. Les hauts fonctionnaires politiques étaient dispersés, le comte O’Donnel prisonnier, sans qu’on pût savoir où il avait été conduit. On trouva cependant dans le palais le conseiller de gouvernement comte Pachta, qui nous rendit plus tard de grands services en qualité d’intendant général des subsistances de l’armée. Nous verrons plus tard que Casati avait forcé le vice-gouverneur à signer des ordonnances qui n’avaient pas grande importance à Milan où se trouvait le feld-maréchal, mais qui, adressées dans les provinces, trompèrent par lour apparente réalité, les employés restés fidèles.

La défense du palais royal, de la prison criminelle et du rayon environnant était confiée au général- major

baron Rath. II s’avançait à la tète du bataillon de grenadiers hongrois Weiler et de deux compagnies de chasseurs, lorsqu’arrivé dans la contrada Santa Margherita, il fut reçu par une fusillade dirigée de toutes les fenêtres, et eut à enlever plusieurs barricades avant d’atteindre la position qui lui était assignée ; il fit alors occuper le toit de la cathédrale par ses chasseurs, qui dominaient ainsi tous les environs, et écartèrent bientôt les insurgés : un seul chasseur en tua trente-six.

On a fait cette question banale de savoir «qui avait frappé le premier coup. Il nous semble que la prise du palais du gouvernement et l’attaque qu’eurent à supporter les troupes du général Rath y répondent suffisamment.

La première préoccupation du feld-maréchal fut, comme on doit le penser, de se maintenir maître des remparts et des portes, pour isoler la ville et arrêter tout secours qui pût venir du dehors; mais il avait compté sans une foule d’individus, de toutes races et de toutes nations, qui inondèrent la ville, comme par enchantement, reçurent aide et asile dans toutes les maisons, et jouèrent un grand rôle pendant ces cinq journées. Ils étaient commandés par un certain Lecchi, qui, si nous ne nous trompons, avait obtenu sous Napoléon le grade de général, et qui depuis s’était toujours distingué par son esprit anti-autrichien. Il avait installé son quartier général au palais Borromeo, et avait pour aides-de-camp la jeunesse du club; parmi ces derniers, plusieurs s’étaient formés, en Algérie, au métier des armes.

A l’exception de la rue principale, nommée le Corso, ililan est sillonné de ruelles qu’il est facile d’intercepter avec des barricades. L’emplacement de ces barricades

avait été réglé d’avance par un comité, et au premier coup de fusil, elles s’élevèrent avec une rapidité qui ne laissa pas le temps d’en prévenir la construction. Tout Milan est parcouru par un réseau de canaux souterrains, dont le plus important supporterait la comparaison avec la Cloaca major de Rome. Des dalles recouvrent les ruisseaux qui y aboutissent, et il suffit d’enlever ces dalles pour entraver complètement l’action de la cavalerie. Les gravois provenant de cette opération fournissent à la construction des barricades d'excellents matériaux, qui résistent même au canon. Sur les points les plus importants, des galeries, pratiquées à l'intérieur des maisons, reliaient les barricades, de manière à ce qu'elles pussent se couvrir et se soutenir mutuellement. Ajoutons que toutes les fenêtres étaient abondamment pourvues do projectiles pesants, et on comprendra qu’on ne pouvait s'engager dans un tel labyrinthe sans s’exposer à une mort presque certaine.

L’important pour la garnison était de ne pas laisser couper ses communications. Mais dès qu’on avait détruit une barricade et passé outre, il s’en reconstruisait aussitôt une autre. Dans ces rues étroites le soldat était exposé à toutes les attaques ; les insurgés tiraient par les soupiraux et par les jalousies, et comme ils se servaient presque tous de coton-poudre, le soldat ne savait d’où lui venait la balle qui le frappait.

Les premières victimes furent des sentinelles isolées ou des cavaliers d’ordonnance, que le peuple mit à mort; ces actes portèrent à son comble, et dès le commencement de la lutte, l’exaspération des troupes; aussi dans les maisons qu’ils furent obligés de prendre d’assaut, les soldats, voulant venger la mort de leurs camarades.

sacrifièrent-ils quelquefois des innocents ; mais que ce sang retombe sur la tête de ceux qui ont soulevé ces troubles, et non sur celle de Radetzky, qui resta toujours calme et compatissant; on lui amenait des centaines de prisonniers, et il rendait la liberté à ces malheureux, qui se voyaient déjà fusillés. Nous ne nous souvenons que d’un seul individu dont Radetzky ait ordonné la mort. Et quel était cet homme? un Milanais des plus exaltés? Non, c’était un ancien soldat du régiment Kaiser, morave de naissance, qui tenait à Milan une petite hôtellerie, visitée principalement par des soldats. Cet homme, qui maintenant tirait sur scs anciens camarades, avait ouvert sa maison à une bande de Suisses armés. Saisi les armes à la main et amené devant le feld-maréchal, celui-ci donna aussitôt l’ordre de le fusiller. Mais ce n’était pas un insurgé que punissait le feld-maréchal, c’était un ancien soldat autrichien qui trahissait ses frères.

L’Italie ne sait pas se contenir dans les bornes de la modération, et, toujours entraînée par ses passions, passe bien vite du courage et du patriotisme , à la haine et à la fureur de la vengeance. Aussi dans les nombreux récits des événements de Milan, a-t-on inventé les contes les plus absurdes, pour faire croire à la férocité de nos soldats, et pour exciter des sentiments de haine contre l’Autriche. Nous avons dit plus haut que les désordres partiels étaient inévitables ; mais le feld-maréchal comprenait trop bien les dangers que couraient, dans ces circonstances, le moral et la discipline de l’armée, pour ne pas recommander à tous ses officiers de retenir la fureur . du soldat. Nous nous souvenons d'avoir été témoins d’une scène qui montre combien la discipline peut faiblir dans de pareils moments. Quelques soldats entraînaient

devant le feld-maréchal deux insurgés assez bien mis et armés jusqu’aux dents ; ils allaient les tuer sous ses yeux, lorsque l’adjudant-général les sépara, de la pointe de son épée, et leur fit observer qu’ils oubliaient les lois de la discipline et du respect qu'ils devaient à leurs supérieurs, c Vous avez raison , dit un jeune soldat , mais ces hommes viennent d’assassiner mon frère devant moi. — Pourquoi ne l’as-tu pas tué sur-le-champ. C’était ton droit alors ; et tu as renoncé de toi-même à ce droit en l’amenant prisonnier devant tes chefs, » répondit le général. Le soldat tendit en pleurant la main à l’adjudant : les deux insurgés étaient sauvés.

Sur tous les points dont nous n'étions pas encore maîtres, grondait le canon, destiné non pas à foudroyer les insurgés, qui restaient cachés dans les maisons, mais à détruire les barricades ; on entendait pétiller les coups de fusil, auxquels se mêlaient les cris des femmes et des enfants; tout cela n’était qu’un immense désordre, une lutte irrégulière, à laquelle il était impossible d’appliquer les règles ordinaires de la stratégie.

Tel fut Milan pendant les deux premières heures. A ce moment Casati adressa au feld-maréchal plusieurs décrets, signés du comte O’Donnel, prisonnier; l’un ordonnait le désarmement du bataillon de police, et enjoignait de donner ses armes à la garde nationale, un autre mettait la gendarmerie sous les ordres du podestat, enfin un troisième supprimait la direction générale de la police et en transmettait les attributions à la municipalité. Quand O’Donnel eût été libre, ces ordonnances n’auraient eu aucune valeur, parce qu’elles outrepassaient ses pouvoirs. Casati suppliait en outre le feld-maréchal de mettre fin à l’effusion du sang.

Radetzky répondit à cette impudente communication en déclarant l’état de siège. Il fit savoir au podestat qu’il n’y avait plus à Milan d’autre maître que lui, d’autre autorité que la sienne et celle dos ses délégués, et que quiconque y résisterait se rendrait coupable de haute trahison. Il réclama la mise en liberté du comte O'Donnel.

L’inspecteur général de gendarmerie, feld-maréchal lieutenant Riwaira, quoique malade et dans son lit, avait immédiatement exécuté le décret d'O’Donnel. Le feldmaréchal, à cette nouvelle, lui écrivit qu’il le ferait enlever de son lit et condamner militairement, s’il ne rétractait pas aussitôt cette mesure ; il lui retira de plus son commandement.

Le combat, dans les rues, durait depuis six heures, lorsque le feld-maréchal donna l’ordre d’enlever le Broletto. Cette antique et massive construction, occupée par une grande quantité d’hommes armés, interceptait les communications avec les postes situés à l’intérieur de la ville, principalement avec la citadelle. Cotte mission fut confiée au colonel Doll du régiment Paumgarten.

Il attaqua l’édifice de deux côtés, avec quatre compagnies et quelques canons. Mais le feu que les insurgés dirigeaient des fenêtres et l'étroitesse des rues ne permettaient pas de disposer convenablement l’artillerie, tandis que nos balles allaient s'aplatir inutilement sur la forte maçonnerie do ce bâtiment. Le combat durait depuis plusieurs heures ; le colonel voulut faire briser la porte par ses sapeurs ; mais ils furent presque tous tués ou blessés, sans y avoir réussi ; le colonel se décida alors à faire part au feld-maréchal de ces obstacles insurmontables. Radetzky attachait une grande importance à la possession de cet

édifice, plus au point de vue politique qu’au point de vue militaire, car c’était là que se tenait le comité insurrectionnel, il envoya un détachement d’artificiers avec une pièce de douze , avec ordre à l’officier qui les commandait de faire défoncer une boutique qui se trouvait en face de la porte, et d’y établir sa pièce. La porte ne résista pas longtemps, et Doll se précipita à l’intérieur avec ses braves soldats. On aurait eu le droit de s’attendre à des scènes sanglantes de la part de ces soldats exaspérés par une telle résistance»; il n’en fut rien, et il ne fut fait aucun mal aux insurgés qui rendirent les armes. On trouva au Broletto une ambulance parfaitement organisée, une presse et une grande quantité d’armes et de munitions. Environ deux cent cinquante prisonniers, dont plusieurs appartenaient aux premières familles de Milan, furent transférés au Castel ; Casati ne se trouvait malheureusement pas dans le nombre, soit qu’il ne fût pas en ce moment au Broletto, soit qu’il eût trouvé moyen de s’échapper par les toits. Le Castel regorgeait de prisonniers que les troupes y amenaient de tous les points de la ville ; qu’allait-on faire de tout cela? On manquait presque de vivres pour les troupes; fallait-il encore nourrir cette masse de prisonniers? Le feld-maréchal les fit tous relâcher, à l’exception de soixante-dix, qu’il garda comme otages et pour pouvoir les échanger plus tard contre les femmes, les enfants et les blessés autrichiens tombés entre les mains des Milanais. Lorsqu’il quitta la ville, il emmena ces prisonniers ; mais quelque temps après, le ministère libéral leur rendit la liberté, sans consulter le feld-maréchal.

Une pluie battante tomba presque sans discontinuer pendant ces cinq journées. La saison n’était pas assez avancée ; les nuits étaient froides, et los troupes étaient

obligées de bivouaquer : on comprend de combien la position de nos soldats était plus pénible que celle des insurgés bien abrités, bien soignés, bien nourris, réchauffés par d’aboudantes libations, et, dès qu’ils se trouvaient pressés par nos soldats, trouvant un refuge assuré dans toutes les maisons.

La nuit vint mettre fin au combat; un calme relatif s’établit, interrompu sans cesse par un sourd frémissement, du milieu duquel s’élevait de temps à autre une détonation isolée. Le feld-maréchal s’était installé dans une petite chambre du Castel, entouré de son état-major et des officiers généraux qui se trouvaient à Milan sans commandement. Il vivait là, comme le soldat, d’une soupe au riz et d’un morceau de bœuf, ordinairement très-dur. Pendant

six jours et six nuits, il ne quitta pas ses vêtements, et ne prit pas une heure de repos complet. Pour donner quelques instants de répit aux troupes, on les faisait rentrer alternativement dans le Castel ; la réserve bivouaquait aux alentours ; les élégants carrosses qui avaient servi à la construction des barricades et que nos soldats rapportaient comme dépouilles opimes leur servaient à faire le feu autour duquel, le soir, ils se racontaient les événements de la journée. Car ces jours-là furent riches en épisodes de tout genre; nous n’en citerons que quelques-uns, seulement pour montrer le caractère de la lutte que le soldat avait à soutenir.

Un jèune officier du régiment Reisinger, presque un enfant, fils d’un brave général, le baron Swinburn, vint annoncer à l’adjudant-général qu’un certain nombre de soldats et de domestiques d’officiers étaient assiégés dans une maison, du côté de Custorcio, mais qu’ils étaient à bout de munitions, et que, la maison étant entourée de

tous côtés de barricades, on ne pouvait les sauver qu'en employant le canon. Avec l’assentiment du feld-marécbal, l'adjudant-général lui confia une pièce de douze, en l’en rendant responsable toutefois ; le jeune homme tint parole, il délivra les malheureux exténués de faim et de fatigue, et rapporta la pièce. Il perdit un pied à la bataille de Vicence.

Nous remarquâmes un chasseur qui attira notre attention par son immobilité : il paraissait guetter quelque chose : tout d'un coup un homme, sortant de derrière une cheminée, le coucha en joue ; au même moment le coup de carabine partit, et l’insurgé roula du haut du toit dans la rue.

Milan ne se doute pas de ce qu’elle dut, dans ces journées de meurtre et de trahison, à la douceur du feldmaréchal. S’il s’était laissé aller à sa juste indignation, il aurait pu renouveler la catastrophe de Barberousse ; car toute solide que soit Milan, elle a son côté faible que nous connaissions bien. Quoique le feld-marécbal manquât de l’artillerie de siège indispensable pour un bombardement, il possédait douze obusiers et une quantité assez considérable de fusées. Il eut un instant la pensée de réunir ces pièces et de foudroyer la ville, mais son cœur se refusa à ce moyen extrême, qui du reste n’aurait pas résolu la question. Il ne voulait pas détruire Milan, et tenait à conserver à l’empereur une ville qu’il espérait voir revenir de l’erreur fatale oü l’avait plongée la fureur des démagogues. Dans la journée du 19, le combat continua avec un acharnement sans égal ; la garnison resta maîtresse de toutes ses positions. Mais elle était trop faible pour profiter des avantages qu’elle avait remportés. Le feld-maréchal résolut alors de dégarnir tout le pays, et de concen-

trer sur Milan les troupes disséminées en Lombardie ; on envoya en conséquence à toutes les garnisons l’ordre d'accourir à Milan. Mais ce fut alors qu’on put juger des progrès de l’insurrection. Toutes les routes étaient coupées, les ponts détruits, les villages barricadés; il était impossible de faire parvenir les ordres. On chercha d’autres moyens de communication, mais on ne trouva rien ; un seul ordre parvint à son adresse ; comment? c’est encore un problème pour nous. Par suite de cet ordre un bataillon du régiment archiduc Sigismond partit de Bergame non sans s’être battu en sortant de la ville. Son commandant, le lieutenant-colonel baron Schneider fut blessé et renversé de cheval ; il fut remplacé par le brave colonel Heinzel, qui amena enfin ses troupes jusqu’à Milan ; ce bataillon était composé d’Italiens. Par la même raison qu’il ne pouvait leur envoyer d’ordres, le feld-maréchal ne pouvait recevoir aucune nouvelle des troupes ; il n’y avait plus à en douter, l’insurrection était générale.

• L’alimentation de l’armée était devenue extrêmement difficile ; on ne pouvait se procurer dans la ville aucun moyen de subsistance. Les troupes, surtout celles qui se trouvaient dans l’intérieur de Milan, avaient épuisé leurs munitions, et celles qu’on leur envoyait risquaient de tomber entre les mains de l’insurrection. Les magasins à fourrages et les fours étaient situés dans des quartiers différents ; il fallait escorter chaque convoi, et sacrifier chaque fois un certain nombre de soldats. On parvint à se procurer de la viande à l’extérieur, mais à des conditions exorbitantes. Dans la situation où il se trouvait, chaque homme tué était une grande perte pour le feld-maréchal. Il prit alors le parti de rappeler toutes les troupes qui se trouvaient à l’intérieur, et de ne conserver que la posses-

sioa du rempart et des portes. Milan n’était pas approvisionnée, nous le savions, et la partie nécessiteuse du peuple commençait à se plaindre de la faim. Renforcés des brigades Maurer et Strassoldo qui nous avaient rejoint avec deux batteries, nous étions assez forts pour repousser toute tentative de la part des insurgés, et pour bloquer sévèrement la ville. Il n’y avait guère d’inconvénient à évacuer l’intérieur de la ville ; si la populace commettait des ravages, Milan était assez riche pour les payer. L’exécution de cette mesure commença le soir; le matin, elle était entièrement terminée ; ce fut le général-major baron Rath, chargé de protéger la forteresse et la prison criminelle qui eut le plus à souffrir. Il réunit autour de lui la garde des Trabants et ce qui était resté fidèle de la maison du vice-roi , et ne parvint à rejoindre le rempart qu’après avoir essuyé de nombreuses pertes.

A peine l’évacuation était-elle terminée que la tempête révolutionnaire redoubla de fureur. Le drapeau tricolore fut arboré au sommet de la forteresse. Le gouvernement provisoire, qui était déjà organisé, se constitua officiellement ; il était ainsi composé : le podestat Casati , président, Borromeo, Durini, Litta, Giulini, Beretta, Guerrieri et Marco Creppi , membres. Ce dernier était un des prisonniers du Broletto auxquels le feld-maréchal avait rendu la liberté. On voit et on verra quel usage il en fit.

Le gouvernement provisoire prit une foule de mesures révolutionnaires ; il appela aux armes toute la population depuis vingt ans jusqu’à soixante, décréta la levée en masse, et fit une déclaration de guerre en forme à son gouvernement légitime. Les prêtres, armés jusqu’aux dents, parcouraient les rues, excitant le peuple à la résistance. L’archevêque vint, in pontificalibus , bénir les

barricades; c’est du moins ce qu’on nous a rapporté, et nous croyons ne pas avoir de démenti à redouter à ce sujet. On lâcha des petits ballons chargés d’appeler le pays à la défense de Milan. La portion do la ville la plus rapprochée des portes Comasina et de la Madona del Carmine, serrée de près par les troupes, et à court de vivres, avait arboré le drapeau blanc et envoyé une députation au feld-maréchal pour implorer sa clémence ; on rouvrit les boutiques , les soldats purent circuler librement , les barricades disparurent. Mais le gouvernement craignant que cet exemple ne se propageât , envoya dans ce quartier quelques centaines de ses émissaires étrangers, suisses pour la plupart, qui firent reprendre les armes aux habitants, et rétablirent le trouble qui commençait à se calmer.

Le feld-maréchal savait que le gouvernement provisoire s’était installé au palais Borromeo. Il eut un instant la pensée de le faire prisonnier. Mais le labyrinthe des petites rues qui entourent le palais n’aurait pas permis d’y faire arriver le canon, sans le secours duquel cette opération n’était pas praticable. 11 dut se contenter de se fortifier dans l’occupation des portes et du rempart. La partie nord de la ville était défendue par le généralmajor Wohlgemuth, les parties sud et ouest par le généralmajor Clam Gallas. Le feld-maréchal et la réserve occupaient le Castel. Les insurgés ne tardèrent pas à vouloir s’emparer d’une des portes, afin de pouvoir communiquer avec l’extérieur ; ils choisirent, naturellement, celle par oU ils espéraient voir entrer les auxiliaires piémontais ; mais ils échouèrent devant la résistance du comte Clam Gallas.

Le bataillon du régiment Sigismond, qui était venu de

Bergame, se distingua dans cet engagement oii il repoussa vaillamment les insurgés à la baïonnette.

Le 20, le corps consulaire se rendit auprès de Radetzky, en grand uniforme, ce qui faisait un effet au moins original au milieu de la boue , de l’amas de canons et de caissons où se trouvait le feld-maréchal. Le consul français prit la parole et protesta au nom de son gouvernement contre les dommages qu’un bombardement pourrait causer à ses nationaux. Le feld-maréchal leur conseilla de se mettre en sûreté, eux et leurs nationaux, et leur fit entendre que c’était à la ville de Milan de répondre pour leurs propriétés. - — Nous sommes aujourd’hui convaincus qu’il n’y avait pas alors dix Français établis à Milan ; mais il s’y trouvait par contre une foule de professeurs en barricades et de volontaires. — Sur les instances des consuls , le feld-maréchal consentit cependant à conclure un armistice, qui suspendait les hostilités jusqu’à ce qu’on eût reçu des instructions de Vienne. Mais Casati, informé sans doute de l’arrivée prochaine de Charles- Albert, s’y refusa, et le combat recommença avec une nouvelle fureur, au bruit des innombrables cloches que compte Milan. Et remercions le ciel qu’il en soit ainsi advenu ! Quelles tristes instructions aurions-nous reçu du ministère qui gouvernait alors à Vienne 1

Tandis que la lutte continuait à Milan, le feld-maréchal recevait les nouvelles les plus inquiétantes des deux brigades d’observation de la Suisse et du Piémont. Le canton du Tessin rassemblait ses troupes , des volontaires armés inquiétaient la frontière. En Piémont , la haine contre l’Autriche avait atteint son plus haut degré ; les chefs des sociétés secrètes se préparaient à courir au secours de Milan; les troupes se dirigeaient vers le Tessin,

des corps-francs se formaient et' avaient déjà passé la frontière sur plusieurs points. D’heure en heure, on apprenait de nouveaux progrès. Il fallait prendre une décision définitive ; la soumission de Milan qui, sans l’interveution de Charles-Albert aurait eu certainement lieu , demandait encore plusieurs jours, et il n’y a qu’une forte - marche entre Milan et le Tessin. En supposant même que Charles-Albert eût attendu la soumission de Milan , le feld-maréchal n’aurait plus eu assez de munitions pour tenir tête à une nouvelle attaque. Il avait demandé au général commandant à Vérone un convoi de munitions ; mais ce convoi, nous l’apprîmes plus tard, était tombé , près de Brescia, aux mains des insurgés. Quoiqu’on n’eût pas de nouvelles du pays , on savait dans quel état il devait être, à en juger par ce qui se passait à Milan. Le feld-maréchal était surtout très -inquiet du sort des places-fortes , occupées par des garnisons faibles et nullement organisées sur le pied de guerre ; la Lombardie manquait de tous les éléments nécessaires à la guerre défensive que le feld-maréchal allait être obligé d’entreprendre. Chaque pas qu’il ferait en arrière augmenterait ses forces ; un plus long séjour à Milan les eût affaiblies. Il savait qu’il n’avait plus seulement affaire à Charles- Albert et la Lombardie soulevée, mais à l’Italie tout entière. Milan et son insurrection n’étaient plus qu’une circonstance secondaire; s’y arrêter plus longtemps, c’eût été sacrifier l’armée et la monarchie à un maladroit point d’honneur.

Le feld-maréchal pensa d’abord à se porter sur l’Adda ; mais outre que cette ligne ne constitue pas une position militaire suffisante , les nouvelles qui lui parvinrent de l’intérieur du royaume lui firent abandonner ce projet. Il se décida à se retirer sur Vérone.

Ce fut le 22 , au jour levant , que le maréchal passant devant le front de son régiment de hussards, fit part de cette résolution à son état-major ; les ordres furent envoyés aux brigades d’observation Strassoldo et Maurer, qui arrivèrent, sans encombre, le soir môme à Milan. On prit en môme temps, aussi secrètement que possible , toutes les mesures nécessaires. Les généraux Clam et Wohlgemuth reçurent l’ordre de nettoyer les édifices d'oü les insurgés pourraient inquiéter la marche des troupes. Ce qui préoccupait surtout le feld- maréchal, c’était le manque de moyens de transports ; car il craignait de laisser ses blessés et ses malades aux mains de l’ennemi, et d’un autre côté, il ne pouvait emporter les objets de valeur appartenant à l'Etat, principalement la caisse centrale qui se trouvait au Palazzo Marina. Cette construction massive , solidement verrouillée, ne pouvait s’ouvrir qu’à l'aide du canon ; tous les employés étaient en fuite ou cachés. Cette difficulté n’était certes pas insurmontable; mais une fois la caisse reconquise, oü la placer? sur les fourgons de munition? c’était peutêtre le seul moyen , mais dans les circonstances actuelles, le feld-maréchal tenait plus à ses cartouches qu'à l’argent. On se contenta de prendre à la Monnaie quatre ou cinq cent mille florins en lingots d’or et d’argent.

Vers le soir, les détachements qui se trouvaient dans les casernes situées près du rempart, quittèrent leurs positions ; la surveillance de ces différents mouvements fut confiée au colonel comte Wralislaw, qui les fit exécuter avec une parfaite ponctualité.

La nuit venue, vers dix heures, les troupes rassemblées sur la place d’armes en cinq colonnes , se mirent en mouvement. Les brigades Wolhgemuth et Clam avaient

bravement accompli leur mission. Tous les bâtiments qui dominent le rempart, ainsi que le pâté de maisons voisin de la gare du chemin de fer, avaient été nettoyés, et quelques-uns brûlés. Les insurgés ne nous inquiétèrent presque pas, si ce n’est du côté de la porte Teneglia , oii leur feu fut assez vif. Le capitaine Kussewich des grenadiers Rukawina y reçut une blessure mortelle.

L’avant-garde, ayant pris l’avance réglementaire , les autres colonnes se mirent en marche. A la tête de la troisième se trouvait Radetzky ; le Castel et l’Arène restèrent occupés jusqu’à complet défilé des voitures contenant les familles des employés et des officiers, ainsi que des autres Allemands qui redoutaient les excès de la populace ; les troupes qui se trouvaient sur ces deux points sortirent les dernières et furent chargées de protéger la retraite. L’armée sortit par la porte orientale, et contourna le rempart jusqu’à la porte Romana, où elle s’engagea sur la route. Le plus grand ordre n’avait cessé de présider à cet important mouvement. Les deux brigades Wohlgemuth et Clam rejoignirent bientôt le gros de l’armée; le général Clam fut chargé de commander l’arrière-garde.

Quand on réfléchit à la fatigue de ces troupes, exposées pendant cinq jours et cinq nuits à une pluio pénétrante, au feu meurtrier d’un ennemi invisible, n’ayant pris que quelques heures d'un sommeil interrompu par les alertes et le bruit de la cannonade, on ne peut s'empêcher d’admirer l’abnégation de cette armée, qui attendait patiemment, au milieu de ses souffrances, le jour de la victoire. Tout, du reste, ce jour-là, prenait un aspect lugubre. La nuit étaitsombre et froide; du haut des tours grondait le canon ; la fusillade crépitait ; l’incendie des maisons, les lueurs des barricades en flammes éclairaient au

loin la marche de nos troupes. Fier et calme dans le pressentiment d'une prochaine victoire, le feld-maréchal contempla celte scène sinistre : « Nous nous reverrons bientôt, » dit-il en jetant un dernier regard sur Milan.

La nouvelle de cette retraite, dont on ne comprenait pas le sens, se répandit bien vite dans Milan. La joie la plus tumultueuse éclata, lorsqu’au lever du jour on s’aperçut qu’il n’y avait plus un seul Autrichien dans la ville. Cris de victoire, cortèges triomphaux, ovations au gouvernement provisoire, tout cela se mêlait pour produire un risible pêlemêle ; quant à poursuivre l’ennemi, on n’y pensa pas. On retint prisonniers des vieilles femmes, des enfants et des malades qui faisaient partie de la population allemande. La brave garde nationale n’eut pas honte de se mettre en sentinelle à leurs portes, comme si, après la victoire, on devait avoir besoin de protéger ses ennemis. Un moment on annonça que le feld-maréchal était ramené prisonnier : le comte Borromeo, à ce que l’on raconte, descendit même l’escalier du palais pour recevoir Radelzky, en criant : Place au maréchal ! mais ce n’était qu’un faux bruit. Le comte se trompait, et le feld-maréchal regagnait tranquillement avec 15,000 hommes et 50 canons la base de ses futures opérations. Le ministre de la guerre, Litta, écrivit aux curés et aux autorités locales, que l’ennemi était battu et en fuite, et qu’il n’y avait plus qu'à anéantir les derniers débris de ces hordes barbares, ce à quoi il les invitait, au nom de la patrie.

Lorsque la colonne commandée par le feld-maréchal fut arrivée près de Melagnano, le chef de l’état-major général, colonel comte Wralislaw, accompagné du capitaine comte Castiglioni des chasseurs-impériaux, partit en avant pour prendre les mesures nécessaires au logement des

troupes. A peine étaient-ils entrés dans la ville, qu’on les entoura, et les emmena à la municipalité, où ils trouvèrent une foule d'hommes armés, qui, au milieu de menaces et d’insultes, leur signifièrent que le feld-maréchal eût à déposer les armes et à se rendre à discrétion, lui et toute son armée. Le colonel leur fit observer que leur conduite était insensée, et qu’ils exposaient la ville aux plus grands dangers; mais on ne l’écouta pas : les ordres du gouvernement provisoire et les discours de ses émissaires avaient si bien monté la tête à ces bonnes gens, qu’ils saisirent le colonel et son compagnon, et les enfermèrent dans la prison, d’oii ils furent presque aussitôt tirés parleur geôlier, qui s’enfuit avec eux.

Lorsque le feld-maréchal apprit par son avant-garde ce qui venait de se passer à Melagnano, il perdit patience. En quelques minutes les boulets et les fusées eurent mis le feu à cette petite ville. Il ordonna aux chasseurs d’avantgarde d’y pénétrer, en leur permettant le pillage ; les insurgés ne purent opposer qu’une faible résistance. Les satellites du gouvernement provisoire prirent la fuite et abandonnèrent la portion innocente de la population à la merci de nos soldats ; le feld-maréchal fit bientôt cesser le pillage ; il y eut plusieurs maisons brûlées et quelques habitants de tués, principalement par les boulets. Les insurgés n’avaient pas pu couper le massif pont de pierre qui traverse le Lambro ; mais ils l’avaient fortement barricadé avec des pierres, des barres de fer et des poutres ; cette précaution tourna au détriment des habitants, car pendant qu’on enlevait à grand o peine tous ces obstacles, le soldat affamé et altéré se répandit dans les boutiques, dans les caves et dans les boulangeries pour y faire ses provisions. La punition infligée à Melagnano porta ses

fruits. Le bruit se répandit dans tout le pays que cette ville avait été détruite de fond en comble, ce qui sema partout une juste épouvante. Nulle part on n’osa plus s’opposer à la marche des troupes. De Milan à Melagnano nous avions trouvé la route coupée de fossés et encombrée de barricades : à partir de Melagnano, nous ne rencontrâmes plus aucun obstacle ; les routes et les ponts étaient en parfait état, et s’il existait encore quelque barricade sur notre chemin , elle disparaissait à notre approche. Les villages donnaient sans résistance ce qui était nécessaire aux troupes, et, grâce à une sévère discipline, nous parcourûmes le pays comme en pleine paix

Les pertes éprouvées par le feld-maréchal pendant Tes journées de Milan ne furent pas assez importantes pour faire éprouver une diminution sensible à son armée ; sans attester absolument l’exactitude des chiffres que nous ne possédons que de mémoire, nous croyons cependant pouvoir affirmer que le nombre des morts s’éleva à 5 officiers, et 476 soldats, celui des blessés à environ 200, dont 30 officiers, celui des prisonniers à 150 ou 180. Les prisonniers provenaient principalement des détachements et des postes qui s'étaient trouvés trop faibles pour se défendre, comme, par exemple, le poste des bâtiments du génie, qui avait dû se rendre faute de munitions, le poste do l’hôpital, qui du reste n’en continua pas moins de garder cet établissement ; il faut ajouter à ce nombre quelques infirmiers et quelques domestiques d’officiers.

Milan a publié une liste des héros morts pour la liberté. Nous tenons cette liste pour un mensonge officiel. Quoi- , que combattant presque toujours à l’abri, les Milanais ont dû faire des pertes assez considérables, car il faut tenir compte de ce qui se passait dans les maisons prises d’as-

saut, et si le soldat n'avait pas apporté dans cette lutte une grande modération, Milan compterait ses morts par milliers.

Des centaines de prisonniers furent relâchés par le feldmaréchal, sans compter ceux que l’humanité des officiers sauva d’une mort certaine.

Du reste, le mensonge était érigé en système chez nos ennemis. Nous allons donner en échantillon, pour l’édification de nos lecteurs, un bulletin qui fut répandu dans Tltalio entière à la suite de l’escarmouche de Goito. Voici comment s’exprimait le gouvernement provisoire :

« L’armée autrichienne a cessé d'exister. Quarante mille prisonniers se sont courbés devant la grande épée de l’Italie. Radetzky a eu les deux jambes fracassées ; il a été attaché à la queue de son cheval, et traîné ainsi aux applaudissements de l’armée. Vérone s’est rendue, et l’on s’est emparé de tous les drapeaux, canons et bagages de l’ennemi. Le nombre des morts n’est pas encore connu. » Et ainsi de suite.

Cela vaut la peine de mentir. De mauvais plaisants ont eu la curiosité de compter le nombre d’hommes qu’avait perdus l’Autriche, tant en morts qu’en blessés, selon les bulletins révolutionnaires : ils sont arrivés à un chiffre de près de huit millions ! Pauvre Autriche, tu as versé beaucoup de sang, et de noble sang, dans cette guerre, mais tu n’as cependant pas souffert à ce point-là !

En revanche les troupes avaient éprouvé de grandes pertes quant aux bagages. Les officiers, y compris le feldmaréchal, n’avaient guère pu sauver que ce qu’ils avaient sur eux. On n’avait pas pensé à enlever des habitations, pendant les premières heures du combat, ce qui pouvait se transporter. Plus tard cela devint complètement impos-

sible. Et du reste, ce qu’on aurait sauvé, on n’aurait pas pu l’emporter faute de moyens de transport.

Les troupes avaient des effets et des équipements neufs dans les casernes; comme la plupart ne purent y retourner, ces objets furent perdus et le soldat dut entrer en campagne avec des effets usés.

Le gouvernement provisoire s’empara de tous ces objets, et ne se fit pas scrupule de les vendre aux enchères ; il est vrai que par la suite le produit de ces ventes fut rendu à l’armée ; mais tout no se remplace pas par de l’argent, et plus d’un de nous perdit des objets auxquels il attachait une valeur inestimable.

Le feld-maréchal campa près de Melagnano ; le 25, couvert sur ses flancs par les brigades Clam et Stassoldo, il continua sa marche vers Lodi. On y avait organisé un gouvernement provisoire; malgré cela l’archiduc Ernest, qui y commandait, avait conservé sa position et était toujours maître du pont sur l’Adda. La population paraissait animée de sentiments très-hostiles, mais la nouvelle du i châtiment infligé à Melagnano la calma. Le feld-maréchal entra dans Lodi sans être inquiété, et alla camper avec ses troupes au delà de l’Adda, après avoir fait occuper la ville par plusieurs bataillons.

Dans cette position le feld-maréchal pouvait attendre, pendant quelques jours, un renfort de six à sept mille hommes, avec de l’artillerie, qui devait lui venir de Pavie et Plaisance, de Brescia et de Créma. Nous ne connaissions pas encore les projets de Charles-Albert, et nous voulions attendre à Lodi de nouveaux détails sur l’état des provinces. C’est là qu’une douloureuse nouvelle vint dissiper le peu d’espérance qui nous restait. Une lettre interceptée nous apprit la révolution et la perte de

Venise. Nous pouvions à peine croire à cette nouvelle. Elle nous ouvrit, d’un seul coup, les yeux sur notre position.

Que toutes les villes de terre- ferme eussent suivi l’exemple de la capitale, cela devait fatalement arriver; mais Venise aux mains des insurgés, avec ses arsenaux, ses magasins, quelle force et que de ressources allait acquérir la révolution î c’est ce qui ne pouvait échapper aux yeux les moins clairvoyants. Venise perdue, tout devenait possible. Le feld-maréchal continuait à ne pas recevoir de nouvelles des places fortes ; son inquiétude était extrême, car les perdre c’était perdre l’Italie. Aussi resolut-il de continuer sans retard sa retraite sur Vérone.

Par Créma, Manerbio et Montecbiari, il atteignit le Mincio. A Créma il releva la faible garnison de cette ville, où le major comte Goudenhoven, avec un détachement des dragons de Bavière avait prévenu l’insurrection, en faisant arrêter les principaux meneurs. Il y trouva aussi le prince Charles de Schwarzemberg et ce qui restait de la garnison de Brescia.

A Manerbio, le feld-maréchal apprit que Mantoue tenait encore, quoique réduite à la dernière extrémité. Il ordonna aussitôt au général Wohlgemuth de prendre sept bataillons et trois batteries, et de marcher en toute hâte sur Mantoue, en ne s’arrêtant que pour manger. L'arrivée inattendue de ces troupes devant Mantoue sauva cotte ville importante de tout danger ultérieur. Ce ne fut qu’à Montechiari que nous reçûmes, par le lieutenant comte Pimodan, des chevau-légers de Windischgrœtz, la nouvelle officielle des événements survenus dans la Vénétie. Ce fut alors seulement que le feld-maréchal put juger

complètement sa situation. Il laissa une arrière-garde sur la ligne de la Chiese, amena le reste de ses troupes sur la rive gauche du Mincio, et partit seul pour Vérone, oh il arriva le 2 avril.

Nous allons voir maintenant comment les choses s’étaient passées dans les différentes villes du royaume. Nous retrouvons partout la môme marche. C’est d’abord une joie frénétique à la nouvelle des ordonnances de Vienne, puis, aidé par la faiblesse ou la trahison des autorités municipales, on réclame la formation de la garde nationale. Cette autorisation accordée, on voit se former une horde révolutionnaire, qui usurpe le pouvoir; ce n’est pas une garde nationale, c’est une prise d’armes générale. On cherche ensuite à s'emparer des officiers supérieurs; puis des barricades, des défections, et la lutte.

Il faut avouer que la position des commandants militaires était très-embarrassante. Leur action très-limitée et mal définie, les ordres sévères qu’ils avaient de n’employer les moyens violents qu’à la dernière extrémité, ne justifient sans doute pas, mais excusent au moins les chefs qui se sont laissé déborder par l’insurrection. L’énergie et la résolution que lo feld-maréchal déploya à Milan ne peuvent pas être considérés comme un exemple auquel auraient dû se conformer les autres commandants; ce que le feld-maréchal, libre de toute responsabilité, pouvait entreprendre, un autre n’était pas maître de le faire. Le gouvernement autrichien n’est pas un gouvernement militaire; nulle part, excepté en Dalmatie, l’autorité militaire et l'autorité civile ne sont unies dans leur action ; la rivalité est grande entre elles deux : l’autorité civile regarde l’autorité militaire comme son ennemie, et celle-ci se venge à sa manière du mépris de la pre-

mière. Ce sont là des défauts inhérents à l’organisation première, et que ne peuvent corriger les qualités des chefs.

Reprenons notre récit. A Plaisance, où so trouvait le régiment Rukawina, à Pavie, qu’occupait le régiment Giulay, l’ordre ne fut pas troublé. Les troupes se retirèrent sans être inquiétées.

Il n’en avait pas été de même à Cême. A Varese se trouvait le 10 e bataillon de chasseurs, à Côme un bataillon-fronlièro de Warasdin, deux compagnies de Prohaska et un détachement des hussards do Radotzky. Ces troupes appartenaient à la brigade Strassoldo. Le brave et intelligent colonel Kopal reconnut tout de suite que sa position n’était pas tenable, et il se fraya un passage à travers les révoltés, et rejoignit avec le bataillon de chasseurs la brigade qui se trouvait à Saronno. Mais à Côme on larda trop longtemps. A peine la révolution s'était-elle déclarée, que des milliers de volontaires bien armés, descendus du Tessin et de la Valleline, envahirent la ville. Le commandant du bataillon-frontière, major comte Millutinovic, à qui on avait fait perdre du temps, voulut se dégager avec son bataillon, mais il reçut à la cuisse une blessure dont il mourut quelques heures après. Le capitaine qui prit le commandement à sa place, considérant toute tentative comme inutile, fit rentrer les troupes à la caserne. Aussitôt les barricades s’élevèrent, les maisons se changèrent en forteresses, les fenêtres en meurtrières, la troupe n’avait pas autre chose à faire qu’à se rendre. Les deux compagnies de Prohaska, occupant une caserne dans les faubourgs, attendaient l’arrivée du bataillon pour se joindre à lui ; ne le voyant pas paraître, elles luttèrent seules avec une grande bravoure, mais

exténuées, affamées, et à bout de munitions, elles durent déposer également les armes. C’était là une grande perte pour l’armée, qui se trouvait privée de troupes excellentes et dévouées. La brigade Strassoldo aurait sans aucun doute pu délivrer la garnison de Côme, mais elle était retenue à son poste par les événements de Milan.

Bergamo était occupé par un bataillon du régiment archiduc Sigismond , qui avait rejoint le feld-maréchal devant Milan, et par le bataillon -frontière de Sluina, resté seul pour garder la ville. Ce bataillon était fractionné dons diverses casernes, et les insurgés faisaient tout leur possible pour l’empéchor de se concentrer ; cependant le commandant parvint à exécuter cette manœuvre, quitta la ville de nuit par un côté qui n’était pas gardé, et rallia, aux environs de Montechiari, trois escadrons de uhlans impériaux venant de Crémone, avec lesquols il atteignit enfin Peschiera.

A Brescia, tout était préparé d’avance pour un soulèvement, et lorsqu’arrivèrent les nouvelles do Milan, ou demanda au feld-maréchal lieutenant prince de Schwarzenberg de faire mettre bas les armos à ses troupes. Pour toute réponse Schwarzonberg fit tirer lo canon d’alarme ; la fusillade commença aussitôt ; mais plusieurs compagnies du troisième bataillon du régiment d'Iiaugwitz étaient passées du côté de l’insurrection, en faisant prisonnier leur commandant, major baron Wimpfen. La lutte devenait désormais impossible; le prince emmena le surplus du bataillon resté fidèle, et se dirigea par Orzinovi sur Créma, ou il rejoignit Radetzky. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, le prince avait envoyé au feldmaréchal un convoi de munitions dont il avait confié l'escorte à une compagnie du régiment Hohenlohc et à un

détachement de dragons de Bavière. Le convoi s’étant trouvé dans l’impossibilité de traverser le bourg do Santa Eufemia, qu’interceptaient de solides barricades et une troupe nombreuse d’insurgés, se retira dans une fonderie abandonnée. Dès qu’il eut appris que la garnison do Brescia opérait sa retraite, il la rejoignit, sans être autrement inquiété. Deux compagnies du régiment Hohenlohe, qui occupaient la forteresse de Brescia, so retirèrent également sans encombre dans le Tyrol d’où elles furent plus tard dirigées sur l’armée.

A Crémone la garnison nous donna le spectacle d’une douloureuse catastrophe. Au moment critique, les deux bataillons du régimont archiduc Albert et le bataillon d’infanterie Ceccopieri qui composaient cette garnison, entraînés par quelques officiers, passèrent à l’insurrection. A la suite de cette honteuse trahison, une convention fut signée, qui permettait aux trois escadrons des uhlans impériaux, alors à Crémone, de se retirer sans être inquiétés, et qui abandonnait aux insurgés une batterie d’artillerie. Les officiers de ces trois bataillons, au nombre de soixante-dix, furent dirigés sur le Tyrol ; mais à Descnzano ils furent arrêtés par des volontaires Broscians, qui ne se regardant pas liés par les conventions des Crémonais, leur enlevèrent leurs bagages et les conduisirent prisonniers à Brescia ; les Piémontais qui vinrent ensuite à Brescia ne jugèrent pas convenable de délivrer ces officiers détenus si injustement; ils tenaient peut-être à ces otages.

Mais la ville la plus exposée c’était Mantoue, sans contredit. Cette importante forteresse avait, comme toutes les autres, subi les conséquences d’une paix de plus de trente années. On n’avait fait que les réparations indispensables

pour l’empôcher de tomber en ruines. Plusieurs ouvrages étaient restés inachevés. La plus grande partie du matériel de guerre, depuis longtemps hors de service, n’avait pas été remplacé. Les approvisionnements manquaient. Il y avait des munitions en quantité suffisante, niais elles n’étaient pas toutes converties en cartouches, et se trouvaient dans des magasins à poudre disposés pour les temps de paix et situés à plus de deux lieues de la citadelle ; on manquait de chariots pour les transporter à l’intérieur. La garnison se composait de deux bataillons du régiment d’Haugwitz. du 6 e bataillon de garnison, et de deux escadrons des chevau-légers de Windischgraetz. On avait la quantité d’artilleurs indispensable pour servir une vingtaine de pièces, et quelques hommes de troupes du génie. Le régiment d’Haugwitz était italien, le bataillon de garnison également. La fidélité de ces troupes était au moins problématique. Le régiment d’Haugwitz venait d’être complété avec des recrues de la province de Brescia, qui se trouvaient en parenté do sang et de sentiments avec la population. L’extrême vigilance du colonel comte Pergen et de ses officiers, ainsi que du commandant Wainowich du 6 e bataillon de garnison, avait cependant contenu jusqu’alors leurs troupes. Le commandant de la ville, général de cavalerie de Gorczkowsky, sentant le côté faible de sa position, recommandait la plus grande prudence, et évitait toute espèce de conflit avec la population, jusqu’à ce qu’il eût reçu les secours qu’il attendait, et qu’il pût alors prendre l’offensive.

Comme partout, les troubles avaient commencé à Mantoue par des mutineries au sujet de la loterie et des cigares. Le 18 mars, jour oh les événements de Vienne furent connus, il y eut une grande démonstration au théâtre :

on arbora la cocarde tricolore et l’on distribua secrètement des armes. Le lendemain le podestat comte d’Arco se mit à la tête d’un comité révolutionnaire qui s’attribua, sans autre forme, la direction des affaires.

Sur ces entrefaites on apprit que le régiment Ferdinand d’Este, venant de Modène et de Parme, et attendu avec anxiété par Gorcskowsky, était sur le point de passer le Pô. Aussitôt le comité révolutionnaire envoya de tous côtés des émissaires pour enlever les ponts, creuser les routes et interrompre la marche do ces troupes dont il redoutait l’arrivée. Gorcskowsky, de son côté, disposa son artillerie, abondamment pourvue de munitions, sur les remparts, les canons tournés vers la ville. Il ordonna la stricte exécution de l’état de siégo, fit fermer les portes, rassembla le plus de troupes qu’il put dans la citadelle et en donna le commandement à l’excellent capitaine Mailler, du régiment d'IInugwitz.

Pendant les journées du 20 et du 21, le comité révolutionnaire fit travailler par ses émissaires l’esprit des troupes et répandro le bruit de l’entière destruction de l’armée de Radetzky. Le 21, les autorités politiques annoncèrent que l'archiduc vice-roi, en ce moment à Vérone, autorisait Mantoue à constituer un gouvernement provisoire et à former une garde nationale de 300 hommes. Les insurgés employèrent la nuit qui suivit cette déclaration à se procurer des armes, et à isoler la citadelle au moyen de barricades; ils établirent un dépôt d’armes à l’église Saint-André, qui fut elle-même fortement barricadée; la maison de ville et plusieurs autres points étaient occupés par des centaines d’hommes armés. Une lutte sanglante paraissait inévitable. Le commandant de la forteresse envoya auprès du comité deux officiers pour deman-

(1er la destruction des barricades; en môme temps les troupes gagnaient des positions assignées d’avance. La garnison et la population étaient face à face, attendant le signal. Les efforts de l’évêque parvinrent i» calmer un peu cette dernière. Le commandant do l’artillerie, colonel Baader avait eu la bonne idée do répandre le bruit que tout un côté do la ville était miné; cola tint pendant quelque temps le peuple eu respect. Le comité répondit à l’invitation du commandant par la sommation d’évacuer la forteresse et la ville ; le commandant repoussa avec hauteur et dédain cette insolente proposition.

En ce moment, le feld-maréchal archiduc Ferdinand, accompagnant la duchesse régnanto do Modène, arriva à Mantouo. Les augustes voyageurs furent reçus par la garde nationale elconduits à la municipalité, où un comte Arrivabcne eut l’impudence d'offrir sa protection à la duchesse et de lui assurer qu’il no lui arriverait point do mal; à quoi elle répondit noblement; — saiis regaliler respundit, dirait Tite-Live : — « Une Allemande ne connaît pas la peur. » Instruit de cela, le commandant Gorcskowsky se rendit aussitôt ù la forteresse, accompagné seulement de deux officiers. Les fanatiques avaient l’occasion belle pour arrêter à la fois le commandant do la forteresse et les hauts personnages; quelques-uns môme voulaient les mettre à mort, mais ils n’euront pas l’assentiment de leurs compagnons; l’archiduchesse, escortée par la garde nationale, put gagner la citadelle, et Gorcskowski rentra à pied à travers la foule qui n’osa lui faire aucun mal ni s’opposer à son passage.

Le commandant, dont tout l’espoir résidait dans la prompte arrivée du régiment d’Este, envoya pendant la nuit un détachement, avec ordre d’aider ce régiment à pas-

ser le Pô. Le comité apprenant cela, redoubla d’activité dans ses préparatifs, tout en envoyant députation sur députation, pour tâcher d’amener la reddition de la forteresse. No pouvant rien obtenir do Gorcskowsky, on se décida à envoyer une députation au vice-roi, à Vérone ; co qui n’empêcha pas le peuple do continuer à élever des barricades, principalement à la porte Ceresa, par où devait entrer le régiment d’Este. Cependant, à l’aido du détachement envoyé à sa rencontre, ce régiment avait pu rétablir le pont volant ; et tandis qu’on fortifiait la porte Ccrrsa, le colonel Cnstelliz tournait la ville, et entrait avec huit compagnies par la porte Pralelli. Cette manœuvre intimida le peuple, qui se dispersa, et ne fit rien pendant cette nuit.

Ce renfort ne faisait pas complètement disparaître le danger, car Mantoue compte trente mille habitants; mais il améliorait sensiblement la situation du commandant. Peu rassuré sur l'esprit de la portion italienne de ses troupes, il reculait toujours devant un combat do carrefours. La commission envoyée à Vérouo n’avait obtenu du vice-roi que cette réponse : qu’il laissait le commandant de la place libre d’agir selon son devoir et sa conscience. Le comité, interprétant ces paroles à son avantage, réitéra l’invitation de livrer la forteresso. Gorczkowsky répondit froidement qu’il n’avait reçu aucun ordre de ce genre, et qu’en tout cas, il refuserait do s’y soumettre no dépendant que du feld-maréchal Radetzky , et qu’on ne lui enlèverait qu’avec la vie cette forteresse que lui avait confiée son empereur. Furieux d’ètro ainsi trompés dans leurs espérances, les démagogues se répandent dans la foule pour précipiter la collision; des ruisseaux de sang vont couler, lorsqu’on entend tout d’un coup

retentir au delà des portes le roulement des tambours : c’est le régiment archiduc Ernest, envoyé eu toute hâte par le feld-maréchal, qui entre dans Mantoue enseignes déployées. Mantouo est sauvée, et avec elle un des plus solides défenseurs de l’Empereur.

Le 31 mars, Wohlgemulh arriva avec six bataillons et trois batteries ; les quelques démagogues qui ne s’étaient pas encore sauvés prirent la fuite comme les autres. Goreskowsky recueillait les fruits de sa fermeté.

Nous nous sommes étendus longuement sur les événements de Mantoue, parce qu’on est fier do pouvoir s’arrêter devant un exemple de fidélité, de bravoure et de fermeté, tel que celui qu’à donné à l’armée le général Goreskowsky. Nous sommes malheureusement forcé maintenant d’opposer à ce tableau le spectacle uou pas d'une trahison, mais d’une inexplicable faiblesse, qui cède dans des circonstances où il n’aurait fallu pour triompher qu’une partie de l’énergie de Goreskowsky.

L’importance militaire de Venise n’avait jamais échappé au feld-maréchal, et grâce à ses instances persévérantes, on avait apporté de grandes améliorations dans le système de défense de cette ville. Plusieurs de ses ouvrages étaient terminés, d’autres encore en construction, lorsque la révolution éclata. Quoique ces travaux eussent élécon çus plutôt au point d’une attaque extérieure que d’une attaque venant de l’intérieur, ils pouvaient cependant rendre de grands services même dans ce dernier cas, ainsi, par exemple, les forts ne contenaient que peu de troupes, mais ils possédaient une nombreuse artillerie. Le commandant de la place, feld-maréchal lieutenant comte Zichy, était un homme dont la fidélité se plaçait au-dessus de tout soupçon. Il avait étudié le côté faiblo aussi bien que le côté fort do la

place, il possédait toute la confiance du feld -maréchal qui ne pouvait supposer qu’un tel homme manquât de résolution et de courago au moment du danger. Quelques temps auparavant, Radetzky lui avait écrit do ne pas hésiter un instant, et, à la première apparence de troubles, de déclarer immédiatement la ville et la forteresse en état de siège. Zichy avait lui-méme l’intention de faire garder l'arsenal, qu’il considérait comme un point important ainsi que le bâtiment stationnaire, par des troupes plus sûres que l’infanterie de marine. Malheureusement le commandant n’exécuta pas la seconde de ces mesures. On a prétendu que Zichy s'était par là attiré le mécontentement do l’amiral, qui voyait là-dedans une atteinte à l’honneur de ses troupes. Si le commandant avait déclaré d’abord l’état de siège, l’amiral n’aurait eu aucune objection à faire, et dans tous les cas Zichy était libre de disposer ses troupes comme il le jugeait convenable, et dans des circonstances aussi graves, do petites jalousies comme celles-là ne devaient pas s’élever entre deux hommes qui, nous en sommes certain, étaient dévoués à l’Empereur.

Quand on connaît Venise, il est facile de comprendre que cette ville n’est pas faite pour une insurrection. A l’exception delà place Saint-Marc et de la Riva dei Schiavoni, il n’y a pas d’endroit sur lequel puisse so rassembler la foule. Une fois maître de ces deux points, il suffit d’en défendre les accès, et d’abandonnor le peuple à lui-même dans le méandre de ruelles qui serpentent dans la ville : avec dos canons sous les galeries du palais ducal, et sous celles des Procuralies neuves, où se trouve le siège du gouvernement, avec quelques chaloupes canonnières sur le grand canal, on rend toute insurrection impossible. Les forts pouvaient couper les vivres et l’eau à la ville ; la garnison intérieure

étant abondamment approvisionnée. Mais telle fut l’aveuglement des autorités, qu’on fit précisément le contraire de tout cela.

On no peut nier que la garnison ne fût trop faible pour une place aussi importante; elle consistait en deux bataillons du régiment Kinsky, un bataillon frontière, un bataillon do grenadiers, un bataillon du régiment Wimpfen, avec le 5 mc bataillon de garnison, ce dernier employé au service de santé. Les grenadiers, le bataillon Winipfen et le bataillon de garnison étaient italiens. En outre de ces troupes, il y avait encore un détachement d’artillerie et un do génie. On attendait de Trieste le régiment Furstenwærther.

La marine formait une division à part. On savait que , cette troupe était animée d’un très-mauvais esprit: on avait commis la faute de la composer presque entièrement d’éléments italiens ; ce n’était pas une marine autrichienne, c’était une marine vénitienne. Ses fréquentes relations avec le Levant la mettaient en rapport avec les réfugiés italiens. L'évasion des frères Bandiera, fils de l’amiral de ce nom, aurait dû ouvrir les yeux à l'autorité; mais la marine était commandée à ce moment par le viceamiral marquis Paulucci, italien, qui faisait tous ses efforts pour dissimuler la profonde démoralisation de ses troupes, non par esprit de trahison, mais par vanité nationale et en même temps personnelle. L’amiral Martini, qui était, en 1848, à la tête de la mariue, n’était pas marin et n’avait aucune influence sur ses subordonnés, qui le haïssaient comme étranger à leur nationalité et à leur métier.

En face de ces éléments, la position du commandant militaire était difficile, très-difficile, mais elle était tenable cependant.

A l’exception de la marine, il n’y eut pas de désertion. Une incompréhensible capitulation jeta les troupes italiennes, contre leur volonté, dans les bras de l’insurrection. Nous sommes convaincu que le soldat aurait rempli son devoir si on l’avait laissé faire. La trahison de la marine et quelque défections isolées n’auraient pas diminué les forces du commandant tellement qu’il ne pût réprimer celte faible insurrection.

Nous ne devons cependant point passer sous silence les faits qui peuvent, jusqu'à un certain point, excuser la faiblesse du gouverneur militaire. Nous avons dit que le régiment Furstenwærther lui était annoncé; Zichy l’attendait et comptait dessus. Mais ce régiment fut retenu à Trieste, où des troubles s’étaient déclarés, et Zichy fut privé d’un secours avec lequel il aurait, sans doute, osé tenir Venise en respect. Une insurrection à Trieste, si elle e3t possible, ne peut avoir de conséquences graves. La population est composée, d’une façon à peu près égale, d’Allemands et d’Italiens ; c’est une ville ouverte et commandée par des hauteurs, d’où quelques canons peuvent la tenir en respect. Ce fut, au point de vue politique et militaire, une grande faute de retenir à Trieste le régiment Furstenwærther, faute qui pesa d’un poids terrible dans la balance des destinées du malheureux comte Zichy.

A Venise, la révolution suivit la môme marche qu’à Milan ; c’était toujours la division de plus en plus marquée entre le peuple et les soldats, surtout les soldats Allemands. Manin et Tomaseo, les deux chefs de la révolution, avaient constitué une congrégation sur le modèle de celle de Milan ; Manin et Tomaseo furent arrêtés et soumis à une instruction criminelle, sous la prévention de tentatives révolutionnaires. Le 17 mars, aux premiers bruits dos

événements de Vienne, lo peuple s’assembla et réclama la mise en liberté des deux prisonniers; les autorités civiles eurent la faiblesse de l’accorder, et Manin, porté en triomphe sur les épaules de la foule, parut sur la place Saint-Marc, où il prononça un discours des plus violents. A ce moment l’intervention des troupes aurait suffi pour étouiïer le germe de l’insurrection. Mais le lendemain les choses prirent un caractère plus agressif. Des rassemblements se formèrent sur la place Saint-Marc; des émissaires parcouraient les groupes, la ville retentissait de bruits et de clameurs ; on demandait l’éloignement du régiment Kiusky, et l’organisation d’une garde civique. Le cardinal-patriarche essaya vainement d’exhorter la foule, sa voix fut méconnue. Une patrouille fut insultée parle peuple, qui voulut la désarmer et lui jeta des plairas; à ce moment survint une forte patrouille du régiment Kinsky, qu’on voulut également désarmer; elle dut faire usage de ses armes ; plusieurs émeutiers furent tués, plusieurs blessés ; le peuple prit la fuite et se dispersa dans toutes les directions. L’alarme fut donnée à la garnison, et les troupes allèrent occuper leurs positions. C’était à ce moment que le commandant devait déclarer la ville en état de siège, et établir son quartier général au palais ducal, au lieu de rester dans sa résidence du Campo san Stéf.mo, trop éloignée du centre de l'action. Au lieu de cal. , il resta dans une funeste indécision, avec le gouverneur ch il, comte Palffy, dont le pouvoir aurait dû cesser dès ces premiers événements. Une nombreuse députation se rendit auprès des gouverneurs, qui eurent la faiblesse do la recevoir. Elle se plaignit des actes de violence qui venaient d’ôlre commis, et déclara que l’éloignement des troupes pourrait seul calmer le peuple. Zichy tombe

dans le piège, consigne les troupes allemandes dans leurs casernes, taudis qu’il laisse aux troupes italiennes la liberté d’aller fraterniser avec les habitants. La garnison brûlait d'indignation, mais elle obéit.

Pour compléter ces concessions, on autorisa l’armement de plusieurs centaines d’habitants, dont on ne précisa pas le nombre, et qui durent faire dans la ville le service de sûreté à la place de la garnison. Zichy signa tout cela.

On croyait avoir obtenu à ce prix le maintien de l’ordre, lorsque vers onze heures du soir un bateau à vapeur arriva, apportant la nouvelle officielle des concessions accordées à son peuple par l’Empereur. Alors la décoration change encore une fois ; une joie bruyante circule dans les rues, on embrasse les soldats, on va chercher à sa caserne la musique de la marine, qui dut, malgré une pluie battante, jouer presque toute la nuit sur la place Saint-Marc; on arbore partout la cocarde tricolore, qui du reste s’était déjà montrée les jours précédents. Zichy et Palfïy, endormis dans une profonde sécurité, no s’apercevaient pas quelle trahison se cachait sous ces démonstrations de joie.

Le 20, les meneurs apprirent que Milan était soulevé : redoublement de joie, encouragée du reste par l’attitude passive de la garnison qui continue à être consignée. Le 21, une députation se rend auprès des deux gouverneurs, et demande que la compagnie du bataillon frontière, chargée de garder les bâtiments du gouvernement, sc retire, la présence de ces troupes étrangères pouvant produire un mauvais effet sur l’esprit du peuple. Palfiy plus clairvoyant que Zichy comprit alors où on voulait en venir, et résigna ses pouvoirs entre les mains de ce der-

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nier. Depuis quand un gouverneur a-t-il le droit de transmettre ses fonctions h un autre fonctionnaire? Cet acte aurait été régulier si l’état de siège avait été proclamé; mais dans les circonstances présentes, c’était tout simplement, de la part de Palfïy, abandonner un poste qu’il ne se sentait plus la force de défendre, en rejetant sur un autre la responsabilité de cet abandon.

Zichy eut la faiblesse d’accorder ce que demandait la garde nationale. Les soldats se retirèrent frémissant d’indignation , et laissèrent cinquante hommes , qui devaient partager le service avec cinquante gardes nationaux; mais ils furent bientôt remplacés par des grenadiers italiens. Tout n’était cepcrfdant pas perdu, et, par un acte de vigueur le commandant anrait pu sortir de cette situation. Le 22, les ouvriers de l’arsenal se révoltèrent et assassinèrent lo colonel Marinovich, quo son intégrité et son dévouement à son souverain désignaient à leurs coups. Cet acte sanglant, commis sous les yeux du posto de l’arsenal, fut le signal du soulèvement définitif. Manin, escorté de nombreux gardes nationaux, se rendit à l’arsenal, où se trouvait l’amiral Martini. Les officiers de garde veulent lui interdire l’entrée, les soldats leur refusent obéissance, et le commandant du bataillon de marine est blessé par ses hommes; Martini, furieux, est obligé de céder devant la force et de se rendre prisonnier. Cela serait-il arrivé, si l’arsenal avait été gardé par des troupes allemandes ?

Tandis quo ces scènes se passaient à l’arsenal, Avesani s’était rendu auprès du commandant militaire, qui s’était enfin établi aux Procuratics neuves, mais qui gardé, non plus par dos troupes fidèles mais par la garde nationale, n’était plus guère qu’un prisonnier. Après une discussion,

qui dura deux heures, Zichy signa une capitulation, qui livrait Venise à une misérable population, tandis que les troupes, enfermées dans les casernes, n’attendaient qu’un ordre pour tomber sur ces héros improvisés. Il en coûta à l’Autriche, pour reconquérir celte ville, plusieurs millions et vingt mille soldats.

La république était constituée. La proclamation suivante se chargea de l’apprendre au peuple :

« Vive Venise ! Vive l’Italie !

» Citoyens,

» La victoire est h nous sans effusion de sang. Le gouvernement militaire de l’Autriche n'existe plus. Honneur à notre brave garde nationale. Les soussignés , vos concitoyens, ont négocié ce traité. Un gouvernement provisoire va être institué, auquel les soussignés remettront immédiatement l’administration des affaires. Un supplément extraordinaire à la Gazette nationale fera connaître les divers articles du traité. Vite Venise!

» Signé : Giovanni Correr, Luigi Miciiiel, Dataigo Medine, Pietro Fabris, Francesco Avesani, AngeloMengai.do, Leone Pincherle. »

Voici ce que contenait la capitulation :

« Son Excellenco le comte Louis Pallïy, gouvernour des Provinces Vénitiennes , sur les remontrances de Son Excellence le comte Jean Correr, podestat de Venise, des assesseurs de la municipalité et des citoyens qui se sont joints à eux, reconnaissant que l’effusion du sang r.e peut être évitée qu’aux conditions ci-dessous énoncées,

a invité son excellence le corate Ferdinand Zichy, commandant militaire de la ville et de la forteresse, entre les mains duquel il a remis tous ses pouvoirs, à faire toutes les concessions nécessaires pour sauver des horreurs de la guerre et de la destruction cette ville pour laquelle il professe le plus grand dévouement. En conséquence , le comte Zichy et les soussignés sont convenus de ce qui suit :

» 1° Dès ce moment, les pouvoirs civil et militaire tant sur terre que sur mer, sont dévolus au gouvernement provisoire ; en attendant l’organisation de ce dernier, ils sont confiés aux soussignés ;

» 2° Le régiment Kinsky, les Croates, les troupes d’artillerie et de génie devront évacuer la ville et les forts ; les troupes italiennes resteront à Venise avec leurs officiers ;

» 3° Le matériel de guerre do toute sorte sera acquis à Venise;

» 4° Les troupes seront transportées par mer à Trieste, aussi promptement que possible ;

» 5° Les familles des officiers et des soldats qui voudront rejoindre l’arméo seront protégées par le gouvernement provisoire, qui leur procurera les moyens de transport ;

» 6° Il sera fourni caution à tous les employés civils, italiens ou non, pour leurs personnes, leurs familles et leurs propriétés ;

» 7° Son excellence le comte Zichy donne sa parole d’honneur qu’il restera le dernier à Venise, afin do surveiller l’exécution de toutes ces mesures. Un bâtiment à vapeur sera mis à la disposition de Son Excellence pour lui, sa suite et les soldats retardataires ;

» 8° Aucune caisse ne sera enlevée ; on n’en tirera que les sommes nécessaires pour la solde et pour couvrir les frais de transport. Il sera avancé trois mois de solde. — Expédié en double original.

» Signé : Comte Zichv , feld-maréchallieutenant, commandant de la ville et de la forteresse.

» D r Francesco Beltrane, témoin;

» Antonio Muzari, témoin. »

Cette convention était parfaitement nulle et ne liait personne, car Zicby avait outrepassé ses pouvoirs. Si la garnison a reconnu ce traité honteux et no s’est pas séparée de son chef, c’est par un excessif respect de la discipline et de la subordination ; dans cette circonstance , la désobéissance était presque un devoir. Les villes de terre forme de la province de Venise suivirent, comme on le pense bien, l’exemple de la capitale ; dans l'état des choses, ce n’était plus qu’une question secondaire.

La plupart des petites garnisons, Trévise, Udine et Palmanova étaient formées de bataillons italiens; elles passèrent ouvertement à l’insurrection. Quelques compagnies de bataillons frontières et quelquos détachements de cavalerie purent regagner le territoire allemand et contribuèrent à la formation du corps de réserve de Nugent. Huit compagnies du régiment d’Este qui se trouvaient à Modène, purent franchir le Pô et atteindre Mantouo; mais quatre autres compagnies de ce môme régiment, en garnison à Parme, ainsi qu’un escadron des hussards de Reuss , ne réussirent pas à traverser le Pô. Ils durent conclure une capitulation par suite de laquelle

ils furent envoyés, partie dans ies Etats Romains, partie à Fiume. Et maintenant, revenons à Vérone.

Le 17, l’archiduc vice-roi arriva à Vérone en môme temps qu’on y recevait les nouvelles de Vienne. Ce furent là les mômes démonstrations que partout : députations demandant la formation d’une garde nationale et l’évacuation des forts. Le feld maréchal-lieutenant Gerhardi s'y étant refusé net, l’insurrection devint imminente, et ne fut contenue que par la ferme attitude des troupes et la terreur inspirée par l’artillerie que le commandant fit déployer devant la forteresse. Le vice-roi quitta la ville; heureusement d’Aspre arriva avec le deuxième corps d’armée, et vint camper dans Vérone et dans les environs. Ce renfort maintint là ville en respect et conserva à l'Empereur une population de soixante ou soixante-dix mille habitants.

A Padoue, le voisinage de Venise avait amené les choses à un tel point de gravité, que d’Aspre allait donner le signal du combat, lorsqu’il apprit ce qui se passait à Vérone. Sans perdre un instant , il conclut avec la municipalité une espèce do convention; puis, abandonnant à leur sort Padoue, Vicence et les autres villes de la province, il courut avec ses troupes sur Vérone, ou il opéra sa jonction avec le feld-maréchal. La conduite de d’Aspre est au-dessus de tout éloge; ce général avait compris immédiatement sa position et colle du feld-maréchal ; il avait senti que tout dépendait de la prompte réunion des deux corps d’armée sous Vérone, base do toutes les opérations.

Maintenant le militaire était seul maître. Il n’y avait plus do fonctionnaires politiques. La révolution les avait ou gagnés ou mis en fuite. 11 fallait reconquérir le pays. Il était indifférent qu'une ville ouverte tombât entre les

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inaius de la révolution. Le seul devoir des généraux était de conserver le point central, qui devait servir de base à toutes les opérations à venir. Si Venise avait tenu comme Mantouo et comme les autres places fortes , le feld-maréchal fût tombé sur Charles-Albert avant qu’il eût eu le temps de concentrer ses forces sur le Mincio , et l’eût anéanti; c’était notre plan, et la malheureuse catastrophe do Venise vint le détruire.

L’Italie considérait sa cause comme gagnée; si l’Autriche triompha, elle le dut à la fermeté et à la jJerspicacité du feld-maréchal, à la fidélité inébranlable de ses troupes qui passèrent sans transition d’une paix de trente années à une guerre terriblo , de la place d’armes au champ de bataille, et s’y comportèrent comme des troupes aguerries par de nombreuses campagnes.

Le drapeau tricolore fiottait partout. L’Italie , si riche en poètes, chanta sur tous les tons sa victoiro, la fuite de Radetzky et la dispersion de ses troupes. Mais tandis que l’Italie célébrait sa délivrance au milieu des fêtes, des processions et des ovations , le vieux lion aiguisait ses grillés dans sa tanière do Vérone, d’où il allait bientôt sortir, la crinière, au vent.

A Milan, un gouvernement provisoire s’était organisé ; il en avait été de même dans toutes les autres villes. Mais Milan voulait conserver sa suprématie, et l’on vit se déclarer bientôt la jalousie traditionnelle des villes italiennes lorsque lo gouvernement provisoire de Milan s’adjoignit dos députés de toutes les villes du royaume. Mazzini accourut à Milan pour arrêter l’élan de l’opinion pour le Piémont, car il n’entrait pas dans ses projets de faire Charles-Albert roi d’Italie; il voulait s’en servir comme d’un instrument pour assurer sa propre puissance.

Ne la trouvant pas encore assez solidement établie, il commença à semer l’agitation dans l’agitation. En môme temps que Mazzini arrivait à Milan, la princesse Belgiojoso, à la tête d’une troupe rassemblée à Naples, faisait son entrée dans la capitale de la Lombardie. La princesse était républicaine, et la majorité des Milanais monarchique; ce qui lit qu’elle fut peu goûtée par la population. La Sémiramis communiste ne voulait pas d’un roi ; aussi se garda-t-elle bien d’aller combattre à côté de Charles- Albert. Elle se contenta d’exercer son courage dans les hôpitaux.

Aux armes ! aux armes! c’était le cri qui volait de ville en ville et de village en village. Partout s’allumait la guerre sainte ; on se croisait au cri de Dieu le veut; ridicule imitation d’un passé romanesque ! A Padoue , à Pise, :à Pavie, s’organisent des bataillons francs auxquels se joignent dos volontaires Mantouans. Florence, Rome, Naples se déclarent contre l’Autriche. Partout on arrache l’écusson impérial de l’hôtel de nos ambassadeurs : on le brise, on le traîne dans la boue. En Toscane, l’armée régulière part avec les volontaires ; nous les retrouverons bientôt à Curtatone.

A Rome surtout l’excitation était à son comble. Le pape avait enfin ouvert les yeux ; dans une remarquable allocution, il déclara à ses cardinaux qu’il ne voulait pas la guerre avec l’Autriche, et que le chef de l’Eglise ne pouvait pas faire couler le sang de ses enfants. A partir de ce moment Pie IX cessa d’ôtre l’idole de l’Italie. Mazzini avait tiré de lui tout ce qu’il en voulait, et maintenant il l’abandonnait à lui-môme, dans l’impossibilité de rétablir son autorité, car si Mazzini excelle à détruire, il est, comme tous les siens, incapable de reconstruire.

Ce fut bieu contre son gré que le roi de Naples entra dans la ligue contre l’Autriche ; affaibli par l’insurrection sicilienne, il ne pouvait résister à la pression du parti révolutionnaire. Quinze mille hommes de troupes et un détachement do marino reçurent l’ordre de purtir ; les premiers pour grossir l’armée de la Croix ; les seconds devaient se joindre à la flotte sarde, chargée de ruiner le commerce de l'Autriche dans l’Adriatique, et de soutenir Venise révoltée.

Albion elle-même, l’orgueilleuse Albion, la plus ancienne et la plus fidèle alliée de l’Autriche, ne rougit pas d’envoyer ses pairs prêcher la propagande révolutionnaire. Lord Minto parcourut officiellement l’Italie, saluant partout la liberté italienne, et prêtant à la révolution l'appui moral de l’Angleterre. Angleterre, tu joues là un jeu dangereux ! les mers k qui t’entourent no te défendront pas plus que les autres de la révolution !

De graves soucis, d’importants travaux attendaient le feld-maréchal à Vérone. Son premier acte fut de déclarer la mise en état de siège de tout le royaume, et d’ordonner le désarmement général. A Vérone la garde nationale établie par le vice-roi existait encore. Le feld-maréchal ne la supprima pas, il se contenta de la réduire à l’effectif primitivement fixé et la mit sous les ordres directs du commandant de la place. Les braves patriotes vinrent bientôt d’eux-mêmes déposer leurs armes, avouant naïvement qu’ils no tenaient pas le moins du monde à aller se battre.

Le feld-maréchal établit ensuite son armée sur le pied de guerre. Cette dernière mesure n’était pas d’une exécution facile ; l’armée ne possédait pas les éléments nécessaires. Heureusement les munitions ne manquaient pas ; mais elles n’étaient pas en état d’être employées ; aussitôt

ou se mit à fabriquer des milliers de cartouches. On concentra les approvisionnements do tout genre dans les forteresses.

Ce qui manquait le plus, c’étaient les troupes d'artillerie. Ou fut obligé de choisir des hommes dans les divers régiments d’infanterie, et de les instruire au service des pièces. Radetzky établit un magasin général à Vérone, et y organisa une intendance générale. On mit en réquisition toutes les ressources du pays; maigres ressources, car les environs de Vérone sont stériles et no produisent rien de ce qui est nécessaire à l’entretien d’une armée.

Quatre ou cinq cent mille florins, rapportés de Milan, et quelques faibles sommes sauvées par les autres généraux, étaient tout le numéraire dont pouvait disposer le feld-maréchal, pour entretenir une armée de 40 à 50,000 hommes. Lecomte Latour, l'infortunée victime dos journées d’octobre, était alors ministre de la guerre ; il fit tout ce qu’il put pour envoyer au feld-maréchal ce dont il avait besoin : mais pas plus qu’en Italie, on n’était à Vienne préparé à ces événements, et le ministre avait à lutter contre des collègues hostiles, ne désirant que l’anéantissement do la monarchie et la chute de la dynastie. La difficulté des communications avec la capitale do l’empire aggravait encore la situation du feld-marochal. La seule voie qui fût restée libre était le Tyrol ; mais les chemins étaient impraticables, les moyens de transports lents, coûteux et dangereux ; cette voie risquait en outre à tout moment d’ôtre interceptée par un mouvement de l’ennemi •sur le lac de Garda. C’étaient lè de dures épreuves pour un vieillard de quatre-vingt-un ans. Nous nous rappelons l’avoir vu souvent la télé dans ses mains, morne et abattu. Lorsqu’il voyait entrer l’intendant général, avec quelle

anxiété il l’interrogeait sur ce qui restait d’approvisionnements. La plupart des hommes qui ne voient dans une guerre que des marches et des batailles, ne se doutent pas do l’énorme fardeau qui pèse sur un général en chef, et des innombrables besoins d’une grande armée. Ceux-là qui ont vu de près tous ces détails peuvent à peine comprendre comment le feld-marécbal ne succomba pas aux raille obstacles qu’il rencontrait à chaque pas. Mais il avait confiance; lui et ses soldats regardaient l’avenir avec assurance, et lorsque nous rentrâmes à Milan, chacun disait n’avoir jamais douté que cela no dût pas arriver.

L’armement de Vérone et les travaux de défense avançaient rapidement sous la direction du feld-maréchal. A Mantoue le général Gorczkowsky déployait une égale activité. Des centaines de bûcherons abattaient les importantes plantations qui se trouvaient dans la zône do servir tilde des fortifications. On reprit les manœuvres sur le lac,, qu’on avait négligées depuis longtemps. Nuit et jour on travaillait à construire des palissades, à placer sur les remparts des canons et des obusiers. On fit do nombreuses commandes de bestiaux. Mantouo fait un important commerce de grains et de riz ; ce commerce est presque exclusivement concentré entre les mains des juifs. Le général, sans interdire l’importation, sut prendre des mesures qui assuraient l’alimentation de la population. Enfin, avant que Charles-Albert n’apparût, Mantoue était à l’abri de tout danger.

La place de Peschiera est petite, et sa situation était trop mauvaise, au point de vue militaire, pour qu’on eût le temps de l’améliorer. La population est peu importante, et la garnison n'ayant rien à craindre de ce côté, put, sous les ordres du commandant feld-maréchal-lieutenant

baron de Rath, exécuter les travaux indispensables. Aussi, lorsque Charles-Albert, arrivé sous les murs de celte place, somma assez cavalièrement le commandant de se rendre, celui-ci se trouva-t-il en état de rejeter noblement toute offre do capitulation. Pendant que Charles-Albert attendait l’arrivée de son parc de siège, le commandant avait de son côté le temps de se procurer ce qui lui manquait ; mais ce à quoi il ne pouvait pas suppléer c’était à l’absence d’approvisionnements. Quoique manquant de magasins, de moyens de transports et de temps, le feld-maréchal résolut de faire envoyer do Mantoue à Peschiera des approvisionnements pour quelques mois. Mais ce ravitaillement no put malheureusement s’opérer en une seule fois, et l’ennemi ayant pris position à Sommacainpagna entre le fcld-inaréchal et Peschiera, les communications furent forcément interrompues. Il restait encore, il est vrai, la voie du Tyrol avec lequel on était en relation par les bateaux à vapeur du lac de Garda ; mais cette voie pouvait être d’nn moment à l’autre interceptée par un mouvement de l'arrière-garde piémontaise sur Lonato. Peschiora ne reçut des approvisionnements que pour quarante jours; elle fut dégagée juste au moment ob ils allaient être épuisés.

Avant d’entrer dans le récit des opérations de la campagne, jotonsun coup d'œil sur les forces auxquelles allaient avoir affaire Radetzky et la poignée de braves qui se serraient autour de lui.

L’armée piémontaise se compose de la garde et de la ligno. La garde comptait quatre régiments de grenadiers et deux bataillons de chasseurs. La ligne, dix-huit régiments d’infanterie, six de cavalerie, un bataillon de sapeurs, une compagnie de mineurs soutenue d’un bataillon

de marine ; toutes ces troupes prirent part à la guerre. Le bataillon de bersaglieri était un corps à part, dont l’effectif fut considérablement augmenté pendant la campagne. Ces troupes formaient neuf brigades d’infanterie, une de la garde, deux de cavalerie. Une brigado se composait de deux régiments, un régiment de trois bataillons. En comptant en moyenne mille hommes par bataillon, cela faisait 54,000 hommes d’infanterie, en ajoutant

6.000 hommes pour la garde, les bersaglieri et le bataillon de marine, on a un effectif de soixante mille fantassins.

Chaque régiment comptait cinq escadrons; en mettant 800 hommes par régiment, on avait une cavalerie forte de 4,800 chevaux.

En appelant la réserve on pouvait porter l’infanterie à

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