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Dépari de l'Oued-Bou-Asma. — Les deux Divisions de l'armée se séparent. — Ascension chez les Abdel-Moumen. — Affaires des 7 et 8 Octobre contre les Beni-Douela. — Descente dans le Sebaou. — Coupd'oeil d'ensemble, sur le service médico- chirurgical de la colonne, pendant l'Expédition. — Phénomènes consécutifs observés-
Le 6 octobre, vers sept heures du matin, dégagées de leurs malades et de leurs gros impédiments — partis du bivouac à la première aube du jour, pour se rendre à Boglini — les deux Divisions de l'armée, s'ébranlent, chacune suivant un itinéraire assigné la veille. Le temps est légèrement couvert. La Division Yusuf disparaît bientôt: les troupes du Général Renaut s'enfoncent dans les ravins ombreux qui séparent le plateau de V Oued-bou-Asma des pentes rapides que couvonnentlesAbd-el-Mounien. Les troupes, dirigées par le Génie, ont bien ébauché préalablement quelques rampes, sur ces versants escarpés. Mais les sentiers étroits, fraîchement déblayés par la pelle et la pioche, dans un sol argileux, s'effondrent vite sous le pied des chevaux et des mulets. Les pauvres montures s'y cramponnent, non sans peine, une à une, par trois voies parallèlement ouvertes, en vue d'abréger, autant que possible, une laborieuse ascension Malgré ces attentives prévisions, mille incidents, chûtes, éboulements de terre, charges renversées — et, par dessus tout, la fatigue — entravent, à chaque pas, la montée non moins rude aux piétons. Dix heures sonnent, quand le maréchal Randon, en
iote de dos éclaireurs, arrive au village des [gkill-Imoula
L'attitude de ces nouveaux visités est toute pacifique. Les notables du lieu, réunis sur une petite place ombragée d'un olivier séculaire, en avant de la bourgade, témoignent, du geste et de la parole, de leurs plu? amicales dispositions. Tandis que des corbeilles, d'où débordent de luxuriantes grappes de raisin, circulent dans les rangs de l'escorte qui a mis pied à terre, les femmes et les entants kabyles s'en: sent autour de nos soldats, auxquels ils offrent, dans les [loteries originales du pays, l'eau ia plus pure et la plus fraîche des fontaines. Parmi plusieurs groupes de vieillards, spectateurs ébahis et muets de cette réception — tort inattendue, imaginons-nous, des deux parts — notre curiosité est surtout frappée de la vue d'un jeune Kabyle porteur d'une jambe de bois. Grâce à l'intermédiaire obligeant d'un interprète, nous apprenons que la mutilation de ce brave homme est le résultat d'un accident arrivé au pays. La portion de membre écrasée est tombée d'elle-même, laissant un moiguon recouvert ultérieurement d'une bonne cicatrice : la guérison a été la terminaison heureuse de cette sorte d'amputation spont née. dont la guerre de Crimée a permis d'observer des exemples assez nombreux, parmi les congelés du plateau de Chersonèse. après le rude hiver de 1S55-I85G. .Notre Kabyle avait trouvé, chez un menuisier du village, ses moyens de prothèse : son pilon pour manquer peut-être d'élégance, n'en réunissait pas moins toutes les conditions désirables de solicité et de légèreté.
Après deux heures consacrées au repos e4 au déjeùuer. les troupes complètement ralliées, se remettent en marche à midi et s'élèvent insensiblement, par les contours interminables qui enlacent des mamelons successifs jusqu'à YArba des Beni-Douela. Il est trois heures quand les premiers arrives mettent sac à terre. Aucune cartouche n'a été brûlée de toute la journée. Mais, des pitons qui dominent le bivouac. il est aisé de reconnaître qu'une grande agitation règne dans
la couirée où une marche rapide et inopinée vient de nous jeter, au milieu d'ennemis avec lesquels nous avons quelques revendications à régler. Dos Kabyles armés courent inquiets d'un village à l'autre , tandis qua les vieillards, les femmes et les entants se sauvent à la liàle, en désordre , emportant au loin bardes et provisions; des groupes d'hommes valides — du sein desquels s'échappent des cris, des vociférations et parfois des injures en langue française — semblent se concerter pour la défense ou l'agression. Les Beni-Douela passent pour compter parmi eux bon nombre d'anciens tirailleurs indigènes libérés ou fugitifs, et prétend-on aussi, plusieurs déserteurs français.
Les troupes massées et le camp assis, la colonne est bientôt rejointe par la brigade du colonel Pelle, sortie le matin de Tizi-Ouzou. L'eau peu abondante est assez éloignée du camp, disposition qui n'échappe pas à l'attention de l'ennemi.
Dès sept heures du soir, les Beni-Douela, renforcés de quelques contingents des Raten, commencent leur feu sur les grand-gardes et le continuent jusqu'à minuit. Enhardis par le silence prescrit à nos vedettes, ils s'avancent jusqu'aux avant-postes, tuent 3 hommes et en blessent 5; 2 du 75e régiment de ligne, I du 60e et 2 du 2e de Zouaves. Un retour offensif les rejette aussitôt dans les ravins où ils ont, à leur tour, (> hommes tués et plusieurs blessés.
La conduite des Beni-Douela méritait une leçon sévère. Le 7 au matin, une colonne de cinq bataillons allégés de leurs sacs, commandée par le général De Ligny fut lancée contre le village de Taddert-Ouffella autour duquel s'étaient concentrés les rebelles. Ses abords obstrués par d'immenses abattis d'arbres, défendus au loin par des groupes bien fournis de tirailleurs, tout lésait croire à une résistance énergique. Mais ébranlés bientôt par les salves de notre artillerie de montagne, décontenancés surtout par un mouvement de quelques compagnies dirigées sur la droite pour tourner la défense, les
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Kabyles lâchent pied sans nous disputer davantage leurs maisons et leurs barricades. Maîtres de Taddert-Ouffella nos soldats poursuivent les fuyards avec vigueur, les chassent successivement de trois autres villages et les tiennent en respect pendant le temps nécessaire à d'autres troupes accourues du camp achever l'œuvre de châtiment.
Quand la destruction parutassez avancée, de nature à produire sur le pays une douloureuse mais salutaire impression, la retraite commença, offrant, comme toujours, à un ennemi audacieux et irrité, le facile mais éphémère avantage du terrain, pour inquiéter notre arrière-garde. Efforts impuissants î A deux heures, tout le monde rentrait à l'Arba.
A ce moment même, des coups de feu retentissent dans le lointain, du côté du Sebaou, puis on voit des flammes resplendir sur le premier contrefort des Beni-Katen. C'est le général Chapuis qui, apprenant que les guerriers de ce district se sont portés en grand nombre au secours des Beni- Douela, a quitté, avant le jour, Tizi-Ouzoti, avec mille hommes d'infanterie, deux escadrons du 7e hussards, une section d'artillerie, cent hommes du Génie et une petite ambulance. Après avoir passé à gué VOued-Aissi, la colonne s'est glissée inaperçue jusqu'au village Adeni, veuf de ses défenseurs. Les femmes surprises ont à peine le temps de fuir, pourchassant devant elles ce qu'elles peuvent entraîner de leurs bestiaux, et le village, emporté presque sans résistance, est brûlé.
Jamais étranger n'avait mis le pied sur le territoire des Beni-Raten ! Qu'on juge de la consternation qui s'empara aussitôt des contingents de la fière et puissante tribu ! Ils rallient au pas de course leurs demeures incendiées, mais trop tard ! Quand ils arrivent, le mal est consommé ! Le général Chapuis a opéré sa retraite en bon ordre, laissant derrière lui, sur des cendres encore fumantes, une ruine bien autrement poignante aux vaincus : leur inviolabilité à jamais détruite ! — La colonne a perdu un seul homme, elle a ra-
mené à Tizi-Ouzou 11 soldais el 2 officiers légèrement blessés : l'un d'eux, M. B**', jeune sous-lieuienant au 56e de ligne, avait la branche montante droite du maxillaire inférieur partiellement fracturée par une balle. Une esquille secondaire a déterminé plus tard chez lui un abcès que j'ai ouvert. M. B*** a guéri, avec un peu de gêne de l'articulation temporo-maxillaire, gêne qui, j'en suis sûr, se sera dissipée peu à peu.
De notre côté (colonne du Maréchal), nous comptons H hommes tués, parmi lesquels le capitaine Cuignier, du 2e régiment étranger, et 40 blessés dont 2 officiers de chasseurs à pied, MM. Bastide, capitaine, et Lebey-Taillis, lieutenant. Ce dernier, atteint à la fesse d'une balle qui s'est perdue dans le bassin, a succombé, un mois plus tard, à l'hôpital du Dey, par suite de résorption purulente.
Le rapport de l'ambulance mentionne :
27 plaies simple-^ ou peu compliquées des membres supérieurs et inférieurs.
2 plaies de poitrine non pénétrantes
1 d° pénétrante.
2 fractures du fémur, assez peu comminutives pour qu'on ait cru devoir tenter la conservation des membres.
1 coup de feu aux deux cuisses.
i plaie pénétrante de l'abdomen (mort rapide).
1 fracture de l'humérus (membre placé dans un appareil).
1 fracture du crâne (mort dans les 24 heures).
1 fracture comminutive du maxillaire inférieur, un peu à gauche de la symphise du menton.
(La plaie nettoyée de ses esquilles, je soutins les fragments à l'aide d'une gouttière fabriquée aux dépens d'une visière de képy et assujettie par une fronde. Le blessé a guér ; mais, par suite de l'élimination successive de plusieurs nécroses, la consolidation était très imparfaite huit mois après l'accident. Je suppose qu'elle se sera affermie depuis.)
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Une amputation de la jambe gauche (B***, fusilier au 00e de iigne) et une amputation du bras gauche (R'*\ du 13° bataillon de chasseurs à pied), ont été pratiquées immédiatement à l'ambulance, par M. le médecin-major Marit.
F*", caporal au 2e régiment de la légion étrangère, qui a eu la main gauche fracassée par une balle, se trouvait, après l'extraction de plusieurs fortes esquilles, enlevées aux 2e et 3e métacarpiens ainsi qu'aux phalanges contiguës, dans une situation favorable à la cicatrisation. Je ne fus pas peu surpris, à mon retour à l'hôpital du Dey, quinze jours plus tard, de trouver F"* fébricitant, amaigri , dyspeptique, la plaie béante et sanieuse. Une diarrhée colliquative vint compliquer encore cet état. L'inflammation se propagea le long des tendons et envahit le poignet. Je dus amputer au tiers supérieur de l'avant-bras. La fonte purulente s'empara du lambeau cutané qui tomba en gangrène. A force desoins, j'étais parvenu à arrêter le mal et le moignon se recouvrait peu à peu de tissu cicatriciel inodulaire. Mais la constitution ne se releva pas, et après quatre mois et demi de lutte, mon pauvre blessé succomba.
Le 8, une nouvelle colonne d'attaque, sous les ordres du Général Renault, pénétra de rechef chez les Béni Douela. Renonçant celte fois au système de retranchement dans les villages qui leur avait si mal réussi la veille, ils nous laissèrent, sans trop de protestations, porter la hache et le feu dans les vergers et les gourbis. L'heure de la retraite les fit reparaître sur nos talons, avec un redoublement de fureur . mais leur acharnement leur fut fatal. Nos troupes, connaissant cette fois le terrain, rétrocédèrent avec des pertes moin" dres, (3 hommes tués et 26 blessés, dont 2 officiers) : elles purent en faire subir de plus sensibles à l'ennemi.
Le rapport d'ambulance de ce jour énumère ;
4 plaies simples de la cuisse et des fesses.
5 pitiés <\<t la jambe.
7 plaies des membres supérieurs.
5 plaies non-pénétrantes du thorax
2 plaies non-pénétrantes du genou. *
i fracture de la mâchoire inférieure.
1 plaie du pied.
Chez J*" fusilier au 90l' régiment d'infanterie de ligne, une fracture comminutive du iémur gauche, nécessita l'ampuialion immédiate de la cuisse à sa partie moyenne.
Les journées des 7 et 8 octobre ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Les Beni-Mahmoud, voisins des Beni-Doucla, appréhendant un châtiment pareil, s'empressèrent de venir au camp offrir leur soumission. Ainsi abandonnés et isolés, les Beni-Douela devenaient peu redoutables et ne méritaient pas de nous arrêter davantage. Le maréchal Randon résolut donc de quitter le théâtre des opérations, et de descendre dans le Sebaou. Vainement quelques fractions récalcitrantes essayèrent de contrarier ce mouvement, en engageant la fusillade avec l'arrière-garde de la division Renault. Elles ne réussirent qu'à faire tuer une quinzaine des leurs, tandis que nous eûmes à peine G tirailleurs très légèrement touchés.
Le 9 à quatre heures du soir, nous bivouaquions sur la rive gauche du Sebaou, en avant de Tizi-Ouzou. L'expédition était terminée.
Depuis sa séparation, d'avec nous, la division Yusuf, échelonnée de Bordj-Boghni au Khamis des Maatka, travaille, sans être inquiétée, à la route militaire qui doit relier Roghni au Sebaou. 300 terrassiers indigènes, volontaires, sont adjoints aux chantiers du Génie.
Cependant l'état sanitaire, déjà fortement ébranlé au départ de VOued Bou-Asma, s'aggrave sensiblement au camp de Boghni. « Parmi les affections internes que j'observe » m'écrit le D> Lemarchant, chef de l'ambulance t< il en est une « qui tend à se généraliser : elle se présente sous forme « d'Irritation gastro-intestinale, avec affaiblissement de la
c consii luiion , inappétence, tension de l'épigaslre, diarrhée t séreuse: quelquefois un peu de fièvre, rémittente principa- « leraent. On la rencontre surtout chez les jeunes soldats, t nouvellement arrivés en Afrique. . . Légère, elle cède au e repos et à quelques jours de régime. Les cas plus intenses « exigent l'emploi des vomitifs et souvent celui du sulfate de a quinine. . . Je dois noter encore des diarrhées simples et « quelques fièvres intermittentes à différents types : le quon tidien prédomine. Rapport du /er au 5 octobre.) »
Du 6 au 10 la situation se rembrunit : « la grande majorité des malades fiévreux entres à l'ambulance au nomr bre de 43) « continue le même médecin • était atteinte de « diarrhée. La tendance au flux intestinal se manifeste de « plus en plus. Comme dans les cinq jours précédents, l'af- « fection est souvent accompagnée de fièvre et de prostra- « tion générale , deux cas se sont offerts sous forme de « choléra sporadique léger : en somme, rien de grave. »
Le 8 octobre, en présence de ces manifestations morbides, le général Yusuf, conformément aux instructions du Maréchal, avait ordonné la levée du camp de Boghni, et le reploiement de la division sur Dra el-Mizan. Azib-Zamoun et Alger.
Le 10. à la suite d'une revue passée au camp de Betrouna, un ordre du jour du Général en chef remercie les troupes de leur dévouement et dissout le corps expéditionnaire.
Le 12. la frégate à vapeur le Cacique recevait à son bord, en rade de Dellys. le Maréchal avec son etat-major, 12 officiers et 268 soldats blessés ou éclopés : après quatre heures de traversée, nous débarquions à Alger.
La rentrée du Corps expéditionnaire dans ses cantonnements vint fort à propos, au moment où les premières pluies hivernales commençaient à se manifester, assurer un repos nécessaire à des troupes fatiguées par une campagne courte.
mais rapide et improvisée en quelque sorte, à travers un pays difficile, inexploré encore, défendu pied à pied par de belliqueux montagnards. Seul le Service de santé ne devait point avoir sa part de loisirs si bien mérités. Périmée au champ d'honneur, la guerre allait retentir longtemps encore dans les hôpitaux par les sinistres qu'elle traîne après elle.
Nous avons vu pendant le cours de ce récit, comment 400 fiévreux et 160 blessés environ, relevés dans les engagements de nos colonnes avec les Kabyles de la confédération des Guechtoula, avaient été successivement dirigés sur Drael-Mizan, du 20 septembre au 6 octobre. Un rapport très circonstancié de M. le Dr Lelorrain, médecin en chef de l'ambulance de ce poste, résume ainsi la nature de ces quinze évacuations.
Septembre.