hommes. Si nous retirons do ce dernier nombre
45.000 hommes au moins, nécessaires à la défense des forteresses, il ne reste en définitive que de 30 à 40,000 hommes de troupes effectives , sur la fidélité et sur le courage desquelles on pouvait compter.
Le feld-maréchal attendait, de la part de Charles-Albert, un mouvement en avant, à la suite duquel il comptait prendre hardiment l'offensive; voici, en effet, ce qu’il écrivait au ministre de la guerre : «J’aurai, sous peu, rassemblé quarante mille hommes ; je livrerai alors à
Charles-Albert un combat décisif, probablement sur les hauteurs de Villafranca. » Mais les nouvelles de Vienne se succédaient de plus en plus déplorables. Les concessions qu’avait faites le gouvernement n’avaient servi qu'à encourager l’audace du parti révolutionnaire; une catastrophe était imminente. Dans ces circonstances , le feld-maréchal ne voulut pas abandonner le sort de la monarchie aux hasards d’une bataille , et il résolut do n’en venir aux mains que lorsqu’on oserait l’attaquer dans les retranchements de Vérone; là, il compléterait l’organisation de son armée, et pourrait attendre la réserve amenée par Nugent qui devait, d’après ses calculs, arriver le 6 ou le 8 mai. Au reste, une victoire n’aurait pas présenté des avantages suffisants : le feldmaréchal était beaucoup trop faible pour prendre l’offensive tant qu’une armée de cinquante mille hommes pouvait inquiéter ses derrières et ses flancs. Heureusement, Charles-Albert resta immobile sur le Miucio, et laissa au feld-maréchal le temps de préparer l'exécution de son plan.
Radetzky avait laissé à Chiese, comme nous l’avons dit, une arrière-garde, qui s’était concentrée à l’approche des colonnes piémontaises et gardait le Mincio avec des forces très-inférieures. La ligne du Mincio est trèsimportante , surtout pour celui qui on possède les deux extrémités, Mantoue et Peschiera. Mais elle a ses inconvénients. Lo fleuve n’a ni la largeur, ni la profondeur convenables pour constituer une ligne de défense suffisante. Los deux rives ne sont presque nulle part de niveau. Il ne devait donc pas entrer dans les projets du feld-maréchal de distraire de sa petite armée les troupes nécessaires à conserver cette ligne ; selon lui, Vérone
devait la remplacer. Le moment était venu de démontrer, par la pratique, l’imporlance qu’il accordait en théorie à cette place forte. Les troupes reçurent donc l’ordre, dans le cas d’une démonstration de l’ennomi, de ne se défendre que faiblement et de se replier sur Vérone.
L'état du Tyrol inspirait quelque inquiétude au feldmaréchal. Le pays était dégarni de troupes. Une brigade, commandée par Lichnowsky, se tenait dans le Voralberg pour observer la Suisse, et ne pouvait, par conséquent, être amenée dans le sud. On savait que Charles- Albert s’efforçait d’empêcher tout rapprochement entre l’Autriche et la Suisse, oh la haute-main appartenait en ce moment au parti démocratique et dont on avait tout à craindre. L’organisation militaire locale du Tyrol avait été complètement négligée, comme partout, pendant les dernières années de paix. Les compagnies n'étaient pas constituées et on manquait d’armes. On ne pouvait donc pas compter que les chasseurs tyroliens pussent être amenés en temps opportun sur la frontière italienne.
Le feld-maréchal était certain que Charles-Albert ne tenterait pas d’envahir le Tyrol; il y eût trouvé ses fourches caudines. Mais les hordes irrégulières , qu’il n’aurait pas opposées à une armée véritable, il pouvait les jeter dans le Tyrol et intercepter par le désordre qu’elles y apporteraient la seule voie par laquelle le feld-maréchal pouvait encore communiquer avec la monarchie ; ces appréhensions se justifiaient par le mauvais esprit que montrait le Tyrol méridional, tout prêt à faire cause commune avec les révolutionnaires. A Trente, on manifestait ouvertement le désir de se réunir à l’Italie ; on avait envoyé une députation au gouvernement provisoiro de Milan ; on arbora les trois couleurs italiennes, et on
se mit eu devoir d’élever des barricades. La garnison était trop faible pour s’opposer à ces démonstrations. Les familles de la noblesse , presque toutes d’origine allemande , étaient à la tête du parti révolutionnaire. Nous leur épargnerons la honte de les nommer. Un convoi , destiné au régiment archiduc Victor d’Estc, alors dans le Voralberg, ayant trouvé le pays de Trente dans une grande agitation, n’osa pas continuer sa route et rentra dans la Vénétie.
Le feld-maréchal , craignant pour la sécurité de ses communications, envoya le colonel baron Zobol, officier brave et résolu, avec une faible brigade. Lorsqu’il arriva à Trente, la révolution était sur le point d’éclater; on n'attendait plus qu’un renfort do Brescians, promis par le gouvernement provisoire. Zobel s’enferma dans la forteresse, tourna les canons contre la ville et déclara qu’à la moindre tentative insurrectionnelle , il y mettrait le feu et la livrerait au pillage ; il fit en même temps arrêter les principaui chefs révolutionnaires, qu’il envoya en otages à Vérone. Les habitants, isolés par un cordon que le colonel avait établi le long de la frontière, ne se sentant pas soutenus par la partie allemande du pays , cédèrent à l’intimidation ; d’uu autre côté, le mauvais accueil fait à la députation envoyée à Milan amena bientôt les mécontents à rentrer dans le devoir. Le ministère de Vienne fit relâcher peu après les otages de Trente, comme il avait fait de ceux de Milan.
Les choses prirent alors une toute autre tournure dans le Tyrol. Le feld-maréchal-lieutenant baron Welden organisa en personne la défense. L’archiduc Jean dirigea l’armement du pays; l’archiduc vice-roi , qui se trouvait à Botzcn , se joignit au feld-maréchal pour appeler les
Tyroliens à la défense de leurs frontières. A leur voix , lo vieil esprit national se réveilla, et en peu de temps, soixante compagnies de chasseurs se trouvèrent organisées : le feld-maréchal avait eu raison d’avoir confiance dans les montagnards du Tyrol.
Peu après notre départ de Milan, les Piémontais avaient traversé le Tessin en deux colonnes : l’utie , sous le général Bes, se dirigea sur Brescia par Milan ; l’autre, sous le général Bava , devait aller à Crémone en passant par Pavie et Lodi. C’est à la suite de cette dernière colonne, que le 29 mars, le roi Charles-Albert passa le Tessin. Ces troupes n’étaient que la tète de son armée ; le reste était en arrière à quelques étapes do distance.
Bava a décrit avec emphase la marche triomphale des sauveurs qui venaient délivrer les malheureux Lombards du joug des barbares. Mais plus tard, nous le verrons avouer que les sympathies de la Lombardie n’étaient pas aux Piémontais, et qu'il leur était très-difücile d’obtenir des renseignements sur nos mouvements.
A Crémone, lo 4 avril, le roi tint un conseil de guerre, ou l’on résolut, d’après l’avis de Bava, — à ce qu’il assure — de tourner Mantoue avec le gros de l’armée, pour éviter les hauteurs de Montechiari et de Ghedi, et échapper ainsi à la cavalerie autrichienne. On comptait qu’un simple coup de main suffirait pour enlever Mantoue; Bava pense que cela aurait eu lieu, sans l’intervention de l’ôvêque, qui conseilla de proposer à Radetzky la reddition de la forteresse.
Si cette assertion est exacte, il faut avouer que les partisans de Charles-Albert étaient bien naïfs pour supposer Radetzky capable d’accéder à une pareillo proposition. Bava aurait mieux fait de mettre en ligne de compte Gor-
czkowsky ot sa brave garnison; c’aurait été un raisonnement plus digne d'un militaire.
Gorczkowsky, instruit de l’arrivée dos Piémontais, voulut être éclairé sur leurs forces et leur position ; il envoya à cot effet, du côté de Marcaria, le colonel Benedek de Gyulai-infanterie avec un bataillon de ce régiment, une compagnie de chasseurs impériaux, et un peloton de uhlans.
Marcaria était occupé par un bataillon de la brigade d’Aoste, une compagnie de bersaglieri, et quatre canons. Le reste de la brigade était campé au-delà du fleuve. La seconde brigade était à San-Martino. Sur la route était placé un poste de cavalerie, chevaux au piquet, gardé par deux vedettes. Nos chasseurs, obligés de s’avancer à découvert, tirèrent quelques coups de fusils sur les cavaliers ennemis; les vedettes se replièrent précipitamment, les autres cavaliers se troublèrent, et donnèrent le temps d’accourir à nos uhlans, qui firent prisonniers ceux qui ne purent se sauver : le désordre était tel parmi les Piémontais, que plusieurs soldats firent feu sur les leurs. Un coup do canon tiré par l’ennemi donna enfin l’alarme au quartier-général. Un second coup de canon donna à un bataillon et à un régiment de cavalerie le signal de s’écarter, probablement pour laisser au reste de l’armée la place nécessaire pour se déployer, car on se croyait attaqué par toute la cavalerie autrichienne. Benedek, qui naturellement ne se doutait pas de cette erreur , reconnaissant au roulement des chariots que l’endroit était fortement occupé, et l’ennemi muni d’une forte artillerie, ne poussa pas plus loin sa reconnaissance et se retira. C’est ainsi que s’engagèrent les hostilités entre les deux armées. Cela se passait au centre de l’armée piémontaise. Sur l’aile gauche, les avant-postes ayant aperçu une troupe de pai-
sibles garçons meuniers, tirèrent sur eux, les prenant pour des autrichiens.
Ces alertes sont communes au début d’une guerre, et ne jettent aucun discrédit sur la valeur d’une armée. Si Bava avait eu la discrétion de les passer sous silence, personne n’aurait songé à rappeler ces scènes risibles.
Le 7, le roi transporta son quartier-général à Castiglione, et donna l’ordre à ses colonnes de s’avancer vers le Mincio sur toute la ligne. Du côté des autrichiens, Wohlgemuth se trouvait avec sa brigade près de Goïto, le général Rath à Valeggio, Strassoldo à Monzambano, le reste de l’armée avec l’état-major à Villafranca.
Wohlgemuth avait fait occuper Goïto par uno compagnie du quatrième bataillon de chasseurs impériaux. Un bataillon de Gradiscas se trouvait à Pozzolo, le surplus du bataillon de chasseurs, un bataillon Oguliner, deux escadrons des hussards de Radetzky et quatre canons, étaient placés sur la rive gauche du Mincio. Vers dix heures l’ennemi se montra ; il était précédé d’un cordon de bersaglieri en tirailleurs, soutenu par deux bataillons Regina, et en seconde ligne par quatre autres bataillons en colonnes. A quelque distance on apercevait uno autre colonne : c’était la seconde brigade d’Aoste. Il était clair, môme pour un général moins expérimenté que Wohlgemuth, qu’il ne fallait pas penser à livrer un combat en règle contre de telles forces.
Cependant la lutte s’engagea vivement à Goïto entro les troupes d’avant-garde ; une compagnie de chasseurs soutint pendant quatre heures l’effort d’au moins cinq mille hommes ; l’ennemi tenta trois fois l’assaut, et fut repoussé trois fois ; il essaya de passer le fleuve à gué pour tourner ensuite le bourg ; mais une volée de mitraille le força
do reculer. Alors l’artillerie ennemie, composée de seize pièces, se déploya ; nos quatre canons ne pouvaient, comme on le pense bien, lutter contre un pareil feu. Wohlgemuth donna à ses chassours l’ordre de la retraite ; mais ceux-ci étaient engagés avec tant d’acharnement qu’ils ne purent obéir immédiatement, et le pont sauta avant que tous eussent pu passer. Plusieurs durent se rendre, les autres atteignirent Pozzolo, où ils trouvèrent des barques pour traverser la rivière. Ce fut un artilleur qui mit le feu à la mine, l’humidité ayant mis la rnècho hors de service. Le tablier seul du pont ayant sauté, une certaine quantité de bersagliori, se glissant sur les parapets, passèrent la rivière et vinrent inquiéter notre brigade, qui rentra lentement à Mantoue.
Un bulletin pompeux, où l’on décorait cet engagement du titre de bataille, annonça cette victoire à l’Italie.
Nous eûmes dans ce combat trois officiers tués ; le capitaine Kuezich, et deux petits fils d’André Hofer, le héros du Tyrol, et trois officiers blessés; la troupe compta dixsept morts, trente-cinq blessés, et soixante-huit prisonniers ou disparus; l’ennemi eut trois officiers tués; le brave colonel de la Marmora fut blessé grièvement, ainsi que le colonel Maccoranie du Roal-Navi; nous ne savons pas quelles ont été les pertes de la troupe.
Bava s’établit à Goito, où il fit construire une tête de pont, et poussa ses avant-postes dans la direction de Mantoue jusqu’à Sacca ; c'est là que le rejoignit plus tard la seconde division de son corps d’armée, ainsi que toutos les classes de la réserve qu’on âvait rappelées, ce qui augmenta considérablement le corps de Bava ; ce ne fut que deux jours après le combat de Goïto qu'arrivèrent sur le Mincio les premières colonnes de l’aile gauche piérnon-
taise, commandée par le général-lieutenant comte Broglio, et composée des brigades de Savoie et de Savone.
Du côté de Valeggio, où nous avions pour nousles avantages du terrain, on se contenta d’échanger quelques coups de canon. Mais à Monzambano, faiblement gardé par Strassoldo, l’ennemi se présenta avec des forces supérieures. De ce côté le terrain était tellement avantageux pour les Piémontais, que Strassoldo ne songea pas à disputer à l’ennemi la possession de Monzambano. Il passa la rive gauche du Mincio, et se retira sur les hauteurs de Brentina, qui forment la corde d’un arc décrit par la rivière, et regardant l’ouest. Broglio vint occuper alors Monzambano, rétablit les ponts, et traversa le Mincio avec une partie de ses troupes. Il tenta de chasser Strassoldo de sa position, mais malgré ses forces supérieures, il fut rudement repoussé.
Wratislaw, instruit de ce3 événements, vit qu’il n'y avait plus à disputer la ligne du Mincio ; il concentra ses troupes à Villafranca , où il attendit les ordres du feld maréchal. Radelzky approuva sa conduite, et ordonna la retraite sur Vérone, où les troupes rentrèrent le 10, sans avoir été inquiétées.
Nous avons donné plus haut les raisons qui déterminèrent le feld-maréchal à ne vouloir accepter de combat, entre le Mincio et l’Àdige, que s’il y était forcé par l’ennemi. C’est donc à tort qu’on a prétendu que le feld-maréchal craignait une intervention do la France dans les affaires d’Italie. Il savait bien qu’une pareille démarche de la part do la France, aurait amené inévitablement une guerre européenne, qu’elle était loin de désirer ; il no pensait pas non plus que la France eût intérêt à faire du Piémont une grande puissance ; la France eût oublié son histoire, si elle avait adopté cette politique.
Les bulletins mensongers répandus en profusion et la présence de Charles-Albert sur le Mincio, avaient fini par persuader aux Italiens que l’armée autrichienne était dispersée, et Radetzky en fuite, au point qu’on se préoccupait déjà de se partager l’immense butin dont on allait être bientôt maître. De tous côtés des masses de Crociati s’avançaient sur Vérone, ravageant partout le pays et diminuant ainsi le rayon d’approvisionnement de la place. Aussi le feld-maréchal résolut-il d’en finir avec eux. Pendant qu’on se battait à Goïto, Radetzky envoya le généralmajor comte Frédéric de Lichtenstein avec quelques troupes, à Montebello, où se trouvaient des Crociati vénitiens et padouans, avec ordre de les exterminer s’ils résistaient. Lichtenstein rencontra en route pour Montebello une colonne commandée par le major Martini du régiment Haugwitz ; il se dirigea alors vers Sorio, où se trouvait le gros de l’ennemi. Le combat ne fut pas long. Martini enleva les ponts de Cbiampo, où il prit deux canons, et entra dans Montebello ; des coups de fusils ayant été tirés des fenêtres, il flt mettre la ville au pillage. Lichtenstein éprouva une résistance plus sérieuse, mais dont il eut bien vite triomphé. Il prit également deux canons et chassa vigoureusement l’ennemi dans la direction de Vicence. Nous eûmes un homme tué et neuf blessés. L’ennemi laissa soixante à quatre-vingts hommes sur le terrain; onrameDa à Vérone un grand nombre de prisonniers ; ces hommes avaient l’air de bandits bien plutôt que de soldats, mais ils portaient tous la croix rouge. On n’a jamais si tristement honoré le symbole du christianisme.
On avait donné une leçon aux volontaires vénitiens, il fallait en donner une aux volontaires lombards. Les généraux milanais improvisés, qui s’étaient joints à l’état-ma-
jor piémontais, commençaient à devenir à charge au roi; décidé à s'en débarrasser, il leur annonça qu’il projetait un coup de main contre Peschiera, et qu’il les chargeait de compléter cette attaque par une diversion. Le bataillon Manara, composé de Génois, de Milanais, et de Suisses, s’embarqua à Salo — ils étaient restés maîtres du bateau à vapeur du lac — et se rendit à Bnrdolino. Sur la route qui en longeant le lac mène à Castelnovo, se trouve la poudrière de la forteresse de Peschiera ; le manque de temps et de moyens de transports n’avaient pas permis de vider entièrement ce magasin que gardait un détachement d’un bataillon-frontière. Le poste se laissa surprendre, et fut fait prisonnier ; les volontaires embarquèrent ce qui restait de munitions dans la poudrière ; le corps principal s’établit à Castelnovo où il se barricada solidement : Castelnovo se trouvant sur la grande route de Vérono à Pescbiera, il résultait de cette occupation l’interruption des communications entre Peschiera et l’armée.
Le feld-rnaréchal instruit de cet événement, résolut de châtier les auteurs de cet audacieux coup de main. Il donna l’ordre au général-major comte Wilhelm Taxis — tué plus tard à Vicence — de chasser l’ennemi de cette position. Le 11 avril ce général partit pour Castelnovo avec un bataillon Piret, deux compagnies Haugwitz commandées par le capitaine Mauler, quelques canons et obusiers et une division de cavalerie. Les compagnies Haugwitz enlevèrent résolument les barricades qui obstruaient l’entrée de la ville; le bataillon Piret les suivit, et malgré le feu dirigé des fenêtres sur nos troupes, Castelnovo fut bientôt en notre pouvoir, incendiée par nos fusées, et livrée au pillage. Le soldat exaspéré frappa indistinctement volontaires et habitants; le nombre dos morts s’éleva à
plus de quatre cents, parmi lesquels il y eut sans doute des victimes innocentes ; mais la responsabilité de ces malheurs reviont en grande partie aux prêtres qui excitaient les habitants à la résistance, et combattaient à leur tête pour leur donner l’exemple ; les soldats tuèrent, entre autres, un prêtre déjà âgé qui, réfugié dans son église, sonnait des pieds le tocsin, et fusillait en même temps les nôtres à travers les fenêtres du clocher. La cavalerie ramena une certaine quantité de volontaires qui avaient essayé de s’enfuir. Ceux qui réussirent à s’échapper regagnèrent le bateau, et traversèrent de nouveau le lac. Nous n’eûmes que quatre hommes hors do combat. Taxis passa la nuit à Castelnovo et rentra le lendemain à Vérone, avec une masse de prisonniers. Pendant ce temps Charles- Albert dirigeait, de la rive droite du Mincio, une canonnade inoffensive sur Peschiera.
L'armée de Charles-Albert se renforçait de jour en jour; non-seuloment les divisions se complétaient, mais le nombre des corps francs augmentait à tout instant; ces troupes indisciplinées commençaient à fatiguer le roi. Elles étaient orgueilleuses, exigeantes, et le roi craignait, avec raison, qu’elles ne fussent de mauvais exemple à son armée. Au jour du combat elles étaient inutiles, et môme dangereuses. Il résolut de leur donner une destination qui lui permît de les éloigner do lui. Nous avons vu que Trento comptait être soutenue du côté de l’Italie. Charles-Albert imagina d’envoyer ses corps francs dans le Tyrol méridional, où ils trouveraient une guerre plus en rapport avec leurs goûts et leurs habitudes que la guerre en plaine. Cette idée était bonne, mais le roi commit la faute de ne pas leur donner quelques mille hommes de troupes régulières avec quelques canons et un bon général. L’opération
fut assez heureuse ; l’ennemi atteignit Trente et souleva une partie du Tyrol méridional; cela ne réussit pas comme on l’espérait, à faire quitter au feld-maréchal sa position de Vérone ; mais il fut obligé de détacher un corps de dix mille hommes dans le Tyrol, dans la crainte de voir intercepter ses communications, et c’était chose grave pour lui de diminuer ainsi son effectif.
Ces hordes étaient commandées par Allemandi , un archirévplutionnaire, que le roi connaissait depuis 1820, et dont il se méfiait. Ce fut là sans doute la cause pour laquelle le roi tint à l’éloigner de son armée ; car, bien qu’il eût fait cause commune avec la révolution, Charles- Albert n’en restait pas moins absolutiste au fond du cœur, et il comptait bien, la guerre finie, se liquider d’avec elle.
Les troupes destinées au Tyrol se divisaient en bataillons, désignés par les noms de leurs chefs: Arcioni, Beretta, Longhena, Manara, Thannberg, Sedaboudi , et Vecani. Le mouvement commença ; Longhena ouvrait la marche. Parti de Brescia, il longea le lac d’Idro, franchit le 9 avril la frontière du Tyrol, et vint occuper Condino dans les Judicaries. Les bataillons Arcioni et Sedabondi le suivirent à un jour de distance. Un détachement de ce dernier bataillon prit possession du passage du Val- Ledro. Le 16, trois cent cinquante hommes du bataillon Manara, échappés au désastre de Castelnovo, rallièrent les forces concentrées à Condino.
Une fraction de volontaires passant par le Val Camonica, traversa le Tonal, et vint par le Sulzberg se fondre avec une centaine d’hommes du bataillon Longhena commandés par un nommé Scotti.
Nous avons dit que les femmes se retrouvaient partout, dans cette révolution. On raconte qu’une comtesse Palla-
viciai — d’autres disent Beltrami — accompagnait l’armée du Tyrol, suivie, comme dans l’ancien temps, de cent soixante chevaliers : elle avait amené son piano, pour exciter ses paladins au combat en leur chantant : Sul campo délia gloria !
Ce mouvement sur le Tyrol eut tout l’aspect d'une marche triomphale ; on ne rencontrait aucune résistance, et le paysan, pour échapper au pillage, arborait les trois couleurs, et donnait tout ce qu’il possédait. Le 17 avril, les colonnes étant réunies, on occupa toute la ligne depuis Clés jusqu’au lac de Garde, et on songea alors à se concentrer à Trente. La force totale des troupes s’élevait à environ 4,000 hommes.
Mais pondant ce temps , les choses avaient changé de face dans le Tyrol. Weldon avait établi son quartier général à Trente, et utilisant les anciennes murailles de la ville, l’avait mise en étal de défense; il avait rappelé auprès de lui les troupes qui se trouvaient dans le Tyrol, notamment le régiment de Bade-Infanterie et le 3 e bataillon de chasseurs ; il ne laissa au dehors que le régiment italien Victor d’Este , destiné à surveiller la frontière suisse.
Ainsi préparé, Welden résolut de prendre l’offensive. Riva, située au sommet du lac de Garde, était encore occupée par nos troupes : il s’y trouvait une compagnie de chasseurs impériaux et une compagnie du régiment Charles Schwarzonberg. Le 18 avril, une colonne d’insurgés, forte de 600 hommes se présenta devant Riva, venant de la vallée de la Sarca. Le commandant de la ville alla au devant des insurgés avec ses deux compagnies, prit une position bien protégée auprès de Vannono, et les reçut avec une fusillade si vive, que les Italiens prirent la fuite sans presque tirer un coup de fusil.
Do son côté, Welden avait commencé son mouvement offensif. Il dirigea une colonne sur Stenico en passant par Cadine, et une autre sur Clés. Arcioni était à Stenico; à la nouvelle de notre approche , il écrivit à Manara, qui se trouvait à quelques lieues en arrière, le suppliant de venir à son secours. Lorque Manara arriva, il trouva les troupes d’Arcioni complètement désorganisées ; il tenta do rétablir quelqu’ordre, et prit position avec une- compagnie de chasseurs francs et une compagnie de volontaires de Crémone, pour attendre l’ennemi. Les volontaires, trempés par une pluie battante, se réfugièrent dans les maisons ; en ce moment on annonça l’arrivée des Autrichiens. Manara essaya d’opposer à nos troupes un cordon de tirailleurs , mais la pluie ne leur permettait pas do se servir de leurs armes; le major Scharinger, entra au pas de charge dans le village ; l'ennemi prit la fuite dans un extrême désorde , et ne s’arrêta qu’à Condino. Les nôtres restèrent à Stenico.
La colonne d’insurgés qui s’était avancée jusqu’à Clos ne fut pas plus heureuse. A l’approche du colonel Melczer du régiment Schwarzenberg, que suivaient quelques compagnies de chasseurs et du régiment de Bade-Infanterie, soutenues d’une compagnie de chasseurs tyroliens, Scotti prit la fuite et retrogada jusqu’à Malé, où il se renforça des volontaires de Breno et de Lovere. Disposant alors de 300 cpmbattants il fit sonner le tocsin et l'alarme, dans l’espoir de fairo prendre les armes à la population. Mais son espoir fut déçu ; le pays ne voulait pas se mêler à la question italienne. Melczer resta un jour à Clés pour désarmer ce village. Le 20 il marcha sur Malé; Scotti sortit à sa rencontre ; mais le feu de deux pièces de canon porta le désordre parmi les siens, ot se voyant pris en flanc, il se retira rapidement sur Demoro.
L’invasion du Tyrol était doue maintenant une tentative avortée. Les volontaires reprenaient le chemin par où ils étaient venus, et repassaient la frontièro italienne. Les prisonniers furent envoyés à Trente. Parmi eux se trouvaient dix-sept déserteurs des régiments Geppert et Haugwitz, encore revêtus de leur uniforme; le colonel Zobel les fit fusiller. Le feld-maréchal, qui ne voulait pas que cette guerre prît un caractère do cruauté et d’acharnement, défendit par la suite qu’on fusillât les prisonniers, même les déserteurs, et restreignit l'application de cette mesure extrême aux individus convaincus d’espionnage.
L’ennemi tenta encore, le 21, une'-allaque sur Riva; il fut repoussé avec perte : Welden lit occuper par des détachements suffisants Malé, Stenico et Riva, et rassembla entre Trente et Roveredo ses troupes dispersées dans la montagne ; do ce point, non seulement il couvrait le flanc droit do Radetzky, mais il pouvait encore soutenir ses opérations offensives, en s’avançant vers Monte Baldo.
Telle fut la triste issue de l’invasion des volontaires Lombards dans le Tyrol. Un ouragan de plaintes s’éleva contre Allemandi, qui s’était tenu tranquille à Rocca d’Anfo avec la réserve ; on le traita do traître. Ce mot : iradimento est passé chez le Lombard à l’état d’idée fixe. Il ressemble en cela au Carthaginois qui faisait crucifier ses généraux vaincus. Charles-Albert ne fut pas plus heureux qu’Allemandi ; lui aussi fut poursuivi du mot : tradimento, lorsque vaincu, outragé par la populace, il quitta Milan.
Le gouvernement provisoire envoya un ordro d’après lequel les volontaires revenant du Tyrol devaient se rendre à Brescia et à Bergame , pour y être réunis aux troupes régulières. Mais ne sentant que peu de goût pour
la discipline sévère des armées, ils rentrèrent chez eux pour la plupart. Allemandi fut arrêté à Brescia et conduit à Milan, heureusement pour lui, car la population l’aurait certainement mis à mort.
Pour ce qui est de l’armée principale piémontaise elle n’avait pas encore été inquiétée. On pouvait croire à l'étatmajor du roi que le royaume et la royauté seraient conquis sans qu’il fût besoin de tirer l’épée.
On comptait sur la trahison et la désertion. Nous verrons bientôt que c’était par ce moyen que Charles-Albert espérait devenir maître deMantoue et de Vérone; on avait la mémo idée au sujet de Peschiera qu’on croyait, au quartier général piémontais, occupée presque exclusivement par des Italiens n’attendant que l’occasion pour livrer la forteresse, et on pensait qu’il suffirait d’un coup de main pour s’en emparer. Dans ce but le roi avait fait construire un épaulement sur les hauteurs situées sur la droite du Mincio; le 13, un feu violent, produit par vingt grosses pièces et huit obusiers, s’ouvrit sur Peschiera ; la brigade Bes, formée en colonne, à l’abri du feu de la place, se tenait prête à livrer l’assaut. Mais toute cette canonnade ne fit aucun mal à la forteresse ; une lunette avancée fut seule endommagée; la place, au contraire, répondit si vigoureusement que le roi comprit bientôt que l’assaut n’était pas possible. Il fit cesser le feu et envoya sommer le commandant de se rendre ; cette proposition fut repoussée énergiquement, comme on le pense bien. A partir de ce moment nous cessâmes d’entendre à Vérone cette canonnade dont nous ne nous expliquions pas le sens. Ajoutons qu'il résulte de cela que l’armée Piémontaise était bien mal servie par ses espions, car autrement elle aurait su que la garnison de Peschiera
consistait en un unique bataillon-frontière, et qu’il ne se trouvait pas un seul Italien dans cette troupe.
Sans se laisser décourager par l’insuccès de Poschiera, Charles- Albert résolut de répéter la même tentative devant Mantoue. Pour dissimuler autant que possible le côté ridicule de cette entreprise, il annonça qu’il s’agissait d’une simple reconnaissance, motivée par les réclamations des habitants des environs, qui se plaignaient de voir toutes leurs subsistances enlevées pour l’approvisionnement de la forteresse. Le vrai motif était qu’on attendait tout de la trahison des Mantouans. On espérait qu’à l’aspect d’un rassemblement de troupes aussi imposant, les habitants prendraient les armes et livreraient la forteresse aux mains de l’ennemi. Les intelligences dans la ville ne manquaient pas. Le théâtre était décoré pompeusement, parceque l’on comptait que le roi devait arriver le soir à Mantoue. Gorczkowsky, ayant appris cela, fit enlever toutes les bougies destinées à l’illumination, et les mit à la disposition do l’hôpital. On raconte que Charles- Albert avait annoncé aux nombreux courtisans qui suivaient le quartier général, qu’il allait leur montrer comment on prend une forteresse avec de la cavalerie.
Pour exécuter cette étrange manœuvre, on avait attiré le corps de Bava presque entier, c’est-à-dire dix-huit bataillons , deux régiments do cavalerie et trois batteries. Les régiments de cavalerie de Nice et d’Aoste formaient la tête. Us devaient se diriger d’abord vers Montanara , puis faire une conversion à gauche et prendre l’ennemi en flanc, tandis que l’infanterie attaquerait de front et franchirait le fossé formé au-devant de la ville par l’Osone. Cette idée de faire manœuvrer la cavalerie dans le terrain du monde le plus coupé , oh l’on ne peut faire cent
pas sans rencontrer un obstacle sérieux, indique ou qu’on n'avait aucune connaissance du terrain, ce qui n’est guère admissible, ou qu’on voulait en imposer à la garnison par je ne sais quelle bravade. Tout cela, du reste, c’était bien combattre les moulins à vent; car il était évident que l’Osone n’était défendu que par quelques faibles postes. C’est ce qui était, en effet, et à l’approche do troupes aussi nombreuses , ces postes se retirèrent sur les glacis de la forteresse. Gorczkowsky, instruit de la marche en avant de l’ennemi, s’était rendu à la lunette Belfiore , et observait, le cigare à la bouche, cette démonstration dont il ne comprenait pas le sens. En ce moment, la cavalerie piémontaise exécuta son mouvement de conversion et s’élança hardiment sur la lunette. Gorczkowsky la laissa s’approcher à portée de canon, et lui envoya une si violente décharge de mitraille qu'elle se dispersa comme par enchantement. Pondant ce temps, l’ennemi déploya plusieurs bataillons d’infanterie sur la contrescarpe. Profitant des excavations qu’on n’avait pas eu le temps de combler et de quelques pans de murs restés debout, les bersaglieri se rapprochèrent de la lunette, tandis que du village de Gli-Angeli , fortement occupé par l’infanterie ennemie soutenue d’une batterie , on dirigeait sur la lunette une fusillade inutile. Gorczkowsky envoya alors le long du lac une compagnie du régiment Guylai et une demi-batterie à cheval qui démontèrent une pièce à l’ennemi , et repoussèrent quelques détachements qui s’étaient approchés du lac. L'ennemi abandonna sa position et se retira hors de portée de canon. Le roi vint en personne caracoler sur la roule , examina pendant quelques instants la forteresse et s’en retourna. C’est ainsi qu’échoua le projet qu’on avait fait
de prendre Mantoue avec de la cavalerie. A cette occasion, Bava fait la remarque la plus convaincante pour notre cause, et qui montre que l’esprit de révolution n’existait pas chez le peuple.
« Dans cette circonstance, dit-il, nous pûmes voir que la population était froide et ne montrait aucun enthousiasme pour la cause de l’Italie, qu’elle se ralliait au contraire aux Allemands, dont, du reste, elle n’avait nullement à se plaindre. Cette découverte, aussi triste qu’inattendue, sans altérer notre dévouement à la sainte cause de l’indépendance , nous éclaira sur les difficultés que nous rencontrerions en poursuivant la victoire. » - Le 21 , la division auxiliaire toscane rejoignit les troupes du roi. Elle se composait de 5,000 hommes d’infanterie et de 200 cavaliers , avec une batterie de huit pièces ; à ces troupes s’étaient joints des volontaires, parmi lesquels on remarquait le corps des étudiants de Pise, sous les ordres de leur professeur, le célèbre Montanelli. Un détachement do 250 Napolitains, conduits par un certain Raffaele Scala, renforçait les troupes toscanes. On rapporte qu’en partant, Scala demanda au roi : « Que dois-je dire aux Lombards de la part de Votre Majesté? » à quoi le roi aurait répondu : « Dites-leur que je suis prêt à courir à leur secours avec toutes mes troupes, et à combattre pour eux à côté de mon dernier grenadier. »
Si ces paroles du roi sont exactes, il faut avouer que les révolutionnaires ont eu bien tort de se conduire envers lui comme ils l’ont fait.
Les auxiliaires do Modène furent réunis à cette division ; le roi leur confia la position de l’Osone , qu’il fit fortifier; nous les y retrouverons bientôt.
Tous ces renforts avaient porté le corps de Bava à l’ef-
fectif d’au moins 30,000 hommes. Le cercle des forces ennemies se resserrait de plus en plus autour du feldmaréchal enfermé dans Vérone ; au point de vue stratégique, il ne s’en inquiétait guère : c'était même un avantage, car cela lui permettait de concentrer ses opérations; mais son plus grand souci était dans la difficulté toujours croissante de se procurer des subsistances ; les transports attendus du Tyrol n’avaient pu se frayer un chemin, et le feld-maréchal en était réduit aux ressources du pays pour alimenter ses chevaux. On comprend avec quelle anxiété il suivait la marche du corps d’armée de réserve que lui amenait Nugent, à l’arrivée duquel il allait prendre l’offensive.
Cependant, les forces romaines et napolitaines s’avançaient vers le Pô; le pape protesta solennellement contre un tel acte; il interdit même à ses troupes toute démonstration hostile contre l’Autriche; mais les ministres ne se préoccupaient pas des ordres de leur prince , et l’armée romaine continua sa marche. Un officier piémontais-, Durando , prit le commandement de ces dernières troupes. Son premier acte fut d’adresser à ses soldats un ordre du jour emphatique, que le pape désapprouva hautement, car Durando n’avait aucun pouvoir pour se présenter comme exécuteur des volontés du chef de l’Eglise.
Cette guerre improvisée abonda en épisodes comiques. Le commandant de Ferrare , lieutenant-colonel comte Kuehn, s’était retiré dans la forteresse à l'explosion de la révolution et avait notifié aux habitants qu’il détruirait la ville de fond en comble, si l’on se permettait la moindre tentative hostile contre ses troupes. Lorsque Durando arriva à Ferrare, il rencontra un détachement de soldats, qui, sous l’escorte de quelques hommes armés, faisaient
paisiblement leurs provisions. Il demanda avec étonnement la raison de cette sécurité ; on lui montra les obusiers rangés le long du palais ducal ; force lui fut de respecter cette situation qui n’était ni la paix ni la guerre, et qui se maintint jusqu’à la fin des hostilités dans celte ville, la plus malveillante peut-être de toute l’Italie.
line colonne , commandée par le révolutionnaire Zambeccari , après avoir ravagé le territoire modénais et y avoir propagé l’insurrection, avait traversé le Pô et s’était établie dans le château de Bevilacqua, bâti dans le style moyen-âge et situé à quatre milles de la forteresse de Legnano ; de ce point elle se livrait à une guerre de partisans et inquiétait nos transports. Le feld-maréchal ne pouvant supporter qu’une troupe de volontaires se maintînt si audacieusement presque sous les canons d’une de nos forteresses , le colonel Heinzel , du régiment archiduc-Sigismond , reçut l’ordre de les détruire. Le hasard voulut qu’en ce moment même on nous apportât la Gazette de Venise. Elle, contenait une lettre de la comtesse Bevilacqua , adressée aux chefs de la république do Venise, oh elle mettait à la disposition de la république son château avec tout ce qu’il contenait , ajoutant qu’elle déposait celte olîrando sur l’autel de la patrie. Ce fut le colonel Heinzel qui fut chargé de recevoir l’offrande patriotique.
Après une marche de nuit, il apparut sous les murs du château. Aux premières fusées lancées, les insurgés furent saisis d’épouvante et s’enfuirent jusqu’au Pô, sans regarder derrière eux. Le château et une partie du village furent brûlés ; on ne réserva qu’un approvisionnement considérable de riz qui arriva fort à propos pour remplacer le nôtre, presque épuisé.
Une autre bande de volontaires, venue de Governolo, s’était établie à Castellaro , où elle arrêtait les courriers et interceptait les communications directes entre Mantoue et Vérone. Gorczkowsky envoya un fort détachement commandé par le major Martiniz , dos chasseurs impériaux, pour les déloger. Le 23, au matin , nos troupes tombèrent à l’improviste sur les insurgés, qu’elles curent bientôt mis en déroute. A Governolo, un détachement do troupes modénaises, soutenu d’une batterie et de nombreux volontaires mantouans , avait pris une forte position défendue par des tranchées et des barricades. La possession de ce point étant très-importante par rapport à la place de Mantoue, Gorczkowsky y dirigea, dans la nuit du 23 au 24, le colonel Castellitz, du régiment François-Charles-Infanterie, avec une division de cavalerie et une batterie. Nos troupes enlevèrent successivement cinq barricades; mais nous fûmes bientôt obligés de reculer , l’artillerie ennemie occupant une position très-avantageuse, où elle pouvait manœuvrer à l’aise , tandis que la nôtre se trouvait resserrée sur une étroite chaussée. Il y avait bien un pont à l’entrée du village, mais il était défendu par la mitraille ennemie; après des prodiges de courage personnel , le colonel Castellitz se vit forcé de battre en retraite. On voit que ces bandes de volontaires avaient quelquefois leur utilité et pouvaient rendre quelques services à l’armée piémontaise, en interrompant les communications entre les places fortes et en entravant leur approvisionnement ; mais cela ne compensait pas les embarras qu'elles lui apportaient , coûtant trois fois plus cher que les troupes régulières et trompant les calculs des généraux qui comptaient sur elles.
A la suite de notre retraite sur Vérone, Charles-Albert
s’était déployé sur les deux rives du Mincio. Son aile droite, sousBava, s’étendait jusqu’à Curtatone, etse reliait, à Valeggio et à Mozambano, au général Sonnaz qui formait l’aile gauche, s’appuyant au lac de Garde. A ce moment l’armée piémontaise devait s’élever à environ 60,000 hommes, la plus grande partie de ses réserves et des auxiliaires de tous pays l’ayant ralliée. Nous avons indiqué déjà les raisons qui empêchaient le feld-maréchal de prendre l’offensive, et l’avaient affermi dans la résolution de ne livrer aucun combat décisif. Il ne lui était pas possible de communiquer avec la réserve que Nugent était en train de former, il ne savait pas quand celui-ci commencerait ses opérations, et par conséquent à quelle époque ils opéreraient leur jonction. Les nouvelles qu’on recevait de l’intérieur de la monarchie se suivaient de plus en plus affligeantes. Il est facile de se rendre compte de la position douloureuse du feld-maréchal vis-à-vis d’une armée grandissant tous les jours, libre de tous ses mouvements, et ayant à sa disposition toutes les ressources do la riche Italie. Ce système de temporisation, auquel était réduit le feld-maréchal était tellement en opposition avec son caractère, que nous l’admirions volontiers plus à cette époque qu’au moment où il s’élança enfin sur ses ennemis. Les rares instants de liberté que lui laissaient ses graves occupations, il les passait tantôt au milieu de ses troupes, qui reprenaient courage et patience à l’aspect calme et assuré do leur chef aimé, tantôt il allait se promener au val Pantena, et entouré des officiers de son étatmajor, étendu sur le gazon, il leur enviait en riant l’insouciance et la gaîté de la jeunesse. Nous sommes sûrs qu’il s’est souvenu longtemps de ces heures d’abandon, car quelques instants de repos, dans de pareilles circons-
tances, valent mieux que bien des jours de plaisir d’une vie tranquille.
Charles-Albert n'en paraissait pas moins redouter un combat décisif, ou au moins ne marchait à son but qu’avec une extrême prudence; mais cette prudence avait une tout autre raison que celle du feld-maréchal. Il trouvait plus sûr de s’en remettre pour l’accomplissement de ses projets à la trahison des Lombards qu’aux chances incertaines d’une bataille. En relation directe avec les démagogues de l’Autriche et de la Hongrie, il espérait être débarrassé sans coup férir de son redoutable adversaire.
Avant de consolider sa position sur le Mincio, le roi entreprit deux grandes reconnaissances, pour s’assurer qu’il ne se heurterait pas contre l’armée du feld-maréchal. Le général Sonnaz traversa le Mincio le 23, avec douze bataillons et une brigade de cavalerie, et tandis qu’il examinait avec l’infanterie les hauteurs de Montevento ainsi que les collines voisines, la cavalerie s’avançait vers Vil— lafranca. Le roi suivit en personne le mouvement de l'infanterie, puis se dirigea par Custozza vers Villafranca, où les rapports des chefs de corps lui apprirent qu’on n’avait été nullement inquiété par l’ennemi, et que Radetzky n’avait pas bougé de ses retranchements do Vérone. Le roi fit alors rentrer les troupes à leurs premières positions.
Une semblable reconnaissance fut exécutée le 23, du côté de Mantoue par le duc de Savoie, et amena un résultat analogue.
Charles-Albert, ainsi convaincu de l’immobilité de ses adversaires, se décida alors à exécuter un mouvement offensif. Le 26, il fit traverser le fleuve sur tous les points à son armée. Bava s’avança jusqu’à Villafranca, où il mit une forte garnison, et occupa Custozza et Sommacampa-
gna, tandis que Sonnaz poussait de Sona à Castelnovo et Santa-Giustina, en se tenant toujours appuyé sur le lac de Garde. Le duc de Savoie, resta un peu en arrière avec la réserve et vint camper à Oliosi. Par suite de ces mouvements Peschiera était cernée, ses communications avec le feld-maréchal coupées, et le roi n’attendait plus que son parc de siège pour commencer un siège en règle.
A deux lieues environ au-dessus de Vérone, sur la rive droite do l’Adige se trouve une localité nommée Pastrengo. Ce point est d’une importance incontestable car il commande la position de Peschiera et celle de Rivoli. Entouré par un amphithéâtre de hauteurs, il forme une tête de pont naturelle. Ces hauteurs étant suffisamment garnies, la position peut être considérée comme imprenable. Audessus de Pastrengo l’Adige tourne à droite en formant presque un angle droit. Les troupes qui seraient obligées d’abandonner cette position, et de passer sur la rive gauche, se trouveraient dans une situation extrêmement critique. L’armée autrichienne a toujours considéré cette position sans issue comme très-hasardée, car elle est en outre fort difficile à soutenir, la forteresse de Peschiera n’étant pas assez importante, sa garnison étant trop faible pour inquiéter les derrières de l’ennemi qui s’avancerait sur Pastrengo.
On résolut cependant, à la nouvelle du mouvement de l’armée piémontaise, d’occuper cette position; on espérait surtout pouvoir de là tendre la main à la forteresse. La brigade Wohlgemuth reçut l’ordre d’aller s’établir à Pastrengo ; la brigade Taxis fut placée à Bussolengo pour la soutenir. Cette brigade couvrait en effet Pastrengo, mais elle était do son côté tenue en échec par les Piémontais solidement établis à Santa-Giustina. Un peu au-dessus de
Pastrengo, on jeta un pont sur l’Adige, afin d’assurer lo passage de la brigade sur la rive gauche.
Le 28, Charles- Albert fit bloquer Peschiera par la brigade de Pignerol ; l’armée s’avança jusqu’aux premières des hauteurs qui avoisinent la ville, et le roi établit son quartier-général à Sommacampagna. On laissa une garnison suffisante à Villafranca et à la tête du pont de Goïto. Le général Bes, qui se trouvait à l’extrême aile gauche, voyant les hauteurs de Pastengo et de Cola occupées par les troupes de Wohlgemulh, n’attendit pas l’arrivée de ses renforts, et courut sur elles : il fut repoussé d’une façon sanglante, et si la faiblesse de Wohlgemuth n’avait pas forcé ce général de renoncer à ses avantages, cet engagement aurait eu sans doute de grands résultats. Bes laissa un grand nombre de morts et de blessés sur le terrain. Wohlgemuth sentit bien que, malgré ce succès, la position n’était pas tenable avec le peu de troupes dont il disposait; il demanda instamment du renfort au feld-maréchal, qui lui envoya pendant la nuit la brigade archiduc Sigismond. Il y avait donc le 29, deux brigades réunies à Pastrengo, sous le commandement du feld-maréchal lieutenant Wocher.
La situation devenait dangereuse pour le roi ; pour que le siège de Peschiera réussît, il ne devait pas laisser l’ennemi prendre une position aussi menaçante. Il résolut donc d’attaquer avec toutes ses troupes. Le 29, vers dix heures du matin, le lieutenant-général Broglio s’avança avec sa division de Santa-Giustina sur Pastrengo. Ce mouvement fut prévenu par Wohlgemuth qui lui-même prit l’offensive. Il poussa jusqu’à Santa-Giustina, où il trouva la brigade Taxis chaudement engagée ; mais l’inégalité de forces était trop grande, il ne put poursuivre sa
marche, et alla reprendre, sans être inquiété par l’ennemi, la position qu’il avait quittée le matin.
Ces engagements partiels et sans résultats, où de chaque côté on commettait des fautes, confirmèrent le roi dans son projet de charger le deuxième corps tout entier, sous le commandement direct de Sonnaz, et avec l’appui d’une grande partie de la réserve, d'enlever Pastrengo. Wocher y avait concentré sa division. Le mouvement commença vers neuf heures du matin. Le général Broglio s’avança le premier : on lui avait adjoint le régiment de Savone et un millier de volontaires parmesans, mais l’artillerie autrichienne, avantageusement placée, le reçut si cruellement, qu’il dut rétrograder pour attendre l’arrivée de son aile gauche. Le lieutenant-général Federici, qui la commandait, arriva sur le terrain vers onze heures. Derrière ses bersagliori, qui engagèrent aussitôt le combat avec nos tirailleurs, se trouvait une batterie de douze pièces, qui pendant trois heures nous envoya une canonnade meurtrière ; son infanterie disposée en colonnes, se composait de la brigade de Piémont, de 150 volontaires de Plaisance, 200 de Pavie, et 200 étudiants do Turin. A sa droite, et le reliant à Broglio se trouvait la brigade Coni, détachée de la réserve, ayant derrière elle la cavalerie avec la brigade de la garde. Trente mille contre six mille n’était pas une proportion acceptable. Wocher reconnut l’impossibilité de se maintenir dans ses positions et ordonna la retraite qui s’effectua vers trois heures; on traversa le pont sans trop do peine, et on le fit sauter ensuite. Le colonel Zobel, descendu en toute hâte du Tyrol avec un bataillon de chasseurs impériaux pour faire une diversion sur les derrières de l’ennemi, arriva trop tard ; heureusement le pont n’était pas encore détruit, et il put
rejoindre Wocher. L’ennemi ne nous poursuivit pas; sans cela nos pertos auraient été grandes ; il lui aurait été facile au moyen de son artillerie de détruire le pont, et les troupes acculées au fleuve auraient été obligées de se rendre.
Des deux côtés on s’était vaillamment battu. Cotte action nous coûta 500 ou 600 hommes tués ou blessés, parmi lesquels plusieurs braves officiers. Un détachement du régiment Piret, s'étant engagé trop avant dans la ligne ennemie, fut fait prisonnier. Les pertes des Piémontais durent s’élever au moins à 500 hommes.
Au moment de notre retraite le roi se trouvait auprès du général Fédérici; voyant les Autrichiens se retirer, il partit à leur poursuite avec un détachement d’environ deux cents cavaliers, lorsqu’il tomba dans une embuscade, destinée sans doute à protéger notre retraite, et reçut à une centaine do pas une décharge qui dispersa une partie de sa suite; le roi calme et impassible arrêta son cheval, tira son épée et envoya l’ordre à un bataillon de Piémont et à une compagnie de Coni de marcher en avant et de poursuivre vivement l’ennemi.
Le commandant de la forteresse de Peschiera entendant gronder le canon et la fusillade autour de lui, ouvrit un feu violent contre les troupes qui l’investissaient et risqua une sortie avec deux compagnies ; mais il fut bientôt ramené dans la forteresse.
C’est ainsi que se termina cet engagement de Pastrengo, qui avait duré trois jours, et oh nous fûmes bien justement punis de nous être obstinés à tenir une position aussi périlleuse, et nullement abritée. Le feld-maréchal, qui dès le commencement ne s’était pas fait illusion sur la situation dangereuse de sa division, avait reconnu,
d'après les rapports qui lui arrivaient d’instant en instant, que l’issue du combat n’était pas douteuse.
Dans le but de soulager un peu cette division, il s’était décidé do faire une démonstration vers les hauteurs de Sona et de Santa-Giustina, et était sorti de Vérone en plein jour avec ses troupes, divisées en cinq colonnes. L’ennemi, qui distinguait parfaitement le feld-maréchal courant avec sa suite sur la route de Castelnovo, ne douta poiut qu’un engagement sérieux allait avoir lieu. Tout se mit en mouvement, et nous remarquâmes quelque désordre dans les manœuvres de l’ennemi. Nos batteries ouvrirent contre les hauteurs un feu très-vif, auquel répondit aussitôt l’artillerie. Il est probable que si nous avions voulu attaquer cette position, faiblemont défendue à ce moment, nous aurions gravement embarrassé nos adversaires, mais il n’entrait pas dans le plan du feld-maréchal de s’engager dans un combat qui aurait pu se transformer en une bataille décisive. Son intention était de soulager la division exposée à Pastrengo, et si les Piémontais ne poursuivirent pas cette division, ce fut évidemment parce qu’ils étaient inquiétés par le mouvement du feld-maréchal ; en effet, celui-ci en continuant sa marche vers Santa-Giustina etSandria, aurait pu fort bien les acculer aux canons de Peschiera.
Le but étant atteint, le feld-maréchal donna l’ordre de la retraite, et sans être inquiété par l’ennemi, rentra à Vérone, où il rappela également la brigade établio à Bussolengo. L’ennemi ayant tenté quelques démonstrations près do Bussolengo dans le but de passer l’Adige, la division Wochcr dut rester sur la rive gauche du fleuve, pour garder le défilé de Parona ; elle se reliait, par des postes d’observation, aux troupes du Tyrol méridional.
Depuis le châtiment infligé aux volontaires, l’ordre avait régné dans le Tyrol et les Italiens n’occupaient plus que quelques points, depuis Tione jusqu’à Storo; Welden résolut de les en chasser. Les renforts qu’il attendait du haut Tyrol étaient arrivés. Il décida qu’on s’avancerait en deux colonnes; l’une sous le lieutenant-colonel Signorini, commandant du 3 e bataillon de chasseurs, suivit la ligne de Tione à Storo ; l'autre, sous le lieutenant-colonel Pechy, partit de Riva, se dirigeant également sur Storo. Les Italiens , renforcés d’un bataillon de ligne nouvelle ment formé et décoré du titre de Légion de la Mort, coururent hardiment au devant de Signorini. Pour donnor à Pechy le temps d’arriver, Signorini rétrogada jusqu’à Condino. Pechy ne se fit pas attendre ; il attaqua Storo par le flanc droit, tandis que Signorini reprenait l’offensive. Quoique renforcé encore de deux détachements conduits par Beretta et Grotti, l’ennemi se dispersa et courut vers le pont de Caffaro, qu’il barricada, puis s’enferma dans le château de Lodrone, situé au-delà de la rivière.
Par suite du passage de la division Wocher sur la rive gauche de l’Adige, la position de Rivoli se trouvait découverte. Ce point, peu important par lui-méme, l'était beaucoup en ce moment, pour nous, qui nous trouvions à Vérone. En effet, à cet endroit la vallée de l’Adige est resserrée entre deux murailles de hauteur, de sorte que, du plateau de Rivoli, on commande complètement la route située sur la rive gauche. Cettë route était la seule par laquelle nous pussions communiquer avec l’intérieur, et tout ce qui nous en arrivait venait par là ; tant que nous ne nous ouvririons pas une autre voie, nous devions conserver celle-là à tout prix. Le feld-maréchal lieutenant Welden reconnaissant le danger causé par le départ de
la division Wocher, fit occuper, dans la mesure de ses forces, cette position, et assura à Péri le passage du fleuve. A Volargne se trouvait le colonel Zobel, qui s’y était retiré après l’affaire du 30.
Soit que Charles-Albert voulût, en attaquant la position de Rivoli, détourner seulement notre attention d’un mouvement important, soit qu’il espérât s’en rendre maître facilement, vu la faiblesse des forces de Welden, toujours est-il qu’il tenta un coup de main contre cette position. Le 4 mai, le régiment de Piémont, soutenu d’une batterie, s’avança vers Lazise, où il s’adjoignit quelques milliers de volontaires qui avaient traversé le lac de Garde. Le 5 vers midi, co corps, composé d’environ 6,000 hommes, commença son mouvement sur Rivoli, ses tirailleurs déployés en demi cercle s’avançant vers l’Adige; il traversa un ruisseau nommé le Tasso, et se mit en devoir de gravir le plateau. Bientôt le combat s’engagea entre nos avant-postes et l’ennemi. Les nôtres se sentant inférieurs en nombro retrogadèrent jusqu’à Rivoli, où les poursuivit l’ennemi. Mais alors quelques compagnies de Schwarzenborg et de Bade-Infanterie, accoippagnées d’une demi-batterie de fusées, prenant l’offensive, tombèrent sur les Piémontais ; cette attaque inattendue força nonseulement l’ennemi de s’arrêter, mais il dut repasser le Tasso et renoncer à son projet d’enlever Rivoli. Le combat ne s’était pas étendu sur la ligne principale des deux armées, l’extrémité seule avait été engagée.
Enhardi par son heureux passage du Mincio, et par les succès de Pastrengo, se voyant à la tête d’une armée qui chaque jour augmentait en nombre, tandis que la mort, les blessures et les maladies affaiblissaient celle de ses adversaires, recevant d’excellentes nouvelles de l’in-
surrection viennoise, qui forçait l’empereur à se réfugier dans le Tyrol, Charles-Albert, dans la persuasion que rien ne serait plus facile que de nous chasser de Vérone, résolut d’en finir par une attaque décisive. Le roi entretenait des relations suivies avec les mécontents de Vérone, qui lui avaient promis que la population se soulèverait du moment que l’armée piémontaise apparaîtrait devant les remparts. Le succès était considéré comme assuré. Bava dans ses mémoires et à la tribuno, le ministre de la guerre Franzini, l’ont avoué franchement. Nous, de notre côté, nous avions nos raisons pour nous méfier des dispositions politiques des Véronais, et nous avions pris nos précautions à cet égard. Le feld-maréchal déclara dans une proclamation laconique, qu’à la moindre tentative hostile des habitants contre les troupes, il ferait bombarder la ville par les forts, et en ferait un amas de ruines. Nous ne doutons pas que malgré sa douceur habituelle, le feld-maréchal n’eût, en cette circonstance, mis ses menaces à exécution.
Vérone n’est pas précisément une forteresse ; c’est cependant plus qu’un camp retranché, car ses fortifications sont permanentes. Derrière ses remparts, garnis de plus de trois cents canons, nous étions assurés de ne pas être forcés par nos adversaires ; car Charles-Albert n’était pas un Suwarow, et les Piémontais no sont pas des Russes. Ce que nous avions à craindre , c’était qu’on cherchât à investir la place; dans ce cas, le feld-maréchal se serait décidé à livrer une grande bataille. Mais l’ennemi nous évita la peine d’aller au-devant de lui : il vint nous chercher.
Vérone est situé sur une espèce de plateau borné, à une bonne portée de canon, par une dépression de terrain
assez escarpée, do forme demi-circulaire, et qui marquait sans doute, à une époque reculée, le lit de l'Adige. Cette dépression commence à Chievo pour se terminer à Tombetta. Sur ce parcours se trouvent les villages de Croce- Bianca, de San-Massimo et de Sainte-Lucie. A partir de ce dernier village, le ravin s’abaisse peu à peu pour venir mourir au bord du fleuve. Deux grandes routes le traversent : l'une, celle de Milan, passe par Croce-Bianca ; l’autre, celle de Mantoue, par Sainte-Lucie. Cet accident de terrain, très-avantageux au cas d’une attaque contre la ville, puisqu’il lui ferme ses débouchés, n’était pas fortifié à cette époque, et une armée qui, après une bataille, aurait repoussé nos troupes dans la ville, aurait pu s’y retrancher et déployer toutes ses forces offensives contre Vérone.
D’après les projets primitifs de fortification, ce rideau était rendu inoffensif par un fort qu'on devait construire à San-Catarina, sur le bord de l'Adige, et par plusieurs redoutes placées à Tombetla et à Sainte-Lucie, sous la protection desquels la garnison pouvait, non-seulement déboucher en toute sûreté par la Porta-Nuova, mais encore passer facilement l’Adige et prendre l’ennemi en flanc et en queue. Mais à celte époque, on avait déclaré tous ces travaux de fortification superflus. Ces économies auraient bien pu amener la perte de la bataille de Sainte- Lucie et la chute de la monarchie; les quelques coups de bêche qu’on avait économisés deux ans auparavant, l’Autriche allait les payer du plus pur de son sang ; si ces travaux avaient été exécutés , la bataille de Sainte-Lucie n’aurait même pas été possible.
Ce ravin, qui s’étend de Chievo à Tombetta , est trop étendu pour que le feld-maréchal pût le garnir de troupes. On avait seulement installé de l’artillerie sur les points
les plus importants et pratiqué de nombreux abattis ; ces espèces d’avant-postes formaient une section de cercle dont chaque extrémité s’appuyait sur l’Adige. Le reste de l’armée était campé sous les canons de la forteresse ou établi dans la ville même.
Le feld-maréchal ne pensait pas êtro attaqué dans sa position ; cependant, cette hypothèse avait été discutée. Plusieurs voix s’étaient élevées dans son conseil , prétendant qu’on pouvait se renfermer dans la forteresse sans accepter la bataille ; mais le feld-marécbal n’était pas de cet avis ; il aurait sacrifié jusqu’au dernier homme de son arm^e plutôt que de laisser dire que l’ennemi avait tenu un seul jour devant Vérone.
Le sol, autour de Vérone, est d’une stérilité qu’ont pu vaincre à peine la patience des cultivateurs italiens et le soleil de l’Italie. Avec la masse de cailloux qu'ils ont dû remuer pour trouver un peu de terre végétale , les habitants ont élevé des espèces de chaussées de pierre qui forment comme un labyrinthe s’étendant en tous sens. Ce terrain ainsi entrecoupé, est couvert de mûriers qui, brisant toutes les lignes visuelles, doivent causer de grands embarras aux deux parties. L’avantage en ce cas était cependant pour nous : nous étions les attaqués, les Piémontais les attaquants; ils avaient besoin d’espace pour manœuvrer et ils en étaient empêchés par ces chaussées , tandis que ces mêmes chaussées étaient pour nous d’excellents parapets. De Chievo à Sainte-Lucie, une bonne route suit le ravin et forme, pour ainsi dire, la ligne de circonvallation de Vérone ; tandis qu’au moyen de cette route nous pouvons faire circuler nos troupes et notre artillerie, envoyer nos ordres sur tous les points de notre position, l’ennemi est dans l’impossibilité de faire
aucun mouvement de flanc, et ses aides-de-camp se perdent dans le labyrinthe des chaussées. Sans ces avantages naturels , la position n’aurait pas été tenable pour nous, vis-à-vis d’un ennemi aussi supérieur en nombre.
D’après les positions qu’occupait actuellement l’armée ennemie, on peut déduire facilement le mouvement quelle eut à faire pour se rendre devant Vérone. Par les routes qui descendent des hauteurs de Sommacampagna et de Sona, le deuxième corps, commandé par le lieutenantgénéral Sonnaz, devait arriver sur notre front, tandis que le premier corps, sous Bava , venant de Villafranca et de Custozza, occuperait Sainte-Lucie sur notre gauche, fc’ennemi avait bien compris que ce dernier point était la clé de la position, car, ainsi qu’on le verra bientôt, il y avait concentré cinq brigades.
Le commandement supérieur de l’armée piémontaise avait été remis entre les mains du général Bava. Le roi lui avait simplement donné l’ordro de prendre toutes les dispositions nécessaires à l’attaque. Lorsqu’il arriva à Sommacampagna, où tous les lieutenants - généraux avaient été convoqués , et qu’il s’apprêta à leur indiquer toutes ses dispositions, le ministre de la guerre Franzini tira de sa poche d’autres ordres sur le même sujet , en en exigeant l’exécution au nom du roi. La transcription et l’expédition de ces pièces fort détaillées prit tant de temps que les chefs de corps les reçurent au moment oh les troupes commençaient à se mettre en mouvement, ce qui amena un malencontreux désordre dans la marche des colonnes. C’est du moins ce que rapporte Bava , qui profile de cette occasion pour se plaindre de la perpétuelle immixtion de Franzini dans le commandement supérieur dont lui, Bava, était seul investi : sans aucun doute, Bava
dit Franzini, pour ne pas dire le roi. La vérité est que le roi, défiant à l’endroit de son aptitude stratégique, avait remis le commandement supérieur entre les mains de Bava , sans cependant s’interdire le droit de donner tel ordre qui lui conviendrait.
Notre 1 er corps d’armée ne se composait que de deux brigades, les brigades Wohlgemuth et archiduc- Sigismond étant restées dans la vallée de l’Adige. Il formait notre aile gauche et occupait Tombetta avec la brigade Clam , et Sainte-Lucie avec la brigade Strassoldo. La brigade Clam était forte de 3 bataillons , 2 escadrons et 6 canons ; celle de Strassoldo comptait 2 bataillons, 2 escadrons et 6 canons.
A San-Massimo commençait le 2° corps ; cette ville était gardée par la brigade Gyulai, composée de 3 bataillons, 2 escadrons et 6 canons. — Au centre de ce corps , auprès de Croco-Bianca , se trouvait le commandant de corps, feld-maréchal-lieutenant d’Aspre en personne, avec la brigade Frédéric Lichtenstein, consistant en 3 bataillons 1/4, 3 escadrons et 18 canons.
L’extrême droite était formée par la brigade Wilhelm Taxis; elle comportait 3 bataillons, 2 escadrons et 6 canons.
Une réserve de cavalerie sous le général baron Simbschen, forte de 5 escadrons et de 6 canons, se tenait sur les glacis de la forteresse.
Dans le courant de la bataille , on détacha des corps occupant Vérone , 3 bataillons 2/3 et 6 canons destinés à renforcer l’aile gauche ; notre force totale était donc de 17 bataillons 5/6, 16 escadrons et 54 canons , c’est-àdire à peine 16,000 hommes, dont on peut défalquer la cavalerie qui ne prit, pour ainsi dire, aucune part à l'action.
Le 6 mai, à six heures du matin, l’armée piémontaise, forte de 45 à 50,000 hommes et de 66 canons , était sous les armes; une heure après, le centre et l’aile gauche commencèrent leur mouvement. L’aile droite ne reçut ses instructions que vers sept heures ; aussi n’arriva-t-elle que plus tard sur le champ de bataille.
Au bout d’une heure , la division d’Arvillars assaillit nos avant-postes; nos tirailleurs so retirèrent lentement; l’ennemi déploya alors les deux brigades d’Acqui etCasale, avec l’artillerie sur le front, la cavalerie et les tirailleurs aux ailes ; le combat devint général sur ce point : l’artillerie agissait énergiquement des deux côtés, mais l’ennemi n’avançait pas.
Au premier moment, on avait pris cela pour une affaire d’avant-postes; mais les nouvelles arrivant de tous côtés montrèrent qu’il s’agissait d’un engagement sérieux. Les troupes qui se trouvaient encore en ville coururent à leurs positions; le feld-maréchal monta à cheval et se rendit à la Porta-Nuova. Dans la ville régnait une agitation extrême. Moitié par curiosité, moitié dans l’espoir d’assister au triomphe des Piémontais , les habitants étaient tous descendus dans les rues. Le feld-maréchal traversa tranquillement la foule , mais donna l’ordre à des patrouilles de dissiper les rassemblements et d'inviter les habitants à rentrer chez eux.
Cependant, le roi et Bava étaient arrivés à Sainte-Lucie, avec les brigades d’Aoste et Régina, suivies à quel- , que distance par la réserve. La seconde division manquait; mais , commo l’aile gauche avait déjà engagé l’action , Bava ne voulut pas attendre plus longtemps et donna l’ordre d’attaquer. Un bataillon archiduc Sigismond et le 10 e bataillon de chasseurs défendaient Sainte-Lucie; le
bataillon de grenadiers d’Anlhon, placé un peu en arrière, leur servait de réserve. C’est en cet endroit que se livra le combat le plus remarquable de toute la campagne. Pendant trois heures , ces braves troupes se défendirent avec un héroïsme contre lequel échouèrent toutes les attaques. Deux compagnies du 10* bataillon de chasseurs occupaient le cimetière; de partout l’on voyait le brave colonel Copal , bien reconnaissable à son cheval blanc comme la neige , exciter ses hommes à la résistance. L’ennemi lança la brigade de la garde contre le cimetière ; elle l’envahit d’abord, puis fut repoussée avec perte et se retira en désordre au milieu de la brigade Régina , qui s’était fourvoyée de ce côté au lieu de so diriger à sa droite. Si nous avions été en état de prendre l’offensive, l'occasion était belle pour remporter un succès éclatant ; mais deux bataillons contre trois brigades, la proportion était trop inégale ; nous dûmes nous contenter d’avoir conservé notre position.
Il pouvait être environ une heure, lorsque la seconde division du second corps, sous Ferrari, arriva de Villafranca. Bava, averti de ce mouvement par celui de la brigade Bevilacqua, renouvela son attaque; il n’était plus possible de conserver Sainte-Lucie, et Copal, avec ses chasseurs, abandonna le cimetière; l’ennemi se mit à sa poursuite, mais il fut repoussé par les grenadiers d’Anthon, qui so jetèrent sur lui au cri de : A la baïonnette!
La brigade Clam n’avait été jusqu’alors que faiblement attaquée; mais Sainte-Lucie perdue, son flanc droit se trouvait découvert et elle dut également se retirer vers la Rotonde.
Le feld-maréchal , qui observait ces événements , envoya par son second adjudant-général, lieutenant-colonel
Schlitter, l’ordre au feld- maréchal-lieutenant comte Wra- .. tislaw d’échelonner la brigade Clam de manière à prendre Sainte-Lucie en flanc; il fit en môme temps sortir de la forteresse un bataillon Geppert et deux compagnies Prohaska destinés à renforcer Clam. Celui-ci laissa un bataillon pour se couvrir du côté de Tombelta, et avec le reste de sa brigade et les troupes qu’on venait de lui envoyer, exécuta avec rapidité et habileté le mouvement prescrit.
Pendant ce temps la deuxième division, celle du comte Broglio, était arrivée en ligne à l’aile gauche de l’ennemi, et réunie à celle de d’Arvillars, attaquait vigoureusement d’Aspro dans ses positions de San-Massimo et de Croce-Bianca ; mais leurs efforts échouèrent devant l’inébranlable résistance d’Aspre et de ses troupes ; l’ennemi tenta alors un assaut général, mais une batterie cachée vomit sur lui une mitraille meurtrière et lui fit perdre contenance; une colonne — que nous croyons être un régiment de la brigade de Savone — prit la fuite, et poursuivie de près par les nôtres, rompit la ligne ennemie. Cet événement découvrit l’aile gauche des troupes pié— montaises qui se trouvaient à Sainte-Lucie ; de ce côté, les choses commençaient à prendre une autre tournure. Dès que la brigade Clam eut terminé le mouvement indiqué plus haut, Wratislaw donna l’ordre d’une attaque générale ; l’ennemi nous reçut avec une fusillade telle que nous n’en avons jamais entendue.
Le lieutenant-colonel Leutzendorf, commandant le bataillon Geppert, le général baron Salis, chambellan de l'archiduc Sigismond , qui s’était joint volontairement à nos troupes, furent frappés à la tête du bataillon Geppert.
Il n’était pas possible d’avancer, et Wratislaw envoya en
toute hâte annoncer qu’il lui était impossible de s’emparer de Sainte-Lucie si on ne lui envoyait pas du renfort. On peut dire qu’à ce moment le feld-maréchal jouait sa dernière carte. Il expédia à Wratislaw les seules troupes qui lui restassent : quatre compagnies des grenadiers Weiler, le reste du régiment Sigismond et une batterie de 12 , avec l’ordre de renouveler l'attaque ; il ne donna cet ordre qu’après s’être assuré qu’avec ces renforts on pourrait reprendre Sainte-Lucie sans trop verser de sang.
En ce moment, on apprit à Sainte-Lucie la défaite de l’aile gauche ennemie; les troupes piémontaises reçurent aussitôt l’ordre de la retraite. Ce mouvement s’exécuta péniblement ; sur ce point, où se trouvaient accumulées près de cinq brigades, régnait un grand désordre. Si nous avions connu ces circonstances et si nous avions eu assez de troupes pour sacrifier quelques hommes de plus, nous aurions pu reprendre Sainte-Lucie et causer des pertes considérables à l’ennemi. Les Piémontais se retirèrent par les routes qu’ils avaient prises pour venir ; l’extrême fatigue de nos troupes qui étaient restées toute la journée sans manger sous un feu terrible, no nous permit pas de les poursuivre bien énergiquement; cependant, nos tirailleurs inquiétèrent quelques colonnes assez sérieusement. Ce terrain coupé, qui nous avait si bien aidé, sauva aussi les Piémontais, car nous ne pûmes voir tout le désordre qui régnait chez eux. L’ennemi regagna les positions qu’il occupait le matin. Nous, nous campâmes sur le champ de bataille.
Des deux côtés on s’était battu avec une grande bravoure. Les Piémontais ne se lassaient pas d’attaquer, les nôtres de leur opposer une imperturbable défensive. Le roi lui-même, au commencement de l’affaire de Sainte-
Lucie , se trouvait au milieu des troupes les animant de son exemple; puis il se rendit à la villa Fenelone, située en arrière de Sainte-Lucie, autour de laquelle il fit ensevelir sous ses yeux quelques officiers de son état-major tués en combattant, dirigeant de temps en temps sa lunette sur Vérone, dans l’espoir d’y voir se déclarer le mouvement insurrectionnel qu’on lui avait promis. Les traits de courage et d’abnégation ne manquèrent pas. Le commandant du régiment François-Charles, colonel Pottornay, a le bras emporté par un boulet; il se dirige au pas vers le feld-maréchal-lieutenant d’Aspre, et lui dit simplement : « J’ai l’honneur d’informer votre excellence que je viens d’avoir le bras droit emporté , et que je me vois forcé de quitter le champ de bataille. » Cela n’est-il pas digne de Sparte ? La défense de Sainte-Lucie, par la brigade Strassoldo, est un de ces faits d’armes dont peut s’enorgueillir une armée. Douze compagnies y soutinrent pendant trois heures l’efTort de trois et ensuite de cinq brigades.
La journée de Sainte-Lucie est du nombre de celles oii le génie d’un chef d’armée n’a rien à faire, et où tout est remis à l’intrépidité du soldat. La nature du terrain et la faiblesse numérique de nos troupes no nous permettaient pas les mouvements stratégiques. Il fallait vaincre ou mourir : nous vainquîmes. Pour les uns et pour les autres les pertes furent considérables. De notre côté elles s’élevèrent à environ 500 hommes. Au nombre des officiers se trouvaient, comme nous l’avons dit, le général baron Salis, et le lieutenant-colonel Leutzendorf. Les Piémontais portent le nombre de leurs morts à 98, parmi lesquels le colonel Caccia et plusieurs officiers supérieurs et de l’état-major, celui de leurs blessés à six cent cin-
quante-neuf hommes. Le nombre des morts dut être évidemment supérieur au chiffre indiqué. Lorsque le lendemain matin le feld-maréchal visita le champ de bataille, le terrain était encore encombré de cadavres, quoiqu’on en eût déjà enterré un assez grand nombre. Par la masse d’ustensiles de cuisine, de trompettes, de tambours, d’épaulettes, deshakos, d’armes et demanteaux qui jonchaient le champ de bataille, on put se rendre compte du désordre de la retraite.
En cette circonstance nous fûmes témoins d’un fait étrange : les blossés piémontais qu’on transportait à l’hôpital de Vérone suppliaient qu’on ne les privât pas de la vue. Nous finîmes par comprendre que pour exciter ces malheureux on leur avait fait croire que nous étions dans l’habitude d’arracher les yeux à nos prisonniers. Le feldmaréchal écrivit plus tard au ministre de la guerre piémontais au sujet de ces ridicules manœuvres. On ne lui répondit pas ; c’est le cas, sans doute d'appliquer le proverbe: qui ne dit mot consent. Radetzky se rendit à l’hôpital, consola ces malheureux et donna des ordres pour qu’ils fussent traités avec le même soin que nos soldats. Dans le butin on trouva une assez grande quantité de masques ; un cadavre piémontais portait un déguisement représentant un diable. Dans quel but cette mascarade ? le Diable, en l’honneur de .qui on avait fabriqué cette garde robe, le sait sans doute. On suppose qu’à l’aide de ces oripeaux on avait voulu terrifier les Croates. Nous ne savons pas si les Croates craignent le Diable, mais nous pouvons assurer que ce singulier butin amusa beaucoup nos soldats ; nous aimons à croire qu’il n’avait pas non plus d’autre destination chez les Piémontais.
On n’a jamais apprécié le combat de Sainte-Lucie
comme il le méritait. Quant à nous, nous le considérons comme l’action la plus glorieuse et la plus féconde en résultats de toute la guerre. 11 marque le moment où la fortune, qui jusqu’alors avait favorisé le roi, accomplit son évolution. 11 ébranla l’assurance de l’armée Piémontaise, et fut pour le roi le présage des difficultés contre lesquelles il allait se heurter. Il mit au grand jour la supériorité morale de notre armée, sa discipline, son amour et son attachement à l’empereur et à la patrie, de sorte que pas un de nos soldats ne doutait du triomphe final de notre cause.
Les malheurs de la patrie avaient forcé plusieurs membres de la famille impériale à venir chercher dans les rangs de l’armée d’Italie une place digne d'eux. Parmi eux se trouvait l’archiduc François-Joseph. C’est encore une des particularités du combat de Sainte-Lucie, que l’empereur actuel de l’Autriche y ait gagné ses éperons.
Le jeune prince, qui ignorait alors les destinées que lui réservait la fortune, parcourait paisiblement le champ de bataille au milieu d’une pluie de balles, si bien que les deux commandants de corps vinrent le supplier de ne pas exposer ainsi sa personne. L’archiduc Albert se trouvait, sans commandement il est vrai, à Sainte-Lucie, où il se distingua par sa bravoure. Un an plus tard il réalisa, sur le champ de bataille de Novare, les espérances qu’il avait données à Sainte-Lucie.
Pour ne pas interrompre le récit des événements qui eurent lieu autour de Vérone, nous avons laissé de côté ce qui s’était passé à Venise et dans la Vénétie, après la malheureuse capitulation de Zicliy. Avant de terminer cette première partie, il est nécessaire de revenir sur ce que nous avons omis. On avait commencé la révolution
au nom de l’unité de l’Italie, et le premier acte de Manin fut de proclamer la république. Cela devait éclairer Charles-Albert sur ce qu’il avait à attendre de ses alliés. Et du reste pouvait-on croire vraisomblable que le pape, que le roi de Naples, que le grand duc de Toscane seconderaient, dans l’exécution de ses projets, le prince ambitieux que ses amis de Milan proclamaient déjà seul roi de l’Italie î La domination si décriée de l’Autriche, n’avait certes jamais porté sf haut ses regards. Plus d’une fois elle'avait raffermi le trône chancelant de ces divers souverains. N’était-il pas plus naturel qu’ils se ralliassent à une forte puissance, qui les protégeait, bien plutôt que de s’abaisser au rang de vassaux d’un petit roi, uniquement parce qu'il était prince Italien. La brillante Naples, Rome la ville éternelle, l’artistique Florence pouvaient-elles accepter pour maîtresse Turin, qui n’est rien de tout cela? L’Italie aurait oublié son passé, oublié l’esprit de son peuple, si elle y avait consenti.
Manin, orateur habile, mais manquant complètement des qualités de l’organisateur et de l’administrateur, licencia les troupes italiennes laissées à sa disposition , sans doute parce qu’elles ne lui inspiraient pas grande confiance; ces hommes rentrèrent presque tous dans leurs foyers. Il avait trouvé des millions dans les caisses, d’immenses approvisionnements dans les magasins. Tout cela fut bientôt gaspillé. Ce qu’une sage administration avait mis des années à amasser, Manin, ébloui, le dissipa en quelques semaines. Le rétablissement de la république était une indigne comédie, au moyen de laquelle il abusa la crédulité des Vénitiens. Le lion de Saint-Marc a beau étendre ses ailes sur sa colonne de marbre, il no reprendra plus son vol, pas plus que le Capitole n’enverra ses pro-
consuls gouverner les peuples et les souverains vaincus. Tout ce qu’on pouvait faire pour Venise déchue, l’Autriche l’a fait ; quant à devenir une capitale de la Haute-Italie, ou le siège d’une république, Venise ne doit plus y penser. Ou Manin sacrifiait Venise à son ambition sans bornes, ou bien il n’était qu’un idéologue absurde. La suite des événements prouve que la première de ces suppositions était la juste. La longue résistance de Venise, alors que tout espoir d’une issue heureuse avait disparu, montre que cette malheureuse ville combattait pour la gloire d’un seul homme. Dieu préserve les peuples de tels patriotes !
Charles Albert avait envoyé à Venise, dans la personne du général de La Marmora, un excellent soldat et un conseiller sûr, qui devait aider Manin à organiser une force militaire. Mais il parait que ce général ne fut pas goûté par Manin, car nous le voyons peu de temps après commander une division sous Durando. La Marmora fut remplacé par Pepe.
Lorsque éclata la révolution le général Zucchi se trouvait encore détenu comme prisonnier d’Etat dans la forteresse, o'u il était traité avec beaucoup d’égards. On lui confia l’organisation des forces de la république. Sa conduite ultérieure montra qu’il n’avait accepté cette mission que contre sa volonté. On sait qu’il avait prédit la malheureuse fin de la république, la triste contenance que ferait la garde nationale en face des Autrichiens. Appelé plus tard par le Pape pour commander ses troupes, il lui resta fidèle, et repoussa énergiquement les hordes de Garibaldi.
Zucchi organisa tant bien que mal une force active de 41,000 hommes, parmi lesquels environ 3,000 hommes de nos troupes; le reste composé de volontaires et de gardes nationaux. Lui-méme se retira dans la forteresse
de Palraanova, avec 4,000 hommes. Il envoya 1,000 hommes do renfort à Udine, qui devait se défendre ellemême. Il jeta le reste de ses troupes dans la montagne, occupa les défilés, barricada et creusa les routes, enfin prépara une foule d’obstacles à la marche de la résorve de Nugent. Les capitulations de Palmanova et do Venise avaient laissé suffisamment de canons à la révolution ; mais on manquait d’artilleurs. Charles-Albert en ayant été instruit, envoya à Zucchi une compagnie de canonniers piémontais.
La formation d’un corps d’armée autrichien de réserve était décidée bien avant l’explosion de la révolution; mais tant qu’on crut le danger éloigné, on ne s’en occupa que très-négligemment , toujours par raison d’économie. Lorsque survinrent les événements de mars, on n’osa pas retirer les troupes des villes où elles se trouvaient et tandis que le feld -maréchal défendait désespérément Vérone, la réserve ne se formait pas. Plus celte situation se prolongeait, plus la jonction de Radetzky et de la réserve devenait problématique : la révolution faisait do nouveaux progrès en Vénétie; Durando s’avançait sur le Pô, suivi d’un corps de bonnes troupes Napolitaines. Si la réunion de scs troupes s’exécutait heureusement, les opérations de la réserve rencontreraient des obstacles insurmontables. Aussi le feld-maréchal regardait-il toujours du côté de l’Isonzo.
Ce ne fut que vers le milieu d’avril que le rassemblement de ces troupes fut assez avancé pour qu’il fût possible de commencer les opérations.
Ce corps était formé de toutes sortes d’éléments. Il se composait de quelques régiments de ligne et surtout de bataillons-frontière. Plusieurs de ces bataillons n’étaient
que des détachements destinés primitivement à compléter les corps désorganisés à la suite des capitulations de Trévise et de Venise.
La force totale de cette réserve était d’environ 22,000 hommes, 1,800 chevaux et 12 batteries, avec quelques obusiers. Ce qui lui manquait surtout, c’étaient les transports. L’artillerie était attelée d’une manière défectueuse; les bagages et les approvisionnements étaient transportés sur des chariots requis.
Le commandement était confié à un général expérimenté , familiarisé avec le terrain italien , le feld-zeugmeister Nugent. S’il avait attendu la complète organisation de ses troupes, il n’aurait pas été en état avant le commencement do mai. Mais il comprit qu’il y avait une nécessité impérieuse à empêcher par sa rapidité la jonction des troupes ennemies et la consolidation de la révolution; le 16 avril, avec seulement 13,000 hommes, il se dirigea vers l'Isonzo.
Charles-Albert avait donné ordre à Durando , qui venait d’atteindre le Pô, d’accélérer sa marche sur la Piave pour arrêter la marche de Nugent et entraver, si cela était possible, sa jonction avec Radetzky. L’armée de Durando se partageait en trois divisions. La première, commandée directement par Durando , comprenait les régiments suisses elles dragons du pape, formant 5 à 6,000 hommes. Dans son état-major se trouvaient des nobles, des peintres, des poètes , mais pas un militaire. La deuxième division , sous La Marmora , comptait huit bataillons, des crociati et des étudiants do toutes les villes d’Italie , plus une compagnie franche, sous le Ferrarais Morti. La troisième division était sous les ordres de Ferrari ; elle se composait de quatre bataillons de troupes de
ligne du pape et do six bataillons de légionnaires romains. Tout cela représentait une force de 16 à 18,000 hommes. En y ajoutant les troupes rassemblées par Zucchi , on peu! compter que Nugent allait avoir en face de lui 28 à 30,000 combattants, sans compter les Napolitains.
Une légion italienne vint plus tard se joindre à eux à Trévise. Cette légion, formée à Paris par le général Antonini , se composait en grande partie do Polonais et do Français ; ce corps suivit son chef à Venise , oü l’appela Manin pour lui confier le commandement de cette place.
Après avoir passé l’Isonzo , Nugent envoya la brigade Félix Schwarzemberg contre Palmanova, tandis qu’il prit avec la colonne principale la direction d’Udine. Zucchi, instruit du passage de Nugent à Visco, courut au devant do lui; mais après un engagement très-vif, il fut forcé de rentrer à Palmanova ; le village de Visco devint la proie des flammes. Le 19, Nugent établit son quartiergénéral à Cusignocco. Il somma Udine de se rendre. La ville, bien défendue par des murailles du moyen-âge, solidement barricadée, refusa. Le 21 , il ouvrit un feu d’obusiers et de mitraille qui épouvanta les habitants ; la ville capitula à des conditions si humbles que les troupes qui s’y trouvaient déposèrent leurs chefs, s’en choisirent d’autres à leur goût et se retirèrent au fort Osoppo , situé à peu de distance de la ville. Le chef de l’état-major général autrichien colonel baron Smola, accompagné de quelques officiers, s’étant imprudemment avancé pour parlementer avec des troupes ignorantes des usages de la guerre, fut reçu par une décharge de mitraille, qui tua deux de ses officiers et lui enleva à lui-même un pied.
Le ministère d’alors avait jugé convenable d’envoyer au quartier-général de Nugent un commissaire muni des
pouvoirs les plus étendus; il avait la mission ingrate de rétablir la paix. Ce commissaire était le comte Qartig, qui devait connaître les Italiens , ayant été longtemps gouverneur de la Lombardie. Mais il n’avait vu que des Italiens tranquilles et soumis aux lois, tandis qu’aujourd'hui il se trouvait en face d’Italiens révoltés et exaltés par des succès qu’ils croyaient durables et assurés. La proclamation qu’il adressa aux Milanais fut reçue avec ironie, car la population devinait derrière cela la faiblesse de notre gouvernement et ne s’en montrait que plus impudente dans ses exigences. Le feld -maréchal ne pouvait tolérer cela ; il voulait bien être humain et généreux , mais non pas faible. Il fit part de ses sentiments à l’endroit de cette mission au comte Hartig, avec lequel, du reste , il était lié d’amitié ; et cette malencontreuse démarche de notre ministère n’eut pas d’autres suites.
Le 23, Nugent entra à Udine, et le 24, l’avant-garde, sous le général Schulzig, atteignit Codroïpo.
Une colonne , commandée par le général Culoz et se dirigeant par la vallée de la Fella, trouva le défilé de Pontafel occupé par les insurgés, les ponts coupés, les routes bouleversées. Elle dut employer l’artillerie pour s’ouvrir un passage. Le colonel baron Gorizzutti, de l’état-major, fut blessé grièvement dans cette affaire. Le 23 , le défilé était libre et les communications avec les provinces situées en arrière rétablies.
Le passage du Tagliamenlo , ce torrent si célèbre dans les annales militaires, nous occasionna quelque retard. L’ennemi avait non-seulement coupé tous les ponts, mais encore brûlé tous les bois de construction. Notre matériel de pont, traîné par des bœufs, n’arriva que le 25. Le 27, les pionniers parvinrent à établir le pout, que Schulzig traversa le môme jour.
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Le feld-zeugmeister avait formé à Trieste une flottille de bateaux à rames, qui suivait sur la côte les mouvements de l’armée ; cette flottille transportait une partie de nos approvisionnements, et Nugent comptait s’en servir avec avantage lorsqu’on bloquerait Venise. Mais la nécessité d’être toujours en communication avec elle paralysait les mouvements de l’armée ; et, du reste, la flottille des lagunes, que les Vénitiens avaient conservée, pouvait à tout moment se mettre à sa poursuite. Aussi duton bientôt renoncer à cette combinaison.
Le 30, Nugent établit son quartier-général à Pordenono; l’avant-garde s’avança jusqu’à Sacile.
Durando n’avait amené sur la Piave qu’une partie de ses colonnes; le surplus était resté en arrière. Peut-être aurions-nous pu, en forçant nos marches, profiter de ce moment pour traverser la Piave ; mais notre quartiergénéral n'arriva que le 3 mai à Conegliano, et l’ennemi avait eu le temps de rassembler ses troupes , de détruire les ponts et de prendre position sur la rive opposée.
Dans le but d’avoir son flanc droit couvert pour traverser la Piave, le feld-zeugmeister voulut s’assurer de la possession de Bellune, où se trouve un pont de pierre; il y envoya deux petites colonnes. Ces troupes ayant éprouvé de la résistance, on leur envoya le général Culoz avec sa brigade , et le 5 , nous étions maîtres do Bellune.
Nugent ne voulut pas se hasarder, à cause de l’insuffisance de son pont , à traverser le fleuve en face de l’ennemi. Il alla rejoindre Culoz à Bellune, laissant en arrière la brigade Schulzig pour masquer son mouvement. Cette remarquable manœuvre s’exécutait au moment où le feld-maréchal livrait le combat de Sainte-Lucie.
Nugent laissa son bagage sur la Piave , ou le généralmajor prince Edmond Schwarzemberg amena bientôt trois bataillons-frontière pour renforcer Schulzig. Ces troupes furent placées sous le commandement du feldmaréehal-lioutenant comte ScbafTgotsche.