‹ Campagnes d'Italie de 1848 et 1849Chapitre 6 sur 11 · DE MILAN · texte numérisé non relu

DE MILAN

(6 mai - 9 août 1848)

La fusion. — L'escadre piémonlaise arrive dans l' Adriatique. — La flatte autrichienne se retire à Trieste où l'amiral piémonlais n'ose pas l'attaquer. — Tentative insurrectionnelle à Naples, réprimée le la mai par le roi. — Le roi de Naples rappelle ses troupes et sa flotte. — Pepe passe à Kenise. — Charles-Albert commence le siège de Peschiera. — Travaux de défense à Vérone. — Nagent rencontre à Fellre tes troupes de Durait do. — Affaire d’Onigo. — Les généraux autrichiens se décident à amener sans retard la réserve à Vérone. — Thurn remplace Nugenl dans le commandement du corps de réserve. — Arrivée devant Viceuce, Thurn le laisse derrière lui, et, le 22, donne ta main aux avant-postes de Radetzky. — Retour sur Viceuce. — L’attaque ne réussit pas. — Le 2.'i mai, le corps de réserve entre à Vérone. — L'armée entière marche sur Mantoue pour tourner l'aile droite piémonlaise. — Les Toscans de Laugier battus à Curlatone. — Le 2® corps autrichien rencontre l'armée piémonlaise à Coilo. — Combat de Goito. — Trois illustres blessés. — b'Asprc et le comte Cipriani. — Peschiera se rend aux Piémonlais. —

— L’armée autrichienne abandonne ses positions et passe l’Adige. —

— Attaque et capitulation de Vicence. — Deux ministres blessés devant Viceuce. — Les belles vicentines. — La capitulation de Vicence entraîne la soumission de tout le pays de terre ferme. — L’armée retourne à Vérone. — Charles-Albert s'empare de Rivoli. — Charles-Albert el les délégués du gouvernement provisoire; l’acte de fusion. — Les Piémonlais proposent à Gorczkowsky de leur vendre Mantoue. — La médiation anglaise repoussée par le gouvernement provisoire. — Radelzky reçoit l or-

dre de proposer un armistice. — Il s'ij refuse, et envoie à Vienne le prince F. Schivarzemberg. — Reddition de Peschiera. — Lichtenstein à Ferrure. — Les Autrichiens chassent Sonnai de Rivoli. — Radetzky se décide à attaquer le roi à Sommacampayna. — Désastre de la brigade Simbschen. — Combat de Sommacampayna. — Déroute de Charles-Albert à Voila. — La Marmara au camp de Radetzky. — Le roi propose un armistice que refuse Radetzky. — L'Assemblée nationale de Vienne refuse de voter des remerciements à t’armée d'Italie. — Marche des Autrichiens eur Milan. — Radetzky reçoit ta grande croix de l’ordre de Sainte- Thérèse. — Le malaga des émigrés. — Sir Ralph Abercombry et le fetd diplomate prince Schwarzemberg. — tin mauvais diner. — Radetzky sous les mur* de Milan. — Charles-Albert veut /it’rer une dernière bataille pour sauver Milan. — Charles-Albert et le parti révolutionnaire . — Tradiinento ! — Scènes du palais Crépi. — Le duc de Gênes. — Les Piémontais abandonnent Milan. — Rentrée des Autrichiens. — Armistice du 9 août. — Man in et les vieilles lois vénitiennes. — Venise se réunit au Piémont. — Les commissaires royaux chassés de Venise et la république rétablie. — L’italia fur à de se.

Ici s’ouvre une nouvelle ère dans la révolution. C’est le commencement de l'agitation au sujet de la fusion. On désignait sous ce titre la réunion, réclamée par les populations, des provinces Lombardo-Vénitiennes et des duchés de Parme et de Modône avec le Piémont. Cette fusion avait pour ennemis Mazzini à Milan etManin à Venise ; ceux-là voulaient la république pure et simple.

Cette opposition, nous le verrons plus tard, ne réussit pas à empêcher la généralisation de l’idée de la fusion ; mais elle divisa les forces, et donna le coup mortel à l’unité du mouvement.

Lorsque l'Autriche, poussée à bout par les manœuvres insurrectionnelles do la Oalicie dont Cracovie était le centre et voyant son territoire menacé par les forces révolutionnaires, se décida à incorporer à ses Etats le territoire de Cracovie — et cela avec l’assentiment des puissances protectrices — il s’éleva Dieu sait quelle tempête

de plaintes et de récriminations contre cette conduite. L’Angleterre, surtout, intervint comme garante des traités do 4845. Dans le Parlement on tonna contre l’envahissante Autriche, qu’en sa qualité de puissance de premier ordre, on ne pouvait laisser augmenter ainsi son territoire, et troubler la paix intérieure de ses Etats. Mais lorsque le Piémont tentait d’enlever à l’Autriche un royaume, lorsque Charles- Albert incorporait à ses Etats ceux de deux princes souverains d’Italie, lorsque, sans se préoccuper des conséquences, il déliait les peuples de l'obéissance à leurs maîtres, lord Palmerston encourageait autrement que par ses paroles l’accomplissement de la fusion, et ce qu’on aurait puni de la corde en Angleterre, il le proclamait légal sur le continent.

Jamais, dans le cours de l’histoire, on n’a vu qu’une puissance envahissant le territoire ennemi, le considère comme sien tant que la propriété ne lui en a pas été assurée par un traité de paix. La révolution italienne imagina un nouveau droit des gens, qui se rapprochait bien de cette barbarie oü l’on reprochait à l’Autriche d'avoir plongé l’Italie. C'est un bonheur pour le Piémont que nous soyons restés des barbares, et que nous n’ayons pas suivi après la bataille de Novare le droit des gens inauguré par la moderne Italie.

Dans le courant do mai, l’escadre piémontaise sous le commandement d’Albini parut dans l’Adriatique oh se trouvait déjà une division de la flotte napolitaine. Notre flotte était complètement désorganisée, soit par la désertion, soit par la nécessité oh l’on avait été d’éloigner la plus grande partie des équipages composés presque exclusivement do Vénitiens, et d’ailleurs, même sans ces circonstances , la flotte autrichienne n’était pas capable de

livrer bataille aux forces combinées du Piémont ot des Deux-Siciles. Elle se trouvait à la voile sur les côtes du Frioul lorsque l’ennemi s’approcha. Favorisé par le vent et la nuit, le commandant de l’escadre fit prendre ses voiliers à la remorque par ses vapeurs, et alla se ranger sous la protection des batteries de Trieste.

Presqu’en même temps Albini se présentait devant Trieste. Mais il n'osa attaquer ni la flotte, ni la ville. On a prétendu que la Sardaigne s’était laissé intimider par les menaces de l’Assemblée nationale de Francfort et les représentations des consuls étrangers. Il est possible que l’Angleterre, dont le commerce se trouvait très-engagé à Trieste, suivit dans cette ville une autre politique qu'à Milan. Ce qui nous paraît plus vraisemblable, c’est qu’Albini fut retenu par les préparatifs de défense énergique du feld-maréchal lieutenant comte Gyulai.

La flotte d’Albini n’était pas assez forte pour attaquer Trieste, d’autant plus que les forces napolitaines lui auraient sans aucun doute refusé leur concours pour une telle entreprise. Mais pour Venise l’apparition de cette flotte était d’un incalculable avantage. Elle allait recevoir vivres, renforts et munitions, sans que nous pussions nous y opposer : aussi longtemps que l’ennemi resterait maître de la mer, toute attaque contre Venise était impraticable.

Déjà l’unité de l’Italie avait coûté la Sicile au roi de Naples. Il venait de fournir un corps auxiliaire qui s’avançait sur le Pô, il avait donné à son peuple une constitution à laquelle il devait solennellement prêter serment le 15 mai, devant les chambres réunies. Tous les préparatifs étaient faits. Mais les adeptes de Mazzini, ne trouvant pas à leur goût cette constitution monarchique, résolurent

de troubler la cérémonie de la prestation de serment et en cas de succès de chasser le roi et de proclamer la république. Une cohue d’agitateurs, descendue des Abruzzes et de la Calabre, remplissait Naples. C’était sur eux et sur la majorité de la garde nationale que comptaient les meneurs, tandis qu’il ne restait au roi que les lazzaroni.

On sema la confusion dans la ville au moyen de fausses nouvelles et de bruits alarmants. Dès le 1 4, on élevait des barricades ; les soldats les détruisirent sans rencontrer d’opposition, et on put croire un instant que les choses se passeraient sans qu’on en vînt aux mains. Le roi avait pris toutes ses précautions ; la garde et les suisses se tenaient sous les armes. Tout-à-coup la multitude devient menaçante ; on tire des fenêtres sur la troupe. Le combat était engagé. Le roi qui avait reculé devant l’effusion du sang, et qui jusqu’alors avait montré une grande longanimité , comprit enfin que sa couronne et sa dynastie étaient en péril ; il ordonna de réprimer l’attaque avec toute l’énergie possible. Les insurgés opposèrent une vigoureuse résistance, secondés par la topographie de la ville ; mais ils ne purent lutter longtemps contre la bravoure de la garde et des suisses. Le palais Gravina, un des plus beaux de Naples, défendu par 300 calabrais, fut réduit en cendres ; et au bout de six heures d’une lutte acharnée et sanglante, l’armée royale resta maîtresse du terrain. Aussitôt après cette victoire, le roi enjoignit à sa flotte de revenir, ainsi qu’à ses troupes dont il arracha le commandement à Pepe pour le donner à Stradella. Les colonnes qui étaient arrivées jusqu’au Pô et que commandait Pepe en personne s’ameutèrent. La population de Bologne voulut s’opposer à la retraite des troupes. A Florence les équipages de Stradella furent mis en pièces.

Pepe usurpa le commandement qu’on venait de lui enlever; malgré cela la plus grande partie des troupes obéit aux ordres du roi, et Pepe emmenant avec lui 1,500 à 2,000 hommes, passa à Venise, pour y prendre le commandement supérieur des troupes.

La victoire du roi dans les rues de Naples valait autant qu’une victoire qu’aurait remportée Radetzky sur les rives du Pô. La retraite des troupes napolitaines délivrait le feld-maréchal d’un ennemi sérieux, et ne laissait sur le Pô que des hordes indisciplinées, composées en majeure partie de Romains, et qui n’avaient plus d’importance du moment qu’elles étaient privées de leur meilleur appui. La victoire que nous remportâmes plus tard à Vicence nous aurait coûté bien plus cher si les troupes romaines et napolitaines avaient été encore réunies. L’alliance du roi de Naples, pour être négative, n’en était pas moins efficace pour nous.

La victoire que Charles-Albert avait espéré remporter sous Vérone s’était changée en un échec ; mais il comptait sur des événements plus heureux qui activeraient la fusion et rétabliraient son crédit et son prestige auprès des populations et des cabinets étrangers, sachant bien que le droit est toujours du côté de celui qui réussit. Jusqu’alors les bulletins enthousiastes se succédaient sans interruption, on ne se lassait pas d’illuminer les villes. Le jour finit cependant par se faire pour les gens clairvoyants. Charles-Albert était toujours immobile sur le Mincio ; Radetzky, dans sa forteresse do Vérone, devenait menaçant.

Le parc de siège des Piémontais étant arrivé, le roi commença définitivement le siège de Peschiera. Nous entendions à Vérone gronder le tonnerre de l’artillerie ; pour délivrer Peschiera il fallait une bataille générale , et en

venir aux mains au moment oit nous allions recevoir nos renforts, aurait été une faute grossière de notre part. Le feld-maréchal envoyait courrier sur courrier au corps de réserve, pour lui dire de hâter sa marche. Mais la jonction rencontrait à tous moments des obstacles imprévus.

Le siège de Peschiera n'était pas le plus grand des soucis qui accablaient le feld-maréchal. Les ressources qu’il pouvait tirer du faible rayon d’approvisionnement de Vérone étaient épuisées. Les provisions qu’il avait accumulées dans cette ville diminuaient de jour en jour, et on pouvait prévoir le moment où la garnison se trouverait dans une aussi affreuse situation que celle de Peschiera. Malgré cela, le feld-maréchal voulait attendre jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière extrémité, l’arrivée de Nugent, plutôt que de prendre l’offensivo.

Le combat de Sainte-Lucie avait débarrassé le feld-maréchal de toute inquiétude à l’endroit de la possession de Vérone. Mais comme dans aucun cas il ne pouvait disposer d’assez de troupes pour garnir fortement la ville, il résolut d’en compléter le système de défense. Il fit construire par ses soldats une série de redoutes, garnies de pièces do 16 , et formant un rideau complet au-devant de Vérone, qui fut dès lors à l’abri de toute atteinte.

Une seconde entreprise, moins importante que la première, fut l’établissement d’une petite flotille sur le lac de Garde. Nous avons vu que le bateau à vapeur était tombé entre les mains des insurgés, qui par ce moyen étaient maîtres du lac. Pour remplacer le bateau à vapeur on fit • construire à Riva une certaine quantité de barques canonnières. Mais ces embarcations, manœuvrées à la rame, par des hommes ne connaissant pas le lac, ne pouvaient rendre aucun service. Ce fut, en fin de compte, une inutile dépense d’argent et de temps.

Nous avons quitté Nugent au moment de son mouvement de flanc sur Bellune ; reprenons le fil de notre récit, et suivons la marche du corps de réserve jusqu’à sa jonction avec l’armée principale.

Nugent était entré le 7 mai à Bellune. Culoz, avec l’avantgarde, s’avança jusqu’à Feltre. Le général prince Félix Scbwarzemberg resta à Capo di Ponte, pour protéger l’armée contre les montagnards soulevés ; il détacha une division sur Longarone, où se trouvaient quelques insurgés.

Les forces ennemies étaient divisées, et l’indépendance de leurs mouvements prouvait qu’elles manquaient d’une direction supérieure. Durando se trouvait à Montebelluna, faisant face à Feltre; les divisions Ferrari et La Marmora étaient sans doute échelonnées sur la route de Trévise.

Lorsque Durando apprit que Culoz marchait sur Feltre il alla jusqu’à Quero au-devant du général autrichien, mais à mesure que l’armée autrichienne avançait il se retira vers Bassano, où il entra le 8. Non-seulement cette étrange manœuvre divisait tout-à-fait les forces ennemies, mais encore elle laissait Ferrari seul exposé à tout l’effort de Nugent. Le 8, Culoz tomba sur les doux compagnies franches de Mosti, placées en avant-postes à Onigo ; il les en chassa, et elles se replièrent sur la seconde légion romaine ; Ferrari voulut alors prendre l’offensive, et rejeter Culoz dans le défilé. Le combat s'ouvrit par une charge de dragons du pape, qui se jetèrent résolument sur nos troupes, mais furent mis en désordre par une grêle do grenades. L’engagement devint bientôt général et dura plusieurs heures, mais sé voyant pressé en flanc par la brigade Félix Schwarzemberg, qui l’avait tourné, Ferrari

se retira sur Montebelluna. Les Romains avaient perdu environ 1 40 hommes dans ce combat. Nous ne savons à quel chiffre s'élevèrent nos pertes. L’ennemi effectua sa retraite en désordre, et nos bataillons-frontière firent de nombreux prisonniers, principalement parmi les dragons du Pape, bravo troupe, du reste.

Pendant ce temps, le feld-maréchal-lieutenant Schaffgotsche s’occupait de rétablir à Ponte délia Priula, les ponts de la Piave. Une batterie romaine ayant tenté de s’opposer à cette opération, deux batteries autrichiennes de 12 l’eurent bientôt réduite au silence. Le lieutenant-colonel baron Karg, de Kinsky-infanterie, perdit la vie dans cette affaire. Le passage de la Piave par Schaffgotsche força Ferrari à se retirer sur Trévise, où il entra dans la nuit'du 9 au 10, affaibli par la fuite de plusieurs milliers de volontaires qui retournèrent dans leurs foyers. Durando, qui avait repris sa marche en avant, s’établit do nouveau à Bassano.

Ferrari espérait trouver l’avant-garde que commandait Schulzig isolée, et la battre facilement. Il fit le 11 une sortie qui fut repoussée d’une façon sanglante. Nous ne savons ce qu’était devenu La Marmora et ses troupes, car il no se trouvait pas à un conseil de guerre tenu à Trévise par les généraux ennemis, à la suite duquel on décida d’abandonner cette ville, garnie d’une bonne enceinte bastionnée, à ses propres forces. On n’y laissa qu'un corps de 3,500 volontaires romains: le reste des troupes marcha sur Feltre. On comptait probablement sur l’arrivée du corps napolitain, lequel, joint à Durando, aurait renforcé Trévise, capable de tenir quelque temps sans co secours.

Après la retraite de Ferrari, Nugeut avait concentré

toutes ses troupes à Visnadello. C’ost là qu’il reçut les premières dépêches du feld - maréchal , où celui-ci lui représentait que le centre de nos opérations militaires était Vérone, l’objet, l’armée du roi campée sur les hauteurs de Sommacampagna, et qu’après la défaite de cette armée, le reste tomberait de soi-même, sans difficultés pour nous. Il le pressait d’activer la jonction et de sacrifier toute autre opération à celle-là.

Nugent, dont l’idée première paraît avoir été de soumettre complètement la Vénétie, d’en chasser l’ennemi et d’assurer ainsi les communications avec la monarchie, ne voulut pas se rendre à ces instances sans avoir consulté d’abord ses généraux. Le 16 mars, il réunit un conseil de guerre et posa l'alternative ou de continuer la soumission de la Vénétie et d’aller ensuite rejoindre le feld-maréchal, ou d’opérer la jonction dans le plus bref délai. Les généraux opinèrent tous pour ce dernier avis, et le feld-maréchal-lieutenant comte Thurn fit observer qu’avec cinq bataillons laissés sur la Piave sous le feldmaréchal-lieutenant Sturmer, et une certaine quantité de détachements assez considérables qui se trouvaient dans la montagne, on pouvait fort bien former une seconde réserve, qui eût suffi pour maintenir le pays de terreferme de la Vénétie. Aucune résolution définitive n’ayant été prise à ce conseil on en tint un second, que présida le comte Thurn, Nugent étant malade. Les généraux reproduisirent leur sentiment qu’on devait courir au secours du feld-maréchal. Thurn transmit le résultat de cette seconde séance à Nugent, et comme l’état de santé de ce dernier s'aggravait, le commandement fut remis au doyen d'âge, au comte Thurn lui même. Dans la nuit du 17 au 18 arriva une seconde dépêche du fdd-maréchal,

et s’il y avait eu encore quelque objection à faire, elle était de nature à la dissiper. Thurn résolut de partir immédiatement. Ce mouvement n'était pas du reste sans danger, et ne pouvait réussir qu’à la condition d’être exécuté avec énergie et rapidité. On n’avait pas encore connaissance des derniers événements de Naples, et l’on croyait avoir à compter avec le corps auxiliaire Napolitain. Il fallait traverser un pays insurgé, mener à sa suite des transports lentement traînés par des bœufs, laisser l’ennemi en arrière, sans savoirjce qu’on rencontrerait devant soi. Lo point capital était de construire aussi rapidement que possible, à Fontaniva, un pont sur la Brenta, pour être assuré du passage de ce fleuve.

Pour ne pas être retardé par la nécessité de faire la cuisine, et à cause du mauvais temps, les troupes reçurent l’ordre de se munir de vivres froids. La tête du pont de la Piave fut garnie de dix compagnies et de huit canons. Pour masquer la marche on laissa aux avantpostes deux compagnies du Banat, et un escadron des uhlans archiduc Charles, avec ordre de ne se retirer que le 20, et par le pont de Ponte Priula.

Le 18, à huit heures du soir, les troupes se mirent en marcho ; il faisait un temps épouvantable ; les routes s’étaient changées en torrents.

Le 19, au matin, on atteignit Castelfranco. Le major Münchausen , qui occupait Citadella, en partit aussitôt au galop avec deux escadrons et deux batteries à cheval, pour Fontaniva, oü il dispersa , après quelques coups de canon, les insurgés qui occupaient le pont ; des fascines avaient été disposées de manière à ce qu’il suffît d’une étincelle pour lo rnettro en cendres.

Après une marche de vingt heures, le corps de réserve vint camper sur la rive de la Brenta.

Le 20, il marcha vers Vicence. On trouva la ville si bien occupée par l’ennemi qu’on ne pouvait espérer de s’en emparer par un coup de main; on ne voulait cependant pas s’y arrêter n’ayant pas les moyens d’y laisser une garnison.

L’abandon do Trévise avait valu à Ferrari la disgrâce du gouvernement provisoire ; on le rappela à Venise, et ce qui restait de ses troupes fut adjoint au corps de Durando qui se trouvait en ce moment entre Trévise et Mestre. Ayant appris la marche de Thurn sur Vicence, Durando se mit en roule le 20 pour Padoue.

La situation de Vicence et la nature du terrain qui l’environne sont extrêmement favorables aux opérations militaires. L’art des ingénieurs avait su parfaitement tirer parti de tous ces avantages, et Vicence, sans être une forteresse, pouvait être considérée comme une place forte. En outre de sa garde nationale , elle était défendue par plusieurs milliers de Crociati vénitiens et de gardes nationaux romains.

Lo 20, un coup do main hardiment mené nous aurait peut-être rendus maîtres de Vicence; le 21 , cela n'était plus possible; car, le matin, lo général Antonini arrivait de Venise par le chemin de fer avec mille hommes des meilleures troupes vénitiennes, suivi bientôt de Durando amenant toute sa division. Quel avantage aurions-nous tiré de ce coup de main ? Le corps de réserve aurait été obligé de laisser une forte garnison dans la ville, ce qui l’aurait affaibli, et cette garnison, isolée au milieu d'une population fanatique, serrée entre les 5,000 Suisses de Durando et les troupes d’Antonini, aurait couru les plus grands périls.

Arrivé le 20 à Lisiera, Thurn envoya aussitôt la divi-

sion Félix Sohwarzemberg à Vicence. Schwarzemberg trouva les faubourgs garnis de canons et de nombreux tirailleurs. La lutte s’engagea avec vivacité. Le lieutenantcolonel comte Zichy, des uhlans Charles, mourut frappé d’une balle à la tête au moment où il encourageait ses hommes de sa parole et de son exemple. On canonna la ville ; quelques maisons furent incendiées , mais le combat cessa à la nuit.

Le 21 , le corps continua sa marche ; et , tournant la ville et la laissant à gauche, il reprit à Olmo la route de Vérone. La brigade Schulzig était placée le long du faubourg de Santa-Lucia, pour marquer et couvrir au besoin le mouvement des troupes. Cette marche de flanc, exécutée à travers d’étroits sentiers, était très-pénible et trèsdifficile, et la grande quantité des bagages qui suivaient rendait périlleuse la situation de la brigade Schulzig qui devait former l’arrière-garde. Malgré cela, le mouvement s’exécuta heureusement et l’armée vint camper à Tavemelle. Cependant, les précautions qu’on avait prises n’empêchèrent pas Antonini d'apercevoir les bagages et les centaines de têtes de bétail qui défilaient près d’Olmo sur la grande route; il sortit avec une partie de ses volontaires et quelques compagnies de voltigeurs suisses; mais, grâce à une batterie habilement placée et démasquée à propos , Schulzig les repoussa énergiquement. Antonini eut un bras enlevé, et les troupes intimidées rentrèrent dans la ville.

Le 22 , Thurn continua son mouvement jusqu’à Santo- Bonifacio, sans être inquiété par l’ennemi. C’est là qu’il rencontra les avant-postes de l’armée principale ; la jonction était effectuée.

A peine arrivé à Santo-Bonifacio, Thurn reçut l’ordre

de retourner sur ses pas et de renouveler la tentative contre Vicence. On lui accordait deux jours, trois au plus pour cette expédition, avec la recommandation d’épargner le sang des troupes.

Il se remit en route le 23, dans la nuit, laissant son bagage à Santo-Bonifacio. Ld pluie entravait encore sa marche. Les ponts sur la Dioma, que l’on avait détruits , durent être rétablis presque sous le feu de l'ennemi. Les troupes triomphèrent de tous ces obstacles. L’attaque de front fut confiée à la brigade Suplicatz , l’attaquo de gauche — c'est à-dire du nord — à la brigade Schulzig ; la brigade Félix Schwarzemberg formait la réserve. Mais l’efTort principal devait porter sur le Monte-Berieo ; le colonel comte Thun, avec deux bataillons archiduc-Charles et deux compagnies de chasseurs, était chargé de ce dernier mouvement; l’escarpement de cette côte ne permettant pas le passage à l’artillerie , on lui donna une certaine quantité de fusées portées par des hommes. La brigade de front commença l’attaque ; elle avança malgré la résistance de l’ennemi qui lui avait opposé une espèce de retranchement garni de deux canons ; elle enleva cet obstacle , s’empara du faubourg do Santo-Felice , et poussa jusqu’aux portes de la ville. Alors on amena l'artillerie , et pendant plusieurs heures , on accabla la ville d’obus et de mitraille, sans pouvoir en entamer les massives constructions. On attendait toujours l’attaque du Monte-Berico , lorsqu’on reçut la nouvelle que le colonel Thun ne pouvait exécuter son mouvement : l’ennemi avait barré un ruisseau nommé le Redone, de sorte que toute la vallée était sous l’eau ; et le terrain étant entrecoupé d’une masse de fossés, il était impossible de traverser à gué. Thun dut renoncer à son expédition et

retourner à Santo-Bonifacio. Quelles qu’aient été les raisons qui dictèrent cette expédition à l’état-major-général autrichien , c’était là une grande faute. Le corps do réserve était exténué ; il avait besoin de prendre quelques jours de repos pour s’apprêter à l’énergique offensive que le feld-maréchal allait lui demander. On sacrifia inutilement des hommes , on perdit trois jours précieux , on retarda notre mouvement sur Mantoue et on laissa Peschiera tomber entre les mains de l’ennemi; c’était se montrer inconséquent avec soi-même. On avait réclamé avec insistance la réunion de ce corps de réserve au corps principal; et au moment oü il arrivait au but, on le chargeait d’une expédition parfaitement inutile et nullement profitable.

Le 25 mai , le corps de réserve entra à Vérone. Les forces du feld-maréchal se trouvaient dès lors augmentées de près de 19,000 hommes d’excellentes troupes. Les amers jours d’épreuve étaient passés ; Radelzky pouvait maintenant sortir de ce rôle passif, si incompatible avec son génie et son caractère, où l’avait jusqu'alors réduit la force des choses. Il pouvait maintenant poursuivre cet adversaire qu’il n’avait jusque-là cessé d’éviter.

L’armée reçut une nouvelle organisation. Elle fut divisée on deux corps d’armée et un corps de réserve. Le corps de Nugent fut incorporé dans ces trois, et les troupes qui avaient lo plus souffert et quf avaient le plus besoin de repos formèrent la garnison proprement dite de Vérone.

Le 1 er corps d’armée, commandé par le feld -maréchallieutenant comte Wratislaw , comptait 15 bataillons, 8 escadrons, 36 canons; le tout divisé en quatre brigades.

Le 2 e corps était placé sous les ordres du feld-maréchal-

lieutenant baron d’Aspre, et se composait de 17 bataillons, 8 escadrons, 36 canons ; il était également divisé en quatre brigades.

Le corps de réserve, confié au feld-maréchal-lieutenant de Wocher, consistait en 11 bataillons, 28 escadrons, 79 canons, formant trois brigades d’infanterie et deux de cavalerie ; il faut y ajouter l’artillerie de réserve tout entière et les équipages de pont.

Le premier objet de notre mouvement offensif devait être de délivrer Pescbiera. Cette place n’est pas importante en elle-môme, mais elle fait partie d’un système de forteresses qui commande le pays entro l’Adige et le Mincio. C’est le point d’appui de cette ligne sur le lac de Garde, où prend naissance le Mincio.

Il importait au point do vue politique, autant qu’au point de vue tactique et stratégique, que nous fussions complètement maîtres de celte forteresse. Charles-Albert avait osé mettre lo siège devant Peschiera presque sous nos yeux. Le manque d’approvisionnements avait réduit la ville à l’extrémité. C’eût été un signe évident de faiblesse que de laisser tomber cette place aux mains de l’ennemi sans rien faire pour la délivrer.

Nous avons vu plus haut que l’ennemi occupait une position très-étendue depuis Mantoue jusqu’aux hauteurs de Rivoli ; on comprend que cette ligne ne pouvait être également forte sur tous les points. Nous avions deux moyens d'entamer nos opérations offensives. L’un, le plus court et le plus direct, consistait à attaquer l’ennemi sur son front; mais sans compter que nous tenions les hauteurs de Sona et de Santa-Giustinia , où nous voyions travailler l’ennemi , pour plus fortes qu’elles ne l’étaient réellement, il était évident que la plus grande partie des

forces piémontaises devaient se trouver sur ce point pour protéger le siège de Peschiera.

Le second moyen était un mouvement de flanc sur Mantoue. Cette opération nous amenait sur le derrière de l’ennemi, et si elle réussissait, pouvait avoir de grands résultats; mais elle demandait du temps, et Peschiera en était réduite aux dernières extrémités ; d’un autre côté, nous ne pouvions deviner que cette ville capitulerait au moment où nous allions arriver pour la secourir. — Le temps est précieux à la guerre : une heure perdue peut causer la perle d’une bataille, et une bataille perdue décide du sort d’un peuple et d’un empire.

Le fcld-maréchal , toujours avare du sang de ses soldats, se décida pour le mouvement vers Mantoue.

Une marche de flanc , exécutée en face d’une armée ennemie, est une entreprise hardie ; nous possédions, il est vrai, l’avantage d’avoir notre droite couverte par Vérone , notre gauche par Mantoue, et notre centre par un terrain coupé en tous sens. On prit en outre toutes les mesures pour tenir autant que possible notre mouvement caché.

Le 27 mars, à neuf heures du soir, le feld-maréchal était à cheval à Tombetta. Ou avait laissé tous les bagages à Vérone, afin de rendre les colonnes aussi mobiles que possible. Le feld-maréchal , pour donner l’exemple à sa suite , n’emportait qu’un simple porte-manteau placé sur son cheval et une unique chemise de rechange ; les princes qui l’accompagnaient n’étaient pas mieux montés.

Pour masquer à l’ennemi la marche de nos troupes, la brigade Scliulzig occupa les avant-postes ; elle fut relevée ensuite par la garnison de Vérone. Le mouvement commença vers dix heures. On marcha dans l’ordre sui-

vant : le 1 er corps prit par Tomba, Trevenzuolo et Castelbelforte, où il s’arrêta pour manger, et passant par Boschetto , atteignit Manloue où il entra le 28 , à deux heures et demie. Ce corps formait notre extrême droite et était protégé sur sa droite par de petites colonnes. Le 2 e corps suivit la grande route d’Isola délia Scala , puis tourna à droite par Torre Ponte Pasharo vers Castel» laro où il mangea, et reprenant la route de poste de Legnano à Mantoue, arriva dans cette ville vers sept heures du soir. Los brigades d’infanterie Maurer et Rath appartenant à la réserve , ainsi que les équipages de pont et l’artillerie de réserve, suivirent le même itinéraire et rejoignirent le 2 e corps à Sorga. La troisième colonne, composée de la division de cavalerie de réserve, passa par Tombetta, Bovolone et Nogara, où elle prit son repas; à Nogara, elle prit la route de poste et continua sa marche vers Mantoue, où elle n’arriva que dans la nuit du 29, à cause du grand circuit qu’elle avait dû faire. L’armée campa sur les glacis et dans les rues de Mantouo, où Gorczkowsky avait pris toutes les mesures nécessaires pour la bien recevoir. On ne laissa à Vérone que le feld-maréchal-lieutenant Weigclsperg avec 4,000 hommes.

Une magnifique nuit de printemps favorisait ce hardi mouvement. Le roulement de nos nombreux fourgons ébranlait l’air comme le grondement du tonnerre. A une distance rapprochée brillaient les feux dos bivouacs de l’ennemi, dont nous longions les avant-postes à une bonne portée de canon. Calme et dispos, Radetzky s’avançait à la tête du second corps d’armée, ayant à ses côtés le futur souverain de l’Autriche. Par intervalles, un coup de feu lointain échangé entre nos patrouilles et les avant-

postes ennemis, troublait le calme de la nuit. Tandis que nous marchions, allègres et causant gaiement , Charles- Albert, quoiqu’il ne se doutât pas de ce qui se passait à côté de lui , jetant un regard inquiet sur son armée, sondait sans doute l’avenir, qui lui réservait une fin si tragique et si inattendue.

Notre marche était restée complètement inconnue à l’ennemi. Ce ne fut que le 28 que le général marquis Bevilacqua , qui commandait à Villafranca , annonça à Bava que pendant la nuit de fortes colonnes ennemies avaient passé par Isola délia Scala et autres lieux avoisinants, paraissant se diriger sur Mantoue. Bava en donna avis au général toscan qui se trouvait à Curtatone; il lui assura que l’ennemi n'était fort que de 6 à 8,000 hommes et lui donna l’ordre de l’attaquer; en cas d’échec, il devait se replier sur Goïto et pouvait, dans tous les cas, compter sur un renfort important. Mais le renfort ne fut pas envoyé et Laugier, abandonné à ses propres forces , fut presque anéanti.

Nous avons dit que la division auxiliaire toscane , accrue des Napolitains et de quelques autres troupes, se trouvait à Curtatone et à Osone. Elle s’y était retranchée derrière des ouvrages solides, ayant son aile- gauche appuyée au lac de Mantoue, son aile droite à Montanara. Ces troupes devaient donc être les premières exposées lorsque nous marcherions sur l’ennemi. Cette position était, par conséquent, d’une haute importance pour l’armée piémontaise , et c’était une faute grossière de n’y laisser que des troupes auxiliaires sans réserve pour les soutenir. Il est vrai que nos adversaires avaient été surpris à l’improviste ; il était cependant possible , jusqu’au milieu de la journée du 29, d’envoyer 10,000 hommes au secours de Laugier.

Une fois arrivé à Mantoue , le fcld-maréchal , aidé des renseignements recueillis par Gorczkowsky, prit toutes les dispositions nécessaires pour commencer l’attaque le lendemain. Le 29, les troupes mangèrent de bonne heure et se mirent en marche vers dix heures.

La division Félix Schwarzemberg, composée des brigades Benedek et Wohlgemuth , partit sur la roule conduisant directement à Curtatone ; Benedek en tête, Wohlgemuth formant réserve.

La division Charles-Schwarzemberg, composée des brigades Clam et Strassoldo , se dirigea sur Montanara, il gauche de la première division. Clam était en avant , Strassoldo suivait en réserve, à gauche de celte colonne. Le prince Frédéric Lichtenstein , appartenant au second corps, prit sa direction vers Buscoldo , situé sur l’Osone ; il devait s’assurer des moyens de passer cette rivière et couvrir le flanc gauche du premier corps, ou bien , selon les événements , opérer sur le flanc et sur les derrières de l’ennemi.

Benedek, une fois arrivé près do Curtatone, déploya ses troupes à droite et à gauche de la route , et trouvant inutile de perdre du temps et du monde à tirailler, il fit ses préparatifs pour enlever d’assaut le village. L’artillerie rencontra quelques obstacles ; il fallut construire sur chaque côté de la routo des ponts sur les fossés remplis d'eau. Grâce à l’activité de nos pionniers, l'artillerie put bientôt prendre position et ouvrir un feu violent contre les retranchements ; les boulets ne firent que peu d'effet contre les solides parapets; mais les grenades et les fusées jetèrent chez l’ennemi un trouble qui se changea bientôt en désordre , une fusée ayant fait sauter un fourgon chargé de poudre. A ce moment, le général Fé-

lix Schwarzemberg et le colonel Benedek descendirent de cheval et se mirent à la tête de leurs troupes pour les mener à l’assaut. Contre toute attente , les Toscans tinrent bon et nous repoussèrent deux fois de suite. Le colonel Doll, commandant le régiment Paumgarten, fut plus heureux. Il s’empara d’un groupe de maisons situé entre le lac de Mantouc et le retranchement de Curtalone, ce qui permit’de mener à bien un troisième assaut. La brigade Wohlgemulh était, pendant ce temps, accourue au secours de Benedek, de sorte que l’engagement reprit avec une nouvelle vivacité. A gaucho le major Lilia, du régiment Paumgarten; à droite le major Seiffert, du régiment Gyulai, et en front lo capitaine comte Neipperg avec un bataillon-frontière Oguliner, attaquèrent simultanément les retranchements. L’ennemi s’enfuit en grand désordre dans la direction de Goïto. La ligne de Curta- •

tone était rompue et l’avantage du combat assuré pour nous, quoiqu’on se battît encore vivement à l’aile droite.

Une fois maître de Curtatone, Benedek se dirigea vers la gauche pour déblayer complètement la ligne ennemie, et Wohlgemuth avec ses chasseurs et ses hussards se mit à la poursuite des fuyards. Le chef d’escadron Ahsbahs, des ulilans impériaux , soutenu d’un détachement de chasseurs et de Croates, parvint à s’emparer d’un bataillon qui s’enfuyait de Montanara. Pendant ce temps, le combat avait également commencé à Montanara. Clam l’attaqua de front et de flanc, mais là aussi deux assauts furent repoussés. Il fit alors jeter des fusées dans le village, et le colonel baron Reischech, à la tête de ses deux bataillons Prohaska, soutenu de deux compagnies Hohenlohe, put enfin y entrer et s’y installer. Le prince Frédéric Lichtenstein, qui n’avait pas rencontré l’ennemi,

courut à Montanara, laissant en arrière, pour se couvrir, quelques divisions de cavalerie. L’ennemi avait placé sa réserve en dehors de Montanara; c’est sur elle que tomba Lichtenstein. Les Toscans, croyant probablement n’avoir affaire qu’à un faible détachement, s’établirent dans des fermes avoisinantes où ils se défendirent vaillamment, mais les troupes de Lichtenstein arrivant successivement, l’ennemi fut cerné de toutes parts, et dut mettre bas les armes.

Nous eûmes, dans les différents engagements de celte journée, 8 officiers et 85 hommes tués, 28 officiers et 491 hommes blessés, et 63 hommes disparus. Nous ne connaissons pas exactement les pertes do l’ennemi, mais sa courageuse résistance dut lui coûter cher. On lui prit 4 officiers d’état-major et 59 officiers supérieurs, 2,000 hommes, 5 canons, et 5 caissons de munitions. Les débris des troupes ennemies s’enfuirent vers Gazzoldo et Goïto, dans un tel désordre, que Laugier leur général fut renversé par ses propres cavaliers. Craignant que la panique ne gagnât ses troupes, Bava envoya tout ce ïnonde à Brescia.

Eu voyant cette ligne de Curtatone occupée par nos troupes et les divisions auxiliaires anéanties, Charles- Albert ne pouvait plus avoir de doute à l’endroit de nos projets, et devait bien reconnaître qu’il n’avait pas affaire à un simple détachement mais bien à l’armée autrichienne tout entière. La nouvelle do ces événements porta le trouble et l’inquiétude chez l’ennemi, qui voyait ses magasins situés sur le Mincio gravement exposés, ses derrières fortement compromis. Goïto n’était occupé, tout au plus, que par un régiment, et si nous avions porté sur Goïto le 2 a corps, qui à l’exception de Lichtenstein, ne fut

pas engagé, nous nous serions sans aucun doute emparés de ce point, et nous aurions peut-être forcé le roi à retirer ses troupes sur Brescia en abandonnant tous ses magasins. Peschiera ne se serait pas rendue, et ne nous aurait pas forcé de modifier notre plan comme cela eut lieu. Il faut dire du reste que nous n’étions que très-imparfaitement renseignés sur les forces et sur les positions de l'ennemi, ce qui nous obligeait à n'agir qu’avec une grande circonspection.

Pour masquer son mouvement de flanc sur Mantoue, le feld-maréchal avait ordonné au colonel Zobel qui se trouvait à Rivoli d’entreprendre une démonstration contre l’aile gauche de l’ennemi. Le 28, Zobel, renversant les troupes qui se trouvaient devant lui, s’empara de Bardolino, malgré la vive résistance des habitants, y bivouaqua, et le lendemain s’avança jusqu’à Lazise; mais là, il se heurta contre une force de beaucoup supérieure, et il dut se retirer le soir, après avoir perdu 92 hommes dont deux capitaines ; mais la démonstration avait produit son effet. Les Piémontais, qui tenaient beaucoup à conserver leurs positions de ce côté, portèrent toute leur attention vers le mouvement de Zobel ; le roi était resté à Sommacampagna, et ne quitta cet endroit qu'à la nouvelle de la défaite des Toscans. On avait donc parfaitement réussi à mettre l’ennemi dans l’incertitude et l'hésitation.

Après le succès de Curtatone, l’armée campa partie sur le champ de bataille, partie à Mantoue. Benedek, chargé de l’avant-garde, campa à Rivalta.

Le 30, au matin, l’armée divisée en deux colonnes, commença son second mouvement offensif, compliqué d’un mouvement de conversion à droite. Le 1 er corps, suivi à quelque distance par le corps de réserve, prit la

roule do Goïto. Le 2 e se dirigea vers Ceresara par Castelluehio. La direction donnée à celle dernière colonne était évidemment défectueuse. Notre but était de surprendre l’armée royale, et nous devions par conséquent nous trouver toujours prêts à combattre avec toutes nos forces; cela ne nous était pas possible, puisque nous avions avaucé notre aile gauche à ce point et que nous en étions complètement séparés.

On a affirmé qu’il n’entrait pas dans notre plan de nous emparer do Goïto ; cette assertion nous paraît au moins risquée ; Goïto était pour nous une position de la plus haute importance; nous devions nous en rendre maîtres à tout prix, et c’eût été de notre part une faute grave de négliger l’occasion de le faire. Mais ce que nous ne pouvions pas supposer, c’était que Goïto fût occupé aussi fortement qu’il l’était réellement. Nous espérions ou attaquant Goïto faire descendre le roi des hauteurs et l’attirer dans la plaine, où notre cavalerie l’aurait certainement mis en déroute.

Bava avait réussi à concentrer le 30, près de Goïto, son corps d’armée presque entier ; tandis que le roi avec le reste de ses troupes occupait la position bien fortifiée de Volta. Bava s’était placé aussi bien que possible. Sa gauche s’appuyait sur le Mincio, où elle était parfaitement couverte par Goïto, mais son aile droite ne reposait sur rien ; il ossaya d’y remédier en la disposant dans l’ordre échelonné. Il est vrai que le roi la préservait par son mouvement sur Voila ; mais si notre 2 e corps arrivait à temps de Ceresara, Bava était mis en pièces avant que le roi eût pu descendre des hauteurs. De notre côté deux fautes furent commises : nous tînmes Bava pour plus faible, et le roi pour plus fort qu’ils n’étaient ; de sorte

que l’on attaqua l’un trop à la hâte et sans être en nombre, tandis qu’on s’en laissait imposer par le second, qui n’avait auprès de lui que neuf bataillons.

Benedek, qui commandait l’avant-garde, dès qu'il arriva en vue de Goïto, rangea ses troupes en bataille. Nous n’avions jusque là rencontré que de faibles détachements de cavalorie qui se repliaient à notre approche, quand soudain, vers quatre heures do l’après-midi, au détour de la route, la tête de nos colonnes fut saluée par une violente décharge d’artillerie. De notre côté on répondit par le feu d’une batterie de 12, d’une de 6 et d’une demibatterie de fusées ; mais la supériorité de l’artillerie ennemie nous indiqua qu’il n’y avait pas à douter que ce point ne fût très-fortement gardé. Dès lors l’engagement prit un caractère plus sérieux; Wohlgemulh, qui suivait Benedek, reçut l’ordre de se porter à gauche et de seconder l’attaque de ce dernier ; par suite de la difficulté du terrain, ce mouvement se fit avec lenteur ; pendant ce temps Benedek soutenait un combat acharné : voyant son flanc droit poussé vers le Mincio il jeta un bataillon à droite de la route, ce qui non-seulement mit un obstacle aux tentatives de l’ennemi, mais encore le ramena dans Goïto.

Cependant Wohlgemuth était entré en ligne, ayant à sa gauche la brigade Strassoldo, destinée à attaquer l’aile droite de l’ennemi, du côté de Gabbi. Wohlgemuth franchit le rideau qui protège Goïto, fit fléchir le premier rang de l’ennemi, et s’empara de plusieurs habitations ; mais Benedek, affaibli par la lutte sanglante qu’il venait de livrer, n’était plus en état de soutenir efficacement Wohlgemuth. L’ennemi eut le temps de faire avancer son second rang, et Wohlgemuth se vit réduit à renoncer à

ses avantages. La môme chose arrivait à Strassoldo, il avait enfoncé le premier rang, l’ennemi avait réussi à reformer le second, et il ne put non plus profiter de ses avantages.

La brigade Clam, qui se trouvait derrière Benedek et formait sa réserve, lui avait envoyé quelques bataillons. Nous espérions à tout moment qu’au bruit du canon le valeureux d’Aspre allait arriver et déboucher sur le flanc droit de l’ennemi ; mais au lieu de cela on vint annoncer que ses troupes étaient harassées, et ne pouvaient plus avancer. Nous apprîmes plus tard la vraie raison de ce refus. Une horrible attaque do goutte empêchait le général de monter à cheval ; et il ne voulait pas que ses troupes allassent sans lui au combat. Pourquoi alors ne pas se faire porter sur le champ de bataille, comme autrefois Torstenson?

Sur ces entrefaites, la nuit était venue ; le combat continuait sans quoie sort se décidât: le feld-maréchal le fit cesser dans l’intention de le recommencer le lendemain, avec ses forces réunies.

Nous perdîmes dans cette journée 2 officiers et 65 hommes ; le nombre des blessés s’éleva à 1 9 officiers, dont un général et 311 hommes. Le général prince Félix Schwarzcmberg fut blessé au bras en avant de sa division. Le colonel Doll et le lieutenant-colonel Freisauf eurent l’un le bras droit, l’autre le bras gauche emporté par un boulet. Freisauf mourut peu après de sa blessure. Le major prince Wilhelm Bentheim, du régiment llohenlohe, fut gravement blessé au pied et fait prisonnier. Il fut tué plus tard devant Venise. Des deux côtés on s’était battu avec acharnement. Le roi reçut un éclat d’obus, et le duc de Savoie, prince royal, fut atteint d’un coup de feu à la cuisse.

Les Piémontais décorèrent ce combat du titre de bataille de Goïto et s’attribuèrent la victoire; ce n’était autre chose qu’un combat engagé trop légèrement de notre part, et resté indécis. Nous nous étions battus 12,000 contre 20,000, tandis que nous aurions dû mettre 30,000 hommes en ligne. Nous restâmes trois jours sur le champ de bataille sans que l’ennemi essayât de nous en chasser. Nous verrons tout à l’heure pourquoi nous ne renouvelâmes pas notre attaque.

Le combat terminé, la brigade Maurer prit le service des avant-postes. Le 1 er corps d’armée s’établit autour de Sacca et de Setto-Fratti; le second resta dans ses positions. Le feld-maréchal le rappela plus tard auprès de lui, dans le cas oh on aurait osé l’attaquer ; il établit son quartier général à Rivalta, oh était campé le corps de réserve.

Une quantité de petits détachements, placés sous les ordres du feld-maréchal- lieutenant princo Edmond Schwarzemberg se répandirent sur les hauteurs, semant la crainte et l’incertitude dans le pays, car outre qu'ils inspiraient à l’ennemi des inquiétudes au sujet de ses communications, ils donnaient à penser que le feld-maréchal allait continuer d’avancer avec toute son armée ; c’est aux menaces de ces détachements qu’il faut attribuer en grande partie l’immobilité de l’ennemi après le combat de Goïto.

Les rapports pompeux que Bava répandit dans le monde entier à la suite de ce combat, donnèrent lieu à un malentendu assez comique. Laugier, qui se trouvait à Guidizzolo avec les débris échappés au désastre de Curtatone, crut, d’après le bulletin de Goïto, l’armée autrichienne entièrement dissoute. Trompé par les mouvements de la cavalerie, il prit notre 2 e corps d’armée pour un dé-

tachoment coupé et envoya sou adjudant, le comte Léoniuo Cipriani, avec ordre de faire mettre bas les armes à nos troupes. Le jeune comte ayant négligé les formalités d’usage, fut arrêté aux avant-postes, et amené devant d’Aspre. Le général, en proie à son attaque de goutte, prit mal la chose, et donna l’ordre do pendre le jeune lion comme espion ; sur les instances du comte, d’Aspre consentit cependant à l’envoyer au quartier général. Le comte Cipriani s’étaut recommandé de plusieurs personnes en honneur auprès du feld-maréchal, celui-ci lui rendit aussitôt la liberté.

Tandis quo le feld-maréchal faisait toutes ses dispositions pour reprendre l'offensive, la pluie survint, si violente, que pendant les trois jours qu’elle dura elle détrempa et couvrit entièrement le terrain bas et spongieux oh nous nous trouvions; les chevaux avaient de l’eau jusqu'au ventre et risquaient de se noyer dans les fossés; notre mouvement n’était plus possible. La troupe supporta admirablement cette épreuve et montra ce dont est capable une armée bien disciplinée. La prévoyance de Gorczkowsky nous rendit de grands services danscetlo circonstance ; il avait précédemment organisé une petite flottille sur le lac; grâce à elle nous pûmes transporter facilement nos malades et nos blessés à Mantoue, et en rapporter les approvisionnements et les subsistances nécessaires. L’ennemi, placé sur un terrain élevé et sablonneux, en souffrit beaucoup moins que nous.

Cependant le siège de Peschiera avançait tous les jours. L’artillerie de l’ennemi avait fait beaucoup de dégâts dans l’intérieur de la ville; cependant il n’osait pas entreprendre l'assaut des ouvrages extérieurs, réduits au silence; l’enceinte principale était à peu près intacte, et le

feld-maréchal lieutenant Ratb aurait pu tenir encore longtemps, s’il n’eût pas manqué de vivres. Le roi, instruit de cette circonstance, fit sommer la forteresse après un violent bombardement. Le commandant, espérant toujours qu’on allait le délivrer, essaya de gagner du temps ; il proposa des conditions que le duc de Gènes, qui dirigeait le siège ne voulut pas prendre sur lui d’accepter. Il courut lui -même au quartier général de Valeggio, il arriva au moment ou nous attaquions Goïto. Le ministre do la guerre Franzini lui démontra la nécessité de prendre à tout prix possession de Pescbiera, et le conduisit à une tour d’ou la vue embrassait le terrain, en lui montrant la fumée qui enveloppait Goïto. Le duc faisait toujours des objections; Franzini, en a qualité de ministre responsable, lui ordonna de signer la capitulation telle que la proposait Rath, et c’est ainsi que nous perdîmes Pescbiera au moment oii nous allions la délivrer. Nous avions espéré que le bruit du canon se serait entendu à Peschiera, et aurait instruit le commandant de notre approche ; mais le vent était contraire, et Rath n’eut connaissance de notre offensive que lorsqu’il était trop tard.

Pendant que le feld-maréchal s’apprêtait à réitérer avec toutes ses forces l’attaque de Goïto, un parlementaire vint lui annoncer la capitulation et la reddition de Pescbiera. On comprend le mécontentement que causa cette nouvelle au feld-maréchal ; car le but principal de son attaque offensive était manqué.

Maintenant la question se posait de savoir si nous devions continuer notre marche en avant, et livrer au roi un combat décisif, ou bien si nous devions retourner eu arrière et tomber sur les troupes romaines, pour soumettre la Vénétie.

Le feld-raaréchal se décida pour ce dernier plan, avec raison à notre avis. L’opération qui va suivre est une des plus belles et des plus savantes que puisse citer l’histoire militaire.

En supposant que nous ayons battu le roi, nous étions trop faibles pour tirer do grands avantages de ce succès ; cette faiblesse ne nous permettait pas de nous éloigner de notre base d’opérations. Nous aurions été obligés de laisser un corps considérable à Vérone, pour nous assurer la conservation de ce point, autant que pour couvrir nos derrières. Au contraire, un coup violent, frappé contre les troupes romaines, nous rendait maîtres du pays de terre ferme de la Vénétie, nous ouvrait une foule de ressources, nous permettait do nous relier directement à l’intérieur de la monarchie, et les événements de Vienne nous faisaient un devoir de rétablir à tout prix nos communications avec la capitalo. Pouvions nous savoir à quoi nous serions peut-être appelés?

Dans la nuit du 3 au 4 juin, l’armée abandonna ses positions de Sacca et de Rivalta. Les trois brigades d’infanterie de la réserve se placèrent à Curtatone; elles devaient former l’arrière-garde. L’ennemi ne nous poursuivit pas. Nous allons rapporter ici ce que Bava a dit de ce mouvement :

« Nous poursuivîmes l'ennemi, — nous ne vîmes pas la figure d’un seul soldat piémontais — jusqu’à la chaussée qui conduit de Curtatone à Montanara, et dans cette marche, nous pûmes nous convaincre qu’il n’avait rien négligé pour se fortifier dans sa position ; on trouva plus de trente mille arbres abattus, partout des barricades destinées à protéger son artillerie, toutes les maisons et les villas crénelées, et cependant malgré ces travaux effectués

en quatre jours et quatre nuits, grâce à une remarquable activité, l’ennemi ne se fit pas scrupule d’abandonner sa position sans tenter le sort d’un combat. Il fit bien, du reste, car la victoire de Goito avait mis à son comble l’enthousiasme de nos soldats, et comme sa ligne était trop allongée, nous étions assurés du succès. »

Puisque l’on était assuré du succès pourquoi nous laissa-t-on terminer ces immenses travaux de défense ? Bava continue :

« Sa Majesté, à la tête d’une colonne, poursuivit l’ennemi jusqu’à Nostra Signora dalle Grazie, dont les habitants s’étaient presque tous enfuis ; il rentra le soir môme à son quartier-général de Valeggio.

> Delle Grazie possède une église remarquable, qui renferme une suite de groupos en cire, représentant les hauts faits de la maison de Gonzague. Sa Majesté aurait voulu la visiter ; mais il fut impossible d’en trouver les clefs. On apprit plus tard que l’ennemi, en se retirant, y avait enfermé plus de cent prisonniers et blessés, circonstance que nous cachaient soigneusement les habitants, tant était grande leur terreur et en môme temps leur attachement à la cause de l’Empereur. »

Nous n’avons jamais eu connaissance de ce détail et nous n’y ajoutons que très peu de foi, car nous avions le temps et les moyens de transporter à Mantoue nos blessés et nos prisonniers. Mais en tout cas la dernière remarque du général ennemi subsiste.

L’armée se reposa un jour à Mantoue, elle en avait besoin après ces quatre journées passées dans la boue et dans l’eau. Le roi, de son côté, ramena toutes ses troupes dans leurs cantonnements primitifs.

Dans l’Italie, la joie était à son comble. La prise da

Peschiera , la victoire de Goïto , c’en était assez pour exciter un enthousiasme général. — On no parlait pas des auxiliaires qu’on avait laissé écraser à Curlatone. — A Milan, à Venise et partout ou illumina; le parti do la fusion gagnait du terrain. Pendant ce temps-là, nous marchions silencieusement à notre but, très-contents qu’on nous considérât comme une armée anéantie, qui n'avait plus qu’à se réfugier derrière les remparts de Vérone.

Le 5, l’armée partit pour Sanguinetto.

La faiblesse de la garnison de Vérone, le mauvais esprit de ses habitants ne laissaient pas que d’inspirer quelques inquiétudes au feld-maréchal. L’ennemi, en apprenant notre départ, pouvait tenter contre ce point une attaque qui. menée avec hardiesse, aurait fort bien pu réussir. Radetzky voulant se mettre à l’abri de toute surprise de ce côté renvoya à Vérone la majeure partie du corps do réserve avec la cavalerie de réserve. L’ennemi trompé parce mouvement, se confirma dans l’idée que notre armée tout entière rentrait dans Vérone. Puis lorsqu’il apprit que nous avions passé l’Adige à Legnano, il crut que nous nous retranchions sur la rive gauche de ce flcuvo pour nous préserver d’une attaque de flanc.

A Sanguinetto, l’archiduc François-Joseph nous quitta; des dépêches pressantes le rappelaient en Bohême; l’armée le vit partir avec regret, elle aurait voulu qu’il restât témoin de sa bravoure et de son abnégation.

Le G, le 1 er et le 2 me corps marchèrent sur Montagnana ; ils arrivèrent le 8 à Barbarano, et le 9 à Longara. Le 10, on décida d’attaquer Vicence. Pendant que nous nous avancions, une colonne, forte d’environ 5,000 hommes commandés par le général Culoz, sortait de Vérone; passant par Monlebello, ou elle prit son repas, et par Bren-

dola, elle vint camper le 9 à Arcugnano ; en suivant ce chemin elle réussit à éviter les inondations qui avaient tant gêné le colonel Thun, lors de l’attaque de Vicence.

L’ennemi avait eu le temps de mettre Vicence eu état de défense, et d’habiles ingénieurs en avaient fait un point très-fort. *

La ville s’étend au pied d’une suite de hauteurs nommées les Monte-Berici, au sommet desquelles se trouvent l’église et le couvent de la Madonna del Monte reliés à la ville par une longue colonnade. Deux fortes redoutes, garnies de lourdes pièces de canon, gardaient la crête par laquelle on accède au couvent. Sur une cime aiguë , nommée Bella-Visla , ou avait construit un blockhaus. La pente qui conduit de la Madonna del Monte à la ville est très-escarpée. Une foule de jardins et de villas garnissent ce paysage vraiment édénique. La défense était aisée, tandis que l’attaque avait à surmonter de nombreux et importants obstacles.

Les avenues qui descendent des hauteurs à la ville étaient hérissées de barricades solidement construites et capables de résister à la plus grosse artillerie. Les maisons sur lesquelles elles s’appuyaient étaient appropriées b la défense. Des centaines de barricades, disposées d'après un système ingénieux, coupaient la ville en tous sens. L’entrée de la route de Vérone était défendue par une espèco de fort, d’ouvrage do terre à deux étages, qui nous rappela celui que décrit César à l’occasion du siège de Marseille. Lorsque le feld-maréclial voulut entrer dans une dos maisons situées en dehors de la ville pour y établir son quartier, il ne put réussir à en forcer l’entrée ; il fallut une nuit entière pour parvenir à s’y introduire. C’était une entreprise hasardée que de tenter do s’empa-

rer d’une ville si bien fortifiée; il fallait des troupes aussi solides et aussi braves que les nôtres pour y réussir.

Nous avons vu que Durando s’était jeté dans Vicence avec deux divisions; ce qui, réuni à la légion d’Antonini, aux troupes de volontaires de toute origine et à la garde nationale de Vicence, formait un effectif de 17 à 18,000 hommes. C’était à peu près ce que nous avions calculé.

Le 10, nos colonnes furent disposées autour de la ville formant un demi-cercle assez développé. Sur los hauteurs qui formaient l’extrême gauche se plaça Culoz, avec sa division renforcée de plusieurs bataillons. A sa droite ' venait la brigade Clam, puis la brigade Strassoldo et ensuite la brigade Wohlgemuth ; à côté do cette dernière se trouvaient les brigades Frédéric Lichtenstein et Wilhelm Taxis, formant l’extrême droite. Les brigades Simbsehen et Gyulai, ainsi que la brigade de cavalerie de Schaffgotsche, étaient placées en arrière, formant la réserve.

L’attaque devait commencer à dix heures; mais pendant la nuit le général Culoz avait envoyé le colonel Hahne, du régiment Latour, avec un bataillon versSanta- Margherita, pour balayer les obstacles qui auraient pu arrêter la marche de la colonne. Hahne dut détruire plusieurs barricades et combler de nombreux fossés. Santa- Margherita et la villa Rombaldo , qu’on avait transformée en fort, furent enlevées avec énergie ; l’ennemi , chassé do ces positions, se réfugia dans le blockhaus construit sur le pic de Bella-Vista. Hahne envoya sur ce point quelques volées de mitraille et des fusées , et mit le désordre dans la redoute encombrée de monde ; deux compagnies Oguliner profitèrent de ce moment pour enlever d’assaut la redoute, et mirent le feu au blockhaus. Le

bruit de la canonnade et la lueur de cet incendie nou3 firent croire que l'attaque avait commencé avant l’heure ; il n'était encore que six heures du matin. Mais le feldmaréchal ne voulant pas que Culoz s’engageât avant le reste de l’armée , lui envoya un aide-de-camp avec ordre de cesser le feu et do s’en tenir aux avantages qu’il venait d’obtenir.

Vers huit heures, le feld-maréchal monta à cheval et arriva bientôt sur le terrain ; ayant reçu l’avis que toutes les colonnes avaient bien pris leurs positions il donna le signal de l’attaque. Il s’était placé sur une hauteur, visà-vis du Monte-Berico , d’où il embrassait toute la ligne de ses troupes et pouvait diriger directement le combat. La lutte commença à l’aile gauche, et bientôt toute la ligne fut on feu. Culoz amena ses batteries en face des retranchements ennemis , couvrit son front avec des tirailleurs du 10 e bataillon de chasseurs et plaça ses troupes, formées en colonnes, à gauche derrière la cime de Bella-Vista, de manière à dissimuler ces forces à l’ennemi. Le Monte-Berico était occupé par environ 2,000 Suisses et 6,000 volontaires. La canonnade commença à tonner des deux côtés.

Nous avons vu de chaudes journées, mais nous n’en avons pas vu où les colonnes aient marché à l’assaut avec autant d’ensemble et de régularité. On aurait cru assister à une manœuvre.

La canonnade et les feux do tirailleurs duraient depuis plusieurs heures au Monte-Berico sans amener de résultat, les adversaires se trouvant séparés par une espèce de ravin. Mais les brigades Clam et Wohlgemuth s’étant avancées sur les deux rives du Bacchiglione, Clam lança de la mitraille et des fusées sur la Rotonda, un des chefs-

d’œuvre de Palladio, qu’occupait l’ennemi , et réduisit bientôt son artillerie au silence; il s’empara alors de la Rotonda. Wohlgemuth , qui marchait parallèlement à Clam, passa par-dessus la voie du chemin de fer, s’empara des maisons de la Porta-Lupia et se réunit à Clam. Par suite de ce mouvement, l’ennemi était débordé dans sa position de Monte-Berico ; mais il n’en était pas encore chassé.

Pendant ce temps, les choses prenaient une autre tournure du côté de Culoz. Les Suisses, ignorant les forces de leur adversaire, prirent l’offensive, et disposés en colonnes, s’élancèrent au pas de charge sur notre batterie de 12. Culoz les laissa approcher jusqu’à environ cinquante pas; il démasqua alors sa batterie et les reçut avec de la mitraille ; en même temps, le 10 e bataillon de chasseurs qui attendait l’arme au pied un peu en arrière , arriva conduit par son brave chef le colonel Kopal, et repoussa vivement les Suisses. Les régiments Latour et Reisinger suivirent l’exemple de leurs camarades et achevèrent de chasser les Suisses de la position. Les chasseurs poursuivirent leur succès et s’avancèrent jusqu’à un retranchement d'où l’ennemi ne pouvait tirer, les Suisses se trouvant entre les nôtres et ses canons ; nos soldats entrèrent dans le retranchement pêle-mêle avec les Suisses et s’en emparèrent sans résistance. Au moment où Kopal gravissait l’escarpement à la tète de ses hommes, il reçut uno balle dans le bras. Il mourut quelques jours après des suites de l'amputation. L’armée perdit en lui un de ses plus braves soldats. Le colonel Hahne fut blessé cl eut son cheval tué sous lui : il n’en resta pas moins à pied à la tête de ses troupes.

L’effort se porta alors sur la Madouna del Monte , mais

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le désordre était trop grand chez l’ennemi pour quo ce lieu fût défendu convenablement. Le couvent fut pris par les nôtres ; on se battit jusque dans l’église ; les prêtres prirent part au combat; plusieurs furent tués; il y en eut, si nous ne nous trompons , sept fait prisonniers auxquels le feld-maréchal rendit la liberté. Les Suisses se retirèrent par la longue colonnade qui mène à la ville, sans cesser d’échanger une vive fusillade avec leurs adversaires. Nous n'avons jusqu’à présent parlé que des Suisses, car nous n’avons pas ou connaissance de la part qu’ont pu prendre les autres troupes à ce mémorable combat.

Lorsque le feu eut cessé, le feld-maréchal courut à la position qu’on venait de conquérir. Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés. Suisses, chasseurs, fantassins de Latour et de Reisinger étaient entassés pêlemêle comme s’ils eussent combattu pour une même cause et dans les mêmes rangs. L’artillerie était restée en place, et les chevaux encore attelés, gisaient morts à côté dos pièces. Devant nous s’étendait celte belle cité , si richement dotée par le génie de Palladio ; un désordre extrême régnait dans les rues do la ville ; en voyant cela , nous nous demandions : Que se passerait-il si on lançait sur cette foulo nos 30,000 hommes altérés par la victoire?

L'attaque à l’aile droite avait été également couronnée de succès, quoique la nature du terrain ne lui donnât pas la même importance qu’à l’aile gauche. La brigade Lichtenstein, qui se trouvait à la droite de Wohlgemuth, s’était partagée en deux colonnes dont l’une, sous le colonel comte Torok, attaqua la Porta-Padova, tandis quo la seconde, commandée par Lichtenstein en personne, se dirigeait vers la partie de la ville située entre la Porta-Padova et le faubourg de Santa-I.ucia.

Torok se dirigea contre la porte, chassant devant lui les tirailleurs ennemis; nos batteries firent feu, mais sans avantage pour nos troupes. Vers le soir, le colonel voulut s’emparer de quelques maisons situées près de la porte, mais il fut arrêté par un abattis assez considérable et par un large fossé. Lichtenstein trouva dès ses premiers pas une barricade garnie de canons appuyée par une maison solidement occupée par l’ennemi; la canonnade s’engagea sans amener rien de décisif; à la fin, le 8 e bataillon de chasseurs, sous la direction du colonel Poschacher, saisissant un instant favorable, se jeta contre la maison et s’en rendit maître ; l’ennemi se replia sur sa seconde ligne. Vers le soir, Lichtenstein voulut rompre également cette ligne. Le colonel Cavanagh, du régiment François-Charles, s’élança à la tête d’un bataillon de son régiment, mais il rencontra un fossé profond : une décharge de mitraille l'étendit mort, et Lichtenstein dut renoncer à cette tentative.

Nous n’avons jamais vu, dans aucun temps, employer les mortiers comme pièces de campagne. Le feld-maréchal, qui s’était convaincu de l’inefficacité des pièces ordinaires de campagne contre les murailles massives des villes italiennes , avait pris le parti do ne faire aucun mouvement offensif, sans emmoner avec lui un certain nombre de mortiers. Le directeur de l’artillerie colonel baron Swortnik fut envoyé au secours de la brigade de Lichtenstein avec quatre mortiers; au bout de deux heures , la batterie ouvrit son feu et jeta une centaine de bombes dans la ville.

La brigade Taxis, qui formait l’extrême droite, s’était avancée contre le faubourg de Santa-Lucia ; mais elle rencontra plusieurs barricades pourvues de canons et

couvertes par plusieurs groupes de maisons , principalement par le séminaire. .L’artillerie de la brigade ne paraissant pas suffisante pour enlever cet obstacle, on amena une batterie de 12; les maisons ne purent résister longtemps , nos troupes s’y logèrent et chassèrent facilement l’ennemi de derrière les barricades.

La nuit vint mettre fin au combat et empéchor Taxis de profiter de ses avantages. Le général comte Taxis, qui était resté avec le plus grand sang-froid au milieu du feu le plus violent, fut atteint à la poitrine et expira peu après.

C’est ainsi que se termina la journée de Vicence.

La position n’était plus tenable pour l'ennemi, qui se voyait poursuivi jusque dans ses derniers retranchemeuts. Devant toutes ses portes se tenaient nos colonnes faisant leurs préparatifs d’assaut. Des hauteurs de la Madonna , nous pouvions faire pleuvoir sur la ville une grêlo de bombes, de fusées et d’obus, si elle nous opposait la moindre résistance. L’issue du combat ne pouvait plus être douteuse, en supposant que l’ennemi le laissât se continuer jusqu’à ses dernières conséquences. Après avoir * pris les dispositions nécessaires pour le combat du lendemain, le feld-maréchal rentra à son quartier-général. Déjà , vers le déclin du jour, pendant l’action , on avait vu flotter le drapeau blanc sur plusieurs points : il avait été, il est vrai, remplacé presque aussitôt par le drapeau rouge. Ce furent les gardes nationaux vicentins qui s’opposèrent à la première de ces démonstrations; mais Durando, en vieux soldat qu’il était, jugea que la situation était trop difficile; les seules troupes qui lui restassent étaient les Suisses, qui s’étaient vaillamment battus pour l’honneur à la défense du Monte-Berico, mais qui sen-

taient qu’ils étaient là contre la volonté du Pape et qu’ils servaient d’instruments aux complots d’un ministèro révolutionnaire avec lequel ils ne s’étaient jamais engagés. Durando négocia et envoya dans la nuit des parlementaires aux avant-postes. Une capitulation eut lieu; l’article principal stipulait que Durando se retirerait de l’autre côté du Pô avec toutes ses troupes et s’engagerait à no plus porter de trois mois les armes contre l’Autriche. Ces deux conditions parurent suffisantes au feld-maréchal qui accepta sans difficulté la capitulation telle que la proposait Durando. Quoiqu’il fût sans inquiétude pour Vérone, il lui tardait d’y revenir pour attaquer définitivement le roi ; la fortune tournait : Charles-Albort n’avait pas fait un pas en avant, et nous lui avions enlevé ses Romains et ses Toscans. D’un autre côté, Radetzky rie voulait pas exposer Vicence aux horreurs d’un bombardement et d’une prise d’assaut; c’est pourquoi il se montra conciliant à l’égard de la capitulation , comptant bien que dans trois mois le différend serait vidé entre lui et Charles-Albert.

La perte totale que nous éprouvâmes devant Vicence fut de 672 hommes; dans le nombre on comptait le général comte Taxis, le colonel Kopal, tous deux morts des suites de leurs blessures ; le colonel baron Kavanagh, tué roide, le colonel baron Reischach, blessé au pied ; le chef d'escadron, prince Rodolphe de Lichtonstein , attaché commo volontaire à l’état-major du feld-maréchal-lioutenant d’Aspre , reçut un éclat d’obus à la télé et mourut en quelques heures de celte blessure qui avait paru d’abord insignifiante. C’était le plus jeune d’une famille qui se trouve toujours là oh on peut mourir ou être blessé pour le trône et la patrie.

Le chiffre des pertes de l’ennemi ne nous est pas connu, mais il dut être considérable. Les Suisses, à eux seuls, perdirent 600 hommes. D'Azeglio, qui fut plus tard président du cabinet piémontais, fut blessé au bras. Bizarre rencontre des événements! Les deux ministres présidents des cabinets belligérants furent blessés dans la même hataille, et de la même façon. On n’a pas souvent vu des ministres se battre; les révolutions ont seules le privilège de nous montrer do ces étrangetés. *

Le 1 1 , Durando commença son mouvement de retraite. Le feld-maréchal se tint à quelque distance de la route, il ne voulait pas se poser en vainqueur en face d’un ennemi tombé. Le spectacle de cette retraite était du reste fort curieux. Nos troupes se trouvaient campées de chaque côté de la route sur laquelle passait l’ennemi. Les Suisses marchaient en tête, ils avaient bonne tenue, mais paraissaient exténués. Nos soldats leur reprochaient de faire cause commune avec un peuple, qu’ils haïssaient autant que nous, et de se battre, eux allemands, contre leurs frères allemands. On en vit plusieurs arracher avec dépit la croix rouge, signe distinctif de l’armée révolutionnaire, et la fouler aux pieds. Derrière eux, venait une foule de volontaires de toutes les villes italiennes, dans les accoutrements les plus pittoresques, défilant d’un pas aussi fier que s’ils descendaient du Capitole. Au milieu d’eux se trouvait un prêtre, le célèbre P. Gavazzi, réglant son pas sur la musique, majestueux comme Moïse. Puis venaient do nombreuses amazones en costumes du moyon-<1ge, parmi lesquelles nos hussards reconnaissaient plus d’une vieille connaissance, et auxquelles ils reprochaient en plaisantant leur infidélité. Mais ce que nos soldats ne pouvaient supporter c’était do voir un Crociato affublé d’une giberne

ou d'une carabine autrichienne ; en dépit de la capitulation ils lo forçaient à les abandonner. Puis vinrent les troupes de ligne romaines, qui paraissaient assez satisfaites de retourner chez elles, et en dernier lieu, un agréable essaim de femmes et de maîtresses d’ofGciers, pauvres vicentines qui pleuraient en quittant leur patrie. Quoiqu’il n’entre pas dans nos goûts de nous moquer des malheureux, surtout de ceux qui partent pour l’exil, nous ne pûmes nous empêcher de rire à la vue do cette comiquo défilade. Nous invitâmes ces dames à rester, leur assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal, et qu’elles seraient traitées avec tous les égards dus à leur sexe; mais elles aimaient mieux l’exil que d’avoir à supportor la vue des barbares vainqueurs : Catoni potins moriundum. Peut-être aussi préféraient-elles suivre les beaux et élégants Romains, que de rester avec les Croates dont la toilette laissait beaucoup à désirer en ce moment.

L’évacuatien devait être terminée à midi ; mais comme l’interminable file continuait à so dérouler sur la route, le feld-maréchal s’avança au milieu des voitures de bagages , et n’arrêta son cheval que lorsque arriva l'arrière-garde formée par les dragons du pape. Ces hommes superbes, à la tête classique, à la barbe noire, montés sur de beaux chevaux, et revêtus d’un costume élégant, faisaient un contraste comique avec notre mise fort négligée. En passant devant le feld-maréchal ils firent lo salut militaire, jetant un regard curieux sur ce petit homme, qu’ils avaient reconnu et distingué aussitôt au milieu de son nombreux entourage.

La ville était silencieuse et déserte, elle portait des traces nombreuses des bombes et des obus que nous y avion* jetés. Nous eûmes bien de la peine à gagner, au milieu

d’un labyrinthe de barricades, l’hôtellerie qui devait nous servir provisoirement de gîte.

Les deux corps d’armée campèrent dans la ville, et le soir même Culoz repartit pour Vérone.

Jusqu’à ce moment, le drapeau tricolore n’avait pas cessé de flotter sur la tour principale, et l’on n’avait pas eu le temps de s’occuper de ce détail. Le général Wohlgemutb qui se trouvait sur la grande place au milieu d’une foule d’officiers, fit enlever ce drapeau, et parut quelques minutes après en haut de la tour, agitant la bannière impériale. Une immense clameur accompagnée par les musiques do plusieurs régiments, salua l’aigle impérial qui revenait au nid ; des milliers de voix entonnèrent l’hymne national. C’était un bien beau moment : nous ne pouvons pas nous le rappeler sans une profonde émotion.

Combien en reste-t-il encore dans les rangs de l’armée de ceux dont le cœur battait alors si violemment pour l’Empereur et la patrie ! Wohlgemuth lui-même, l’auteur de cette scène improvisée, a été touché de la pâle main do la mort. L’histoire passe vite sur les armées et sur les trônes ; mais le souvenir roste.

Le lendemain, au matin, le feld-maréchal quitta Vicence pour retourner à Vérone. Il était immédiatement suivi par le premier corps d’armée. Le deuxième dut rester quelque temps encore à Vicence et détacha la brigade Simbschcn sur Schio afin d’assurer les communications avec le Tyrol parle Val Arsa, car, comme nous le verrons plus tard, l’ennemi avait, en notre absence, occupé Rivoli et intercepté nos communications de ce côté.

Les conséquences de la prise de Vicence furent considérables. Padoue se soumit sans résistance à d’Aspre. 3,000 volontaires qui se trouvaient à Trévise furent com-

pris dans la capitulation do Durando, et so hâtèrent de regagner le Pô ; la ville ainsi abandonnée à elle-même se rendit à Welden à qui l’on venait de confier le commandement du second corps de réserve. A partir de ce moment, les embarras qui jusqu’alors avaient entravé tous nos plans n’existaient plus. Les fertiles provinces de Vicence, de Padouo, la Polesine, nous fournissaient en abondance ce dont nous avions besoin pour l’entretien de l’armée ; bientôt nos magasins se remplirent, et au lieu de la misère, nous eûmes le superflu.

Aux yeux de l’état-major piémonlais, la conduite du feld-maréchal après Goito écartait toute idée d’une manœuvre quelconque. L’ennomi était persuadé que nous étions rentrés tout simplement à Vérone. Mais lorsque vers le 8, il eut connaissance de notre mouvement, il commença à se douter que nous nous dirigions sur Vicence ; mais il se consola on pensant que Vicence était bien fortifiée et à l’abri d’un coup de main. Enfin le 1 1 , un aide de-camp de Durando parvint avec beaucoup de difficulté au quartier-général, et vint confirmer la nouvelle de notre mouvement, assurant en outre que Durando pouvait tenir au moins huit jours. On se prépara alors à délivrer Vicence au moyen d'une démonstration contre Vérone ; on répéta à peu près exactement les dispositions qu’on avaitprises lors de l’affaire de Sainte-Lucie. Une certaine quantité de Véronais avaient promis de se jeter sur la garnison ; mais lorsque vint le moment de l’exécution le courage leur manqua, et Charles-Albert se vit encore une fois trahi par ses partisans. Les rapports officiels autrichiens ont posé l’hypothèse que le roi avait l’intention de traverser l’Adige à Albarodo. Nous tenons cette hypothèse pour invraisemblable : c’eût été une folie que de se

placer ainsi entre le feld-maréchal et Vérone. Nous avons du reste pour nous l’autorité de Bava, qui affirme qu’on avait purement et simplement en vue d’attaquer Vérone.

Les troupes revenant de Vicenco prenaient leur repas, lorsque le feld-maréchal reçut la nouvelle que de nombreuses troupes so massaient sur les hauteurs, et que, d’après le bruit des chariots, on supposait que l’ennemi menait ses équipages de pont à Albaredo pour passer l’Adige. En môme temps nous entendions u,n feu violent de tirailleurs dans la direction de Sainte-Lucie et de Tomba. Le feld maréchal monta aussitôt à cheval; les soldats interrompirent leur repas, remirent le sac sur le dos et marchèrent à l’ennemi. Celui-ci qui comptait n’avoir affaire qu’à une faible troupe reconnut aussitôt son erreur. Dans le même moment le roi reçut la nouvelle de la reddition de Vicence et de la capitulation de Durando ; il donna l’ordre do la retraite, le feu cessa aux avant-postes; delà tour d’observation de Vérone, on nous envoya dire que l’ennemi so retirait sur tous les points. Le feld-maréchal fit rentrer enfin dans la ville ses troupes exténuées. Ce fut là tout ce que fit le roi pour délivrer Vicence.

Le gouvernement provisoire de Milan n’admit pas la capitulation de Vicence, il la déclara nulle, délia les siens des obligations qu’elle leur imposait, et les invita à reprendre les armes. Le feld-maréchal fit répondre, par l’organe de la gazette de Vérone, que quiconque enfreindrait la capitulation serait mis à mort, non pas comme soldat mais comme malfaiteur.

Le colonel Zobel, qui, ainsi que nous l’avons vu, s’était retiré à Cavagion, après les engagements de Bardolino et do Lazise, trouvant cette position trop exposée se replia

sur Rivoli. Il y resta jusqu’au 9 juin, sans être inquiété. Pendant que nous marchions sur Vicence, alors que l’ennemi nous croyait enfermés dans Vérone, Charles- Albert résolut de profiter de notre inexactitude pour s’emparer de la position de Rivoli. Le 9, une masse de troupes huit fois supérieure au corps de Zobel marcha sur Rivoli, conduite par lo roi en personne. Zobel qui s’aperçut de ce mouvement et qui ne voulait pas s’exposer à un pareil effort dans la position allongée qu’il occupait, on prit une autre disposée en demi cercle autour de Rivoli. Comme il avait eu soin d’embarrasser les abords de cette ville, au moyen de fossés, de barricades et d’abattis, l’ennemi ne put s’avancer que lentement et mal soutenu par son artillerie ; Zobel en profita pour effectuer sa retraite on bon ordre, sous la protection de ses tirailleurs. L’ennemi était donc maître de Rivoli. Il est vraiment comique de lire les raisons pour lesquelles on tenait tant à s’emparer de co point ; c’est à croire que de la possession de Rivoli dépendait le sort de l'Italie. Napoléon s’y est battu parce qu’il s’y trouvait par hasard ; s’il était arrivé deux heures plus tard sur le terrain, il se serait peut-être battu à Castelnovo et ce serait cet endroit qui serait devenu la position classique d’où aurait dépendu le sort de l’Italie. A la nouvelle do la prise de Rivoli, les journaux français affirmèrent gravement qu’à partir do ce jour l’Italie était perdue pour l’Autriche. Tout cela nous divertissait extrêmement, car au moment où Rivoli tombait aux mains des ennemis, ce point perdait pour nous toute son importance, puisque nous nous assurions une communication bien plus sûre avec leTyrol par lo val Arsa.

En revenant de son expédition de Rivoli, Charles-Albert trouva à Garda, à la villa Alberli, Casati, Beretta et

Creppi, le premier, président, les deux autros, membres du gouvernement provisoire de Milan ; ils lui apportaient l’acte de la fusion. Plus tard cet acte rencontra à Venise, chez Manin, une résistance désespérée. En Lombardie on avait ouvert dans le peuple des registres on faveur de la fusion. Nous ne voulons pas rapporter les moyens indignes, les intimidations qu’on employa pour se procurer des signatures, en trompant impudemment un peuple ignorant. A Venise ce fut l’Assemblée nationale, et non pas le vote de la population, qui proclama l’adhésion à la fusion.

Nous comprenons qu’un souverain agisse au nom du droit de conquête, et s’appuie sur son épée victorieuse. Cela fut et cela sera toujours ; mais qu’un roi accepte une couronne de pareilles mains et au moyen de pareilles manœuvres, nous avouons que cela est au-dessus de notre compréhension. En quoi cet acte révolutionnaire pouvaitil servir à Charles-Albert ? Ne comprenait-il pas que ces mains qui lui donnaient la couronne acquéraient par cela même le droit de la lui ôter? S’il était vainqueur, un Casati ou un Creppi ne pouvait pas la lui disputer, son armée ne l’aurait pas souffert. Mais s’il était vaincu, comme cela arriva, à quoi lui aurait servi de s’abaisser de la sorte, de s’allier ainsi à des émeuliers et à des traîtres? Selon nous la fusion n'était qu’un leurre, qu’un moyen de plus destiné à nous faire verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour reconquérir la couronne de fer.

A la suite de la prise de Vicence, les opérations des deux armées éprouvèrent un temps d’arrêt.

Les pertes que le feld-maréchal avaient essuyées, soit à la suite de ces différents combats, soit par le fait de la

maladie, étaient assez nombreuses, et il lui était difficile de réunir eu ce moment plus de 40,000 hommes de forces actives, pour entamer do nouvelles opérations. L’armée avait besoin d’un repos qu’il lui était facile de trouver à Vérone. Ou prit une foule de mesures d’administration. On organisa les ressources qui arrivaient de l’intérieur de l'empire par lo val Arsa ; les magasins se remplirent de nouveau. Le territoire vénitien, complètement abandonné à lui-même depuis le commencement de la révolution, fut réorganisé ol un gouvernement régulier y fonctionna de nouveau.

L’armée proprement dite fut également l'objet de mesures diverses. On donna au feld-maréchal-lieutenant Welden le commandement du nouveau corps de réserve, rassemblé sur llsonzo; le commandement des troupes du Tyrol passa au feld-maréchal-lieutenant Thurn. Les renforts et les compléments des régiments arrivaient successivement pour combler les vides occasionnés par les combats et par les marches. Les chaussures des troupes était en très-mauvais état. Quel militaire ne sait que ces détails donnent à un chef d’armée plus de mal et de tracas que la rédaction d’un plan d’opérations?

Cette fois Radetzky voulait laisser l’ennemi prendre l’initiative, car ses alliés impatients le forceraient bientôt à agir. Radetzky avait la conviction que toutes les fois qu’il tendrait un piège à Charles-Albert, le roi y tomberait aussitôt.

Son attention et son activité se dirigèrent surtout sur l’achèvement des travaux de fortification commencés à Vérone. Du matin au soir des milliers d’hommes y étaient occupés. Le feld-maréchal voulait n’avoir, dans aucun cas, d’inquiétudes relativement à ce point capital. Nous

avons vu plus haut que les Piémontais avaient toujours des intelligences dans Vérone, et conservaient l’espérance de se rendre maîtres de cette ville au moyen d’une trahison. Il en était de même à Mantoue oh le roi entretenait des intelligences, par l’intermédiaire du comte Borromeo. On offrit un demi million à Gorczkowsky pour qu’il livrât au moins un des ouvrages de la place : on lui représentait pour le convaincre qu’il appartenait à un peuple qui avait combattu pour la liberté. Commo si les Polonais avaient quelque chose do commun avec la trahison ! Comment pouvait-on supposer qu’une proposition si blessante pour le sentiment national pût éveiller chez un homme d'honneur autre chose que le mépris.

Mous ne disons pas cela pour vanter la probité de l’austère Gorczkowsky, ce serait grossier ; nous voulons seulement montrer quelle importance Charles- Albert attachait à la possession d’une forteresse, et en effet manquant d’un pareil soutien à quoi lui servaient les avantages qu’il venait de remporter? Mais un demi million pour un beau royaume, c'était n’étre pas généreux !

Les tentatives pacifiques du comte Hartig avaient été fort mal reçues par le gouvernement de Milan ; mais notre ministère n’avait pas encore amassé assez de honte sur la malheureuse Autriche ; il entama; par l'intermédiaire de notre ennemi le plus acharné, lord Palmerston, des négociations qui dépassèrent ce qu’une couronne et un peuple peuvent se permettre d’indignités. Cette fois le gouvernement de Milan rendit un grand service au nôtre ; il repoussa ces ouvertures et sauva ainsi l’honneur de l’Autriche.

Par suite de ces négociations, le feld-maréchal reçut d’Ionsbrück l’ordre de proposer un armistice à Charles-

to.

Albert, dans le but de faciliter les négociations qui avaient lieu à Londres. Un boulet de trente-six, qui fût tombé à ses pieds, lui eût semblé la colombe de l’arche, auprès de ce malheureux message. A la réception de cotte dépêche un combat s’éleva dans l'âme du vieux soldat entre l’obéissance à ses supérieurs et son amour pour la patrie et pour l’Empereur. 11 trempa sa plume pour écrire à Charles-Albert et écrivit à l’Empereur. Il lui représentait l’inopportunité de cette mesure, lui assurait une victoire prochaine et le suppliait d’accepter sa démission. Puis il envoya chercher le général Félix Schwarzenberg, encore fort souffrant de sa blessure reçue à Goïto, et le pria de porter lui-même cette lettre à l’Empereur, et de réclamer lui aussi, qui connaissait la situation, le retrait de la mesure ordonnée. Schwarzenberg réussit.

Ce n’est pas notre affaire d’entreprendre l’éloge d’un premier ministre, mais c’est autant au soldat qu’à l’homme d’Etat que nous dûmes la réussite de cette démarche ; au soldat qui, -après avoir versé son sang pour l’Autriche, acceptait do son chef une mission difficile, et de laquelle dépendait l'existence de la monarchie. Le feldmaréchal avait remporté une victoire qui valait mieux que Custozza.

Grâce aux efforts de l’infortuné Latour, qui paya plus tard de sa vie son dévouement à l’empire, l’armée put recevoir des renforts importants, de manière que Welden se trouva bientôt à la tête d’un corps assez considérable, non-seulement pour soumettre complètement la Vénétie, et bloquer Venise du côté de la terre-ferme, mais encore pour envoyer au feld-maréchal une douzaine de mille hommes. Le moment suprême arrivait.

Le roi n’avait pas bougé de sa position. Il ne se produi-

sait rien de saillant sur le front des deux armées ; le journal des opérations de l’armée n'avait à enregistrer que des escarmouches sans importance et sans conséquences.

Les forces considérables qqe le roi avait employées pour s’emparer de Rivoli, pouvaient faire supposer que le Tyrol attirait son attention ; quoiqu’une démonstration contre le Tyrol ne fût guère supposable de la part du roi, nous ne devions pas oublier que l’empereur, chassé de sa capitale par l’anarchie, avait dû venir chercher un asile dans les montagnes du Tvrol. C’était notre devoir de veiller à ce que sa retraite ne fût pas inquiétée par un ennemi extérieur. Ces considérations avaient décidé le feld-maréchal à laisser la brigade Simbschen pour garder la route de Roveredo par le Val Arsa et à la mettre sous les ordres du comte Thurn, qui à partir du 15 juin avait pris le commandement de la division Liohnowsky transformée en troisième corps d’armée.

La perte de Rivoli avait entraîné celle de la Madona délia Corona. La possession de cette dernière position était indispensable aux futures opérations offensives du feld-maréchal. Comme on la supposait faiblement occupéo par l’ennemi, on chargea le colonel Zobel de s’en rendre maître. Zobel partit d’Avio avec huit compagnies et trois détachements de fuséens, pendant que le colonel Melczer partait de Brentonico avec quatre compagnies et deux canons. Mais au lieu d’un point mal gardé, on rencontra une ligne de tirailleurs soutenue par une réserve considérable. Les nôtres se jetèrent hardiment sur l’ennemi, mais ils furent repoussés avec non moins d’énergie ; Zobel voyant quo l’ennemi s’apprêtait à attaquer notre aile droite, et reconnaissant qu’il avait affaire à des forces beaucoup trop supérieures, donna l’ordre de la retraite,

qui s’opéra dans le meilleur ordre, et reprit ses positions premières.

Cette tentative manquée nous prouva que l’ennemi se maintenait en force à Ri^pli, et nous confirma dans la crainte d’une attaque contre le Tyrol méridional. Aussi Thurn fit-il fortifier la vallée de l’Adige sur les deux rives du fleuve auprès do Castel San-Pietro, et pour empêcher qu’on ne tournât cetto position, il s’installa solidement au château de Bosseno, et construisit un ouvrage assez ' considérable dans la vallée de Nomi, sur la rive droite.

On construisit en outre trois redoutes au défilé de Saint- Giacomo, et on creusa des espèces de retranchements le long de notre front. Sur la route de Roveredo se trouve une élévation de terrain nommée Piano dello Fugazze ; on y établit un fort blockhaus, garni d’infanterie et d’artillerie.

Telles étaient les précautions prises pour garder notre aile droite, et pour empêcher toute invasion dans le Tyrol.

L’ennemi ne devait pas penser à s'établir sur la rive gauche de l’Adige. Le 26 il hasarda une tentative dans ce but ; doux compagnies passèrent en bac le fleuve à Ceraïno ; au moment où elles s’apprêtaient à gravir l’escarpement de la rive, elles furent repoussées énergiquement • par la brigade Culoz.

Le 1 er juillet, lo duc de Savoie, à la tête de 4,000 hommes, entreprit une attaque sérieuse sur les deux rives du fleuve, ayant fait passer à Ceraïno un détachement sur la rive gauche. Le combat s’engagea, et paraissait devoir devenir sérieux, mais le duc de Savoie ne voulut pas le continuer et se décida bientôt à battre en retraite.

L’ennemi avait construit des fortifications autour du monument élevé sous Napoléon sur le champ de bataille

de Rivoli, et sur un plateau situé un peu au-dessus; il avait installé quelques canons qui inquiétaient nos troupes établies dans la vallée. Nous parvînmes, à grand renfort d’hommes et de bœufs, à amener sur le Monte-Pastillo une pièce de 16 et un obusier de 7 qui imposèrent silence à l’artillerie de l’ennemi, et ce qui est plus important, le firent descendre des hauteurs de Rivoli ; une batterie de fusées, amenée parle comte Thurn, acheva l’œuyre commencée, et l’ennemi dut évacuer complètement cette position.

Les tentativos répétées de Charles-Albert contre les débouchés du Tyrol, indiquaient que le roi avait l’intention de se maintenir fermement dans ses positions, et qu’il voulait rester en communication avec ses partisans de Trente, ou bien inquiéter le feld-maréchal et attirer ses forces de ce côté. Mais comme ce n’est pas dans les montagnes qu’on livre une bataille décisive, le feld-maréchal ne se laissa pas détourner de son plan par ces démonstrations. Avec une petite quantité de troupes régulières, aidées de la brave milice du pays, Radetzky était en état de repousser toute aggression de ce côté , et si le roi avait eu l’imprudence de s'engager avec de nombreuses troupes dans la montagne, il aurait certainement rencontré un échec grave.

Pendant ce temps, les plans du feld-maréchal marchaient vers leur accomplissement. Palmanova s’était rendue le 24 ; cette reddition nous procurait une assez grande quantité de matériel d’artillerie, et rendait disponibles les troupes employées à bloquer la ville. Le feldmaréchal rappela du Tyrol la brigade Simbschen et attira à Vérone le 2 e corps, qui ne laissa à Vicence qu’une garnison do 2,000 hommes.

Vers le 12 juillet toute l’armée se trouva de nouveau rassemblée sous Vérone.

Les 12,000 hommes queWelden avait envoyés au feldmaréchal, reçurent la dénomination de 4° corps d’armée, ot furent placés à Legnano, derrière l'Adige ; ils y étaient également le 12.

L’armée se trouvait donc à peu près comme au 27 mai, lors de sa marche de flanc sur Mantoue ; son effectif était de 30,000 hommes en chiffres ronds.

Il y avait deux manières d’entamer les opérations : soit par un mouvement offensif sur le front ennemi, soit par une nouvelle marche de flanc sur Mantoue, pour le tourner. Peschiera se trouvant entre les mains de l’ennemi, devait rester en dehors de nos combinaisons.

Une attaque de front présentait de grands avantages. Si elle réussissait, nous brisions le centre de l’ennemi, nous séparions l’aile droite de l’aile gaucho et nous les battions toutes deux isolément. Nous avions à craindre, il est vrai, les hauteurs que nous croyions inaccessibles.

La seconde opération n’eût été que la répétition d’un mouvement déjà exécuté heureusement; mais une bonne idée perd son prix à être redite. Nous aurions été obligés de nous affaiblir, par la nécessité de laisser une forte garnison à Vérone, car il eût été dangereux d’abandonner ce point comme nous l’avions fait en mai.

Les opinions étaient partagées au quartier-général autrichien. Cependant la majorité penchait pour le mouvement par Mantoue ; c’est ce qui semblait résulter des mesures prises.

Le corps assemblé à Legnano était commandé par Culoz et se composait des brigades Degenfeld, Draskowich et François Lichtenstein ; la brigade Benedek, alors à

Mantoue, devait venir l’augmenter lorsque notre mouvement commencerait.

Culoz reçut l’ordre de se diriger sur Mantoue avec les brigades Degenfeld et Draskowich ; la brigade Lichtenstein reçut une autre destination; elle devait plus tard rejoindre son corps à Mantoue.

La mission de Culoz consistait à empêcher, par sa jonction avec Mantoue, l’ennemi d’occuper de nouveau Curtatone, la possession de ce point étant indispensable pour notre futur mouvement offensif.

Nous avons vu que la citadelle de Ferrare avait conclu avec la ville un traité par lequel les troupes avaient la liberté de venir faire leurs provisions en ville. Mais après la capitulation de Vicence, quelques bataillons romains, avec deux compagnies de Suisses, accrus plus tard d’un bataillon piémontais, étaient arrivés à Ferrare , et l’on s’était considéré comme délié de ces obligations. Le feldmaréchal, craignant qu’on ne cernât la citadelle, envoya le prince François Lichtenstein avec 5,000 hommes et de l’artillerie, pour approvisionner la citadelle. Cette brigade partit dans la nuit du 12 au 13 juillet, passa le Pô en trois colonnes, à Ficcarolo, Occhiobello et Polisella, et apparut tout d’un coup le 14 à midi devant Ferrare, à la grande joie de la citadelle. L’ennemi avait manifesté l’intention de résister; mais à l’approche de nos colonnes, il prit la fuite, à l’exception des compagnies suisses.

Le prince conclut un nouveau traité avec la ville, qui s’engagea à approvisionner la citadelle pour deux mois et à prendre soin de nos hôpitaux et de nos malades. Après avoir assuré l’exécution de ces arrangements , le prince repassa le Pô le 1o.

Après la tentative manquée contre Vérone et le retour

de l’armée royale à ses anciennes positions, les derniers lambeaux des auxiliaires napolitains rappelés par leur roi avaient abandonné l’armée piémontaise. Les troupes modéuaises s’étaient dissoutes à Bozzolo et étaient en grande partie rentrées dans leur patrie. Les Toscans restaient inactifs à Brescia, où, comme dit Bava, ils avaient trouvé une nouvelle Capouo ; ces portes avaient été réparées par de nouveaux renforts, consistant en douze bataillons de réserve, composés partie de Piémontais, partie de Lombards; mais ces troupes, à peino vêtues et mal armées, ne pouvaient pas rendre de grands services; on attendait, en outre, douze autres bataillons lombards commandés par le lieutenant-général Perron : ces renforts étaient évalués à environ 36,000 hommes.

Le roi, poussé par son ministère et d'après les conseils de ses généraux , s’arrêta au projet de s’emparer de Manloue.

Nous disons s'emparer, car bloquer ou assiéger ne serait pas juste. Co projet avait été imaginé par Bava ; il ne le jugeait exécutable qu’à la condition d’abandonner Rivoli et do concentrer toutes les troupes sur un même point; mais la fascination exercée par le nom de Rivoli, empêcha qu’on ne prît cette dernière mesure. En tous cas, vouloir assiéger Mantoue en face de l’armée du feldmaréchal, c’était une idée extravagante : les forces et les moyens de Charles-Albert ne le permettaient pas. La bloquer était également inutile , car Gorcskowsky avait au moins pour sept mois de vivres, et il eût suffi de quinze jours dans cette saison, la plus chaude et la plus malsaine de l’année, pour envoyer à l’hôpital la moitié «lu corps assiégeant : un Italien ne devait pas ignorer cela.

Comme on no pouvait pas se décider à abandonner Ri-

voli , on résolut de se borner à bloquer Munloue sur la rive droite du Mincio; à cet effet, on dirigea de ce côté la division Ferrer et la division lombarde de Perron.

Le 13, la division Ferrer partit do Goïto, et passant par Sacca et Belfiore,. vint s’établir devant le bassin d’inondation, s’étendant dans la direction do Cereso; les Lombards, retardés dans leur marche, n’arrivèrent que le lendemain en face du fort Pietole. Le roi en personne suivit ce mouvement, et afin de pouvoir faire passer la division Ferrer sur la rive gauche du fleuve, il envoya la brigade Casale avec un bataillon de chasseurs francs pour soutenir les Lombards qui resteraient sur la rive droite. Il revint lesoiràRoverbella, oh il avait établi son quartiergénéral. A son retour, il apprit à Bava que Lichtenstein avait traversé le Pô, nouvelle que lui avait annoncée le commissaire piémontais de Modène; ce fonctionnaire était inquiet du mouvement de réaction que pouvait amener l'apparition de nos troupes.

Bava se chargea de diriger une expédition contre Lichtenstein ; il partit le lendemain 1 4, pour Borgoforte, avec la brigade Regina , deux compagnies de Bersaglieri , le régiment de cavalerie de Gênes et seize canons ; mais il n’avait pas encore commencé ses préparatifs pour traverser le Pô, qu’il apprit que Lichtenstein était déjà repassé sur la rive gaucho.

Après l’affaire de Curtatone, les troupes ennemies qui se trouvaient à Governolo avaient cru prudent d’abandonner ce point; Gorczkowsky l’avait fait occuper par trois compagnies du 2 e régiment du Banat , avec quatre canons. Bava, revenant de son expédition manquée contra Lichtenstein , pensa que la possession de Governolo se rattachait essentiellement au blocus de Mantoue ; il char-

gea une compagnie de Bersagliori de descendre le Pô, sur un bateau ponté, pour tourner Governolo en passant sur la rive gauche du Mincio, tandis que lui, avec toutes ses forces, l’attaquerait sur la rive droite. Do Saint-Nicolo il détacha le général Trotti sur Bagnolo-San-Vito avec un régiment, trois escadrons et quatre canons; quant à lui, il se dirigea avec le reste de ses troupes sur Governolo. Trotti rencontra le premier nos tirailleurs; Bava arriva bientôt et lança trois bataillons avec toute son artillerie. Les nôtres, écrasés par le nombre , durent abandonner ce point qu’ils avaient bravement défendu jusqu’à la fln. Bava ne trouvant pas la masse de ses troupes suffisante contre trois compagnies , attendit l'arrivée des Bersaglieri qui descendaient le Pô ; ce renfort arrivé , il s'empara du pont, que nous ne pûmes lui disputer longtemps, à cause de la supériorité de son artillerie. Le major Rukawina, qui commandait les trois compagnies, se retira en masse de Governolo pour opérer sa retraite sur Mantoue, harcelé par la cavalerie ennemie; il n’y eut guère que la moitié de nos braves soldats qui rentra à Mantoue. Le major Rukawina fut blessé et tomba entre les mains de l’ennemi avec environ 300 des siens. Deux de nos canons furent sauvés, les deux autres avaient été démontés et tous les chevaux tués. Gorczkowsky avait aussitôt envoyé do Mantoue le colonel Draskowich avec trois bataillons, mais il arriva trop tard et rentra à Mantoue sans s’être battu. La seule faute des nôtres fut d’avoir accepté le combat contre des forces si inégales et de ne pas s’être immédiatement repliés sur Mantoue.

Le général Bava déclare que ce combat est un des faits de guerre les plus brillants qu’il connaisse. Brillant, en effet , mais pour les trois compagnies qui , attaquées par

9,000 hommes commandés par un général en chef, résistèrent héroïquement pendant plusieurs heures et ne laissèrent entre les mains de l’ennemi que des morts et des blessés. Ce combat était brillant pour Bava , comme les Thermopyles le furent pour Xerxès.

D’après tous ces événements, qui se passaient autour de Mantoue, Gorczkowsky ne pouvait plus douter de l'intention qu’avait Charles-Albert de bloquer cette ville, ni ignorer que ses communications avec le feld-maréchal n’étaient plus libres.

La brigade du prince Lichtenstein, divisée en deux colonnes, l’une passant par Legnano et Nogara, et l’autre par Massa et ûstiglia , devait se rassembler h Governolo. Elle serait ensuite partie de là pour prendre en flanc et en arrière les troupes assiégeantes qui s’étendaient jusqu’à Cérésaa, tandis que la forteresse dirigerait une sortie sur le front. Mais avant que ce plan pût être mis à exécution, était survenue l'affaire de Governolo, qui rendait impossible la jonction des deux colonnes sur ce point. Lichtenstein, qui était accouru seul de Legnano à Mantoue pour s’entendre avec Gorczkowsky au sujet de cette opération, se trouva séparé de ses troupes par un mouvement que l’ennemi fit sur Molinella, et échoua dans les tentatives réitérées qu’il fit pour les rejoindre. Le feldmaréchal en ayant été instruit, envoya le général Simbschen prendre le commandement de cette brigade. Il paraît que l’ennemi n’occupait pas Castellaro, et qu’il n’avait interrompu les communications entre Legnano et Mantoue que par de fortes patrouilles, car la brigade Lichtenstein n’éprouva aucune résistance et put regagner Mantoue sans être inquiétée.

Depuis quelques jours déjà , on avait remarqué à Vé-

rone que les troupes ennemies diminuaient vis-à-vis de notre front ; cette particularité , jointe aux nouvelles que nous donnait Gorczkowsky des mouvements des Piémontais sur Mantoue, nous confirma dans l’idée que l’ennemi dirigeait lo gros de ses forcos contre cette ville. Aussitôt on donna contre-ordre au 2 e corps d’armée qui devait retourner à Mantoue, ainsi qu’au 1 er et à la réserve qui devaient s’y rendre également par étapes. Le feld-maréchal suspendit tout envoi de troupes sur Mantoue, et résolut d'attaquer l’ennemi dans ses positions de Sona et de Sommacampagna , projet qu’il exécuta d’une manière aussi rapide que brillante. Par suite de ce nouveau plan, nous cossions d’étre en relation avec Mantoue, puisque nous laissions volontairement interrompre nos communications ; c’est à cause de cela que Gorczkowsky ne put pas seconder notre attaque aussi efficacement qu’il l’aurait voulu et qu’il l’aurait pu, soit en nous envoyant deux de ses brigades, soit en faisant une diversion sur Marmirolo, ou en tombant sur la légion lombarde dont la déroute eût été un jeu d’enfant pour nos troupes aguerries.

Mais avant d’entreprendro le récit des combats de l’armée principale, il nous reste à rapporter les événements qui se passaient dans le Tyrol.

Il était naturellement indispensable que Radetzky, soit qu’il attaquât l'ennemi à l'aile droite, soit qu’il l’attaquât au centre, occupât et retînt les forces piémontaises du côté de Rivoli. Le comte Thurn reçut, le 19, l’ordre d’enlever la position do Rivoli ; on ne lui avait pas désigné précisément de jour, mais on calculait qu’il n’aurait guère concentré toutes ses troupes que le 23, jour où nous devions nous-mêmes commencer notre mouvement. Thurn annonça qu’il attaquerait le 22.

Ce fui dans l’intervalle du 19 au 22 que survint la modification au plan primitif, rendue nécessaire par les mouvements de l’ennemi sur Mantoue. On ne jugea pas nécessaire d’envoyer de nouveaux ordres à Thurn ni de lui faire part du nouveau plan, le jour où nous devions prendre l’offensive n’étant pas changé, et son mouvement restant connexe au nôtre.

La position de Rivoli n’est attaquable du côté du Tyrol que par deux points, par le Monte Baldo, et par la vallée de l’Adige, c’est-à-dire par les défilés d’Inconale et de Preabocco.

Pour arriver au Monte Baldo il faut gravir des sentiers rocailleux qui rendent presque impossible le transport des engins de guerre ; un bon marcheur, habitué aux montagnes, met dix à douze heures pour atteindre le sommet.

Une attaque par la vallée de l’Adige est à peu près impossible si l’ennemi — comme c’était le cas — est maître des hauteurs, d’où il peut écraser son adversaire sous des blocs de rochers. On ne peut donc réussir par cette dernière voie que si l’on est parvenu à chasser l’ennemi des hauteurs qui commandent lo défilé. Les troupes dont Thurn disposait pour cette entreprise se montaient à 6,000 hommes, avec dix-sept canons, dont une batterie d’obusiers de montagne, et trois de fusées.

La colonne principale, que conduisait le comte Thurn en personne, gravit la Monte Baldo; la colonne auxiliaire, sous le feld-maréchal-lieutenant comte Lichnowsky avec le général Mattis en sous-ordre, passa par la vallée. La première colonne comptait 3,884 hommes, la seconde 1 ,338. Le surplus resta à Roveredo.

La colonne principale avait eu à lutter contre de grandes

difficultés; elle campa, le 21, au sommet de la mon- tagne. Avant d'attaquer Rivoli ou devait d’abord s'emparer de la position de Spiazzi ou de la Madona délia Corona.

A cet effet on se partagea en trois colonnes ; la première, formant l’aile droite, commandée par le major Nisscl avec 1 ,687 hommes et six canons ; la seconde, formant le centre, sous le lieutenant Hohenbruck, avec 1 ,121 hommes et trois canons ; la troisième, à l’aile gauche, sous le colonel Zobel, forte de 1 ,076 hommes et de trois canons ; les troupes commencèrent à descendre vers deux heures et demie. A cinq heures on était en présence de l’ennemi, qui avait pris au sud do Ferrara une position solide, mais un pou trop étendue relativement à ses forces; il avait sur ce point environ 1,000 hommes et plusieurs pièces de montagne; le gros des troupes piémontaises se trouvait concentré sur la route de Ferrara à Fraine.

L’ennemi avait commis la faute de ne pas rendre impraticable le sentier qui conduisait à son aile gaucho. C’était justement sur ce point que Thurn voulait diriger son effort, parce qu’une fois qu’il en serait maître il se trouvait à l’abri de toute attaque.

La première colonne s’avança d’abord. On opposa aux canons de l’ennemi les fusées et les obusiers, qui eurent bientôt balayé le terrain. La tête de colonne, composée de volontaires viennois et de chasseurs, escalada, sous un feu violent, les précipices abruptes, se jeta sur l’ennemi, et le poussa à la baïonnette sur le plateau supérieur. Avant que les secours envoyés pour le soutenir ne fussent arrivés, les braves viennois et les chasseurs étaient maîtres de la position. Les chasseurs tyroliens, qui se trouvaient à l’extrême droite s’étaient égarés et ne purent, à leur grand regret, prendre une part active à celte action.

Les autres colonnes suivirent le chemin que venaient de leur ouvrir leurs hardis camarades, et l’ennemi se relira sur Rivoli sans opposer une plus longue résistance.

Les troupes harassées se reposèrent quelques instants sur les hauteurs qu’elles venaient de conquérir. Une colonne composée de trois compagnies partit dans la direction de Spiazzi pour prendre l’ennemi par derrière, et faciliter à la colonne venue par la vallée le débouché par le défilé d’Incanale.

Nous interrompons un moment ce récit pour enregistrer une circonstance qui fait honneur à l’esprit chevaleresque de l’armée piémontaise. Sur le contrefort, situé au sud de Spiazzi, nos troupes trouvèrent une colonne do pierre soigneusement dressée, sur laquelle se trouvait l’inscription suivante: «Au brave capitaine autrichien Stiber, le 14 e régiment piémontais, » et au-dessous la date de sa mort. Le capitaine Stiber, de Bade-infanterie, gravement blessé le 18 juin, avait été fait prisonnier et avait succombé à ses blessures au bout de peu do jours.

Thurn continuant à descendre, arriva enfin à Spiazzi, dans la plaine.

On entendait gronder le canon du côté de Monte Pastello, et on espérait que l’ennemi serait bientôt obligé de laisser libre le défilé d’Incanale ; en effet, il ne tarda pas à abandonner les retranchements inférieurs, et dut remonter sur les hauteurs où se trouvait le monument. Nos troupes, qui arrivaient des régions alpestres encore couvertes de neige, se trouvant tout d'un coup saisies par la chaleur accablante du soleil italien, étaient exténuées, d’autant plus qu’elle manquaient de vivres, les bétcs de somme n’ayant pas été amenées à la suite des colonnes. Il était nécessaire de profiter du moment de trouble causé

à l’ennemi par la perte de la position de Spiazzi, si on voulait ne pas rencontrer une résistance sérieuse à Rivoli. On occupa, sans éprouver de résistance, les hauteurs boisées qui forment un amphithéâtre autour de Rivoli, et on mit quelques compagnies d’observation dans la vallée de Caprino.

L’ennemi s’était retranché en masse dans sa position de Rivoli.

Notre attaque eut lieu dans l’ordre suivant. On envoya sur la gauche quelques compagnies de chasseurs, pour se mettre en communication avec la colonne qui allait déboucher de la vallée de l’Adige. A notre centre, sur la chaussée, se trouvait un bataillon du régiment Louis avec une batterie d’obusiers; l’aile droite était formée par trois compagnies du régiment Wellington. La troisième colonne restait en réserve pour couvrir notre flanc du côté de Ceredello. On reconnut bientôt que le défilé d’Incanale était encore rendu presquo impraticable par l’ennemi qui y avait placé deux canons habilement disposés. Un feu violent de tirailleurs ne larda pas à s’engager sur ce point.

Sur notre front, l’ennemi se présenta avec environ 3,000 hommes soutenus par six canons, auxquels répondirent nos fusées ; mais l’éloignement en diminuait l’effet. Les Piémontais qui avaient observé tous nos mouvements, et qui venaient de recevoir d’Affi un renfort important prirent eux-mémes l’offensive. Ils se jetèrent sur le bataillon Wellington, qui les repoussa. En môme temps on aperçut une colonne dans la direction de Lezuane, qui s’apprêtait à nous tourner ; nous allions donc avoir 5,000 hommes sur les bras. La prudence nous commandait de nous contenter de rester sur la défensive ; nous opérâmes

un mouvement en arrière, en faisant passer le premier rang derrière le second. L’ennemi tenta encore de nous tourner, mais il se heurta contre la réserve, qui le repoussa énergiquement.

La colonne commandée par Lichnowsky était arrivée vers une heure par Preabocco et avait gravi les hauteurs du Monte Pastello ; les mouvements de l'ennemi sur notre aile droite ayant obligé Thurn à reculer un peu son centre, Lichnowsky n’osa pas so hasarder dans la plaine, et se contenta de s’installer dans le défilé d’incanale.

Quel ne fut pas l’étonnement des nôtres, lorsque le lendemain on s’aperçut que l’ennemi avait complètement abandonné sa position de Rivoli, et qu’on apprit qu’il s’était retiré partie sur Peschiera, partie vers le lac de Garde, où il avait trouvé des bateaux pour passer à l’autre bord.

On n’a pas encore pu trouver la raison de cette retraite du général Sonnaz. Elle ne pouvait être occasionnée par le mouvement du feld-maréchal contre Sona et Sommacarapagna, puisque ce mouvement n’eut lieu que bien après la retraite de Rivoli. L’hypothèse la plus admissible est que le bruit courait dans toute l’armée piémontaise que Thurn n'était que l’avant-garde d’un corps d’armée de 25,000 hommes arrivant immédiatement derrière lui. Mais ce n’était pas encore là une raison suffisante pour battre en retraite, car la position de Rivoli est tenable contre des forces très-supérieures.

Rivoli était donc à nous. Dans la nuit du 24 le corps de Thurn reçut l’ordre de partir le 25 pour Cavalcaselle, et d’aller remplacer devant Peschiera la brigade Edmond- Sehwarzenberg rappelée à son corps.

Le nouveau plan de Radetzky avait besoin d’être exé-

cuté sur-le-champ. L’ennemi s'était découvert, comme on dit en escrime, on ne pouvait assez se hâter d’en profiter. Il pouvait d’un moment à l’autre reconnaître la gravité de la faute qu’il commettait en allongeant sa ligne outre mesure et en dégarnissant son centre. Saisir rapidement les fautes de son adversaire et en tirer rapidement parti, c’est là le génie d’un chef d’armée. Dans toutes les guerres il y a un bon moment, et celui qui le laisse passer sans saisir l’occasion ne tarde pas à on être cruellement puni.

Sans perdre un instant, le feld-maréchal décida que les opérations commenceraient le 23, sans remise. Afin que l’ennemi ne pût avoir connaissance de nos projets, tous les préparatifs se firent dans le plus grand secret, et on veilla strictement à ce qu’aucun habitant n’allât aux avantpostes. Tout contrevenant devait être immédiatement fusillé. L’armée tout entière devait se mettre en mouvement dès une heure du matin, afin qu’au lever du jour nous fussions en position sur tous les points. Il est évident que sans les contre-temps imprévus qui suivirent notre attaque on aurait complètement réussi, car l’ennemi, que nous avions laissé si longtemps tranquille, ne pouvait supposer que nous aurions l’audace de gravir ces hauteurs d’oii son artillerie pouvait nous foudroyer.

A la nuit tombante toute l’armée était prête, les colonnes organisées, lorsque survint une pluie telle qu’on n’en voit que sous les tropiques. La terre tremblait au grondement du tonnerre, la nuit, épaisse à ne pas voir à un pas devant soi, était illuminée par intervalles par des éclairs aveuglants. Les chemins étaient convertis en torrents. C’eût été s’exposer à de graves désordres que de se mettre en route par un tel temps.

Le troupes durent faire halte, et essuyer la tempête ;

mais leur ardeur et leur bonne humeur ne les abandonnaient pas, car le jour était arrivé, qui allait mettre un terme à leur inactivité. Radetzky, qui devait monter à cheval à une heure, rentra chez lui, et selon son habitude, demandait à tous ceux qui entraient des nouvelles du temps. « Voilà un mauvais début, dit-il à un de ses officiers, en frappant du pied. — Au contraire, excellent, répondit celui-ci, je le considère comme très-bon. — Donnez m’en donc la raison, je vous prie. — C’est tout simple, Dieu veut frapper notre ennemi de cécité. Il ne nous attend pas aujourd’hui. — En effet, c’était une nuit à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit vulgairement. Un général romain, craignant la colère des dieux, n’aurait pas voulu marcher au combat ce jour là. Mais Radetzky, homme religieux, savait que Dieu protège les causes justes ; au petit jour, la pluie ayant à peu près cessé, il monta à cheval, et se rendit à San Massimo.

Nous n'avions pas de données exactes relativement aux forces de notre adversaire, nous le tenions pour plus fort qu’il ne l’était réellement. Le lieutenant-général Sonnaz qui commandait toute la ligne jusqu’à Rivoli, ne parait pas avoir eu plus de trois brigades, une partie de ses troupes avec la cavalerie et les auxiliaires ayant été attirée à l’aile droite pour couvrir le blocus de Mantoue. Les 5 ou 6,000 hommes qui s’étaient battus la veille contre Thurn s’étaient repliés pendant la nuit, mais n’avaient pas repris leurs premières positions ; ils s’étaient dirigés les uns sur Peschiera, les autres sur la rive droite du Mincio. Sonnaz n’avait pas plus de 12 à 14,000 hommes de Santa-Giustina à Sommacampagna. Nous lui étions de beaucoup supérieurs, puisque notre effectif était d’au moins 40,000 hommes. Mais il occupait une position très-

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forte qui n’était pas, il est vrai, fortifiée selon les règles de l'art, mais d’après les méthodes confuses mises à la mode par la révolution, qui avaient au moins, contre nous, l’avantage de l’imprévu. Les routes étaient coupées par des fossés, les murs et les bâtiments de quelque solidité percés de meurtrières, toutes les entrées de villages barricadées, et quelques points importants défendus par des redoutes retranchées. D’excellentes routes stratégiques mènent à ces hauteurs ; mais en môme temps qu’elles facilitent l’attaque, elles facilitent la défense, en ce qu’on peut les balayer avec des feux rasants. Au bout du compte l’ennemi nous était très-inférieur en nombre, — et c’est ce quo nous ne savions pas — mais il était maître d’une position qu’on ne pouvait conquérir qu’à force d’énergie et de bravoure. Nous pouvions réussir le jour même, le lendemain c’eût été plus difficile, car non-seulement l’ennemi aurait renforcé son front, mais nous aurions eu notre flanc gauche attaqué par le roi, ainsi que cela eut lieu le 25.

Notre aile gauche était formée par le 1 er corps, la droite par le 2 e , au centre se touvait la réserve prête à soutenir l’une ou l’autre des deux ailes, selon les circonstances. L’attaque principale devait être donnée par l'aile gauche, tandis que l’aile droite ferait une feinte destinée à retenir l’ennemi. Mais l'ardeur des troupes ne permit d’exécuter ces dispositions qu’à moitié, la feinte de l’aile droite dégénéra en un combat sérieux, et la ligne ennemie fut rompue simultanément sur tous les points.

Dès que l’eau se fut un peu écoulée, nos troupes s’ébranlèrent. Par instants, les nuages s’écartaient, et le soleil italien venait sécher nos vêtements trempés, et rechauffer le courage de ceux-là dont plus d’un sentait ses rayons pour la dernière fois.

Vers 6 heures, nos têtes de colonnes débouchèrent en face des positions ennemies elles feux des tirailleurs éclatèrent bientôt sur toute la ligne. L’artillerie ne tarda pas à donner ; elle avait de notre côté la supériorité du nombre, du côté de l’ennemi la supériorité de la position.

Le colonel comte Pergen qui commandait par intérim la brigade Gyulai gagnait du terrain ; ses troupes gravirent lentement les terrasses couvertes de vignes et d’arbres de toutes sortes ; puis lorsqu’elles furent assez près, elles s’élancèrent hardiment sur l’ennemi. On vit les soldats du régiment hongrois archiduc Ernest, arracher des jpeurtrières les fusils de l’ennemi pour y placer les leurs ; on ne pouvait résister à une pareille attaque. Sona était en notre possession ; à gauche de Sona, se trouve une cime, nommée Montebello, et à certaine distance, en arrière et encore plus à gauche, l’église de la Madona del Monte. Ces deux points furent attaqués par la brigade Frédéric Lichtenstein, qui s’en empara après une vigoureuse résistance ; le 9 e bataillon de chasseurs s’y distingua sous son brave colonel Weiss ; c’est là que fut pris le général piémontais Menthon. Tandis que la division Wimpfen, composée des brigades Lichtenstein et Gyulai conquérait ses avantages, la division Schaffgolsche en était également venue aux mains. La brigade Edmond Schwarzenberg, suivie d’une brigade de cavalerie sous le généralmajor Schaffgotsche, attaqua Santa-Giustina ; une colonne secondaire se dirigea sur Sandra par Bussolengo. Le général voyant que les Piémontais ne se défendaient plus que faiblement, donna l’ordre d’attaquer sérieusement, il s’empara de Santa-Giustina, et poursuivit l’ennemi, qui se réfugia à Osteria del Bosco.

La brigade Lichtenstein le poursuivit également jusqu’à

San-Giorgio-in-Salice ; arrivé là , il essaya de résister encore, mais entouré de tous les côtés, il reprit sa course, poursuivi par une division de cavalerie commandée par le chef d’escadron comte Wrbna des hussards de Reuss, qui lui prit une centaine d’hommes avec plusieurs officiers. Le 2* corps, vainqueur sur tous les points, s’avança jusqu’à Castelnovo, oh se rassemblèrent toutes ses colonnes.

Tandis que l’attaque d’Àspre était couronnée de succès , le combat avait pris des proportions plus sérieuses à l’aile gauche. Le 1 er corps , retardé un peu par l’orage de la nuit, ne parut que vers sept heures devant les positions 3e Sommarampagna. L’ennemi avait placé sur ce point, le plus important de son aile droite, 3,000 hommes au moins, avec une artillerie considérable; il était en outre relié à Villafranca , endroit bien fortifié et occupé par les débris des Toscans. Au pied de la colline se trouvaient plusieurs fermes et bâtiments massifs bien gardés par l’ennemi. Ce fut là que commença le feu des tirailleurs. L’ennemi risqua alors un mouvement offensif à son aile gaucho et repoussa nos tirailleurs. Mais à mesure que nos troupes, arrivant successivement, étendaient notre ligne et menaçaient de tourner l’aile gauche de l’ennemi , celui-ci évacuait peu à peu les bâtiments qu’il occupait et finit par concentrer sa défense à Sommacampagna. Tandis que la brigade Wohlgemuth attaquait de front cette position , la brigade Suplicatz la tournait à droite, soutenues toutes deux par Strassoldo, formant la réserve; Wratislaw donna alors l’ordre d’un assaut général. Sur tous les points nos troupes s’élancèrent, et si l’ennemi avait retardé d’un instant sa retraite, il aurait été certainement obligé de déposer les armes, car il était

cerné de tous côtés. Trois brigades étaient entrées en même temps dans Somtnacampagna , et s'y trouvaient pêle-mêle; le désordre fut tel un instant parmi les nôtres, qu’on dut faire sortir les troupes de ce village pour les remettre en ordre. De pareils accidents sont communs dans ces circonstances. Nous nous rappelons l’indescriptible pêle-mêle qui régnait à Gross-Aspem pendant la bataille de ce nom, lorsque nous nous emparâmes la première fois de ce point, et que plusieurs régiments s’y pressaient en même temps. Si le vaincu savait ce qui so passe chez le vainqueur, il lui serait souvent facile de lui arracher la victoire , car dans ces moments-là la voix des chefs n’est plus écoutée, et le lien de la subordination et de la discipline est entièrement relâché.

Après avoir rappelé la brigade Lichtenstein , qui se trouvait à San-Giorgio-in-Salice , le 1 er corps s’avança jusqu’à Oliosi , où il rejoignit le 2 e corps et poussa ses avant-postes jusqu’au Mincio.

La brigade Clam , qui formait avec la brigade de cavalerie archiduc Ernest l’extrême aile gauche, était arrivée le matin à Ganfardine, et voyant Sommacampagna enlevé par les nôtres, avait gravi les hauteurs de Custozza dont elle s’était emparée sans coup férir. L’archiduc Ernest resta avec sa cavalerie entre Vérone et Villafranca. Le feld-maréchal , qui avait suivi les mouvements de la brigade Lichtenstein, établit son quartier-général à San- Giorgio-in-Salice, où vint camper le corps de réserve.

Nous étions donc maîtres de ces positions menaçantes du haut desquelles l’ennemi avait dû jeter bien souvent des regards d’envie sur Vérone. Son centre était brisé; son aile droite, séparée de son aile gauche, ne pouvait la rejoindre qu’à travers des détours et des obstacles in-

surmontables. Nous tendions presque la main au corps du Tyrol. Notre adversaire n’était pas encore vaincu ; il disposait encore de forces considérables , mais sa situation n’était pas loin d’être désespérée. En quelques heures, il avait perdu toutes ses belles positions depuis Rivoli jusqu’au Mincio. Son second corps était défait, démoralisé, désorganisé. Le premier corps, engagé dans les marais de Manloue, demandait plusieurs jours pour se mettre en mouvement; si l’ennemi se dirigeait vers Custozza , comme il le fit en effet , il avait derrière lui Mantoue et sa forte garnison, et sc trouvait exposé à être acculé dans l’angle formé par le confluent du Pô et du Mincio. D’après le résultat de cette journée, il est clair que nous avions commis une grande faute en laissant à Legnano, au lieu de les concentrer à Vérone, les 12,000 hommes envoyés par Welden. Avec ce corps, nous aurions pu attaquer Viliafranca qui, défendue par lesToscans démoralisés par leur défaite de Curtatone , ne nous aurait pas opposé grande résistance. Charles-Albert n’aurait pas pu réunir ses troupes sur ce point : nous aurions occupé en même temps Goito et Valeggio; nous ne savons si , après cela , les Piémontais auraient pu arriver jusqu’à rOglio.

Nous continuions do n’avoir que des renseignements très-imparfaits sur les forces do nos adversaires. Nous ne savions pas au juste ce qu’était devenu le reste du corps de Sonnaz. Il était important, dans ces circonstances, que le feld-maréchal se plaçât à cheval sur le Mincio, afin de pouvoir opérer sur les deux rives suivant les mouvements de l’ennemi. Il n’était pas vraisemblablement supposable que l’ennemi , après avoir perdu sa position de Custozza, pensât à livrer une seconde bataille

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de ce côté du Mincio. Le roi , qui connaissait nos forces, devait bien penser que c’était avec toutes ses troupes que le feld-maréchal avait pris l’offensive , et Radetzky occupant les hauteurs de Custozza avec toute son armée, comment le roi aurait-il pu avoir l’idée de l’en chasser sans son second corps et avec une partie seulement du premier? Le maladroit blocus de Mantoue avait causé une telle incertitude et une telle irrégularité dans les opérations de l’armée ennemie, que la bataille de Custozza était pour elle un coup de désespoir; on sentait la nécessité d’agir, et on agit précisément du côté où l’on n’aurait dû rien faire. Cependant, pour être prêt à tout événement, le fold-maréchal fit fairo, dès le 23, les préparatifs nécessaires pour jeter un pont à Salionze.

Le 24, au matin , la brigade Haradauer, du corps de réserve, se rendit à Salionze ; Wohlgemulh , qui s’y trouvait, se retira à sa gauche et prit position sur les hauteurs de Prentino, en face de Mozambano. On commença à établir le pont, sous la protection d’une forte artillerie. L’ennemi essaya de répondre à notre feu , mais le sien fut bientôt dominé; la brigade Haradauer traversa alors le fleuve, et tandis qu’un bataillon du Banat prenait l'ennemi en flanc , le régiment Woeher l’attaquait de front et le poussait de position en position jusqu'à Ponti , où se trouvait une batterie ennemie; une compagnie du régiment Woeher se jeta dessus à la baïonnette , prit trois canons et un caisson de munitions; le lieutenant-colonel baron Feldegg et le lieutenant Frolilich tournèrent immédiatement ces canons contre l’onnemi [qui tentait de les reprendre, et fut ainsi repoussé par sa propre artillerie.

Pendant que cela se passait à Salionze , Wohlgemutli

avait dirigé un simulacre d’attaque contre Monzambano. L’ennemi, croyant à un engagement sérieux, détruisit le pont et abandonna le village. Woblgemuth fit rétablir le pont , traversa le fleuve, rejoignit Haradauer et se dirigea avec lui vers Borghelto, en face de Valeggio. Le feldmaréchal, qui avait pendant ce temps exécuté une reconnaissance vers le Monte-Vento , reçut en cet endroit la nouvelle de ces événements, et apprit en outre que l’ennemi , fort de deux bataillons , avait quitté Valeggio à notre approche ; il ordonna alors à Strassoldo de laisser seulement quatre compagnies du 10 e bataillon de chasseurs à Monte-Vento, et d’aller occuper Valeggio avec le reste de sa brigade. A une heure très-avancée de la soirée , l’ennemi fit une démonstration de cavalerie qui fut repoussée parles hussards de Radetzky ; un bataillon d’IIohonlohe fut envoyé dans la soirée à Valeggio pour renforcer Strassoldo.

Le roi se trouvait à Marmirolo où il avait transporté son quartier-général placé auparavant à Roverbella, lorsqu’il reçut les premières nouvelles du désastre de son second corps d’armée. Mais ce n’était qu’un bruit : le rapport officiel de Sonnaz n’était pas encore arrivé. Il réunit aussitôt toutes ses troupes disponibles et courut à Villafranca. Bava, qui après son expédition de Governolo, s’était arrêté à Mantouo pour inspecter le corps chargé du blocus, y apprit la défaite du second corps. Il prit immédiatement les dispositions nécessaires pour assurer la possession de Goïto etrappela la brigade Régina qu’il avait laissée à Governolo; mais il ne put arriver à temps pour sauver Valeggio, que le général Faa-di-Bruno, ne se trouvant pas assez fort avec deux bataillons, avait abandonné à l’approche de nos troupes. Strassoldo avait occupé im-

médiatement Valeggio avec sa brigade, et se trouvait relié à Wohlgemuth.

De son côté Radetzky avait fait jeter un pont entre Pastrengo etPonti, pour assurer .à nos troupes une retraite sur la rive gauche, dans le cas où un mouvement général en avant de l’ennemi nous aurait forcés à nous retirer sur Vérone. Il était occupé à ces différents préparatifs lorsqu’on vint lui annoncer l’échec essuyé le 24 par la brigade Simbschen.

Nous avons vu que cette brigade, revenant de son expédition sur Ferrare, s’apprêtait à marcher sur Governolo, lorsque l’ennemi s’avançant sur elle l’avait forcée de se replier sur Sanguinetlo où le général Simbschen avait pris le commandement à la place du prince François Lichtenstein rappelé personnellemont à Mantoue. Le 22 elle avait reçu l’ordre de marcher, en passant par Isola délia Scala ou par Villafontana, sur Isolata, où elle devait arriver le 24, puis d’aller à Sommacampagna remplir le vide laissé par la brigade Clam, dirigée sur Valeggio.

Cette marche de flanc était extrêmement périlleuse, s’opérant aussi près des positions ennemies. Ce que l’arméo entière avait pu faire, une brigade isolée n’en était pas capable. La punition de cette faute ne se fit pas attendre. Nous nous souvenons qu’on était inquiet au quartiergénéral autrichien du sort de cette brigade. Le 24 à midi, comme on n’en avait encore reçu aucune nouvelle, Radetzky envoya à Sommacampagna un de ses officiers d’ordonnance , le lieutenant comte Troyer. Celui-ci nous ayant annoncé que la brigade avait atteint les hauteurs de Sommacampagna, nos inquiétudes se dissipèrent, car dès lors, elle était reliée à l'armée, et pouvait être soutenuo en cas d’attaque.

Nous ferons observer ici que nous avions trop négligé noire aile gauche, et qu’uniquement préoccupés de l’idée que l’ennemi nous attendait sur la rive droite du Mincio, nous n’avions accordé que peu d’attention à la position de Villafranca. Notre cavalerie, dont l’affaire était de couvrir notre flanc gaucho, était trop éloignée ; il est vrai que l’ennemi n’aurait pas eu la hardiesse de rien tenter contre nos derrières ; il se serait exposé à être pris en flanc par la garnison de Vérone.

La brigade Simbschen, forte d’environ 6,000 hommes, partit de Sanguinetto le 22 à huit heures du soir, et essuya en roule l’orage qui contrariait notre sortie de Vérone. Le 23, au matin, elle entra à Villafontana, où les troupes mangèrent, mais il paraît que les vivres avaient été détériorés par la pluie de la nuit, et qu’on ne laissa pas aux soldats un temps suffisant pour leur repas. Le même jour elle atteignit Bulta-Pietra, et entra le 24, à midi, à Sommacampagna, exténuée par la chaleur et par cette marche pénible. Comme ce n’était pas l’heure du repas, les soldats harassés, allèrent chercher du vin dans les caves du village ; les hommes du régiment prince Emile, surtout, se laissèrent aller à boire au delà de toute mesure et de toute prudence, et cet excès apporta le désordre dans la marche suivante.

Vers une heure de l’après-midi le général avec la première section de sa brigade, c’est-à-dire avec 2 bataillons de Ilaynau-infanterie, deux escadrons de uhlans et une demi batterie, s’avança vers Custozza pour y prendre la position du général Clam, lequel devait se reporter sur Valeggio; Clam exécuta son mouvement sans rencontrer de résistance. La seconde section de la brigade Simbschen, formée do 2 bataillons prince Emile, 2 bataillons Nugent,

4 bataillon du Banat et une demi batterie, ne se mit en marche que vers quatre heures. La brigade se trouvait ainsi divisée. Nous ne connaissons pas la raison de ce retard, mais il est évident que cette séparation fut la cause du malheur arrivé à cette brigade. La seconde section ne connaissait pas le chemin, et les chefs se trouvaient tout désorientés dans ce labyrinthe de collines ; la tête de colonne se trompa, et au lieu de prendre la routo de Custozza prit celle do Villafranca ; on s’aperçut bientôt de cette erreur, mais la contre-marche qui s’en suivit, fit perdre au moins une demi heure. On venait de rejoindre la bonne route, lorsqu’on signala l’arrière-garde ennemie.

Vers trois heures de l’après-midi, Charles-Albert était parti de Villafranca avec 4 brigades , celle do la garde, et celles d’Aoste, de Piémont, et de Cuneo, couvertes en flanc par une division de cavalerie, pour attaquer les positions de Custozza, de val StafTalo et de Sommacampagna. La garde, sous le duc de Savoie, formait le flanc du côté de Custozza, Cunéo était au centre, le duc de Gènes à l’aile droite avec la brigade de Piémont ; la brigade d’Aoste, située en arrière de l’aile gauche, formait réserve. Le tout s’élevait à au moins 25,000 hommes. Il paraît que le mouvement de flanc de la brigade Simbschen avait échappé à l’attention de l’ennemi, et que ce fut un effet du hasard que cette brigade rencontrât l'armée ennemie.

Les Piémontais- marchaient en quatre colonnes, se dirigeant vers les hauteurs, et suivant la dépression de terrain par où passe la route de San-Giorgio-in-Salice, et qui séparo les hauteurs de Custozza de celles de Sommacampagna. C’était justement ce point que la séparation do la brigade Simbschen avait laissé inoccupé. La division

de uhlans, qui se trouvait seule, se retira sur San-Giorgioin-Salice. La tête de la brigade venait d’atteindre Custozza, et Clam était parti, lorsque l’engagement commença. Le régiment Haynau combattit vaillamment et garda sa position ; mais plusieurs bataillons de la brigade piémontaise Cunéo prirent cette demie brigade par le flanc gauche et menacèrent ses derrières ; le général, qui se trouvait à la tête de cette section, donna alors l’ordre de la retraite sur San-Giorgio-in-Salice.

Le régiment prince Emile était encore en marche lorsque l’on en vint aux mains ; il avait déjà gravi à moitié les hauteurs, lorsqu’il fut atteint par l’ennemi. Après un moment d’hésitation le combat s’engagea. L’ennemi commença par tourner l’aile droite du régiment, tandis que de nouvelles troupes arrivaient successivement sur le champ de bataille. On essaya de s’opposer à cette manœuvre en étendant notre front et en déployant en tirailleurs, sur l’aile droite, jusqu’à neuf compagnies ; l’ennemi rompit plusieurs fois notre ligne, non sans être cruellement repoussé par nos baïonnettes. L’exemple des officiers, parmi lesquels se distinguait le lieutenant-colonel Sunstenau, exaltait le courage de nos soldats. Le combat durait depuis plusieurs heures et les munitions commençaient à manquer. En ce moment le lieutenannt-colonel Sunstenau, qui venait de se faire panser une grave blessure, revint sur le terrain, se mit à la tête d’une demi compagnie, encore en bon ordre, et se jeta sur la réserve piémontaise ; la lutte allait s’engager corps à corps, lorsqu’une décharge ennemie vint renverser de cheval Sunstenau, qui tomba percé de plusieurs balles. Découragés par la mort du chef , qui les avait animés jusqu’alors, sans munitions, sans officiers — iis étaient

tous morts ou blessés — nos soldats durent battre en retraite ; le colonel du régiment, colonel Bolza, était parti pendant le combat pour Sommacampagna, afin de savoir ce qui s’y passait : Sommacampagna venait d’être abandonnée par le régiment Nugent; lorsqu’il voulut revenir il se trouva séparé de ses troupes par la brigade de Piémont, et il ne put les rejoindre que lorsqu’elles étaient en pleine retraite. On comprend qu’une troupe, qui s’était ainsi déployée en tirailleurs , ne pouvait pas se masser pour opérer sa retraite. Complètement désorientés dans ce terrain irrégulier, les uns regagnèrent Vérone, les autres se dirigèrent vers Sommacampagna, ne sachant pas que le pont était entre les mains de l’ennemi, et ils furent faits prisonniers. Dans cet engagement le régiment prince Emile eut trois officiers tués et dix blessés, près de 1,000 hommes tombèrent aux mains de l'ennemi. Les Piémontais, exaltés par ce succès, crurent avoir battu l’aile gauche tout entière du feld-maréchal ; ils ne savaient pas qu’ils n’avaient eu affaire qu'à une brigade isolée, qui ne pouvait évidemment pas résister à un corps d’armée.

Le feld-maréchal savait qu’on aurait fort bien pu éviter ce malheur ; il n’en fut que plus contrarié d’avoir perdu cette belle et forte brigade. D’après tous ces événements et tous ces mouvements, il était clair que l’ennemi comptait livrer le lendemain une bataille décisive. L’heure si longtemps attendue du dénouement approchait.

Par suite de la défaite de la brigade Simbschen, nous avions perdu toute cette ligne importante de hauteurs, s’étendant depuis Sommacampagna jusqu’à Custozza. L’ennemi occupait solidement le Monte -Torno et Godio, et était par conséquent maître de la vallée. S’il attaquait

dans cette direction, notre centre était enfoncé, et notre 1 er corps séparé du 2°. Il fallait donc que ce dernier corps reprit ces positions à n’importe quel prix. Il reçut l’ordre de venir de Castelnovo ; la brigade Edmond Sclnvarzenberg resta en arrière pour attendre le 3 e corps venant du Tyrol; elle devait rejoindre son corps immédiatement après. La brigade Gyulai fut envoyée en avant pour s’emparer do Godio ; mais elle trouva ce point si fortement occupé, qu’elle dut se replier sur San-fiiorgio-in-Salice, et attendre l’arrivée du 2' corps.

Pendant que le 2 e corps était chargé de prendre si énergiquement l’offensive, la nature des choses commandait que le I er restât sur la défensive, tant que la conduito du 2 e corps n’exigerait pas qu’on prît de nouvelles dispositions. La brigade Wohlgemuth se trouvait à Yaleggio avec la brigade Strassoldo ; elle avait laissé quelques détachements à Borghetto. La brigade Clam resta dans sa position primitive, ayant en arrière de son aile gauche la brigade Suplicatz en réserve.

Tout ce qui se trouvait au-delà du Mincio fut rappelé sur la rive gauche, et on ne laissa que quelques bataillons à Mozambauo et à Salionze.

Le corps de réserve était à Oliosi et à San Rocco di Palazzuolo. C’est dans cette position, suffisamment concentrée, que nous attendions le combat.

Le commandement de Vérone avait été confié au feldmaréchal lieutenant Haynau.

Radetzky ne pouvait pas laisser à Vérone une garnison proportionnée au nombre des habitants ; il fallait donc suppléer à la faiblesse de la garnison par l’énergie de son chef. Le feld-maréchal avait demandé avec insistance au ministre de la guerre, le général Haynau pour comrnan-

der à Vérone, et l’avait obtenu non sans difficulté. Ce général qui s’est fait un nom dans cette guerre, était d’un caractère assez peu traitable ; mais Radetzky le connaissait et Haynau avait pour ce dernier un tel respect que le feld-maréchal lui avait accordé toute sa confiance, confiance dont Haynau se montra digne par les services qu’il rendit à l’empereur et à l’armée, pendant la guerre d'Italie. Haynau avait l’ordre d’envoyer à Castelnovo, pour renforcer le 3 e corps, une brigade formée à Vérone sous le commandement du colonel Perin, du régiment Reisinger. Mais du haut de l’observatoire de Vérone, Haynau avait vu le désastre de la brigade Simbschen ; comprenant l’extrême importance de Sommacampagna que nous venions de perdre, il envoya la brigade Perin, composée de 2 bataillons Reisinger, 2 bataillons de volontaires viennois, d’une batterie de fusées, et d’une division de cavalerie, à Sommacampagna, au lieu de la diriger sur Castelnovo , avec ordre d’attaquer cette position dès que le bruit de notre mousqueterie lui indiquerait que nous aurions commencé l’attaque. Cette habile résolution fut pour beaucoup dans le succès du lendemaiu.

Tels étaient les préparatifs faits par nous en prévision d'un combat imminent. De son côté, Charles-Albert fit camper ses troupes sur le terrain, et retourna à Villafranca, où il fut bientôt rejoint par Bava. La vue du millier de prisonniers qu’on nous avait faits, et d’un drapeau qu’on avait enlevé, avait donné au quartier-général piémontais une telle opinion de sa supériorité qu’il no doutait pas un instant de l’heureuse issue du combat prochain. Co fut en ce moment que le roi reçut le rapport de Sonnaz, où ce général annonçait qu’il se trouvait devant Peschiera, et qu’il s’apprêtait à marcher sur Salionze et

Borghetto. Il paraît que notre passage du Mincio près de Salionze le força de changer sou itinéraire, car il se dirigea sur Volta où il resta sans prendre part à la bataille.

On attachait, du côté de l’ennemi, un grand prix à la possession de Valeggio, car on espérait de ce point pouvoir donner la main au second corps; en conséquence, voici le plan qu’on imagina. Le duc de Gènes devait partir de Sommacampagna et de Beretara à six heures du matin, et marcher vers Oliosi. Le duc de Savoie avec les brigades de la garde et Cunéo devait quitter à la même heure Cuslozza, et gagner les hauteurs de Guastalla visà-vis de Salionze. Le roi, en personne, accompagné de Bava, devait s’emparer de Valeggio avec la brigade d’Aoste. Ce plan indique que l’on ne connaissait nullement nos positions, et il semblerait que l’on nous croyait faisant toujours face au Mincio, et que l’on avait pris la brigade Simbschen pour une arrière-garde; il serait difficile de s’expliquer autrement l’idée fixe où l’on était de nous tourner.

La bataille de Custozza fut une bataille offensive de la part des deux armées, avec celte différence que les Piémontais furent ensuite obligés de se mettre sur la défensive.

Le soleil se leva le 25 avec tout l’éclat d’un soleil méridional, nous promettant une belle, mais chaude journée. Dans le courant du jour la chaleur s’éleva jusqu’à 30 dégrés, et le soldat, marchant avec armes et bagages, était aussi baigné par la sueur qu’il l'avait été par la pluie deux jours auparavant. Nous perdîmes par l’effet do cette chaleur une assez grande quantité d’hommes, principalement dans le régiment Furstenwarther, arrivé le jour même de Castelnovo. L’ennemi ne fut pas plus heureux

quoique ses troupes se composassent d’Italiens qui devaient être accoutumés à leur climat natal.

Le combat commença à notre aile gauche. Vers huit heures le roi parut avec la brigade d’Aoste devant Valeggio, mais il fut si violemment salué par notre artillerie qu’il dut s'arrêter. En voyant le vieux château garni de canons, il comprit qu’il avait affaire à une force assez considérable , tandis qu’un feu d’artillerie dirigé sur son flanc droit lui indiquait que nous occupions solidement les hauteurs qui mènent à Cuslozza. Le roi fit faire halte à ses troupes, et les plaça un peu en dehors do notre feu, pour attendre les deux ducs qui devaient arriver par les hauteurs. Mais au lieu de renforts attendus, on reçut du duc de Savoie l’avis que son front était arrêté par une masse considérable de troupes. Le duc de Gênes qui devait commencer son mouvement à six heures du matin, ne s’était mis en marche qu’à dix heures, ses troupes n’ayant reçu leurs vivres que très-tard. Bava attribue à ces retards la perte de la bataille ; il a tort, si le duc de Gênes avait commencé son mouvement plus tôt, il était pris en queue par le 2 e corps tout entier, suivi du 3 e en réserve, et en front par la réserve se trouvant à Oliosi; il aurait été probablement obligé de mettre bas les armes avec toute sa division ; ce retard le sauva, et l’empêcha au moins de perdre sa ligne de retraite.

Tandis que le combat commencé à l’aile droite était ainsi suspendu, la lutte n’en était que plus chaude sur les hauteurs de Sommacampagna. La brigade Gyulai, qui se trouvait à San-Giorgio-in-Salice, reçut l’ordre de marcher sur Sommacampagna divisée en trois colonnes. Le feu commença vers onze heures. Le feld-maréchal arrivait en même temps à San-Giorgio-in-Salice. Une colonne de la

brigade Gyulai s’était assurée des éminences de Sona et de Madonna del Monte, et avançait sans encombre ; les deux autres colonnes éprouvaient une vigoureuse résistance, mais n’en gagnaient pas moins du terrain ; on allait atteindre le sommet de la montagne, lorsqu’un violent feu d’artillerie et de mousqueterie annonça l’intervention, à l’est de la montagne, do la brigade Perin, dont la brigade Gyulai ignorait la présence. Cette brigade avait eu beaucoup de peine à arriver à son poste, ayant eu à traverser un terrain plat, sur lequel elle était exposée en plein aux feux rasants et à la mousqueterie de l’ennemi.

A ce moment critique on s’aperçut que l’intervalle entre les brigades Giulai et Perin était trop grand ; il fallut faire halte un instant, afin de former une nouvelle colonne destinée à. relier les deux brigades. Cotte manœuvre fut exécutée avec rapidité. Le moment était venu d’un assaut général. Pour gravir ces hauteurs, sous un soleil ardent, sous un feu violent auquel nous ne pouvions répondre que faiblement, il fallait à nos soldats, qui tombaient littéralement de fatigue, une force de volonté admirable, qu’excitait encore l’exemple entraînant de leurs chefs. Los hauteurs étaient enfin escaladées ; l’ennemi se réfugia dans le village, et s’installa dans des maisons crénelées d’où il essaya de se défendre. Le 2‘ bataillon de volontaires Viennois, se dirigeant par la gauche, s’empara des premières maisons, et l’ennemi se voyant cerné de tous côtés, cessa de combattre et se retira sur les sommets de Beretera. Mais il no fallait pas qu’il conservât non plus cette position. La brigade Frédéric Lichtenstein qui formait la seconde ligne, et se tenait derrière la brigade Gyulai dont elle couvrait l’aile droite, reçut l’ordre de s’emparer de Beretara. Le 2 e bataillon Kaiset et le

9 e bataillon de chasseurs, soutenus du régiment François- Charles, s’avançait vers ces hauteurs, lorsque l’ennemi, renforcé sans doute des troupes retirées de Sommacampagna, tomba tout d’un coup sur l’aile droite de la brigade. Lichtenstein se vit obligé de faire reculer cette aile ; dans ce moment le feld-maréchal entrait à Zerbare ; il se dirigea vers les cordons de tirailleurs et adressa aux soldats quelques mots d’éloge qui furent accueillis par des cris de joie ; mais pendant ce temps les bersaglieri s’étaient approchés à une faible distance, et Lichtenstein pria Radetzky de ne pas s’exposer ainsi au danger ; le feld-maréchal regagna Zerbare, d’oii il observa le combat pendant quelque temps, puis les obus ennemis atteignant encore cet endroit, il alla se placer sur la route entre la brigade Lichtenstein et la brigade Kerpan, placée à droite de la précédente.

Lichtenstein ramena bientôt ses hommes contre l’ennemi qui regagnait du terrain; il se jeta sur lui à la baïonnette, le repoussa dans Beretara et prit possession des hauteurs de Pelizza. La lutte cessa pendant quelques instants, puis le régiment François-Charles s’élança de nouveau, et enleva enfin Beretera. L’ennemi céda jusqu’à Casa del Sole oh il s’arrêta et déploya son artillerie. Comme les nôtres hésitaient à attaquer celte position, l’ennemi prit l’offensive et nous ramena jusqu’à Beretara ; mais il fut de nouveau reçu par le régiment François- Charles ; nous installâmes une batterie presqu’au milieu do nos tirailleurs, pour nous mettre à l’abri d’un second mouvement offensif. Au Monte Boscone l'ennemi opposait une résistance désespérée, et Lichlonstein avait déjà envoyé dire au feld-maréchal qu’il ne pourrait se rendre maître sans renforts do cette position. Les renforts

n’étaient pas loin ; les deux brigades Perin et Gyulai s’avançaient victorieuses, par le plateau, vers le Monte Boscone. Le major Mayer commandant le régiment archiduc François-Charles, profita de ce moment, se jeta sur Casa del Sole et en chassa les Piémontais qui s’enfuirent en toute hâte vers Villafranca ; l’ennemi perdit beaucoup d'hommes faits prisonniers, ainsi que des bagages , entre autres le trésor des princes de Gônes ; nous vîmes entre les mains de nos soldats beaucoup d’objets aux armes du duc. A partir de ce moment le sort de la journée était décidé, car, si bravement que tînt encore le duc de Gènes à Godio, il ne pouvait résister à l’attaque réunie de cinq brigades.

La brigade Lichtenstein se dirigea en ligne droite sur Godio, suivie par la brigade Kerpan. Le feld-maréchal avait quelque crainte que l’ennemi ne tînt bon sur ce point .faiblement occupé par les nôtres; il se rapprocha donc de Guastalla, pour être présent en cas d’un événement quelconque. Kerpan trouva sur son chemin une masse assez considérable de troupes ennemies, qui couronnaient les hauteurs de Godio. Il la fit attaquer par lo régiment de Sluina, qui fut bientôt maître do ce point ; l’ennemi revint en force, mais il fut dé nouveau repoussé. Le régiment de Sluina étant exténué, et l’ennemi ayant amené de nouvelles batteries et de nouvelles troupes, le régiment Kinsky, qui était jusqu’alors resté en réserve vint en ligne. La lutte se continuait, indécise, lorsqu’arriva la brigade Edmond Schwarzenberg, venant de Castelnovo. Elle avait laissé on route près du tiers de ses hommes, accablés par la chaleur, mais ceux qui restaient n’en étaient que plus vaillants ; on avait placé derrière, la brigade Kerpan, pour lui donner une heure de repos;

mais la résistance de l’ennemi au Monte Godio se prolongeant, on dut faire avancer cette brigade presque aussitôt. La vue de ces troupes fraîches découragea l’ennemi. Il se retira sur Custozza oh il essaya de prendre position, mais dominé par notre artillerie, poussé par nos troupes, il abandonna ce dernier point et se dirigea vers Villafranca.

Nous avons vu que l’ennemi s’était présenté vers huit heures devant Valeggio, mais qu’il s’était reporté en arrière, pour attendre l’arriYée des deux ducs. A midi le combat était général sur toute la ligne de Sommaeampagna à Valeggio. Au quartier-général piémontais on comptait sur l’apparition du second corps d’armée à Borghetto ; aussi s’en ^tenait-on à un simulacre contre Valeggio, on ne devait agir avec énergie qu’à l’arrivée de Sonnez ; mais on apprit bientôt que Sonnaz ne pourrait pas être là avant six heures, ce qui, du reste, n’eut même pas lieu, car Sonnaz ne parut pas. Si Bava avait tort de compter sur ce corps affaibli et démoralisé, on ne s’explique cependant pas comment Sonnaz, entendant gronder le canon tout autour de lui, resta immobile à Volta. Il est vrai que nous avions envoyé sur ce point trois compagnies d’infanterie et un escadron de hussards qui ouvrirent contre l’ennemi un vif feu de tirailleurs ; Sonnaz prit sans doute cette simple patrouille pour l’avant-garde d’un corps important.

Il paraît que l’ennemi n’eut connaissance de la présence de la brigade Clam à Valeggio qu’en éprouvant l’effet de son artillerie sur son flanc droit. Le duc de Gênes devait nécessairement tomber sur cette brigade en arrivant d’Oliosi. Nous n’avions pas prévu qu’on pût attaquer notre centre; c’était de notre part une grande faute de négliger

de remplir le vide qui allait se produire par suite de l’envoi de la demi-brigade Simbschen dans la vallée de la Tione. L’ennemi profitant de cette faute dirigea vers la vallée de la Tione la brigade de la garde et une partie de celle d'Aoste, qui s’établirent du môme coup sur le Monte Mamaor. Le comto Clam voyant son aile gauche menacée d’ôtre entourée, fit un changement de front à gauche en arrière, tandis que le commandant de corps comte Wratislaw envoyait pour soutenir Clam une partie de la brigade Suplicatz. Un combat violent s’engqgea, pendant lequel l’ennemi ouvrit contre nous un feu de trois batteries, qui malgré sa position avantageuse ne put éteindre le nôtre. Le Mont Mamaor fut enfin pris, et une colonne ennemie qui se dirigeait vers le Mont Venti, fut repoussée par le 40 e bataillon de chasseurs qui occupait ce point; le duc do Savoie, qui s’était bravement battu, instruit de la défaite de son ailo droite, suspendit l’attaque, et couvert par un régiment de la garde se retira en bon ordre vers Villafranca.

Sur les hauteurs de Probiano se trouvait campée en désordre une masse d'environ 10,000 hommes, probablement des troupes du duc de Gênes. Le colonel Wyss, des Uhlans-Charles, arrivant do Valeggio avec deux divisions et quelques canons, se présenta subitement sur ce point ; cette apparition jeta un tel désordre dans ces troupes qu’il eût suffi d’une brigade et [de quelques batteries pour les mettre complètement en déroute.

La nuit était venue, le combat tirait à sa fin, la fusillade se tut peu à peu, et le soldat harassé campa sur le terrain même où il venait de se battre. Cela était peu important pour l’infanterie; mais notre cavalerie, qui n’avait presque pas souffert, aurait pu être employée utilement en ce mo-

ment. Nous envoyâmes cependant plusieurs détachements sous les colonels Wyss et comte Stadion, qui poursuivirent l’ennemi, lui firent quelques prisonniers et portèrent le désordre dans ses colonnes en retraite, mais ces détachements étaient trop faibles pour rien faire d’important, et le roi put effectuer sans danger sa retraite sur Goïto oh il trouva le corps de Sonnaz, la brigade Regina et plusieurs autres détachements de troupes fraîches.

La lutte étant décidément terminée , Radetzky, qui était resté toute la journée exposé à la chaleur et à la poussière, rentra à son quartier-général d’Alzarea. Lorsque le lendemain matin 26 , on vint lui annoncer que l’ennemi avait quitté Villafranca et était disparu des hauteurs, il courut à Valeggio, oh il rassembla les commandants de corps, et on prit les dispositions suivantes pour poursuivre l’ennemi.

Le I er corps eut l’ordre de passer le Mincio à Monzambauo et de marcher sur Castiglione delle Stiviere en passant par Pozzolengo.

Le 2 e corps devait se diriger sur Guidizzolo par Valeggio et Volta.

Le corps do réserve traverserait le Mincio à Salionze et irait compléter le blocus de Peschiera.

Gotte manœuvre avait un défaut capital : c’était de dépasser beaucoup trop les ailes de l’ennemi ; il on résultait un dangereux fractionnement de nos troupes ; elle ne peut réussir que lorsque l’ennemi est en pleine déroute et se trouve dans l’impossibilité de faire volte-face. Ce n’était pas le cas de Charles-Albert. Il avait la division de réserve de Ferrer, la division lombarde de Perron, le 17 e régiment et plusieurs autres fractions de corps, toutes ces troupes encore intactes, et accru do Sonnaz, il était

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en état de livrer une seconde bataille. Cette préférence qui nous portait à nous renforcer sur l'aile droite, était basée sur ce que nous supposions que l’ennemi opérerait sa retraite par Castiglione, Monlechiori et Ghedi, et nous ne voulions pas arriver avant lui à Castiglione. Mais il n'était pas vraisemblable que l’ennemi nous livrât ainsi son aile droite à découvert, tandis qu’il avait libre devant lui la route de Crémone, ville où se trouvaient ses magasins, ses hôpitaux, ses approvisionnements ; dans ce cas, c’était nous qui avions notre aile gauche exposée. -

Cependant notre armée se mit en mouvement pour exécuter les dispositions indiquées plus haut ; mais le 2® corps perdit du temps à faire sa cuisine, et son avantgarde, sous les ordres du prince Frédéric Lichtenstein, ne parut à Volta que vers six heures du soir. Soit que le roi eût lo projet de s’établir sur les hauteurs de Volta- Cavriano et de Solferino, et de risquer une nouvelle bataille, soit qu’il voulût simplement couvrir sa retraite, toujours est-il qu’il avait donné au général Sonnaz, parti avec lui le matin de Volta, l’ordre de retourner sur ce point, et de s’en emparer si cela était possible.

Il était environ six heures lorsque la tête de notre colonne atteignit Volta. Sur la route de Goito, sur le revers opposé de la montagne, on aperçut bientôt un nuage noir de poussière, qui annonçait la marche d’une colonne importante, se rapprochant rapidement de Volta. Le prince Lichstenstein porta immédiatement les premières troupes de notre avant-garde, c’est-à-dire le 9 mc bataillon de chasseurs et deux canons, à l’entrée du village, il eut ainsi l’avantage d’occuper avant l’ennemi les points les plus importants. A peine avait-il terminé ces dispositions indispensables que l’ennemi ouvrit un feu violent

contre Volta. Le 2 rae bataillon Kaiser et un bataillon François-Charles arrivèrent bientôt au secours de leurs camarades, mais notre petit nombre ne nous permettait pas de couvrir suffisamment notre flanc gauche.

Soutenu par une artillerie composée de seize canons, l’ennemi portait son effort non seulement sur notre front mais encore sur notre flanc gauche ; il prolongea alors son aile droite vers Sottomoncone et Lucone, menaçant avec ses tirailleurs les derrières de notre brigade. Le combat durait depuis près de trois heures, lorque la brigade Korpan arriva enfin sur le terrain. L’ennemi avait fait assez de progrès pour occuper dans Voila même plusieurs pâtés de maisons d’où il pouvait tirer à couvert sur les troupes à mesure qu’elles arrivaient. On envoya alors le régiment Kinsky et un bataillon de Sluina contre ces maisons, ils les prirent d’assaut et rejetèrent enfin l’ennemi des hautours. On fit une centaine de prisonniers, presque tous Savoyards.

L’ennemi voyant échouer ses tentatives contre notre flanc gauche, ne s’en rejeta qu’avec plus d’impétuosité sur notre flanc droit. Favorisé par la nuit, qui commençait à venir, et par la disposition du terrain qui s’élève en terrasse, il réussit à s'emparer des issues de Volta du côté de Guidizzolo, s’installa dans les maisons, et secondé par les habitants, qui enhardis par l’obscurité prirent largement part au combat, essaya de se rouvrir un chemin à travors la ville. Sonnaz venait de recevoir des renforts considérables, la brigade Regina toute entière, le 17“ e régiment d’infanterie, et deux régiments de cavalerie; mais rien ne pouvait triompher de l’inébranlable résistance des nôtres. On en vint bientôt il se battre corps à corps, ennemis et amis ne se reconnaissaient pas dans

les ténèbres, et des deux côtés on se battait avec un acharnement féroce. On trouva un chasseur et un Savoyard qui s’étaient enfoncés l’un à l’autre leur baïonnette dans le corps, étendus côte à Côte dans le calme de la mort. Le jour arriva enfin, et le soleil vint éclairer ce terrible pêle-mêle. Une partie des brigades Kerpan et Schwarzenberg étaient entrées successivement dans Volta ; la brigade Gyulai était restée au dehors, en réserve. Il y avait eu des deux côtés près de cinq brigades entassées dans cet endroit; aussi ne peut-on se faire une idée du chaos qui régnait parmi les troupes après ce combat nocturne. Le lever du jour permit de rétablir un peu d’ordre, et le combat recommença aussitôt. L’ennemi, qui s’était renforcé, ainsi que nous l’avons dit, renouvela son attaque sur notre aile gauche. D’Aspre avait eu la précaution d’envoyer la brigade Ferin, avec douze pièces, à Valeggio, où était Radetzky; on n’avait mis sur ce point que quatre compagnies de grenadiers, formant la garde du feld-maréchal, que celui-ci avait dirigées sur Volta dès qu’il avait appris ce qui s’y passait. On ne pouvait pas savoir si l’ennemi ne repasserait pas le Mincio, et ne tenterait pas une attaque sur ce point important.

Toutes les tentatives de l'ennemi, sur notre aile gauche, échouèrent devant la bravoure des soldats et la fermeté des généraux. Le colonel comte Pergen avec un bataillon de son régiment, soutenu d’une colonne du régiment de Sluina, conduite par le major Molineri, décida du sort de ce combat; l’ennemi était définitivement repoussé des hauteurs. Il renonça à toute nouvelle tentative, et se retira lentement sur Goito. Notre cavalorie le poursuivit vivement, ce qui donna lieu è de beaux engagements ; les ileux régiments de cavalerie piémontais, envoyés comme

renforts à Sonnaz et qui protégeaient sa retraite, se montrèrent dignes de lutter avec notre bravo cavalerie. Telle fut l’issue du dernier effort tenté par Charles-Albert pour reconquérir ses positions sur le Mincio. Mais ce dernier effort avait plutôt l’air d’un ordre donné dans un moment d’exaspération que d’un plan raisonné. Si l’on réussit à remporter quelques avantages sur Lichtenstein, on aurait fort bion pu arriver au moment où le premier corps tout entier aurait dû se présenter devant Yolta, sans compter que deux autres corps devaient passer à droite et à gauche de ce point. Ce combat acheva de démoraliser l’armée du roi. Jusque là ses troupes s’étaient bien battues, plusieurs fois le plateau do la balance avait penché vers elles , leur honneur de soldat était intact ; les pertes matérielles étaient minimes ; la retraite sur Goïto n’avait rien d’une fuite ; ce combat meurtrier découragea complètement les troupes; la retraite se continua dans un désordre, qui dans des proportions plus restreintes rappelait la retraite de Russie.

Radetzky était rentré à son quartier-général d’Alzarea, avec l’intention de le quitter le soir même pour s’établir à Valeggio. Il attendit jusqu’au soir les rapports, surtout ceux qui devaient venir de Volta ; ne recevant rien, il pensa que l’on s’était rendu maître de ce point, sans événements remarquables. Il commençait à goûter quelques instants de repos, lorsque entre deux et trois heures du malin entra l’officier porteur de la nouvelle du combat de Volta. Cet officier étant tombé dans le train des équipages de pont et de l’artillerie de réserve, avait dû faire presque tout le chemin à pied, au péril de sa vie. Radetzky envoya immédiatement l’ordre au I er corps et au corps de réserve de se porter sans retard sur Volta. Le jour se levait; il

inouta à cheval et se rendit à Valeggio, là il apprit que l’ennemi avait battu en pleine retraite, car pendant que notre cavalerie le harcelait, les tôles de colonnes du 4" corps ôtaient apparues sur les hauteurs de Cavriana, celles du corps de réserve à l’entrée môme de Volta; l’armée se trouvait donc réunie tout entière sur ce point.

Après la déplorable issue de l’affaire de Volta, Charles- Albert rassembla ses généraux en conseil de guerre autour du lit où le consumaient la fièvre et l’épuisement, reçut leurs rapports sur l’état des troupes et leur demanda ce qu'il y avait à faire. Tous furent d’avis qu’il fallait gagner du temps afin de pouvoir réorganiser l’armée , et dans ce but, proposer un armistice. On ne voulait que gagner du temps, cela est clair comme le jour, et nous ne dovions accepter cette proposition qu’à la condition qu’on nous enverrait des négociateurs pourvus de pleins pouvoirs. On choisit pour négocier cet armistice les généraux Bes, Rossi et le colonel d’artillerie Délia Marmora ; ce dernier nous était bien connu, il était en relation avec les officiers les plus distingués de notre armée, et Radetzky l’avait toujours traité fort bien et fort amicalement. Il a rendu un service signalé à sa patrie en soumettant Gènes soulevée après la bataille de Novare.

Le feld-maréchal était en train de prendre ses dispositions pour continuer la poursuite de l’ennemi, lorsqu’on lui annonça l’arrivée à Volta des négociateurs de Charles- Albert. 11 les envoya à son quartier-maître général, le général prince Félix Schwarzenberg. L’ennemi proposait la ligne de l’Oglio, se doutant bien que cette offre serait repoussée et que nous y répondrions par une contre-proposition. La ligne de l’Oglio que, du reste, dans ce mo-

ment notre aile gauche , principalement la garnison de Mantoue devait avoir franchie, fut rejetée; le prince posa la ligne de l’Adda, puis l’évacuation de Venise, de Peschiera, de Rocca-d’Anfo et de Pizzighettono, ainsi que de Modène et de Parme , la retraite de la flotte , la levée du blocus de Trieste, et enfin la mise en liberté et le renvoi immédiat au quartier-général autrichien de tous les officiers et employés retenus illégalement.

On ne put se résoudre à accepter ces conditions , et c’était bien sur quoi nous comptions dans le camp autrichien.

Ce fut une grande faute de la part do Charles-Albert de ne pas accepter cet armistice , si dur qu’il semblât. Du temps gagné, pour lui c’était tout. Mais le point d’honneur passa cette fois encore avant la raison et la prudence.

Nous aussi , notre honneur y gagnait ; car sans avoir déposé les armes nous allions replanter notre bannière sur les remparts de Milan, et biontôt l'ennemi aurait disparu du sol lombard. On nous fit attendre le plus longtemps possible la réponse négative à nos propositions; elle arriva le 28 au matin; l’ennemi avait gagné vingt-quatre heures, qu’il employa à accélérer et à organiser sa retraite. Lorsque nous entrâmes à Volta, nous vîmes du haut do la terrasse de l'église, au loin et à l’horizon, de longues trainées de poussière, qui marquaient la marche des dernières colonnes ennemies se dirigeant vers Crémono.

Vers midi, l’armée Autrichienne , ne trouvant plus d’ennemis en face d’elle, quitta Volta et partit, le 1 er corps pour Piubega, lo 2 e pour Gazzoldo, la réserve pour Rodigo. Le quartier général fut établi à Gazzoldo. Le colonel Wiss, des uhlans impériaux , reçut l’ordre de couvrir le flanc droit de l’armée.

Le feld-maréchal avait galopé en avant, et accompagné de quelques généraux et suivi de quelques ordonnances , il arriva à Gazzoldo au moment où les derniers cavaliers Piémontais quittaient le village.

Jusqu’alors nous n’avions pas une idée bien exacte de l’état de l’armée piémontaise. Elle s’était bravement battue dans cette série decombats qui suivit notre départ deVérone. Elle avait commencé sa retraite en assez bon ordre. Le nombre des trophées que nous avions conquis n'était pas en rapport avec les immenses avantages que nous avions remportés. Nous croyions donc avoir affaire à une armée en retraite , mais bien organisée. Ce ne fut qu'arrivé sur la route de Goïto que nous pûmes nous rendre compte de la démoralisation de cette armée. Nous n’avions pas besoin d’éclaireurs pour nous renseigner sur la marche de l’ennemi; la route était marquée par des milliers de sacs , d’épaulettes , de shakos , de pompons et de débris d'armes. Les paysans s’étaient amusés à en faire des pyramides. Pour des yeux habitués à la discipline et à la régularité militaires, c’étaient là des symptômes évidents que si cette armée continuait à être poursuivie , elle était dissoute; c’est ce qui arriva.

Nous avions souvent fait la remarque que nous n’avions jamais vu de drapeaux dans les rangs de nos ennemis; dans un fourgon que nous prîmes, nous trouvâmes une collection de treize drapeaux. Il paraît qu’on craignait do les perdre et qu'on trouvait plus prudent de les enfermer !

Si l’on veut savoir comment les choses se passaient à Vienne à cette époque, il suffit de dire que ces drapeaux, envoyés par le feld-maréchal , furent déposés dans un coin obscur, d’où l’on avait sans doute l’intention de les

renvoyer généreusement à l’ennemi, comme on lui avait déjà renvoyé des otages. Il y avait alors à Vienne une assemblée dont les prétentions étaient de conduire les destinées du pays et de lui donner des lois nouvelles.

Le lendemain d’une de nos victoires, un membre, mû par un sentiment patriotique, proposa de vous voter, à vous soldats et à votre digne chef, des remerciements au nom de la patrie. On repoussa la proposition, parce que vous combattiez cette anarchie qu’ils appelaient liberté ! Etonnez-vous ensuite que ces drapeaux, achetés si cher de votre sang, que Vienne eût contemplé naguère avec orgueil, soient traités maintenant par elle en marchandise prohibée !

Le feld-maréchal avait composé un 4 e corps d’armée avec les brigades François Lichtenstein , Beuedek, Draskowich et Degenfeld, se trouvant à Mantoue ; il en avait confié le commandement au feld- maréchal-lieutenant comte Thurn , et avait donné le troisième corps , qui bloquait Peschiera, au feld-maréchal-lieutenant baron Haynau.

Comme nos communications avec Mantoue se trouvaient interrompues au moment où fut combiné notre mouvement offensif, il en résulte que la garnison de cette ville n’avait pu prendre part à nos opérations ; cependant le 23, un détachement envoyé en reconnaissance du côté de Roverbella, eut un engagement avec le 18 e régiment piémonlais. Maintenant que le blocus était levé, il était inutile de garder dans Mantoue des forces qui venaient fort à propos réparer nos pertes et soutenir notre marche en avant.

Le 29, l'armée reprit son mouvement. Le I" corps alla à Casalromano, le 2 e à Canetto. L’ennemi avait laissé

intacts les ponts sur l’Oglio; ils furent aussitôt occupés, et des patrouilles de reconnaissance envoyées dans tous les sens au delà du fleuve. Le corps de réserve et le quartier-général s’établirent à Acquanegra. Le 4 e corps se dirigea de Mantoue sur Marcaria; le colonel Bene-

dek, avec l’avant-garde, s’avança jusqu’à Pozzolo.

Le 30, le 1 er corps passa l’Oglio sur des pontons à Isola- Dovarese, et suivit la grande route de Crémone. Le 2 e corps et la réserve traversèrent le fleuve à Canetto.

A Ca-do-Mari , la brigade Strassoldo , qui formait l’avant-garde du I er corps, atteignit l’ennemi; le feu s’engagea vivement, malgré un violent orage ; l’ennemi fut repoussé jusqu’à San-Felico, et perdit un canon que lui prit le 10 e bataillon de chasseurs. Pendant ce temps , le 2* corps marchait vers Ca-di-Marozzi en passant par Torre-d’Angiolini et Biglmzolo; il poussa son avantgarde sous Lichtenstein jusqu’à Sainto-Ambrogio, à un mille de Crémone, et ses patrouilles rencontrèrent l’ennemi qui les reçut à coups de canon. Le corps de réserve, les équipages de pont et le quartier-général se placèrent à Cicognolo.

Le 4 e corps vint de Marcaria à Solarolo, avec son avant garde à Pedcsetto. A Solarolo il y eut une escarmouche de nos avant-postes avec l’arrière-garde ennemie.

L’ennemi avait perdu l’avance qu’il avait précédemment sur nous. Il paraît que l’habitude était, à l'armée piémontaise, de cantonner les troupes au lieu de les faire simplement bivouaquer ; cela leur fit perdro du temps , acheva de les désorganiser et de les démoraliser ; c’est à cette mauvaise habitude qu’il faut, selon nous, attribuer la grande quantité de désertions qui affaiblirent l’ennemi pendant sa retraite.

A Cicognolo nous fûmes rejoints par le colonel comte Crenville, adjudant de sa majesté l’empereur. Il apportait au feld-maréchal la grand-oroix de l’ordre de Marie-Thérèse. L’empereur l’avait détachée de sa poitrine pour en décorer celle de son vieux serviteur.

Nous nous rappellerons toujours qu’à co momeut nous vîmes des larmes de joie glisser le long des joues de ce vieillard, auquel nous avions depuis longtemps décerné cet insigne de distinction. C’était un jour de joie pour nous, car nous nous sentions décorés dans la personne de notre général. Nous étions logés dans la villa d’un riche crémonais, qui se trouvait dans le camp de Charles-Albert. Le hasard fit découvrir aux officiers d’ordonnance une petite provision do vieux Malaga, destiné évidemment à d’autres hôtes qu’à nous. Nous imaginâmes de le boire en l’honneur de notre empereur et du feld-maréchal, et pour que la joie fût complète, à toutes les estafettes qui entraient nous versâmes un verre pour qu’elles bûssent aussi à la santé de l’empereur et de Radetzky. Ce sont là des divertissements bien permis, au milieu des fatigues et des soucis de la guerre.

Lors de son entrée en Lombardie, Charles-Albert avait été bien reçu à Crémone. Il s’y était arrêté quelques jours, et les habitants s’étaient efforcés de donner à leur nouveau monarque les marques les plus éclatantes de respect et d’attachement. Maintenant il y rentrait en fuyard, il allait abandonner Crémone à la générosité du vainqueur, sans savoir si ce dernier ne châtierait pas la cité rebelle. Poussé par un sentiment chevaleresque, le roi résolut de livrer une suprême bataille devant cette ville. Mais au moment ou il essayait de prendre une position en avant de la ville, on entendit sur la route de Piadena le bruit du

canon, annonçant l’arrivée de l’armée autrichienne; c’était la brigade Strassoldo, arrêtée à San-Felice pour attendre l'arrivée du 2* corps dont uno partie était en retard. Notre apparition fit évanouir ce projet de résistance. Mais notre halte sauva l’armée piémontaise d’un désastre : les divisions du duc de Savoie et du général Ferrer étaient cantonnées autour de Sospiro et de Giacomo, à quelque distance de la ville ; si le 1 er corps avait continué de marcher en avant et s’était avancé jusqu’à Crémone, ce que l’ennemi n’aurait pas pu empêcher, ces deux divisions étaient perdues ; entourées par les quatre corps d'armée, elles n’auraient pu éviter une capitulation.

Le découragement avait atteint son plus haut dégré dans l'armée piémontaise. Une forte bande de déserteurs avait forcé le pont de Pizzighettone et s’enfuyait sans s'arrêter. Les habitants prenaient également la fuite, épouvantés par les récits extravagants que leur faisaient les démocrates de notre férocité. Il est vrai que les villes coupables avaient raison de tftmbler. Mais les paysans nous reçurent avec joie et cordialité, et vinrent au devant de nous avec des rameaux verts à leurs chapeaux ; vengono i nostri, se disaient-ils les uns et les autres en s’abordant.

Le roi renonça dès lors à son projet de livrer bataille, et employa la nuit à se retirer derrière l’Adda. Vers doux heures du matin, l’arrière-garde ennemio quitta Crémone, après avoir passé le fleuve, partie au pont de Crotto d’Adda, partie à celui de Pizzighettone ; elle détruisit le premier et prit une position qui lui permit de défendre le passage.

Le 31 nous apprîmes par les avant-postes que l’ennemi avait évacué Crémone et s’était retiré sur l’Adda. Une députation, l’évêque en tête, se rendit au quartier-général,

apportant la .soumission de la ville et la recommandant à la générosité du feld -maréchal. L’armée se remit en marche. Le 1 er corps tourna la ville pour se rendre à Farfengo ; le corps de réserve, ayant Radetzky à sa tête, suivit le I er et campa avec la cavalerie de réserve à Lugnano; le quartier-général fut établi à Sesto. Radetzky avait refusé catégoriquement d’entrer personnellement dans Crémone.

Le 2 e corps traversa la ville et alla à Zanengo ; le 4® laissant la ville à gauche, se dirigea vers Acquanegra, sur la route de Pizzighettone. La brigade Haradauer fut laissée en garnison à Crémone.

Le 1 er août, l’armée continua son mouvement en avant; mais comme l’ennemi occupait le passage de l’Adda à Pizzighettone, le 1 er corps, le 2 e et le corps de réserve prirent leur direction vers Formigara, où les deux premiers traversèrent le fleuve sur nos pontons. Le I er corps continua sa route jusqu'à Camairago, le 2 e jusqu’à Cavacurta. Le corps et les batteries de réserve avaient atteint le même jour San-Bassano ; il y campa dans l’ordre de marche, et repartit au jour levant pour Formigara. Radetzky avait passé une grande partie de la journée à surveiller l’établissement du pont, et à voir défiler les troupes qui le saluaient de leurs acclamations enthousiastes ; il coucha à Formigara.

Pendant ce temps, le 4 e corps était arrivé à Crotto d’Adda. L’ennemi s’était flatté de pouvoir défendre la ligne de l’Adda. Il avait occupé les points les plus importants mais le reste de l’armée était cantonné çà et là jusqu'à Lodi ; la division de réserve était concentrée à Casalpusterlengo et à Codogno où se trouvait le roi.

Le général d’Aix qui était à Crotto-d’Adda, annonça

immédiatement au quartier-général piémontais l’apparition de nos colonnes: on lui répondit par l’ordre d’empêcher à tout prix le passage. On lui promit de porter son artillerie à trente-deux canons, et même à cinquante s’il le fallait. Mais nos batteries étant de beaucoup supérieures aux siennes, il renonça à accomplir son devoir, et se retira vers Plaisance. Nous commençâmes aussitôt à jeter notre pont, au moyen duquel le corps traversa le fleuve et s’avança jusqu’à Maleo. L’ennemi voyant que nous avions dépassé la ligne de l’Adda, fit sauter la poudrière de Pizzighettone, détruisit en partie le pont de cotte ville, et reprit sa marche rétrograde.

Nous n’avions pas douté un seul instant que l’ennemi, après la perte de ses positions sur l’Adda, no dirigeât sa retraite vers Plaisance et Pavie ; toutes ses dispositions l’indiquaient, et encore mieux les principes les plus élémentaires de la stratégie. Mais nos avant-postes nous apprirent que la plus grande partie des forces ennemies ainsi que le roi en personne, prenaient la direction de Lodi. Bien que nous ne connussions pas le sens de cette résolution, nos raisonnements stratégiques devaient s'incliner devant les faits. Il est prouvé aujourd’hui que celte conduite fut inspirée au roi par un sentiment tout chevaleresque. Fils de l'Italie, il se croyait tenu de défendre Milan la mère de la révolution. Il comptait sans doute aussi trouver de grandes ressources dans cette ville. Les 40,000 ou 50,000 gardes nationaux dont on avait fait tant de bruit devaient, d’après ses calculs, combler les vides occasionnés par sa retraite. Que de douleurs, que d’humiliations se serait-il épargnées s'il avait écouté les conseils de ses généraux qui s’opposaient à cette entreprise romanesque.

En conséquence de ce mouvement, notre armée prit la direction suivante : Le 1 er corps prit la route de Castiglione; le corps de réserve le suivait ; le 2 e corps se dirigea vers Lodi par Casalpusterlengo; le 4 e corps marcha sur Casalpusterlengo, en détachant la brigade Draskowich sur Orio, dans la direction de Pavie, et la brigade Benedek sur Plaisance. Deux divisions de cavalerie reçurent l’ordre de parcourir le pays situé entre les routes de Pavie, de Lodi et d’Abbiategrasso.

Le t er corps campa à Pompola, le 2 me à Muzza Piacentino, le corps et l’artillerie de réserve en arrière du 1 er corps. Le quartier général fut établi à Turano.

Pendant cette marche, on vint annoncer au feld-maréchal que l’envoyé d’Angleterre à la cour de Turin, sir Abercombry, désirait lui parler ; comme ce n’était pas chose facile de passer au milieu des colonnes serrées de l’armée, Radetzky envoya le général do cavalerie comte Wallmoden, pour le ramener au quartier général de Camairago. A cette époque un agent anglais, venant du quartier général piémontais, n’était pas fort bien vu chez nous, et sir Abercombry ne dut pas nous trouver des visages bien encourageants. Radetzky le reçut avec. la politesse qu’il devait au représentant d’une puissance si intimement alliée naguère à l’Autriche. « Je n’entends rien à la diplomatie, » dit-il d’abord, lorsque sir Abercombry eut abordé le sujet de sa visite ; et il l’adressa en souriant au général prince Schwarzenberg, qu’il appelait son feld-diplomate. Schwarzenberg déclara sèchement à l’envoyé anglais qu’il no traiterait qu’à Milan, alors que le dernier des Piémontais aurait évacué le sol de la Lombardie. Ce fut du moins là le résultat de l’entrevue; nous n’avons pas été témoin de la discussion.

Il était d’usage que quiconque venait au quartier-général y était retenu à dîner. Le nombre des commensaux variait de quatre-vingts à cent, à cent vingt même ; au reste on ne savait jamais au juste combien l’on était. La tablo du feld-maréchal était très-simple et différait peu de l’ordinaire du soldat. Une soupe au riz et le bœuf, c’était le menu habituel ; dans les grandes occasions, les jours de festin, on servait un plat de boulettes de viande, ou un rôti de veau. Le feld-maréchal crut devoir inviter l’Anglais, qui fit contre fortune bon cœur et accepta. Nous autres Italiens nous sommes habitués à manger le riz croquant et la viande tendre. Mais ce jour-là maître Jean (c'est sous ce nom qu’était connu dans toute l’armée le cuisinier du feld-maréchal) s’était complètement trompé. Le riz se trouva mou et la viande dure. Pour notre appétit à toute épreuve l’inconvénient n’était pas grand, nous bûmes un coup de plus. Mais le pauvre sir Ralf! Aujourd’hui encore nous ne pouvons nous rappeler sans rire l’expression douloureuse qui se peignait sur le visage de notre convive, et nous sommes sûrs qu’il n’oubliera pas de sa vie ce mémorable dîner. Nous étions vengés de ce diplomate qui voulait arrêter notre marche triomphale, et uous rejeter derrière l’Adda que nous venions de franchir sur tous les points.

Dans la nuit du 2 au 3 août, l’ennemi abandonna Lodi, qui fut aussitôt occupée par l'avant-garde du 2 me corps; le 1 er prit position à Zavazzana, sur la route de Melegnano, le 2 nie à Lodivecchio ; les deux corps poussèrent leurs avant-postes jusqu’au Lambro. Le corps de réserve entra dans la ville, où le feld-maréchal établit son quartiergénéral. L’ennemi avait détruit presque tous les ponts de l’Adda.

Le 4 me corps avait envoyé la brigade Benedek à San Rocco, vis-à-vis de Plaisance ; avec ce qui lui restait de troupes il se dirigea vers Pavie, plaça ses avant-postes au-delà de Gravellone, et vint camper sous Pavie.

A Lodi, le feld-maréchal apprit, à n'en pas douter, que le roi avait pris sa route vers Milan. Une foule de fuyards, ■des bagages, l'artillerie de réserve avaient déjà gagné le Tessin ; on eu pouvait conclure que le roi n’avait plus que la meilleure et la moindre partie de ses troupes. La désorganisation de l’armée était complète. Une députation de Milanais était venue assurer Charles-Albert qu’il trouverait leur ville pourvue de vivres et de munitions, qu’on y avait construit des ouvrages de défense, et qu’on se flattait de voir la victoire revenir de son côté. Les généraux ne protestèrent que par leur silence contre cette expédition romanesque, et on exécuta, sur Milan, ce mouvement qui devait amener la perte du roi et do son armée.

L’armée piémontaise avait son aile droite appuyée au canal de Pavie, son centre traversé par la grande roule de Lodi à Milan, son aile gauche s’étendait jusqu’à Porta Orientale.

Quiconque connaît la campagne de Milan, sillonnée do fôrets, couverte de prairies irriguées, hérissée de plantations, avouera que c’était une idée étrange de tenter le sort des armes sur un pareil terrain. Il est impossible d’y placer l’artillerie ; le rôle de la défense n’est pas soutenable, celui de l’attaque n’est pas beaucoup meilleur ; cependant l’attaquant a la liberté de ses mouvements et peut cacher à l’ennemi ses opérations derrière ces forêts de culture ou l’œil ne voit pas à vingt pas. Les Piémontais avaient élevé, sur tous les points, des barricades.

creusé des fossés, enfin avaient exécuté, pour se couvrir, tout ce que le temps leur permettait de faire. Les ingénieurs militaires avaient promis d'inonder les bas-fonds, et d’envoyer des travailleurs pour aider à la construction des travaux de défense; mais ils négligèrent de tenir leur promesse.

L'épuisement, le découragement, le manque des approvisionnements les plus indispensables, avaient brisé les forces de l’armée Piémontaise, et les Milanais s’apercevaient avec terreur que ces troupes ne leur fourniraient qu’un faible secours contre l’armée victorieuse de Radetzky. Les Piémontais qui se souvenaient de la joie et de l’enthousiasme qui les avaient reçus à leur première apparition, qui venaient de se sacrifier à la cause de la liberté Italienne, comptaient qu’on courrait au-devant d’eux les bras ouverts ; ils espéraient trouver dans cette ville au moins un jour de repos et des subsistances. Lorsqu’ils entrèrent, tout ce qui pouvait fuir avait abandonné la place ; les rues étaient désertes, ils ne rencontraient que des figures farouches, qui leur jetaient le mot insultant de tradimcnto. Ils ne trouvèrent pas de vivres, et au lieu de pain on leur offrit de l’argent, comme si l’argent nourrissait !

Nous devons dire, à l’honneur de l’armée Piémontaise, que malgré cette déception décourageante, elle ne s’en battit pas moins énergiquement le 4, tandis que les Milanais s’occupaient à élovor des barricades inutiles, accusant les soldats Piémontais de trahir une cause qu’ils ne défendaient que par obéissance à leur souverain.

Le roi s’était logé à l’auberge de San Giorgio, en avant de la Porta Romana.

Le 4, au matin, l’armée autrichienne se mit en marcho

pour Milan, le 1 er corps par la roule de poste de Melegnano, le 2 me par Salerno, où il passa le Lambo pour arriver à Vigentiuo. Le quartier-général vint à San Donato, avec le corps de réserve.

La ville de Milan ost cachée de tous côtés par les cultures, de manière qu’on ne la découvre que lorsqu’on est arrivé au pied de ses remparts; seule la flèche du Dôme, avec sa madone éclaircie par le soleil, s’élève au-dessus de ces cultures. Lorsque nous aperçûmes ce point, le front de Radetzky, et de ceux qui l’entouraient, se rembrunit; le souvenir des événements de mars revint à notre souvenir. La ville de Milan allait tomber entre nos mains, cette ville qui, dans son orgueil insensé, avait essayé d’ébranler le trône des Habsbourg, qui avait enlevé aux barbares leurs biens, leurs propriétés, sans réfléchir que nous avions enrichi des milliers d’Italiens, cette ville voyait revenir colui qu’elle avait réduit aux dernières extrémités, il était là avec soixante mille hommes et deux cents bouches à feu, prêt à faire sentir le poids de son bras vainqueur à l’orgueilleuse cité. Comme dans les journées de mars, des centaines de cloche pleuraient le tocsin, mais c’était un vain appel, personne n'y répondait, et des milliers, et des milliers de fuyards se sauvaient dans la direction de la Suisse et de Piémont, tournant tous le dos à leur patrie. Comme autrefois on coupa les rues, on lit des barricades, mais il ne se présentait pas de bras pour les défendre, car la bande qui avait animé toute l’insurrection de Milan, était partie. Ou étiezvous alors, Casatis, Borroméos, et vous enfin qui aviez entraîné à leur perte vos crédules concitoyens, oh étiez-vous lorsque Charles-Albert, le roi de votre choix, était poursuivi dans les rues de Milan par les outrages et les balles

de la populace; où étiez-vous lorsque le combat s'engageait aux portes de la ville et que l’armée Piémontaise versait noblement son sang pour vous sauver? Vous vous étiez enfuis pour combiner de nouveaux plans de soulèvement, et faire perdre son trône et sa vie à Charles-Albert qui avait déjà perdu pour vous son armée.

Radetzky avait arrêté son cheval ; ses regards se portaient sur Milan. Tout d’un coup, la canonnade retentit dans la direction de la Porta Romana : c’était le combat qui s’engageait; quoique le feld-maréchal n’eût dans le cœur ni haine ni désir de vengeance, le sort de Milan ne dépendait plus de lui. Que serait-il arrivé dans le cas où le roi aurait trouvé dans les Milanais de sérieux auxiliaires, et poussé la défense à ses dernières extrémités? Nous étions abondamment pourvus de tous les moyens do destruction : bombes, boulets rouges, fusées à la congrève, dont nous aurions pu accabler la ville. Si Milan avait essayé d’opposer une résistance sérieuse, nos 60,000 hommes, exaspérés, se seraient rués dans la ville et l’auraient saccagée sans qu'il eût été possible de les retenir.

Le combat s’engagea d’abord du côté do la brigade Strassoldo. La tôle do cette brigade s’approchait de Ca Verde, lorsqu’elle s’aperçut que l’ennemi avait établi sur ce point une batterie masquée par une haie vive; aussitôt, le 10 e bataillon de chasseurs se déploya à gauche et à droite de la route. Le combat entre de l’artillerie et de la mousqueterie devint bientôt très-vif. On avait envoyé aussitôt une patrouille à gauche, vers Noselo, pour se relier au 2 e corps ; mais, au lieu de trouver ce corps, la patrouille tomba dans un rassemblement de plusieurs bataillons ennemis qui occupaient Noselo et s’avançaient sur l’aile gauche de Strassoldo. Le général replia son aile gauche , et la ren-

força d'un bataillon de Warasdin et ensuite d’un bataillon Hohenlohe, qui arriva juste à temps pour rétablir le combat, car nos chasseurs commençaient à céder devant le nombre. Le commandant du corps envoya le régiment Oguliuer, de la brigade Wohlgemulth et la division Schwarzenberg contre Noselo; aussitôt, l’aile gauche de Strassoldo opéra sa jonction avec ces troupes, et chassa enfin l'ennemi de ses positions. Au centre, la canonnade continuait, mais sans avantage pour nous, qui n’avions à opposer que des pièces de 6 aux pièces de 16 de l’ennemi. Un remplaça les pièces de 6 par des pièces de 12 ; pendant ce temps, la brigade Clam s’avançait vers Morsenchio, village situé sur la route do Linate à Milan. L’ennemi avait évacué Morsenchio, mais il s’était installé à côté, à Castagnodo. Clam résolut de s’emparer de cette position, et la fit attaquer sur tous les points. Nos troupes essuyèrent un feu violent; nous fîmes alors avancer une batterie à cheval, qui inquiéta non seulement nos adversaires, protégés par d’épaisses rangées d’arbres, mais encore la brigade qui s’avançait en toute hAte vers Noselo. Le colonel Reischach s’élança alors avec son régiment contre le front des barricades; et, soutenu par le major Ruamp, du bataillon de Gradisca, prit possession de Castegnedo. Clam voulut ensuite se jeter sur le flanc gauche de l'ennemi, qui tenait toujours à Ca Verde; mais les cultures impénétrables ne lui permirent d’amener sur ce point que quelques hommes isolés, et le gros de sa brigade se trouva attaqué si violemment par l’ennemi, qu’il fut obligé do demander du renfort. On lui envoya aussitôt la brigade Suplicatz.

Au centre le combat prenait une bonne tournure. Notre batterie de 12 avait beaucoup souffert, et perdu la plupart

de ses servants : le commandant de la batterie la fit remplacer par une autre, qui ouvrit un feu d’autant plus violent. Tandis que l’attention de l’ennemi était attirée sur ce point, 4 compagnies du 1 0® bataillon de chasseurs et 2 compagnies Hohenlohe attaquèrent le village de Gambaloïta, fortement occupé par l’ennemi ; une partie de ces troupes traversa les fossés, avec de l’eau jusqu’à mi-corps, se glissa sous une batterie de 16 qui défendait ce point; puis apparaissant tout d’un coup comme si elle fût sortie de terre, se jeta sur la batterie, s’en empara, tandis que le reste des troupes entrait à Gambaloïta par plusieurs cétés; nous prîmes sept pièces de 16 avec leurs caissons et leurs attelages, 3 officiers supérieurs et 60 hommes. Le roi devait être tout près, car les prisonniers nous demandèrent avec inquiétude s’il n’avait pas été pris également. Le fait est que le roi s’exposa extrêmement ce jour-lô, et eut autour de lui beaucoup d’hommes et de chevaux tués. Les troupes qui venaient de prendre Gambaloïta continuèrent à avancer, et, soutenues par 4 compagnies Hohenlohe, s’emparèrent de Ca Vcrde, ou nous enlevâmes deux canons et fîmes soixante prisonniers.

Le succès do Strassoldo, au centre, délivrait l’aile gauche de Clam ; il reprit sa marcho en avant, s’empara de toutes les maisons que défendait encore l’ennemi, et le repoussa jusque sous les murs de Milan. Ces troupes avaient épuisé leurs munitions; on leur en donna immédiatement de nouvelles dans le cas ou elles devraient recommencer à se battre. Comme elles avaient marché tout le jour et s’étaient battues sans avoir mangé, la brigad,e Maurer, de la réserve, alla les relever.

Nous avons vu que le 2 e corps avait été également engagé. La brigade Edmond Schwarzenberg avait reçu

l’ordre de s’avancer vers Nosedo et Yajano et de s’emparer de ces deux villages. Le général envoya le régiment Kaiser sur son flanc gauche ; et, avant d’attaquer Nosedo, il fît également attaquer Casa Carpana; l’ennemi fut rejeté de ce point sur Nosedo, que prit alors le colonel comlo Pergen, et repoussé de là jusqu’à Bettolino.

Schwarzenberg, pensant qu’il était important d’être en forces à Yojano pour pouvoir tomber sur le flanc gauche de l’ennemi, y ramena toute sa brigade. Le colonel Vogel, du régiment Kaiser, fut chargé de prendre Vigentino ; il lui fallut d’abord se rendre maître de Carina délia Valle, après quoi il se jeta sur Yigentino, d’où il chassa l’ennemi malgré sa résistance, puis il rejoignit sa ^brigade. Nos canons lirent taire l’artillerie ennemie, qui tirait encore en avant. De la Porta Vigentina et de tous les points, l’ennemi rentra dans la ville. La nuit et une pluie violente mirent fin au combat.

Nos avant-postes étaient placés aux portes de Milan, qu’ils entouraient de tous côtés.

La nuit qui suivit ce combat sanglant était extraordinairement noire, et celte obscurité rendait d’autant plus sensible l’éclat d’une multitude do lueurs que nous voyions briller à l’horizon. Qu’est-ce que cela pouvait être? Cela ne pouvait provenir de notre fait, car nous n’avions pas lancé un seul projectile contre Milan. Un instant nous crûmes que le peuple avait mis le feu à la ville, mais bientôt nous apprîmes que les Piémontais, dans le but de couvrir leur retraite et d’empêcher qu’on ne s’approchât des remparts, avaient mis le feu à une certaine quantité de bâtiments qui se trouvaient le long des murailles. C’était là un dégât inutile, et qui coûta plusieurs millions. Le roi devait avoir reconnu depuis longtemps l’impossibilité de

tenir à Milan; pourquoi donc alors cette dévastation? Le consentement delà municipalité milanaise ne l’excuse pas ; ollo n’avait nullement le droit de l’autoriser.

Le roi fut un des derniers qui rentrèrent dans la ville.

Il fil le tour des remparts pour passer en revue ses troupes, harassées, affamées et trempées parla pluie. Il avait bravement exposé sa poitrine aux balles; il avait regardé la mort en face ; mais la mort ne voulait pas de lui, une tin plus douloureuse lui était réservée.

Le roi commit la faute de s’éloigner de ses troupes, et au lieu de s'établir dans une des maisons qui longent le rempart, il alla loger au palais Greppi, au milieu de la ville ; il renvoya son escorte et voulut n’étre gardé que par la garde nationale milanaise. Cette délicatesse lui coûta cher. A peine descendu de cheval, il rassembla un conseil de guerre auquel assistèrent les députés de la municipalité ainsi que le comité de défense de la ville de Milan. On reconnut, dès le commencement, que la position n’était pas tenable; la ville n’avait plus que pour deux jours de uiunitions. On décida, d’un avis unanime, qu’il fallait demander à capituler. Les généraux Lazzari et Rossi furent chargés do se rendre au quartier-général de Radetzki et de conclure une convention avec lui.

D’après le traité qui résulta de cette entrevue, les Piémontais devaient évacuer Milan et la Lombardie sous deux jours. A ceux des milanais qui se croyaient compromis, on accordait douze heures pour quitter la ville. Les ratifications devaient être échangées à quatre heures de l’après-midi ; le 6, à six heures du matin, la Porta Romana fut remise à nos troupes, et à midi le feld-maréchal devait faire son entrée à Milan h la tête de son armée.

Pour qui connaissait l’état de l’armée piémontaise et de la ville de Milan, il est facile de comprendre que c’était tout ce que nous pouvions accorder et tout ce que l’adversaire pouvait espérer ; car, nous le répétons, Milan échappait ainsi au bombardement et au pillage. Nous ne doutions pas que ces conditions ne fussent acceptées avec empressement.

A peine la nouvelle de l'évacuatiou des Piémontais futelle connue dans la ville, que les maisons s’ouvrirent tout d’un coup et que les rues, tout à l’heure désertes, se remplirent en quelques minutes d’une foule insensée, apostrophant les Piémontais du mot sacramentel de Tradimento!

On publia alors les différents articles de la capitulation, ce qui calma en partie les habitants ; mais les plus furieux, exaltés par des émissaires républicains, coururent au palais du roi , pillèrent ses équipages qui s’apprêtaient à quitter la ville, les mirent en pièces pour en faire des barricades autour du palais Greppi. Pendant ce temps, une partie des bâtiments du génie, où l’on fabrique des cartouches , sauta en occasionnant la mort d’un grand nombre de personnes. Cet accident accroît le tumulte et on crie de plus en plus fort: Tradirnento ! tradimento ! Le roi paraît au balcon : on exige qu’il résiste encore. « Vous le voulez, leur répondit-il ; eh bien ! je resterai, mais à une condition : c’est que vous vous battrez. — Cent mille bras italiens se lèveront pour défendre la liberté italienne ! — Pas de phrases, ajouta le

monarque ; mais battez-vous. »

Pendant ce dialogue, la populace serrait toujours de plus près le palais, empêchant de sortir les officiers qui auraient pu avertir les troupes du danger que couraitle roi.

Le bruit s’était promptement répandu dans la ville que le roi n’exécuterait pas les conditions de l’armistice. La majorité des habitants, redoutant les suites que peuvent amener cette résolution, envoya au feld-maréchal une députation à la tête de laquelle se trouvaient le podestat Pocolo Bassi et l’archevêque.

Les ratifications n’ayant pas été échangées à l’heure indiquée, Radetzki avait donné l’ordre de faire les préparatifs du bombardement ; déjà les officiers d’artillerie et de génie étaient partis pour choisir les positions de leurs batteries, lorsqu’on vint des avant-postes annoncer la présence de la députation milanaise.

Pondant ce temps, le trouble était arrivé à son comble dans la ville. Les troupes piémontaises, instruites des périls qui menaçaient le roi, avaient tourné leurs canons contre la ville, qui se trouva ainsi tenue en respect par ses ennemis et par ses alliés. Le général Bava avait trouvé moyen de s’échapper du palais Greppi et avait porté aux ducs l’ordre de ne pas quitter leurs troupes ; mais le duc de Gênes, l’enfant de prédilection du roi, ne pouvant vaincre son inquiétude, se fraie un chemin jusqu’au palais Greppi. Il essaye de haranguer le peuple et s’offre en otage pour sauver son père. Une immense clameur couvre sa voix. Des coups de feu partent d’en bas ; les balles viennent trouer le plafond de la chambre où Charles- Albert attendait, impassible, la fin de cette scène; enfin, Alfonso délia Marmora, dont nous avons déjà parlé, et Tonelli, sortent secrètement du palais par une fenêtre de derrière. Grâce à une échelle oubliée là, ils ramenèrent du secours; ils revinrent au pas de charge avec une compagnie de la garde et une de bersaglieri. A l’aspect de cçs troupes, la foule se dispersa ; le roi était délivré ; il était

grandement temps, car on avait déjà amené un tonneau de poudre pour faire sauter la porte du palais.

Le roi se rendit à pied au milieu de ses troupes et donna l’ordre du départ. Pendant que nous saluions militairement nos braves adversaires, les Milanais tiraient sur les derniers soldats de l’arrière-garde piémontaise et continuaient à jeter au roi le mot de trahison !

Cette guerre qui devait avoir pour résultat la conquête de l'Italie était terminée. Le bon droit avait repris partout le dessus.

A peine l’armée eut-elle passé leTessin que la désertion s’introduisit dans ses rangs sur une grande échelle. Lo soldat était dégoûté de cette guerre où il n’avait recueilli qu’une noire ingratitude. Des milliers de malades encombraient les hôpitaux. Malgré cela le roi possédait encore au moins 20,000 hommes, mais ces soldats étaient complètement découragés. Nous nous demandions ce qui empêchait notre armée victorieuse d’aller dicter la paix sous les murs de Turin. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de la guerre d’une modération semblable à celle de Radetzky. Quoique ne connaissant pas exactement l’état de l’armée ennemie, nous en savions assez pour ne pas douter un instant de la victoire.

Le fold-maréchal échangea avec le podestat les ratifications de la capitulation conclue avec Charles-Albort. On déblaya les rues des barricades qui les obstruaient, et nous nous préparâmes à faire notre entrée le 6 à midi, ainsi que cela était convenu. Mais vers 6 heures du matin, arriva une lettre pressante du podestat qui nous suppliait d’avancer l’heure de notre entrée, parce que le peuple commençait à mettre au pillage les maisons des riches particuliers. Nos troupes s’avancèrent immédiatement vers

les portes, et vers dix heures Radetzki, ayant à ses côtés plusieurs membres de la famille impériale, entouré d’un nombreux état-major, fit son entrée à la tête du 2 e corps d’armée. Ses yeux n’exprimèrent ni la haine ni la vengeance, et il saluait, avec son affabilité habituelle, le peuple qui se pressait sur son passage.

La portion riche de la population avait quitté la ville*; les uns fuyaient la punition qu’ils avaient méritée comme meneurs de l’insurrection, les autres épouvantés parle terrible tableau qu’on leur avait fait dos sentiments de vengeance qui nous animaient; et quoique les rues fussent loin d’être désertes lorsque nous entrâmes, on n’y voyait pas la population aisée et bien vêtue qu’on y rencontre d’habitude ; il était facile de s’apercevoir que le tumulte de l’insurrection avait attiré à Milan des individus n’appartenant nullement à la ville. Avant la révolution, ce qu’on appelle aujourd’hui le communisme, n’existait pas en Italie ; mais à notre retour nous trouvâmes les traces évidentes de cette épidémie, développée sous l'influence de Mazzini.

Milan, autrefois si belle ot si gaie, avait pris un aspect morne et désolé : les rues étaient jonchées des débris des barricades; les belles promenades des remparts entièrement bouleversées. Comme on craignait,une attaque du côte du champ do manœuvres , où la ville n’est garantie que que par un simple mur, on avait construit sur cet emplacement une ligne de retranchements, et coupé une quantité de beaux arbres pour en faire des abattis. Nous avons achevé cette œuvre de destruction, lorsqu’on 1849, obligés de reprendre les armes, nous dûmes nous préeaulionner à l’endroit des mauvaises dispositions des Milanais par des mesures de sûreté. La conduite du peuple, lorsque nous entrâmes, fut presqu’amicale.

On distinguait bien dans la foule quelques physionomies sombres qui respiraient la haine, mais nous retrouvions aussi plus d’un visage connu, qui nous remerciait d’être venu le délivrer de l'affreuse situation qui durait depuis cinq mois. Le 2° corps campa sur la place d’armes, en face du Castell, le 1 er sur les remparts de l’est, le 4 e sur ceux de l’ouest; la réserve resta à San Donato. Radelzki établit son quartier-général à la Ville Reale, qui est un petit palais impérial.

Haynau avait poussé avec son énergie habituelle les travaux de siège de Peschiera; on travaillait nuit et jour aux batteries. Les canons furent amenés, et Haynau, après avoir sommé vainement le commandant, ouvrit avec ses cinquante-deux canons un feu tellement violent contre la place que plusieurs ouvrages furent bientôt endommagés au point de ne plus pouvoir répondre. Cette canonnade dura vingt-quatre heures. Une bombe et une fusée entrèrent en même temps dans une casemate pleine de bombes ajustées qui sauta : cet accident fit de grands dégAts dans la place, et nous ouvrit une brèche; l’énergie de notre attaque avait réduit la forteresse aux dernières extrémités ; la garnison forte de 3,000 hommes ne trouvait plus aucun refuge contre nos bombes, car dans ce court espace do temps, nous avions tiré 1648 coups de canons, presque tous pointés avec une grande précision. Quelques jours encore et la forteresse allait se rendre, de l’aveu même des assiégés, lorsque le 10 au soir arriva un courrier apportant le texte de la convention d’armistice, par suite de laquelle Peschiera nous était rendue.

Lorsque nous revînmes à Milan, les montagnes, principalement celles duBrescianais, étaient couvertes de hordes de tout genre, forcées par notre marche de modifier leur

itinéraire. Quelques-unes reconnurent l’armistice, furent reconduites sur le Tessin par des officiers autrichiens, et se jetèrent en Suisse où elles étaient sûres de trouver un accueil sympathique. Parmi les chefs de ces dernières bandes se trouvait Garibaldi qui avait joué en Amérique un rôle équivoque comme capitaine de navire. A la nouvelle des événements survenus dans sa patrie, il partit avec plusieurs de ses compagnons et arriva à Milan.

Garibaldi, avec ses nègres et ses blouses rouges, fit un tel effet à Milan, qu’on le nomma aussitôt général. A la tète d’une partie delà garde mobile milanaise il sortit de la ville au moment où l’armée piémontaise se trouvait en pleine retraite. Il n’alla pas plus loin que Cassano, puis revint sur ses pas, et rencontra à Monza un corps de reconnaissance sous le major comto Huin de l’état-major, qu’il prit pour l’avant-garde d’un corps plus considérable. Ses soldats, surtout les Milanais, le quittèrent pour s’en retourner chez eux ; avec ce qui lui restait il se retira dans la patrie de ceux qui n’en avaient pas, dans le canton du Tessin, d’où il passa en Piémont; puis, comme il n’avait pas reconnu l’armistice il s’élança de nouveau en Lombardie, extorquant aux habitants de l’argent et des vivres, s’empara à Arona du bateau à vapeur du lac et s’établit à Luino. Il voulait organiser une guerre de guérillas dans le terrain montagneux qui encadre le lac ; mais le feldmaréclial qui ne voulait pas laisser ces bandes sans maître et sans nationalité prolonger leur dangereux séjour en Italie, résolut de châtier sévèrement cette téméraire entreprise, et de faire un exemple. Il envoya le 2 e corps tout entier à la poursuite de Garibaldi, qui traqué à Morazzone, non loin de Varese, fut obligé d’accepter le combat. Il fil une courageuse résistance, et quoique attaqué par des

forces supérieures, il réussit, grâce à l’obscurité de la nuit et à d’excellents guides, à regagner Luino d'où il repassa en Suisse. Il se rendit plus tard à Rome qu’il défendit avec assez d’habileté contre les Français.

La suspension d’armes ne devait durer que trois jours ; le 9, le quartier-maître général du roi s’étant rendu auprès du feld-maréchal , un armistice de six semaines fut conclu, qui devait servir de prélude aux négociations pour la paix future. Nous donnons cet acte important dans le texte original ( 4 ).

Convention d’armistice entre les armées sarde et autrichienne, comme prélude des négociations pour un traité de paix.

Art. \. La ligne de démarcation entre les deux armées sera la frontière môme des Etats respectifs.

Art. 2. Les forteresses de Peschiera, Rocca d’Anfo et Osoppo, ainsi quo la ville de Brescia, seront évacuées par les troupos sardes et alliées, et remises à celles de Sa Majesté Impériale ; la remise de chacune de ces places aura lieu trois jours après la ratification de la présente convention. Dans ces places, tout le matériel appartenant à l’Autriche sera rendu ; les troupes sortantes emmèneront avec elles tout leur matériel, armes, munitions et effets d’habillement y introduits, et rentreront par étapes régulières et par le chemin le plus court dans les Etats de S. M. sarde.

Art. 3. Les Etats de Modène, de Parme, et la ville de Plaisance, avec le rayon de territoire qui lui est assigné comme place de guerro, seront évacués par les troupes

(I) Ce texte original est en français, et tel que nous le rapportons ici.

de S. M. le roi de Sardaigne, trois jours après la notification de la présente.

Art. 4. Cette convention s’étendra également à la ville de Venise et à la terre ferme vénitienne; les forces militaires de terre et de mer sardes quitteront la ville, les forts et les portes de cette place pour rentrer dans les Etats sardes. Los troupes de terre pourront effectuer leur retraite par terre et par étapes, sur une route à convenir.

Art. 5. Les personnes et les propriétés, dans les lieux précités, sont mises sous la protection du gouvernement impérial.

Art. 6. Cet armistice durera pendant six semaines pour donner le cours aux négociations de paix, et — le terme expiré — sera ou prolongé de commun accord, ou dénoncé huit jours avant la reprise des hostilités.

Art. 7. Des commissaires seront nommés respectivement pour l’exécution la plus facile et amiable des articles ci-dessus.

Au quartier général de Milan, le 9 août 4848.

Le lieutenant général,

DE HESS,

Quartier-maître général de l’armée de S. M. I.

Le lieutenant général,

Comte SALASCO ,

Quartier-maître général de l’armée sarde.

Toutes les conventions de ce genre portent le cachet de la précipitation, et aussi du désir de se duper les uns les autres. De notre côté, cet armistice était conclu loyalement, c’est-à-dire que nous voulions la paix, et que nous renoncions à tout agrandissement, puisque nous accep-

lions pour base de la convention le maintien des limites actuelles des deux Etats. Du côté des Piémontais, on était loin d’une pareille loyauté; on voulait gagner du temps pour réorganiser l’armée, et, par dessus tout, on comptait sur l’intervention française, que l’on avait invoquée, et qui fut refusée à la suite de la retraite du roi sur Milan.

L’article ou il était question de Venise était trop vague et trop peu défini. Manin avait abdiqué la dictature, et, par suite de la fusion, le gouvernement de Venise était passé aux mains des commissaires Piémontais. Venise appartenait au Piémont sinon de droit, du moins de fait. Le Piémont ne nous rendant pas Venise, elle était en dehors de la convention; nous avions parfaitement le droit de traiter la ville comme rebelle, et nous ne violions pas les traités, comme on l’a dit, en en maintenant le blocus.

Sans cet armistice, le Piémont était perdu; tout l’avantage en était de son côté. Tout ce que nous y gagnions, c’était de pouvoir donner à nos troupes un repos dont elles avaient besoin du reste. La mort, les blessures, et plutôt encore les fièvres et les diarrhées, ces deux ennemis des armées allemandes en Italie, avaient envoyé 20,000 hommes à l’hôpital. Nous avions besoin qu’ils fussent guéris pour tenir lieu des renforts que nous refusait notre gouvernement. Et nous devons ajouter, pour égayer un peu la situation, que nos uniformes, nos bottes et nos pantalons avaient aussi extrêmement besoin d’un armistice ; ces deux derniers effets surtout se trouvaient dans un état pitoyable.

Avant de terminer cette seconde partie, jetons un coup d’œil sur la situation de Venise, qui va bientôt paraître isolée sur le théâtre de la lutte.

Le caractère vénitien avait encore conservéquelquos traces de la passiv ité que lui avait imposée un gouvernement sombre et mystérieux. Manin le savait bien, car il avait su régner seul et tout-puissant dans celte république démocratique. Il fit revivre une foule de lois de l’ancienne Venise, non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’étant vénitiennes elles réveillaient le caractère vénitien. On peut bien rendre le mouvement à un cadavre au moyen du Galvanisme, mais on ne lui rend pas la vie : une république vénitienne sans son passé, sans ses titres, sans son commerce, sans ses richesses et sans son territoire de terre-forme, c’était une chimère. Tromper le peuple en lui faisant croire à de pareilles impossibilités, c'était dé la part de Manin une fourberie évidente. Où est donc la grandeur tant vantéo do ce citoyen ! On a beau exalter la pureté de cos caractères républicains, nous n’y croyons pas ; ce sont ou des fous utopistes, ou des hypocrites ambitieux. Le pauvre peuple a aussi peu à gagner avec les uns qu’avec les autres.

Après la reddition de Trévise, de Padoue, de Yicence et la retraite des troupes romaines, tout ce qui se trouvait encore sur le territoire de terre-ferme de Crociali et de volontaires se jeta dans Venise. Par ce fait les forces de la république se trouvaient augmentées de 18 à 20,000 hommes, et ses dépenses de 80,000 livres par jour. C’était toujours Pepe qui se trouvait à la tête de ces troupes, sans avoir leur confiance. On avait activement travaillé à compléter et à achever le système de défense; on avait parsemé les canaux de pilotis, coulé de vieux bateaux, construit de nouveaux forts, et fortifié ceux que nous avions abandonnés.

A l’arsenal on déployait une grande activité ; les bàti-

ments commencés par nous sortaient successivement de leurs chantiers. Notre flotille des lagunes était équipée, et nous eûmes bien de la peine à reconquérir ce rempart flottant qu’on avait laissé tomber aux mains de l'ennemi. Welden, avec des troupes relativement insuffisantes, occupait la circonférence étendue qui borne les lagunes. Il ne passait absolument rien de ce côté en ce moment, quelques tentatives étaient risquées par les Vénitiens que repoussait bientôt le corps bloquant; on échangeait quelques coups, on sotuaiteton se blessait quelques hommes.

Toutes les ressources trouvées lors de la reddition étaient insuffisantes pour soutenir la ville, pour entrelenir une armée, une flotte, une ligne étendue de forteresses. On s’adressa à la générosité de l'Italie et au patriotisme des citoyens. Avec les souscriptions de près de cent villes on fit de quoi couvrir les dépenses d’un seul jour ! Manin avait été obligé alors de recourir aux expédients et avait inondé le pays de papier monnaie.

Les provinces de terre-ferme avaient donné leur adhésion au rétablissement de la république de Venise ; mais on reconnut bientôt qu’en adhérant ainsi elles n’entendaient pas le moins du monde se placer sous la suprématie de Venise; elles s’administrèrent elles-mêmes, et le pays se trouva divisé en plusieurs petites républiques.

Charles-Albert avait reconnu la république, mais cette reconnaissance il ne la prenait pas au sérieux, sachant bien que la république était une impossibilité, une absurdité de Manin. Il la laissa d’abord marcher. S’il était vainqueur, Venise tomberait naturellement, et il s’épargnait l’odieux d’une prise par force. Il envoya à Venise de nombreux émissaires, qui appelèrent l’attention sur la fusion. Dans les provinces circulaient des adresses réela-

raant la réunion au Piémont, et des actes de toute sorte annonçaient que l’on était disposé à la mettre à exécution. Malgré son opposition, Manin no pouvait retarder plus longtemps la convocation d’une assemblée nationale. Cette assemblée réunie sous la présidence de Manin décréta la suppression de la république de Venise, et sa réunion au Piémont. Manin se retira et refusa de servir le nouveau gouvernement, parce qu’il était un républicain, dit-il. Tout cela se passait, à Venise, pendant le temps que Radetzky battait Charles-Albert et apparaissait aux portes de Milan. Amère dérision du sort! Le jour où nous entrions à Milan, les trois commissaires Piémontais recevaient des mains do Manin le gouvernement de la province de Venise. L’écusson de Venise fut accolé à celui de Savoie.

Le 27 juillet, Welden avait annoncé la bataille de Cuslozza au gouvernement provisoire, qui tint cette nouvelle aussi cachée qu’il put; mais la vérité finit par se faire jour, le bruit de l’armistice conclu à Milan se répandit dans Venise, le peuple courut au palais du gouvernement, demanda des détails, on prétendit n’avoir eu connaissance de rien ; mais les nouvelles privées démontraient la fausseté do ces assertions, et les commissaires piémontais durent avouer leur supercherie. Le peuple exigea leur déposition, et après être restés quelques jours à Venise les commissaires piémontais se démirent du gouvernement. Manin reparut aussitôt, se nomma régent et renvoya chez lui le peuple, qui lui obéit comme il l’aurait fait sous l’ancienne république. La république était rétablie. Tomaseo partit le soir môme pour Paris, afin de réclamer l’intervention de la France. On avait cependant dit, au commencement de la révolution ; L’Italia farà de se !

Il est possiblo que tout cela n'ait été qu’une comédie convenue d’avance entre le roi et les républicains ; si les événements changeaient de tournure, celte république improvisée pouvait bien vite être de nouveau transformée en province piémontaise.

Le Piémont comptait aussi sur l’intervention française. La promesse de paix n’était qu’un prétexte. On voulait avoir un pied dans l’Adriatique, et se trouver prêt de ce côté lorsque les hostilités recommenceraient. Aussi de toutes les clauses de l’armistice, ce furent l’évacuation de Venise et le retrait de la flotte qui furent le plus difficiles à faire exécuter. L’amiral Albini soulevait tous les obstacles qu’il pouvait imaginer. Il ne voulut pas accepter les ordres donnés à ce sujet, sous prétexte qu’ils n’étaient pas contresignés par un ministre responsable. Radetzky retint, comme nantissement, le parc de siège qui se trouvait à Peschiera, et à la fin après avoir épuisé tous les subterfuges, la flotte piémontaise abandonna les eaux de Venise, mais non pas la mer Adriatique; elle se retira à Ancône. On avait obtenu, grâce à l’armistice, tout ce qu’on désirait, c’est-à-dire du temps pour faire de nouveaux préparatifs ; la diplomatie se chargeait du reste. Charles- Albert ne pouvait pas se résoudre à lâcher cette belle proie, ce royaume lombard-vénitien qu’il avait cru si bien tenir un instant : que pouvait-il faire sur le trône du Piémont, maintenant qu’il avait remis sa puissance royale à la démocratie? pouvait-il résister à la pression des milliers de réfugiés lombards qui se serraient autour de lui? Nous, nous n’avions aucune raison de désirer la paix. Notre œuvre était terminée; s’arrêter en ce moment, c’était remettre on question tous les faits précédemment accomplis. L’armistice de Milan a préparé la campagne de 1849.

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