‹ Campagnes de KabylieChapitre 7 sur 12 · HA · texte numérisé non relu

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gueusement barricadés, coupés de saignées profondes, interceptes par des amas de cailloux : en arrière, de petits murs en pierres sèches, sont ouverts de crénaux pour la fusillade. La ire Division pénétrera au cœur de la résistance par le pays des Irdjen ; les 2mn et 3me doivent prendre d'escalade la crête des Akermu.

Les troupes du général Mac-Mahon s'ébranlent d'abord. Bientôt le canon tonne. Une fusillade des mieux nourries s'engage entre nos tirailleurs et l'ennemi, presque partout invisible derrière les baies , les troncs d'arbres, les ressauts de terrain ; enfin la défense est rejetée dans le ravin de Bou-Kahel, à l'Est de Tacheraïch. Du milieu des fumées de poudre qui obsurcissent l'aube, peu éclairée encore, d'une brumeuse journée, s'élancent dans les airs d'immenses poussées de flammes. C'est le village livré au feu par la brigade Bourbaki. Sans perdre de temps, l'intrépide général ordonne de sonner la charge et lance devant lui ses soldats sur les versants escarpés de Bélias.

Nos hommes sont obligés de s'accrocher aux saillies des pierres, aux buissons, pour ne pas dégringoler de ces pentes abruptes labourées par les balles, du haut desquelles les Kabyles font rouler d'énormes blocs de rocher. Les zouaves du 2me régiment et le 54me de ligne ne connaissent pas de difficultés. A mi-côte, environ, à une hauteur de 750 mètres, une véritable redoute en pierres est emportée, et sous le feu, plongeant mais dédaigné d'un ennemi refoulé à l'arme blanche, Bélias envahi, balayé, partage le sort de Tacheraïch.

Deux kilomètres plus loin, au-dessus d'un ravin où sourdent de délicieuses fontaines, deux mamelons ont été choisis par les Kabyles comme points de ralliement pour la défense. Celui de gauche, Bou-Arfa, supporte le marabout de Selma [Slirnan, Salomon?) celui de droite, le village d'Ismaïseren. Un cimetière complanté d'arbres séculaires,

occupe l'intersection des sentiers qui conduisent à ces deux redoutes naturelles, les seules qui séparent encore notre tête de colonne de Souk-el-Arba. Maître de Bélias, le général Bourbaki jugea bien qu'il était indispensable de s'emparer de ces positions qui le dominaient. Après quelques minutes pour reprendre haleine et reformer sa brigade, les deux villages attaqués sont pris, repris, disputés avec un acharnement terrible. Ils ne restèrent à nous que très tard dans l'aprèsmidi, et nos postes de grand-garde y furent inquiétés toute la nuit.

Ce dernier épisode de la journée fut des plus meurtriers pour la 2e Division : nous y reviendrons un peu plus loin. Le matin, une circonstance inhérente à la disposition du terrain avait aussi été la cause de pertes sensibles. Des mulets, de la section d'ambulance volante attachée à l'avant-garde, perdirent pied sur les pentes rapides de Bélias et vinrent s'abattre au fond des ravins. Pendant qu'une partie des troupes d'attaque était occupée à les relever, les Kabyles tentèrent plusieurs retours offensifs: ils avaient même un moment réussi à couper la colonne. Le général Périgot qui commandait la brigade de réserve dût faire de grands efforts pour les contenir et les repousser.

Une demi-heure après le départ de la Division de Mac- Mahon, la division Yusuf marchait sur trois colonnes à l'assaut d'Ighil-Guefri. La brigade de droite, aux ordres du général Gastu, ayant un chemin un peu plus long à parcourir, s'élança la première dans la direction de Sidi-Klaoui, dont elle fut bientôt maîtresse. Le 1er zouaves et le 60e de ligne se déployèrent immédiatement sur les contreforts ardus qui relient à la base de la montagne le piton d'Ighil-Guefri. Rien ne saurait arrêter l'élan et l'intrépidité de nos soldats. Le village tombe en nos mains, ses défenseurs sont dispersés et le feu dévore ses maisons.

Pendant ce temps, la colonne de gauche (général de Ligny) la colonne du centre et le convoi (général Yusuf) s'achemi-

nent sur Taguemouni-ou-Gadfelt. Toute la partie active de la Division s'empare du village, pousse jusqu'à Tighilt-el- Hadj-Ali et va donner la main au général de Mac-Mahon à Afensou.

A partir de ce moment, il était à peine 7 heures du malin, nous tenions le territoire des Ait-Akerma, la plus septentrionale des deux croupes qui, entre l'Oued-Aïssi etleSebaou, constituent le territoire des Bcni-Ralen, au-delà du grand ravin méridional d'Ighztr-Ibhaled; nous contemplions la grande crête des Irdjen, dont l'attaque était confiée à la lre Division. A cet effet, le général Renault, parti de Sikh-ou- Meddour à cinq heures et demie, s'était dirigé droit avec son centre sur Souk-el-Hdd et le village de Djemma. Sa droite (général de Liniers) tournait la crête par le mamelon de Taksebt qui commande l'entrée de l'Oued-Aïssi dans le Sebaou, de manière à surveiller le débouché de la vallée de Mestiga, et arriver à Djemma par derrière. Une colonne de gauche, au contraire, devait s'engager dans l'Oued-Iblialet, s'emparer de Tarnimt sur le versant Nord des Irdjen et, de là, montera Tiguert-Hala pour menacer Djemma.

Tel fut l'ensemble avec lequel ces divers mouvements s'exécutèrent que, vers midi, le colonel Rose, qui commandait les troupes de gauche, enlevait, au-delà de Tiguert-Hala, l'un après l'autre les villages de Tamezerit, d' Ait- Saïd-ou-Zaggar, et prenait possession du plateau d'Ouïatel, campement assigné du gros de la Division. Il tint en respect dans cette position les Kabyles d'Azouza et d'Ibachiren, opiniâtrement opposés à notre installation, tandis que la colonne, aux prises en arrière avec les contingents d" AU- Ali et AU-Yacoub, soutenait avec eux une lutte acharnée, les abordait plusieurs fois à la charge, la baïonnette en avant, et les précipitait désespérés jusqu'au fond des ravins.

Celte journée, dans laquelle la valeurirrésistible de nos troupes venait d'avoir irrévocablement raison de la plus indomptable tribu de la Kabylie, nous avait coûté 2 officiers, M. Boyer de

Hebeval, chef de bataillon au 54e de ligne, lue raide à l'aliaque d'Imaïseren, et M. Renaul, lieutenant au 41e de ligne, frappé à mort à l'attaque des Irdjen ; 4 officiers blessés, MM. Bergasse, du 1er zouaves, Neige, du 11e bataillon de chasseurs à pied, Roussel, des tirailleurs indigènes, et Hervé, du 3me régiment de zouaves; 66 tués et 414 blessés, sous-officiers ou soldats.

Du haut d'un mamelon assez élevé,, où le Maréchal s'était placé avec l'état-major général pour embrasser, dans un coupd'œil à vol d'oiseau, la mise en œuvre de ces mouvements aussi habilement conçus que vigoureusement exécutés, nous vîmes descendre les premiers blessés, vers sept heures du matin. Le Maréchal m'invita alors à me rendre au camp de réserve de la lra Division, pour présider aux premiers secours, et lui rendre compte ensuite du nombre et de la gravité des lésions.

J'étais donc, de très bonne heure, revenu au camp à'El- Hamiz, où venaient d'arriver quatre blessés de la 2e Division, suivis bientôt de 25 autres plus 3 morts <\e la 3e. Parmi ces derniers blessés se trouvait le lieutenant Bergasse, atteint d'un coup de feu qui avait fait séton au devant du 1/3 intérieur de la jambe droite. Le tibia était à nu mais non brisé : la forte contusion de l'os détermina consécutivement une petite exfoliation et, après l'issue de quelques grains osseux, la plaie se cicatrisa parfaitement — 39 autres blessés de la 2e Division ne lardèrent pas à suivre les précédents.

M. Vernier, médecin aide-major, détaché du personnel de la 3e Division avec une section d'infirmiers, un officier d'administration, ei une paire de cantines de chirurgie, se trouvait tout à fait débordé. Je résolus alors de constituer, en lui adjoignant provisoirement les aide-majors qui descendraient dans la plaine avec les convois d'évacuation, une sorte d'ambulance temporaire dont je pris la direction. D'un autre côté, M. l'intendant en chef Donop voulut bien, sur ma pro-

position, envoyer un brigadier du Train à Tizi-Oiizou, demander d'urgence du linge à pansement, des prolonges pour charger nos blessés cl un médecin aide-major pour les escorter.

Nous pûmes ainsi refaire la plupart des pansements et sonder plus avant quelques plaies.

J'eus à m'eccuper d'abord, de M. Neige, lieutenant du IIe bataillon de chasseurs qui, à l'attaque de Tacheraïch avait eu le côté gauche de la face traversé de part en part. La balle, entrée au niveau du bord inférieur de l'os nasal droit, avait été extraite un peu en arrière et au-dessous de l'apophyse mastoïde gauche. Une hémorrhagie plus persistante que copieuse s'écoulait par les narines, par l'arrière-bouche et, aussi par le conduit auditif externe. Le nez, écrasé, déprimé à droite, adhérait à plusieurs esquilles que j'eus quelque peine à en détacher. La plaie étanchée, il fallait songer à prévenir une cicatrisation vicieuse, qui serait venue aggraver encore une difformité déjà trop certaine . A l'aide de petits cylindres de diachylon, introduits par les voies nasales extérieures, je parvins à redresser convenablement le nez, après quoi, j'appliquai des compresses d'eau froide sur le côté gauche de la face.

Je conseillai au patient de se coucher la tète inclinée, de manière à faciliter l'expuition, de garder le silence et d'aider, par de fréquents gargarismes, à l'expuition des caillots pharyngiens qui le tourmentaient si fort; puis nous l'évacuàmes sur Tizi-Ouzou. — 4 jours plus tard, je recevais de cet hôpital le bulletin suivant : « On peut dire que « M. Neige va très bien. L'hémorrhagie a complètement tf cessé. La fièvre est modérée, le gonflement de la face dis- « paraît, la plaie du nez se déterge, l'orifice de sortie (sous <'■ l'anophyse mastoïde) est cicatrisé. Il y a seulement, dans « tout le côté gauche de la face, une paralysie notable du « mouvement... »

J'ai revu M. Neige, à Tizi-Ouzou, les 30 et 31 mai et le

8 juin. Son état était parfait, à part une aneslhésie et une paralysie faciale qui laissent bien peu d'espoir d'amendement, en raison de la lésion indubitable de nerfs importants, tant à l'issue du canal stylo-mastoïdien qu'à la surface de la mâchoire supérieure, entre ses lames et dans les fosses susmaxillaire et zygomatique.

Je ne vis qu'en passant M. R***, lieutenant de Tirailleurs indigènes, frappé aussi, au côté droit delà face, par une balle qui avait traversé la joue droite, de dehors en dedans, en fracassant la branche verticale du maxillaire et plusieurs molaires. Celles-ci et les esquilles détachées furent enlevées dans un premier pansement. M. R'" avait éprouvé, sur le coup, une forte commotion au plafond de l'arrièrebouche : il prétendait que la balle s'était aplatie dans cet endroit et qu'il l'avait ensuite lui-même crachée.

Les suites de la blessure furent très simples ; un gonflement assez considérable de la face et du col céda aux émollients, aux révulsifs intestinaux: il y eut élimination de plusieurs esquilles : le quarantième jour, M. R*** était guéri, mais la mastication restait pénible à cause du peu de solidité de l'apophyse montante du maxillaire droit. La déglutition aussi présentait quelques difficultés. Les aliments, au dire du malade, s'arrêtaient à moitié route, au niveau du cartilage thyroïde. La tête, comme dans le torticolis, ne pouvait se mouvoir de gauche à droite. On sentait, à la pression, une douleur et un corps dur sur le trajet des vaisseaux carotidiens, au sommet du triangle sus-claviculaire.

En novembre 1857, M. R'" partit pour Paris, en congé. Souffrant, il demanda son admission au Val-de -Grâce, dans Le service de M. le professeur Baron H Larrey. La douleur et le corps étranger qui en était la cause apparente changèrent alors de place et parurent descendre en avant du bord antérieur du trapèze. Une application de vésicatoire fut faite dans le but d'amener l'engorgement au ramollissement et à la suppuration. Quand M. H. Larrey crut le moment venu.

il lii une ponction loco dolent i, explora les parties avec une sonde de femme et crut reconnaître un corps dur profondément enclavé et déformé. Pour le dégager cl l'amener plus facilement, il dilata progressivement l'incision puis le trajet de la sonde à l'aide de pinces et d'une curette : il réussit enfin au bout de quelques jours à extraire le corps étranger. M. R*'* a parfaitement guéri de ce coup de feu, remarquable comme exemple: 1° de réflexion d'une balle contre les apophyses transverses des vertèbres cervicales ; 2° de migration consécutive du plomb au milieu dos parties essentiellement mobiles du col.

J'amputai du bras deux hommes qui avaient le coude littéralement broyé. L'un d'eux, de la Légion étrangère, vieux soldat d'Afrique et de Crimée,' blessé à Zaatcha, à Sébastopol, était atteint pour la septième fois !

Vainement, à diverses reprises, je m'efforçai de réduire une volumineuse hernie de l'épiploon, chez un militaire qui avait Y abdomen ouvert, un peu au-dessus et à droite de l'ombilic, avec perte du projectile dans le péritoine : je dus me borner à un bandage contentif.

Plusieurs hommes atteints de coups de feu à la main appelèrent aussi mon intervention : je me bornai à extraire quelques esquilles mobiles et à appliquer de légers pansements simples, en redressant et rapprochant autant que possible les parties. Je le déclare nettement ici : je regarde comme généralement inutiles, superflues, fâcheuses même, tout au moins prématurées, à de très rares exceptions près, les amputations, désarticulations et résections que l'on pratique avec infiniment trop d'empressement sur les extrémités des membres supérieurs, fracassés par les projectiles de guerre. J'ai presque constamment vu ces organes, dilacérés par les balles, se cicatriser sans accidents et constituer finalement, pour peu qu'on les pansât avec soin, des appendices plus tard fort utiles aux blessés auxquels on les avait conservés : ma conviction est tellement formée à cet égard, que

dans toute ma pratique aux ambulances, je ne pense pas avoir amputé ou désarticulé plus de quatre ou cinq doigts !

Un caporal du lel régiment de tirailleurs indigènes avait eu le col de V humérus droit, brisé comme par un emportepièce, vraisemblablement parune balle tirée à brûle-pourpoint. Faute de scie à chaînettes, je réséquai, comme je pus, avee de forts ciseaux, les extrémités plus ou moins irrégulières et aiguës des deux portions de l'os, de manière à les rendre assez planes pour qu'elles pussent se coapter et se souder dans un appareil inamovible de contention que j'appliquai incontinent. Quelques heures après, A"'* était évacué sur Tizi- Ouzou. Le 29, M. Tabouret m'envoyait de ses nouvelles, en ces termes : « Le blessé à qui vous avez enlevé des esquilles « et régularisé les bouts de l'humérus fracturé immédiatece ment au-dessous du col — opération considérée par vous « comme équivalente à une résection — m'a si instamment « demandé son exeat, que je l'ai laissé partir, muni d'une " note spéciale, appelant sur lui l'attention de M. le médecin « en chef de l'hôpital de Dellys. Il allait on ne peut mieux, « son appareil ne s'était pas dérangé, et nous n'y avons pas « touché. »

Le temps me pressait et je ne pus que recommander à M. Sala, pour qu'il le signalât, aussitôt l'arrivée, à sou Chef de service, un zouave atteint d'une fracture de la rotule, avec perte du projectile dans le genou. J'ai su que, le soir même, des douleurs intolérables engagèrent M- le Dr Tabouret à chloroformer le patient, pour soumettre l'article lésé à de nouvelles perquisitions. La sonde pénétra profondément sous la rotule, par une brèche faite aux dépens du bord 'interne de l'os, mais sans parvenir jusqu'au corps étranger. L'amputation jugée indispensable fut pratiquée immédiatement. L'autopsie mit au jour le dégât osseux révélé par l'exploration. La balle ne put être retrouvée... ?

Il était six heures du soir : je rejoignis alors le quartiergénéral ei les 21"1' et 3me Divisions qui, depuis le malin maîtresses de la crête des Alcerma, combattaient encore pour prendre possession définitive des villages échelonnés derrière Ighill-Guefri, Tighilt-el-Hadj-Ali, Afensou et Souk-el- Arba.

Après avoir sommairement rendu compte au Maréchal Randon de ce que j'avais observé et accompli durant la journée, je me transportai immédiatement à l'ambulance de la 2me Division : 433 blessés et 27 morts y avaient déjà été transportés des divers points, où les troupes du Général de Mac-Manon, les plus avancées de toute l'armée, avalisèrent d'efforts, dix heures durant, contre une résistance qui paraissait ne pas vouloir se lasser. Quand je me mis en relation avec le Dr Leroy, chef de celte ambulance, le crépuscule du soir était déjà très sombre, les blessés se trouvaient pansés. Tant de fatigues avaient rempli cette laborieuse et meurtrière journée que le sommeil régnait partout, silencieux, sous ces toiles où de cruelles souffrances étaient venues chercher abri et soulagement ! Nous décidâmes de renvoyer au lendemain les opérations sanglantes.

Comme je quittais la place, on amena devant les tentes des malades, un petit prisonnier, âgé de 7 à 8 ans, surpris par nos soldats au fond d'une cachette, dans les ruines d' Afensou. Armé, sans doute le matin, ainsi que les vieillards et les femmes, pour la défense du drapeau, il avait tenté de décharger son pistolet sur un de nos officiers. Il avait fallu le désarmer de vive force et il était traversé de plusieurs coups de baïonnette. Nu, grelottant, souillé de sang et do dartres, il s'accroupit sur une couverture et refusa toute espèce de soins. A peine put-on lui faire boire un peu d'eau. Il repoussa dédaigneusement et en crachant dessus un morceau de viande qu'on lui avait offert. Le lendemain matin, émus autant de pitié que de dégoût, Tofticier-comptable et !e sous-intendant militaire de la 2* Division obtinrent d»'

l'état— major qu'on débarrasserait l'ambulance de la présence de ce jeune forcené. Rendu à la liberté, on le reconduisit en avant du camp, au-delà d'une grand-garde, d'où il disparut à toutes jambes, dans les broussailles.

Une capture plus touchante avait eu lieu à la 3- Division. Lorsque les zouaves du 1er régiment, établis sur les hauteurs d'Ighill-Guefri voulurent, pour assurer la tranquillité de leur campement, fouiller les bas-fonds déchirés et obstrués de broussailles du ravin ouvert devant eux dans la direction d'Ibhalet, une de leurs compagnies avisa un moulin en apparence abandonné, mais dans lequel s'étaient blottis une quinzaine d'hommes, de femmes et d'enfants. Le mince bulin de la pauvre cahutte ramassé, on emmenait très pacifiquement les prisonniers, quand, pris d'un accès de rage et de désespoir, l'un d'eux, le maître du moulin, raconte-t-on, sort de dessous son burnous un yatagan caché et le brandit sur le soldat inattentif qui le conduit. Deux coups de fusil, châtiment mérité de cette trahison, ajustent le Kabyle; il tombe roide mort, laissant échapper de ses bras une petite fille de deux ou trois ans, que dérobaient les plis de son haïk. La mère, prisonnière aussi, craint pour les jours de son enfant: elle se démène, sanglolte, supplie qu'on le lui rende. Mais déjà, à la vue de la pauvre créature, bien innocente de l'acte de sauvagerie qui vient de coûter la vie à son père, la compassion et la pitié ont banni du cœur des zouaves toute velléité de représailles. Ils s'empressent autour de l'orpheline ; c'est à qui la portera, lui prodiguera des caresses, étanchera sa soif, essuiera le sang paternel répandu sur son front. La

compagnie décide, séance tenante, qu'elle l'adoptera La

nouvelle, portée de bouche en bouche dans le camp, arrive bientôt au Grand-Quartier -Général : « C'est bien, » dit le Maréchal, qu'attendrissent la noble conduite des soldats et la grande douleur d'une veuve menacée de perdre son enfant; « mais personne — même un zouave — ne remplace une

<t mère à sa lille » La petite Kabyle sera donc restituée, er, comme noblesse oblige, le Maréchal, qui ne veut pas être en reste de générosité vis-à-vis de ses Zouaves, ordonne que tous les prisonniers du moulin seront reconduits aux avant postes.

Il n'y avait que A blessés à l'ambulance de la 3" Division, la moins éprouvée des trois colonnes, non compris, bien entendu, les 25 évacués reçus, le malin, à la réserve du camp iïEl-liamiz.

La ire Division, qui avait opéré, hors de notre vue, à plus de dix kilomètres à droite, sur la crête des Irdjen, et avec laquelle le grand ravin, non encore expurgé à'Ibhalet, nous empêchait de communiquer directement, comptait 159 blessés et 33 tués. Ces pertes s'expliquent moins encore par les combats qui le matin avaient échelonné la marche ascendante du Général Renault, que par les efforts acharnés de l'ennemi pour empêcher notre établissement définitif à Ouïatel.

Malgré les postes avancés, les balles kabyles arrivaient jusque dans le camp. Le colonel Rose, avec les Tirailleurs indigènes, fut obligé de s'emparer des hauteurs au-delà d'Jbachirenei d'Azouza; le 4ime et le l.ldme de ligne, des contreforts de droite au-dessus d'Aït-Hag. 11 fallut même redescendre jusqu'à Tiguert-Hala et, sur les talus à pic qui decendent vers YOued-Aïssi, débusquer les Kabyles retranchés dans leur village, brûler ceux-ci, culbuter ceux-là dans une série de retours offensifs, le plus souvent au pas de charge et à la baïonnette.

Ce jour-là, on peut dire que la lutte fut partout, sur une étendue de près de quatorze lieues de terrain. Le matin, les Moatka et les Beni-Aïssi, sur notre droite, ont pillé et dévasté le pays des Arb-Douela. Les goums des Beni-Djennad et des Bem-Ouaguenoun, sur notre gauche, ont chassé de Mekla, dans le Sebaou, le parii qui nous était hostile. Puis.

moulant chez les Beni-Fraouceu, dont les contingents sont allés prendre part à la défense des Beni-Raten, ils ont incendié leurs plus beaux villages.

Enfin, dans la plaine, tandis que les Divisions Yusuf et de Mac-Mahon s'élèvent, à la suite de leurs brillantes colonnes d'attaque, vers Afensou et Ighill-Guefri, un escadron de chasseurs d'Afrique, placé en vedette, sur des mamelons, pour protéger le flanc du mouvement, aperçoit une file de Kabyles qui descend des crêtes de la montagne, pour gagner les hauteurs situées en avant de la division Renault, aussitôt trois pelotons se détachent à leur poursuite. L'un d'eux, commandé par M. Isabey, arrive le premier sur l'ennemi : dans cette course à fond de train, le jeune sous-lieutenant se trouve seul, avec un brigadier, en face d'un gros de Kabyles ; les fusils partent, et le cheval de M. Isabey tombe percé de trois balles. Le brigadier Petit saute à terre et, offrant sa monture à son officier qui bourre ses pistolets : « Nous avons bien le temps, lieutenant, dit-il ; faut-il pas « qu'ils rechargent leurs fusils? » Heureusement, au bruit de plusieurs détonations qui se succèdent, un bataillon du 75e a vu le danger et se précipite au secours des cavaliers. Les Kabyles jugent dès lors la partie inégale, et protégés par les replis du terrain, disparaissent dans les sentiers ombreux de la montagne.

Dernier» efforts de la résistance îles Beni-Haten. — Préliminaires de paix . — Suspension des hostilités . — Rapports des ambulances divisionnaires. — Classement général des blessures. — Premiers soius. — Amputations immédiates. — Soumission définitive des Beni-Itaten.

Une mousqueterie incessante, partie des divers fronts de la résistance, en regard de nos avant-postes, et que répercutait avec fracas l'écho des vallées, maintint l'émoi dans les trois camps, durant la nuit du 24 au 25 mai. Elle ajouta un mort et onze blessés aux pertes de la 2e Division. Au lever du jour, le général Renault prit des mesures pour faire fouiller, par les brigades Chapuis et De Liniers, les villages d' Ait-Ali, d' Aït-Yacoub et d'Aït-Hag, où l'ennemi semblait s'être particulièrement retranché. Exécutés avec une grande vigueur, ces mouvements eurent bientôt imposé silence à la fusillade. Avant midi, la flamme avait dévoré les derniers refuges des Raten aux abois ; deux hommes tués et huit blessés, seulement, furent ramenés au camp.

Du côté de la Division de Mac-Mahon, les Kabyles enhardis — d'autres disent poussés en avant, un peu malgré eux — par l'arrivée de nouveaux contingents, teuièrent agressions sur agressions contre les grand-gardes, à Imdiseren et a Bou-Arfa. Mais nos Zouaves, s'inspirant fort à propos de leurs souvenirs de Crimée, avaient passé la nuit à se couvrir de travaux en terre, fossés, épaulemenls, redoutes, boyaux, etc., derrière lesquels on put, avant le jour, défiler

d'assez fortes réserves. Ainsi accueillie, i'aitaque avait peu de chances de succès, malgré l'opiniâtreté de ses efforts. — Vers dix heures du matin, le feu cessa inopinément sur toute la ligne des tirailleurs de la 2e Division. Grand fut l'étonnement de nos troupes, voyant, à deux portées de fusil environ du camp, se former et grossir, en quelques instants, un rassemblement de plusieurs milliers de Kabyles. Leur attitude, leurs mouvements multipliés de va-et-vient, leurs gesticulations animées, dénotaient, au milieu d'eux, la plus vive effervescence. Puis, tout à coup, une détonation générale se fait entendre, accompagnée de cris aigus. C'était les contingents qui allaient se séparer, après que chacun eut préalablement déchargé son fusil en l'air. Cette débandade inattendue révélait les convulsions ultimes d'une lutte agonisante.

En effet, vers huit heures de l'après-midi, démoralisés, expulsés successivement de leurs villages, de la base à la crête, et de la crête au sommet des pilons les plus culminants de la montagne, les Beni-Ralen convaincus qu'il faut décidément compter avec nous, envoient au camp d'Ighill- Guefri , sept ou huit parlementaires, et des offres de soumission.

Mais ie Maréchal ne veut admettre de transaction que quand les chefs de tous les villages se présenteront à sa tente, au grand complet. Pour leur donner le temps de satisfaire à celte exigence , il consent à une trêve de vingt-quatre heures. Les délégués se retirent en s'engageant à user de toute leur influence dans le sens de ces conditions. On prescrit aux troupes de suspendre toute destruction sur le territoire kabyle et de s'abstenir de brûler une amorce, sauf le cas de provocation ei de légitime défense.

Le 25, à sept heures du matin, 120 blessés, des moins gravement lésés, quittaient l'ambulance de la 2e Division, pour être transportés à Tizi-Ouzou Dès la veille au soir, t

depuis le lever du soleil, en prévision de celte évacuation, des travailleurs avaient été échelonnés sur les penles les plus rapides, les sentiers les plus rocailleux, afin d'adoucir l'escarpement et les aspérités de la roule. M. le médecinmajor Leroy, ne conserva, sous la tente, qu'une trentaine de militaires atteints de fractures des membres, un soldat du 11e bataillon de chasseurs qui avait eu le crâne traversé par une balle, et un fiévreux dysentérique, suspecté de symptômes cholériformes. Le malheureux blessé à la tête, était plongé dans un coma profond : il en sortit momentanément, sous l'influence d'une saignée pratiquée d'après mes conseils. Quant au dysentérique, soi-disant cholérisé, la réaction se manifesta chez lui dans la journée, et, le lendemain, il rentrait, guéri, dans le rang. — Je reviendrai plus tard sur d'autres cas analogues, qui se présentèrent dans des conditions identiques, parfaitement appréciables, et je dirai la conduite que je crus devoir tenir, en présence d'affections dont la connaissance, si elle eût été répandue dans l'armée, aurait pu fort inutilement inquiéter son moral.

Les communications n'étaient pas encore régulièrement assurées entre le Quartier -Général et la lre Division Les blessés de la 3" Division, presque tous frappés dans les premières heures de l'assaut, avaient — comme on l'a vu plus haut — immédiatement été évacués sur notre dépôt provisoire d'El Hamiz où je les avais visités, puis dirigés de là sur Tizi-Ouzou Parfaitement renseigné et rassuré de ce côté, je ne pouvais donc mieux faire, en attendant le rapport du chef médical de l'ambulance de la Division Renault, que de me iransporter près des blessés de la Division de Mac- Mahon, distante à peine d'un kilomètre de notre bivouac, et reliée déjà, à la 3° Division, par un chemin muletier suffisamment déblayé.

Cinq amputations, 1 de cuisse et 4 de bras durent être pratiquées immédiatement (M. Leroy ("2), MM. Besnard et Hé-

- as —

he 1 . toute? quatre par la m Ihode circulaire. Je m'étais réservé . cornue douteux et pouvant susciter quelques perplexités dans le mode opératoire définitif, uu cas diagnostique obscur de fracture du cvl chirurgical de V humérus. pouvant couduire, selon la révélation définitive de retendue des desordres, soit à une résection, soit aune désarticulation, soit à une amputation.

Apres avoir, conformément aux considérations que j'ai développées plus haut sur ce genre de lésions, taillé et soulevé un vaste lambeau deltoidien. destiné à permettre l'exploration définitive de la plaie, je constatai la possibilité de couserver la tète liumérale. Je terminai alors l'amputation en sciant l'os à la hauteur de son col ebirurgieal et rasant les chairs eu dedans et en arrière, au niveau de la section osseuse.— Je ne saurais trop recommander a nos confrères ce mode de procéder dans \m fractures, par armes à feu. de l'extrémité supérieure de l'humérus. Bien souvent, en effet, l'exploration par les sondes, par le doigt lui-même, quelque soin qu'on y apporte, ne résout pas la question préalable, pourtant si importante, de !a nature et du genre de lésion d'un os compacte, dispose à se leier. etc. Et que de disconvenues n'ai-je pas vu résulter d'une trop grande précipitation à agir en pareille matière, d'une prédilection irréfléchie pour des procèdes opératoires dont la simplicité brillante ne tient pas assez compte des caprices et des bizarreries qui marquent presque partout le passage des projecti es, à travers la diaphyse des os longs"?

L'extrait suivant du rapport de M. ie medecin-major Leroy complétera l'aperçu sommaire des pertes éprouvées pai h 2 Division, dans la journée du 24 mai. la nuit et la matinée suivantes :

Plaies du crâne 15

— de la face 3

— du cou

— de la poitrine 13

Plaies de l'abdomen s

— de la main H

— de l'avant-bras 7

— du coude 3

— du bras 13

— de l'épaule 6

— du pied 4

— de la jambe 15

— du genou 3

— de la cuisse 22

— de la fesse et de la hanche. ... 5

— du ironc 7

— diverses 15

Parmi ces 159 blessures, dont 3 avaient atteint des officiers, M. Leroy mentionne 28 fractures diverses des os longs.

Le rapport de M. le médecin-major Marit, de la lre Division, relève pour la même période de temps : Plaies du crâne 5

— de la face 17

— " du col 3

— de la poilrine 15 dont 12 pénétrantes.

— de l'abdomen. .... 14 dont 7 pénétrantes.

— de la main 7

— de l'avant-bras 8

— du coude 3

— du bras 17

— de l'épaule 10

— du pied 3

— de la jambe 17

— du genou 3

— de la cuisse 19

— de la fesse et de la

hanche 4

— du tronc 3

— diverses 16, dont 14 appartiennent a

des individus évacués directement, pendant l'action, le "24, sur Sikh ou Meddour ei pour lesquels le genre de lésion n'a pu être exactement déterminé. Totale 164.

M. Marit, en me transmettant ces chiffres, signale comme particularité principale la gravité générale des plaies, dont une grande proportion affecte les cavités thoracique et abdominale. — lia opéré de nombreux débridements, — les projectiles extraits lui ont paru fort irréguliers et comme formés de portions de balles divisées : il ne saurait attribuer ce défaut de sphéricité à l'aplatissement du plomb contre les surfaces osseuses, circonstance impossible à invoquer dans les plaies, par exemple, qui n'intéressent que les parties molles. M. Marit a rempli les indications opératoires les plus urgentes. Trois fois, en présence de cas bien tranchés d'amputation, il a été arrêté par le refus absolu des malades, chez deux tirailleurs indigènes (fracture comminutive de la jambe gauche — plaie pénétrante de l'articulation du coude, avec séparation du condyle humerai) et chez un soldat du 90e de ligne, atteint de brisure comminutive du col du fémur gauche.

Au nombre des blessures de Vabdomen, se trouvait celle d'un officier du 41e de ligne qui a succombé le 26 au malin : il avait eu le ventre traversé de part en part, d'un flanc à l'autre.

Deux fractures partielles du tibia méritent d'être signalées. Un caporal du 8e bataillon de Chasseurs à pied a eu le gros os de la jambe percé par une balle, de dedans en dehors, au-dessous des tubérosilés~, nettement et sans esquilles. Débarrassé du projectile, extrait au-devant du péroné, le blessé a pu se tenir debout et marcher pendant assez longtemps. Chez un sergent du même bataillon, la perle de substance constituait latéralement, sur la face interne de l'os, une sorte de coche eu gouttière du fond de laquelle plusieurs petites esquilles furent enlevées — Ces blessures heureuses s'expliquent, et par la nature spongieuse du tibia

aux eudroils entamés el par l'épuisement de vitesse de projectiles arrivés au déclin de leur course. La pénétration étant moins violente, on comprend qu'il y a moins de tendance aux fêlures, à l'éclatement de l'os et aux grandes esquilles.

En résumé, quinze grandes opérations immédiates ont été pratiquées, aux ambulances actives, sur les blessés des 24 et 25, savoir :

10 amputations de bras ;

1 d° d'avani-bras ;

3 d° de cuisse;

1 désarticulation de l'épaule.

Je ne parle pas de quelques amputations de phalanges ou régularisations de plaies des doigts, avec brisures plus ou moins commiuutives de ces appendices.

Les évacuations commencées le 25 au malin, continuées activement toute la journée et le lendemain, allaient transférer tout l'intérêt du service chirurgical à Tizi-Ouzou : nous ne tarderons pas à y poursuivre nos observations-

Ainsi que l'avait fait pressentir la démarche pacifique de la veille, le 26 au soir, vers cinq heures, nous vîmes défiler, deux par deux, dans le plus grand silence, à travers le quinconce de figuiers où s'abritait le bivouac du grand-quartiergénéral, plus de quatre-vingts chefs de Dachera kabyles, conduits par les officiers du FJureau arabe politique.

Quand on les eut tous fait asseoir, en cercle, le Maréchal, suivi de son état-major, vint se placer debout au milieu d'eux,, devant le plus âgé — peut-être aussi le plus élevé en grade, à en juger par la déférence dont il était visiblement l'objet de la part du reste de la députation. Alors s'établit entre ce personnage et le Chef de l'armée française, la conférence suivante, par l'intermédiaire du savant interprète principal, M. Schusboë :

Le Maréchal. Vous avez manqué à votre parole et trahi les serments de fidélité prêtés en 1854 et 1855. Vous avez mé-

rite ainsi de nous voir pénétrer chez vous, les armes à la main. Hé bien ! nous y sommes venus.

Le Chef kabyle. C'esi vrai ! nous ne savions ce q»e nous fesions .

Le Maréchal Voulez-vous décidément la paix? Le Chef. Oui : nous sommes assez punis et nous regrettons le passé.

Le Maréchal. Mais êtes-vous bien tous d'accord, et représentez-vous toutes les fractions des Béni Rsten ?

Le Chef. Oui ; d'ailleurs s'il y avait des dissidents, nous les réduirions par les armes.

Le Maréchal. Ecoutez alors mes conditions, et surtout pas de discussion. Si vous dites oui, vous n'aurez qu'à rentrer tranquillement dans vos villages. Si non, vous reprendrez vos fusils, nous les nôtres et nous recommencerons comme hier.

Le Chef. Nous sommes ici pour nous soumettre : nous acceptons d'avance vos volontés et nous nous recommandons à vous.

Le Maréchal. Je vais établir sur ces crêtes un Bordj pour vous surveiller, et tracer des routes, afin d'occuper plus sûrement votre territoire. Vos chefs continueront à vous administrer et je ne veux prendre aucun de vos biens. Mais vous paierez désormais l'impôt, et, en punition de votre conduite passée, je vous inflige une contribution de 150 francs par fusil.

(La traduction de cette dernière phrase produit manifestement une impression assez pénible sur l'auditoire kabyle). Le Chef. Nous acceptons, puisque vous êtes nos vainqueurs et vous promettons d'être fidèles. Seulement, il est beaucoup de pauvres parmi lesRalen, et nous nous en rapportons à votre générosité afin d'obtenir une réduction de l'impôt de guerre.

Le Maréchal. Votre pauvreté ne vous a pas empêchés de stipendier vos voisins pour les armer contre nous. Comment

avez-vous pu levei ces subsides volontaires '! Les riches on! acquitté la (axe des pauvres. — Ils agiront de même encore celle fois. — Du reste, ceci est votre affaire et ne me regarde pas. — Acceptez-vous, oui ou non ?

(Une pause silencieuse, à peine troublée par quelques murmures sourdement grominelés entre les dents des délégués, succède à l'injonction et témoigne de l'effet peu agréable qu'elle a opéré sur eux. Enfin , après s'être entre-regardés, ils inclinent la tête comme contraints à un bien douloureux acquiescement).

Le Chef et la grande majorité de la députation : Oui, nous acceptons !

Le Maréchal. Bien. Mais pour garantie du traité que je vais conclure avec vous, il me faut vingt-trois otages, choisis parmi vos omins de Dachera ; suivez mon khalifa, (le colonel de Neveu, chef du bureau des affaires politiques) : il va prendre leurs noms, désignés par vous-mêmes. Puis immédiatement après viendra le règlement définitif de votre soumission. Allez !

A ces mots, le viel amin se lève et, toujours calme, reprend sa place en tête de ses collègues qui le suivent à la tente du Bureau indiqué, devant l'officier auquel ils doivent décliner leurs nom, domicile et qualités.

Puis, ceux que celle enquête sommaire a marqués comme devant demeurer entre nos mains vont, impassibles, s'asseoir à quelques pas de là : les autres se dispersent à la haie, se dirigeant vers leurs villages. — La guerre est finie chez les Raten.

Le lendemain, au petit jour, un détachement d'Infanterie accompagnait à Sikh-ou-Meddour, d'où ils seront dirigés, sous bonne escorte, jusqu'à Alger, les otages livrés par les fractions réduites des Raten. Celles-ci sont bientôt suivies dans la soumission par les Seni-Frnoucen , Béni bou-Chaïb, Beni-Kliellil, Beni-Rohbvi, Beni-Douela, Beni-Setka, Béni-

Mahmoud. Ainsi se lézarde et s'effondre de toutes parts, sur ces cîmes rocheuses d'où pendant tant de siècles il a bravé les atteintes du temps et les efforts des hommes, ce vieux rempart de l'indépendance kabyle, sapé dans ses fondements les plus solides: l'autonomie et l'invincibilité de la confédération des Zouaoua.

imik-el-Arba. — Les blessés des 24 et 25 à l'hopitai de Tizi-Onzou - Ampulatiuus consécutives. — Décès. — Plaies graves et compliquées — Tas isolés de cholérine dans les Divisions actives.

L'importante soumission, qui venait d'inaugurer si heureusement les opérations de la campagne, allait imprimer une direction toute autre à l'activité de l'armée. Dans la même journée, de petites colonnes rayonnèrent à travers les pentes droite et gauche à'Ibhaled pour juger des principaux aspects du terrain et préparer les voies aux études définitives d'une route carrossable.

L'ordre est donné à la 2a Division de se transporter, le 27 au matin, à Aboudid. La 3e Division s'installera sur le plateau de Souk-el-Arba, site admirable d'où la vue embrasse à la fois la vallée du Sebaou au Nord, le pays encore insoumis des Beni-Yenni et le Djurjura au Sud, les montagnes des Ysser dans la direction d'Alger à l'Ouest, les Fraoussen à l'est. Tous les vivres apportés de Tizi-Ouzou à El-Hamiz, et qui y étaient gardés ainsi que l'ambulance provisoire par deux escadrons de cavalerie et deux bataillons d'infanterie, ayant été successivement montés à Tighilt-el-Hadj-AU, les troupes de la plaine rejoindront, l'infanterie la 3me division — les chasseurs, le camp du colonel de Salignac-Fénélon.

Un immense Biscuit- Ville s'improvise à Souk-el-Arba et le vert étant fort rare dans la montagne, l'intendant militaire

organise des brigades de faucheurs pour aller couper du fourrage, sous la protection de la cavalerie, en avant de Sikh-ou-Meddour.

Ainsi que l'indique son nom, Souk-el-Arba est un centre de réunion hebdomadaire très important chez les Kabyles, ouvert en amphithéâtre et par une pente pas trop rapidement inclinée, vers le Nord-Est, entre les deux petits bourgs d'Icheraouïa et de Tagmount-Hadaden Au pied du gradin qui en forme l'étage dominant et que couronnent de vigoureux plants de figuiers, se trouve le marché proprement dit: arrosé de plusieurs sources abondantes, il leur doit 1res certainement une bonne partie de sa notoriété. La tente du Maréchal et les bivouacs du Grand-quartier général sont établis sous les beaux ombrages du plateau supérieur.

Plus bas, d'autres fontaines sourdenl entre de majestueux quinconces de frênes et d'oliviers: au-delà, sont des jardins, puis des carrières de calcaire promettant de précieuses ressources, pour les travaux qu'il est question d'ériger sur l'emplacement même du camp.

Le climat de Souk-el-Arba est tempéré et très sain en raison de son altitude, au point de partage du bassin du Sebaou des eaux de l'Oued-Aïssi. Sa position centrale, la facilité qu'elle offre de pouvoir pénétrer, parla ligne des crêtes, chez la plupart des tribus du Djurjura, en font un poste stratégique de la plus haute importance.

Nous devions donc rester plusieurs semaines au cœur du pays conquis, pour y ouvrir des communications et présider à l'érection du fort annoncé aux Kabyles, par le Maréchal, dans la capitulation du 24. Il importait, aussi, de percevoir, sur place, la contribution de guerre. Je sollicitai et j'obtins l'autorisation d'utiliser ces jours de loisir, en me rendant à Tizi-Ouzou, le 29.

Par suite d'émigrations quotidiennes, successives, sur Dellys, des malades blessés ou fiévreux, auxquels leur état per-

menait d'accomplir sans danger le voyage, L'effectif de l'Hôpital de Tizi-Ouzou ne comptait plus, à mon arrivée, que M6 blesses, 25 fiévreux et un seul vénérien. La cessation des hostilités, suspendues, selon toute apparence, pour un temps assez long, avait engagé M. le médecin-major Tabouret à interrompre les évacuations. D'ailleurs, comme il me l'avait t'ait connaître, dans un Rapport daté de la veille, des 116 blessés conservés, un bien petit nombre aurait pu impunément affronter la chaleur, les cahots et les fatigues d'un transport, en prolonge ou en cacolet.

Deux amputations de cuisse venaient d'être pratiquées par M. Tabouret. La première sur le zouave M"*, du I" régiment, que j'avais visité le 24 au camp d'El-Hamiz, et chez lequel j'avais reconnu une plaie pénétrante du genou gauche. Une première exploration à son arrivée à l'hôpital ayant fait constater l'intégrité de la rotule, l'absence de douleur et de tuméfaction, il fut jugé sage d'ajourner une résolution extrême. Le soir même, l'inflammation et la fièvre s'allumèrent avec une violente intensité. Nouvelle exploration, celte fois, sous l'influence du chloroforme. La sonde pénétra sous la rotule, dont le bord externe présentait une échancrure assez régulière Impossibilité d'arriver jusqu'au projectile. — L'amputation de la cuisse ne pouvait plus être différée. — L'autopsie du moignon confirma les indications diagnostiques précédentes. — La balle ne put être retrouvée.. .'?

Le sujet de la seconde amputation, Soud-ben-Mohammed, tirailleur du 1" régiment — fracture comminutive des deux os de la jambe — qui, nous l'avons vu, avait refusé de se laisser amputer à l'ambulance de la l'e Division, céda bientôt aux conseils de son nouveau chef de service. « Ma première idée, «m'écrivait M. Tabouret, « avait été de pratiquer « l'amputation de la jambe au quart supérieur, en taillant un « lambeau externe. Mais, présumant d'après l'étal du frag- « ment supérieur que les désordres pourraient bien remonter « très haut— d'autre part, les parties dans lesquelles il aurait

e fallu prendre le lambeau élant déjà très enflammées, je « jugeai plus sûr d'amputer au-dessus du genou. «Autopsie' Crac tu re du tibia avec esquilles remontant jusqu'à la lubérosité antérieure. Brisure du péroné en deux points distants de 7 à 8 centimètres. — Les résultats ne pouvaient mieux sanctionner la prudente réserve de notre judicieux conlrère.

13 décès ont déjà en lieu à Tizi-Ouzou, depuis le 24. Comme toujours, les plaies de l'abdomen, de la tête et de la poitrine ont, dans l'ordre de fréquence que je viens d'indiquer, fourni matière à ces sinistres.

Après avoir jeté un coup-d'oeil général sur les cas chirurgicaux,dont la nature inspirait le plus de craintes ou laissait encore quelque incertitude tant sur le diagnostic à porter que sur les indications opératoires ou thérapeutiques , je proposai à M. Tabouret et à ses collaborateurs zélés et distingués, MM. Buges, Sala, Hatry, de faire transporter, sur un lit, dans la salle des opérations, les blessés objets de leurs préoccupations particulières; là, explorés de nouveau avec ou sans l'intervention du chloroforme, selon le besoin, ils donneraient ainsi entre nous matière à des discussions aussi instructives pour l'art que profitables à la mission d'humanité qui nous était dévolue. En cas de mutilation, nous ne négligerions pas de vérifier, par l'autopsie des membres retranchés, le degré de justesse de nos appréciations.

Ces conférences décidèrent quatre nouvelles opérations, le 30, et un pareil nombre le 31 . En voici l'indication sommaire :

1° M**, du 54e régiment de ligne, amputé de la cuisse droite. Fracture comminulive du fémur. Méthode mixte (lambeau antérieur superficiel et section circulaire des clnirs au dessous, en arrière et en dedans).

2° C"*, du 90e de ligue, mentionné dans le rapport du Médecin en chef do la ln' Division, comme ayant refusé de se laisser amputer à l'ambulance. Atteint de fracture très romminutirc du col du fémur, il souffrait actuellement de

douleurs atroces, par suite du gonflement inflammatoire et sollicitait l'ablation de son membre. Je fis choix, pour l'opérer, d'un procédé qui, dans un dernier espoir de conservation, devait me permettre — au cas où la désarticulation pourrait être évitée — d'amputer aussi haut que possible. Mais le désordre était trop grave et remontait trop haut: je dus désarticuler. Malgré la rapidité du manuel opératoire et l'absence d'hémorrhagie, C*** succomba dans la soirée, sans qu'on puisse attribuer cette issue funeste à une cause autre que l'épuisement nerveux.

3° L***, du 54e de ligne, fracture comminutive de la cuisse gauche : amputé par la méthode mixte, au septième jour de sa blessure.

4° Salah-ben-Saïd, du 1er régiment de tirailleurs algériens, atteint de fracture grave de l'articulation du coude gauche avec inflammation vive, gonflement et suppuration abondante de la plaie : amputation circulaire.

5° Q*"% du 54e de ligne, graves désordres des parties osseuses et des chairs de la jambe gauche: amputation circulaire.

6° L*"*, du 1er zouaves, fracture compliquée des deux os de la jambe droite. Gonflement énorme de la plaie. Amputé par la méthode circulaire.

7° D"% du 28 régiment de zouaves, fracture multiple des deux os de la jambe gauche. Amputé circulairement au lieu d'élection.

8° L*'*, du IIe bataillon de Chasseurs à pied, amputé au tiers supérieur du bras, par la méthode circulaire, pour une fracture de Vhumérus compliquée d'esquilles très longues, avec éclat et fêlures très probables de l'os.

Les trois premières de ces opérations ont été faiies par moi, la quatrième l'a été par M. Sala, la cinquième par M. Uairy. M. Tabouret a pratiqué les sixième et septième • M. Buges, la huitième.

En quittant Tizi-Ouzou, le 31 mai à midi, j'y laissai les cas suivants, parmi les blessures les plus graves :

1° X*", atleini mortellement aux deux orbites: perle des (k'ux globes oculaires

2° N"*, de la 2e légion étrangère, coup de feu ayant fracturé la région dorsale du rachis.

3° Ahmed ben Ahmed, tirailleur du 2* régiment, balle reçue dans la nuque : lésion des vertèbres.

4° B'** du 90e de ligne. Coup de feu à la région pubienne avec lésion de la vessie. La balle était entrée à travers la symphyse, et les urines ne tardèrent pas à passer par la plaie, de préférence au canal excréteur de l'urètre. Une sonde maintenue à demeure dans ce dernier rétablit aussitôt le cours naturel de la fonction. Pendantdouze jours consécutifs, 0!i put espérer une issue heureuse. Le treizième, des symptômes de résorption purulente, résultat probable d'une infiltration urineuse, firent explosion et enlevèrent rapidement le blessé, dont l'état s'était compliqué, en même temps, d'une paralysie du membre pelvien droit. A l'autopsie, M. Tabouret reconnut deux plaies de la vessie, une à sa partie supérieure, et une à sa paroi latérale droite. La balle, qui avait ains: pénétré obliquement de haut en bas et de gauche à droite, s'était heurtée et légèrement réfléchie contre l'ischion : on la retrouva dans la région fessière. Le nerf sciatique correspondant à la jambe paralysée était sensiblement coloré en rouge et intuméfié.

5° Mohammed, du in régiment de tirailleurs algériens. Coup de feu pénétrant de Y abdomen et de la poitrine avec lésion du foie. Le projectile, reçu , en avant, sous les fausses côtes droites, a traversé l'hypocondre de bas en haut, percé le diaphragme et est venu sortir à la région postérieure du thorax, entre la septième et la huitième côtes. L'air entrait et sortait alternativement par cette dernière ouverture. A son arrivée à l'hôpital, le blessé a rejeté quelques crachats sanguinolents, bientôt, arrêtés sous l'influence des moyens antiphlogistiques et diététiques indiqués. Il n'y a point encore eu de péritonite. ï a suppuration s'est établie

la plaie d'entrée donne issue à des matières bilieuses ; L'orifice postérieur laisse suinter un liquide rougeâtre, formé de sanie et de détritus pulmonaire.

Ce malade a démenti le pronostic fâcheux que nous inspirait son état. Un mois plus tard, M. Tabouret le considérait comme bors de danger et ('évacuait sur l'hôpital de Dellys. — Il faut, pei:-sons-nous, avec notre honorable confrère, dans ce cas aussi exceptionnellement heureux, faire une large parla la constitution sèche et peu impressionnable du blessé; chez Mohammed, comme en général chez tous ses coreligionnaires, la réaction traumaiiquc a été nulle ou à peine marquée. Ses habitudes de sobriété, communes aux indigènes musulmans, ont aussi merveilleusement secondé les prescriptions d'abstinence que commandait la situation.

De retour à Souk-el-Arbà le 31, dans la soirée, je recevais de M. le médecin-major Le Roy, le rapport suivant, daté du 28 : « J'ai l'honneur de vous informer, que depuis le 25 mai, « il est entré à l'ambulance de la 2e Division, deux hommes at- « teints de choléra, dans les mêmes conditions que celui qui « a été soumis à votre observation, il y a quatre jours. Ces « deux malades couchaient daus la même tente. Chez l'un « d'eux, le plus sérieusement atteint, la réaction est déjà « obtenue. . .

« Conformément aux instructions que vous nous avez don- « nées le 25, ni moi ni mes aide-majors n'avons communi- « que à personne notre diagnostic : je ne sais donc par quelle « indiscrétion il a été connu de l'autorité administrative et « transmis au commandement. — Mandé à celte occa- « sion devant M. le sous-intendant, je me suis naturellement « retranché derrière vos ordres, en insistant d'ailleurs sur le « peu de gravité des cas observés. Le Général de division « pouvant en référer à M. le Maréchal, je me hàle de vous « avenir de ces faits ...»

Le cas de cholérine apporté en ma présence, à Pambu-

lance de la 2e Division, le 25, avait été suivi de deux ou trois autres, successivement éclos isolément sans le moindre indice de contagion, sous les tentes delà 3e Division, et jusque tout près de moi, dans le campement du quartier-général.

Ou n'a pas perdu de vue, j'imagine, que, dans la plaine du Sebaou, les 22 et 23, les troupes avaient été assaillies par des pluies assez abondantes pour faire ajourner l'attaque des Beni-Raten. D'autre part, depuis notre installation sur les crêtes, immédiatement après les rudes journées du 24 et du 25, nous nous étions tout à coup transportés à une altitude qui avait de beaucoup abaissé la température de nos bivouacs. Si on ajoute à cela l'influence des brouillards et de la pluie, le 26 et le 27, celle non moins pernicieuse des lruiis veris que le soldat rencontrait partout à sa portée, au milieu des riches vergers dont la dévastation avait été, pendant quarante -huit heures, livrée à sa merci, on le comprendra tout de suite, le développement d'affections cholériniformes ne devait ni nous surprendre ni nous effrayer. — J'avais, du reste, en vue de couvrir ma responsabilité, officieusement porté, dès le premier jour, les choses à la connaissance de M. le Maréchal Randon et obtenu son assentiment pour les mesures qu'il m'avait paru opportun de prendre. Les malades — gardés aux ambulances, au lieu d'èire évacués snr Tizi-Ouzou, où leur affection aurait peutêtre rencontré des éléments d'expansion, dans l'agglomération des blessés et l'encombrement nosocomial, — isolés autant que possible sous des tentes ventilées, guérirent tous, au nombre de sept Le 2 juin, les renseignements fournis par MM les chefs du service médical des trois Divisions ne mentionnaient pas d'autres entrées de cholérine, et j'avais la salisfaction d'annoncer cette situation rassurante à M le président du Conseil de sanié des armées, dans mon premier rapport médico chirurgical sur les opérations de la campagne.

Route de Souk-el-Arha à Sikh-ou-Meddour. — Travailleurs militaires. -Secours médicaux offerts aux Kabyles: cas pathologiques divers, opérations et administration du chloroforme — Etudes sur le pays du Djurjura. — Ethnologie.— Habitations — Faune. —Etat politique et social. — Caractère. — Médecine indigène : amulettes et superstitions. — Appareil à fracture. — Inoculation variolique.

Quatre jours à peine soni écoulés depuis que nous avons pris possession du territoire conquis des Beni-Raten, et déjà, sous l'habile direction du général baron De Chabaud- Laiour, Commandant-supérieur du Génie en Algérie, des signaux, des piquets, des niveaux jalonnent de distance en distance les flancs contournés de la montagne, depuis Icherruoiria jusqu'à Sikh-ou-Meddour. Us profilent, à grands traits, la route qui, par îles pentes carrossables, doit ouvrir une rampe toujours accessible à nos bataillons , à notre artillerie, à nos approvisionnements, de Tizi-Ouzou à l'établissement projeté de Fort-Napoléon.

Sur les méandres de ce long et sinueux tracé, contrarié presque à chaque pas par les aspects les plus bizarres, les plus tourmentés du terrain, dix mille travailleurs vont s'échelonner chaque jour, alternativement fournis par les trois Divisions actives de l'armée.

Déjà les bêles de somme disponibles de l'artillerie, du génie et de l'administration ont apporté, de Tizi-Ouzou, par milliers, les pelles, les pioches, pic-.à-rocs, sondes et engins dîverS nécessaires a ce travail gigantesque. La pondre n'a

pas été oubliée, car il faudra souvent taire jouer la mine pour abréger le labeur et triompher d'obstacles majeurs, qui résisteraient à tous autres efforts Le temps presse : vingtcinq mille hommes coûtent à ravitailler, à une telle dislance de leurs garnisons, et sur des hauteurs d'un accès aussi difficile! Et puis, la saison des chaleurs avance, avec ses ardeurs de soleil qui vont mettre à sec le Sebaou et faire monter jusqu'à nous ses effluves empestées. A vol d'oiseau, il n'y a pas huit kilomètres de Souk-el-Arba à Sikh-ou-Meddour. Mais la configuration accidentée du sol, la nécessité de racheter par des lacets une différence de niveau de près de neuf cents mètres, ont porté plus qu'au double la longueur du parcours. En définitive, dix-sept kilomètres de terrassements et de travaux d'art, telle est la tâche patriotique imposée au zèle et au dévouement de nos soldats.

Ils n'y failliront pas, vous pouvez l'affirmer, rien qu'à les voir, au coup de tambour de la diane, se lever alertes de dessous leurs tente-abris, jeter à la hâte un présent! accentué à l'appel des sous-officiers, se presser autour de la gamelle, pour avaler plus vite encore leur part de lurlutine (1), et, le fusil au dos en bandoulière, la pelle ou la pioche sur l'épaule, s'acheminer vers le chantier, au son cadencé d'un gai refrain. Celte vie d'exercice et d'entrain, sagement coupée par des journées intercalaires de repos, allégée aux jours de travail par une sieste méridienne de quatre heures, est on ne peut plus profitable au développement physique et à la santé du soldat. Aussi les rapports des ambulances ne relatent-ils que de rares entrées d'hommes indisposés ou légèrement blessés par le fait même de leurs occupations manuelles. Les postes de médecine autant que de chirurgie sont devenus de véritables sinécures.

(1) Les soldats de Tannée d'Afrique appellent de ce nom le biscuit trempé dans le café, dont ils ont pris l'habitude de se faire une soupe, le matin, au réveil.

Mais, à côté de nous, — de ces villages où la peur a confiné les habitants, aux premiers moments de notre invasion — nous commençons à voir se hasarder timidement au jour, une population livrée par misère, ignorance ou incurie, aux dégradantes atteintes de l'entassement et de la malpropreté. Sous les lambeaux flottants de leurs haillons en désordre, se dessinent les symptômes, hélas ! trop avérés, de la cachexie paludéenne ou scorbutique, du lymphatisme, de la scrofule, de la syphilis et de toutes les dermatoses constitutionnelles qui en dérivent.

Les ophthalmies purulentes abondent avec leurs tristes produits : epiphora, irichiasis, albugos, cataractes, fistules, renversements des paupières, cécité. Puis, ce sont des plaies blafardes et atoniques, des claudications, des hernies, des membres déformés par suite de cicatrisations ou de cals vicieux. Les cruels sligmaies de la variole, imprimés sur un grand nombre de visages, attestent que les Berbers du Djurjura sont aussi peu au courant ou insoucieux, que leurs frères de l'Algérie musulmane, de l'immunité de la vaccination.

Tant de maux appellent impérieusement notre intervention. N'est-ce pas surtout là où elle a dû pénétrer de vive force que la civilisation doit racheter, par des bienfaits, les malheurs qu'ont coûté ses sanglantes conquêtes?

L'âme élevée et compatissante du Général en Chef est instinctivement acquise à ces nobles aspirations : représentant armé d'une nation dont la puissance n'a jamais eu pour mobile que les plus purs intérêts de l'humanité, le Gouverneur- Général de l'Algérie sait que si la France a mis entre ses mains le glaive, instrument de châtiment et de destruction, elle lui a conféré aussi le droit et l'autorité qui pardonnent qui réparent, qui font, à force de bien répandu, aimer aux vaincus de la veille les vainqueurs cléments et fraternels du lendemain.

« Quand la France songe à combattre et qu'elle a le pouvoir de vaincre, » avait dit la proclamation adressée, le 20 mai,

par le Maréchal, aux tribus kabyles du Djurjura, t le châtiment à infliger n'occupe pas seul sa pensée : elle cherche par ce moyen extrême à fonder dans l'avenir la prospérité des pays sur lesquels a dû s'appesantir un instant sa colère. Elle veut y rétablir l'ordre par la sagesse du commandement, le développement des intérêts matériels, le respect des propriétés

et le maintien des bonnes institutions »

Ai-je besoin de dire, après cela, l'accueil fait à ma proposition de publier, par la voie du Bureau politique, dans tous les villages kabyles, l'avis que des soins médicaux et chirurgicaux seraient donnés, sous ma tente, au Grandquartier général, aux malades qui s'y présenteraient, et que les infirmes, impossibles à transporter, pourraient aussi recevoir des visites et des secours à domieile ?

Pendant trois semaines de séjour, la consultation me fournit non-seulement l'occasion de voir en grand nombre les lésions internes et externes les plus variées, mais de recueillir une ample moisson d'observations sur les caractères ethnologiques, la constitution physique, les mœurs, les pratiques hygiéniques et médicales, les modifications pathogéniques imputables au climat, au genre de vie des Kabyles. Admis à différentes reprises dans leurs demeures, souvent à d'assez grandes distances du camp, j'ai pu aussi me rendre un meilleur compte de la physionomie du pays, de ses ressources, de son organisation politique et sociale. Dans plusieurs circonstances, enfin, j'ai pu amener les malades à se laisser pratiquer des opérations sanglantes.

La répulsion que causait d'abord aux Kabyles — repulsion partagée du reste par tous les musulmans de l'Algérie — l'idée d'une mutilation, s'évanouit bien vite, du jour où j'eus chloroformé une petite Kabyle de sept à huit ans, pour lui enlever un kyste sébacé volumineux situé au devant du sternum. La pauvre fille, maigre, chélive et épuisée par la fièvre, tomba immédiatement dans un collapsus tel que je craignis

un moment — avec M. le médecin -major Marlenot, qui m'as sistait — qu'elle ne lût asphyxiée. La dissection du kyste interrompue, des pressions thoraciques ne tardèrent pas à ranimer l'enfant, et quand je repris le bistouri pour terminer mon opération, la sensibilité revenue à la patiente lui arracha quelques cris. L'ablation achevée, le père, — qui sans s'êlre aperçu le moins du monde de nos perplexités incidentes avait, tout le temps, tenu l'opérée dans ses bras, — demandait naïvement : « Pourquoi, puisqu'on l'avait « si bien endormie au commencement, on n'avait pas conti- <s nué de même jusqu'à la fin ? »

Ethnologie. Les habitants actuels de la Kabylie semblent dériver de deux types principaux: le berberel V arabe. Je ne parlerai pas longuement du second, le moins ancien en date sans contredit, et représentant, dans le pays, une véritable intrusion qui remonte à l'époque de la propagande religieuse de l'islamisme. Jamais du reste, il ne s'est complètement mélangé au premier. Les Kabyles- arabes constituent, çà et là, dans le massif Djurjurien, de petits îlots, le plus souvent distincts, de population. De ces villages de Marabouts, par descendance, les plus rapprochés de Souk-el-Arba. sont Mestiga, Ighzer-N'zouït, Agouni-Atik.

Doués d'une stature ordinaire — susceptible pourtant de s'élever fréquemment au-dessus de la moyenne, particulièrement dans les familles aisées, où l'autorité est traditionnelle ainsi que la propriété, — les Kabyles-berbers ont le crâne proportionnellement plus développé, comme le reste de la charpente du squelette; la physionomie arrêtée ; l'expression sérieuse, préoccupée ; les chairs sèches et peu saillantes ; les cheveux aussi souvent blonds que bruns, parfois rouges, généralement coupés courts chez les hommes, longs et concourant à l'ornementation de la tête chez les femmes. Nous avons admiré la beauté des enfants, leur figure intelligente et expressive.

Habitations. Presque invariablement perchés sur les pilons qui deotèlènl la ci ne élevée îles arêtes montagneuses, les

villages Kabyles sont par conséquent, en général, bàlis sur le rocher, d'après un plan assez uniforme. Une rue longue et étroite, tortueuse, selon les sinuosités de la crête qui en dessine le sol, les traverse d*uue extrémité à l'autre: elle sert d'aboutissant à un petit nombre de ruelles ou d'impasses perpendiculairement articulées sur cette voie centrale. Edifiées en jderres sèches et en terre jaune, couvertes de lourdes tuiles, étroitement serrées les unes contre les autres, les maisons, dont se compose chaque centre, n'ont qu'une porte ouvrant sur la rue. Rarement la construction a plus d'un étage, divisé dans sa hauteur, en deux compartiments.

Chez les plus riches des habitants, l'entrée donne parfois sur une petite cour qu'infectent les immondices, le fumier, les déjections des hommes et du bétail, accumulés et croupissant faute d'écoulement. Aussi en y pénétrant est-on saisi d'une odeur nauséeuse qui règne d'ailleurs, à peu près au même degré, dans les rues.

Le rez-de-chaussée de la maison, noirci par la fumée — les architectes du pays ne connaissent pas les cheminées — sert à la fois de magasin, de salle à manger, d'atelier, selon le cas. Il loge aussi le cheval, l'âne, la vache, la chèvre et la volaille, plus ou moins mal séparés des propriétaires par une cloison imparfaite. Sur de petites banquettes surélevées en terre, ou des soupentes en bois, s'étendent les nattes pour le coucher. Point de fenêtres — j'ai dit point de cheminée — partant lumière et aération à peu près nulles : qu'on juge d'après cela, de 13 salubrité des lieux !

On arrive à ces villages, qui sont de véritables forteresses impénétrables, — toutes les maisons se reliant excenti iquement, de mauière à constituer une enceinte continue — par de fort jolis sentiers comptantes d'arbres et bordes de belles haies vives : de loin, ces lignes de verdure coupent, très agréablement pour l'œil, la perspective du pav-

sage. Parmi les essences communes et aussi les mieux venues, nous avons remarqué le frêne. Le feuillage de cet arbre, qui atteint dans le Djurjura des proportions magnifiques» est très utile aux Kabyles pour la nourriture *de leur bétail, en automne, alors que le soleil a brûlé les herbages, d'ailleurs assez rares, de la montagne.

Le Kabyle, laborieux, industrieux et commerçant par besoin, est avant tout cultivateur et surtout horticulteur. Aussi, les abords de son village offrent-ils partout une vaste zone de jardins où abondent les légumes nécessaires à sa subsistance. Plus éloignés de son habitation, il a ses vergers et ses champs, ses céréales, son béchena, ses figues et surtout ses oliviers, espoir de sa plus productive récolte.

Etat politique et social. Les 200,000 Kabyles, répandus suites 8,000 kilomètres carrés du vaste massif de soulèvements dont le pic de Lalla-Khredidja est comme la majestueuse aiguille, représentent une agglomération de bourgades et de fédérations indépendantes. L'intérêt de la défense les relie, par une organisation hiérarchique, dans des formes et des attitudes, variables selon la situation respective des parties contractantes,

Au premier degré, cette constitution intérieure procède de VArch (nid, tribu), comprenant elle-même, en raison de l'étendue du territoire et de l'importance de la population, des Kharouba (fruit du caroubier renfermant plusieurs grains dans une même cosse, fractions). Celles-ci se décomposent elles-mêmes en Dachera (graines isolées, villages).

Chaque Dachera (commune) se nomme, par voie de suffrage universel, un Amin (maire). La réunion des amins forme la Djema, conseil d'administration, réglant à la fois les intérêts des Kharouba (arrondissements) et ceux de VArch (département). Le chef de la Djema, élu au scrutin parmi les Amin, sous la ratification ultérieure de la tribu, prend le nom ô'Amin el Oumena (amin des amins). C'est ordinairement

à la Mosquée, ou près de la Zaouia d'un cimetière, que s« tiennent les Djeaia. Si un intérêt mutuel d'aggression ou de défense le commande, plusieurs Djetna se réunissent pour délibérer et le pacte de solidarité conclu entre elles constitue un so/f (ligue, alliance).

Fier, ombrageux, enticbé de ses droits, prompt à la jalousie et à la vengeance, mais soumis à l'autorité démocratique qui le régit, le Kab\len'a pas, à proprement parler, de législation écrite. Musulman, il obéit au Koran, mais pour autant que ses prescriptions ne contrarieront pas trop les Kanoûn, traditions vénérées de ses ancêtres, qu'il fait remonter bien au delà de leur conversion à l'islamisme et qui, par l'étymologie grecque du nom, sembleraient révéler une origine chrétienne. Observateur assez scrupuleux des contrats et de la foi jurée, le Kabyle respecte avant tout Yanaya, sorte de convention qui est à la fois un pardon, un sauf-conduit ; talisman d'inviolabilité, dont l'influence protectrice s'étendanten tous lieux, assure le voyageur non-seulement contre les représailles de ses ennemis personnels, mais même contre les plus justes répétitions de la vindicte publique.

Médecine et chirurgie. Pratiqué simultanément par les hommes et les femmes, le plus habituellement confondu, entre les mains des marabouts, dans un exercice aveugle de formules superstitieuses ou occultes, l'art de guérir ne dépasse pas, chez les Kabyles du Djurdjura, les proportions étroites auxquelles nous l'avons vu réduit sur tous les points de l'occupation française en Algérie. Au premier rang des remèdes figurent toujours les amulettes et les récitations de mots cabalistiques, sourates du Coran, etc. Celte médication, bien entendu, s'applique indistinctement à tous les cas pathologiques, internes ou externes. C'est qu'en effet, pour le Kabyle comme pour tout musulman, fataliste ou crédule, peu de maladies atteignent l'homme autrement que par le doigt

<le Dieu ei l'influence de génies malfaisants. L'Arabe a ses Djenoun ; le Berber du Djurjura croit aux Afrît. Quoi de plus naturel, dès lors, que d'apaiser la colère divine, de chasser le démon par la prière et les saints versets du Livre descendu ?

Autrement encore, beaucoup de nos maux proviennent de l'invasion du corps par des vers qu'il faut en expulser, et, comme on peut bien le penser, les simples ne manquent pas pour remplir cette indication.

Voici maintenant quelques spécimen de thérapeutique particulière.

Dans les affections oculaires, le sulfate de cuivre et quelquefois le vert-de-gris incorporés au beurre.

Pour cicatriser les plaies, dissiper les engorgements et les douleurs, le henné, les onguents, quelquefois le feu.

Contre le goitre — qui par parenthèse est assez commun chez les femmes habitant le fond humide des vallées — le tatouage jouit d'une certaine réputation d'efficacité.

La syphilis se traite par des fumigations grossières de mercure, de vitriol bleu et de sel ammoniac, projetés sur un fourneau allumé, au-dessus duquel le malade expose les parties affectées. Il y joint le repos, une abstinence assez sévère et la sudation par l'usage interne de l'acheba (salsepareille). C'est, on le voit, une variante de la diète arabique.

Les drogues se débitent sur les marchés et y sont l'objet d'un commerce très productif. Là aussi se pratiquent l'inoculation variolique, l'extraction des dents au moyen d'une mauvaise tenaille, le reboutage, etc.

On m'a assuré qu'il existait chez les Ataf et les Akbile, aux pieds de la pointe Nord-Est du Djurjura, des sources thermales salines sulfureuses, assez fréquentées par les rhumatisants, les dartreux, vantées aussi contre la stérilité — je pourrais sans doute ajouter : toutes les maladies possibles.

Si j'en dois croire mon interprète officieux, Saïd, jeune Kabyle des Beni-bou-Drar, aujourd'hui attaché au bureau

arabe politique d'Alger, quand les cils des yeux sonl renversés sur le globe oculaire, on les redresse en fesant, à la peau des paupières, un pli que l'on assujétit par un point de suture : des adhérences s'établissent consécutivement et maintiennent les parties dans l'étal.

Entièrement dévolue aux femmes âgées, la pratique de l'obstétricie se renferme stoïquement dans un système à peu près absolu d'expectation, avec accompagnement d'invocations, de prières et de démonstrations puériles. La sagefemme peut toutefois — quand la sortie du fœtus s'opère trop lentement ou ne s'opère plus du tout — aider la patiente, soit en tirant sur les parties tangibles de l'enfant, soit en déterminant avec ses poings, ou sa tête, appliques au niveau de l'ombilic de la patiente, des pressions expultrices.

Sur un Kabyle blessé d'un coup de feu, dans la journée du 24 mai, et qui me fut présenté le 18 juin, l'humérus fracturé, déjà en bonne voie de consolidation, avait été fort bien réduit et contenu par un appareil dont j'ai pu obtenir la cession, contre l'application d'un bandage dextriné. Cet appareil consiste en quatre attelés très légères, formées de tiges fendues en deux, de Thapsia garganica, ombellifère très commune en Algérie, où elle acquiert un très grand développement. Ces attelés, de longueurs différentes, pour pouvoir s'adapter aux quatre faces antérieure, postérieure et latérales du bras, sont percées à chacune de leurs deux extrémités de trous traversés par des cordons en laine, susceptibles d'être serrés à volonté, tout en conservant une certaine élasticité.

Dans le cas dont il s'agit, le bandage était appliqué par dessus un lambeau de haïk en laine grossière imbibé d'huile (de miel. . . ?), d'un corps gras ou onctueux quelconque, coloré en brun, probablement par du henné. Une des deux plaies, celle de sortie du projectile, suppurait encore, mainteue béante sans doute par l'élimination des esquilles : il est

bien positif, du reste, que les Kabyles n'opèrent jamais l'extraction de ces dernières.

Dans l'espérance que mes relations médicales avec nos nouveaux tributaires me permettraient de les initier à la prophylaxie de la variole, je m'étais empressé de faire venir d'Alger des plaques et des tubes chargés de virus-vaccin. Parmi les obstacles qui m'attendaient, je ne fus pas peu surpris d'en rencontrer un, bien imprévu : les Beni-Ralen avaient presque tous été inoculés ! C'est par une petite incision, faite sur la commissure interdigitale du pouce et de l'index, que s'opère chez eux l'insertion du pus emprunté à une pustule variolique. Sur des centaines de sujets, j'ai pu observer bien manifeste encore la trace cicatricielle de celte inoculation, qui se fait habituellement, chez les enfants, à l'âge de trois à cinq ou six ans.

Fête anniversaire du 14 juin 1830. — Pose de la première pierre de Fort- Napoléon. — Arrivée à Tizi-Ouzou de M. l'Inspecteur Bégin. — Le général Devaux. — Ruines romaines de Tala-Amara. — Achèvement de la route de Sikh-ow-Meddour à Souk-el-Arba.

Pendant que nous parcourons le pays kabyle, distribuant, suivant le cas, quinquina, opium, sulfate de cuivre ou de zinc, à notre nombreuse clientèle de fiévreux, de diarrhéiques ou d'ophthalmisanis, le travail de la route s'accomplit, et les officiers du Génie, la règle et le compas sur les plans, arrêtent le tracé définitif de la nouvelle forteresse. L'Etat-major-général expédie des ordres, et coordonne les matériaux du Journal de marche. Répandus, dès l'aube du jour jusqu'au crépuscule de la nuit, dans les sentiers et les ravins, les officiers de la section topographique, sous les ordres du commandant Béraud, lèvent, cotent et recoupent les points de repère, les lignes qui doivent combler les lacunes que le Dépôt de la guerre regrette de voir encore teinter de blanc sa carte du Djtirdjura. Au Bureau politique arabe, où les contribuables apportent tumultueusement, en pièces — souvent douteuses — l'impôt consenti, on est bien autrement ému du bruit de la défection de Sidi-Djoudi. 11 paraît certain, en effet, que, dans le but de conserver toute son influence, auprès du parti qui espère encore résister, notre Bach- Agba du Djurdjura vient de nous abandonner pour se mettre à la tête des rebelles. Triste expédient, suggéré par les difficultés toujours croissantes de la position ambiguë dans laquelle le chef kabyle se débat depuis longtemps, sans cesse

flouant, selon les inspirations de la peur, de la vanité ou de la cupidité; manège grossier qui, avant peu, ne lui laissera d'autre ressource que de se livrer à la merci de la France !

Une condescendance gracieuse du Maréchal ayant permis à un officier de santé étranger, le Dr Langel, chirurgien-major des Hussards de la Garde du roi de Suède, de venir pas- ' ser quelques jours au quartier-général, nous fûmes très heureux d'user de notre liberté d'action pour parcourir nos camps avec cet aimable confrère, et lui faire connaître, en détail, ce qui était le but principal de son voyage en Algérie, l'organisation matérielle, le fonctionnement de notre service médical de guerre, dans les ambulances et les Corps.

Le 14 juin — date impérissable dans les fastes dej'artnéo d'Afrique — une salve de 21 coups de canon, tirée pendant le Te Deum, à l'issue de la messe militaire, annonçait le 27" anniversaire solennel du débarquement des Français sur la plage algérienne de Sidi-Ferruch. — Une autre cérémonie allait inscrire un souvenir non moins éclafant aux éphémérides fameuses de cette journée.

Dès la veille, à l'angle d'un des fronts, jalonnés par le Génie, de l'enceinte du Fort qui commandera Souk-el-Arbâ, un large fossé avait été creusé. Vers trois heures de l'après-midi, le li, le Maréchal, entouré de tous ies officiersgénéraux et supérieurs de l'armée, vient prendre place au bord de la tranchée, ouverte pour recevoir la première pierre fondamentale de Fort-Napoléoi:. Le général de Chabaud-Latour, ingénieur en chef de cette glorieuse construction, lit d'abord, d'une voix accentuée, le procès-verbal de l'opération, et le soumet à la signature du Maréchal et des Généraux présents. Puis, les maçons s'emparent de l'étui qui le renferme et le scellent dans l'œuvre profonde. Un discours, d'une pieuse et patriotique onction, prononcé par l'Aumônier en chef do l'armée, l'abbé Suchet, précède la béné-

diction, après laquelle le cérémonial s'achève au bruit des fanfares et du canon. Le soir, des distributions extraordinaires faites aux troupes, répandent dans tout le Bivouac une animation particulière. Les zouaves de la 2e Division .donnent une représentation gratis, au Grand théâtre d' Aboudid. L'enthousiasme des souvenirs, la majesté des belles choses qui s'accomplissent sous ce brillant soleil, l'excitation de la riche nature au sein de laquelle nous nous trouvons transportés, gagnent, enflamment la verve poétique de nos jeunes officiers, et se traduisent sur plus d'un album en improvisations souvent heureuses, toujours ardentes et nationales (4).

Le 17 au soir, comme je rentrais au camp après une visite à nos blessés de Tizi-Ouzou, M. le Maréchal me fil appeler

(1) Je ne puis résister au plaisir de reproduire la pièce de vers suivante, due à l'inspiration d'un jeune capitaine de Zouaves, officier plein d'avenir, dont le frère occupe un rang distingué dans notre Corps df ?anté.

Que la trompette sonne et que le canon gronde, Vingt-sept ans sont passés depuis le jour fameux Où la France a posé, vengeresse du monde, Sur le sol africain, son pied victorieux.

Aujourd'hui, sur ces monts que couronnent les glaces Le Kabyle effrayé voit nos couleurs debout Et la voix du chrétien en actions de grâces Plane sur Aboudid où fut un marabout '.

Oui, tu viens d'ajouter une gloire à tes gloires, Tu viens d'inscrire encore un nom sur ton drapeau, O France, toi qui peux compter plus de victoires Que tu n'as de jardins sur tes riants coteaux !

Les Raten sont vaincus, la Kabylie entière Sent peser sur son sein tes griffes de lion. Tu poses le ciment de la première pierre Du fort qu'on doit nommer le Fort->'apoléon !

Ce nom qu'avec respect l'Egypte encor répète.

Que désormais l'Afrique à genoux redira,

Se mêle, dès ce jour, au bruit de la tempête

Cap. M. i>e C Aboudid, 14 juin 18.Y7.

et rue communiqua une dépêche télégraphique du commandant supérieur du territoire d'Alger, en l'absence du Gouverneur-Général : le général de Cissey annonçait l'arrivée, à Alger, de M. le Dr Bég'm, président du Gonseil de sarjjé des armées, et son prochain départ pour Dellys et Tizi-Ouzou. Chargé, par le Ministre de la Guerre, de l'inspection du Service médical dans les provinces d'Alger et de Constantine, en 1857, notre honorable chef avait fait toutes diligences afin de rejoindre le corps expéditionnaire au moment de son entrée en campagne, et y accomplir sa mission, dans des circonstances où un fonctionnement actif promettait, à la haute compétence du doyen de la chirurgie militaire française, un champ fécond d'appréciations.

Mais, ainsi qu'on l'a vu, les événements s'étaient précipités avec une rapidité aussi glorieuse qu'imprévue. Depuis vingt jours déjà, la confédération des Beni-Raten subissait, docile et résignée, la loi du vainqueur. Nos soldats avaient quitté le fusil pour la pelle ou la pioche, sur le champ de bataille transformé, comme par enchantement, en un atelier des Ponts-el-Chaussées de plus de vingt kilomètres d'étendue. J'ai dit le vide des ambulances, l'absence de toute maladie parmi les troupes. Celte situation, si elle échappait en quelque sorte, par ses conditions mêmes, à la réalisation d'un contrôle matériel, semblait, d'autre part, ne devoir pas se prêter davantage à une inspection personnelle. La plupart de nos collègues n'étaient-ils pas inoccupés, ou disséminés, avec leurs bataillons de terrassiers, sur les rampes entamées de la montagne, de Souk-el-Arbâ à Taksebi ?

Toute l'attention, tous les instants du commandement et de l'administration s'absorbaient dans la considérable, décisive, entreprise de la construction de Fort- Napoléon et de l'ouverture du chemin qui allait le relier à Tizi-Ouzou. Il fallait la mener bien et vite. Rien ne devait en distraire chefs et soldats, impatients, leur tâche achevée, de courir sus, pardelà âboudid, aux nouveaux rassemblements kabyles que

quelques fractions récalcitrantes commençaient à y ameuter contre nous.

Le Maréchal, en m'envoyant au devant de l'illustre Inspecteur, me chargea de lui témoigner sa vive satisfaction de le savoir si rapproché de lui, disposé à prêter, au besoin, son précieux concours à l'armée expéditionnaire. Il le priait, en même temps, vu les circonstances présentes, de vouloir bien ajourner, après les travaux de la campagne, une inspection sinon impossible, du moins remplie de difficultés pour tous et sans grande raison d'utilité immédiate.

Pourquoi ne le dirais -je pas aujourd'hui? La décision suprême qui contre-carrail ainsi, — aux risques de heurter une honorable susceptibilité — l'itinéraire de l'Inspecteur médical, avait un mobile autre que les considérations militaires dont j'ai parlé tout à l'heure. Le Maréchal connaissait et estimait particulièrement Bégin : il n'ignorait pas les graves atteintes que sa constitution, altérée par le travail, les exigences professionnelles, les infirmités de l'âge, avait subies dans ces dernières années. Il redoutait, pour cette santé — caduque déjà, sous les dehors de vigueur dont la parait encore une intelligence toujours virile — les brûlantes ardeurs d'un soleil estival, les tourments d'une chevauchée pénible, inhabituelle au savant, à une organisation puissante, plus aguerrie aux allures du cabinet, de l'enseignement et de la tribune académique, qu'aux dures secousses des marches stratégiques et du camp. Sans doute, la responsabilité du Maréchal eut pu s'abriter derrière l'insistance toute spontanée du Médecin-Inspecteur. La sollicitude du chef et de l'ami devait se montrer plus scrupuleuse. Elle puisa sa résolution dans la sincérité du sentiment qui l'animait. — Honneur aux hommes dont la conservation commande de tels égards! Honneur aussi, à ceux qui en comprennent et réalisent si dignement la dispensation !

Des blessés peu nombreux, mais la plupart gravement affectés, occupaient l'Hôpital de Tizi-Ouzou, quand nous alla-

mes recevoir noire Inspecteur. Les salles, les objets mobiliers, le régime, l'assistance infirmière, la pharmacie, les évacuations, lesfvoitures de transport, la lingerie, l'arsenal chirurgical y turent, de la part de l'Administrateur éminent, l'objet du plus scrupuleux examen. Au lit de chaque patient minutieusement exploré, pansé en sa présence, les problèmes diagnostiques irrésolus, les complications individuelles ou générales captivaient plus spécialement les pénétrantes facultés du Chirurgien émérite, et sa parole autorisée, conseillère ou persuasive, rappela plus d'une fois, à nos oreilles charmées comme par un écho familier, les brillantes cliniques du professeur aimé de notre noviciat chirurgical.

Je profitai du séjour de l'Inspecteur Bégin à Tizi-Ouzou, pour avoir son opinion et son conseil sur une santé chère à un des corps spéciaux de l'armée, celle du Général d'artillerie Devaux. Souffrant depuis longtemps d'une pneumonie chronique, avec tendance à l'induration, le Général avait compté que le climat africain rétablirait ses forces épuisées par les épreuves d'une vie laborieuse et austère. Un premier hiver, passé très favorablement à Alger, lui donna peut-être une trop grande confiance en lui-même, et une rechute survint, à la suite de quelques imprudences, dont les exigences du service avaient été le prétexte. Quand l'heure sonna du départ de l'armée expéditionnaire de Kabylie, le même sentiment absolu du devoir étouffa, chez le stoïque convalescent, tous les avertissements que la prudence et l'affection tentèrent de lui faire écouter. Il se mit donc en route pour le quartier-général, et arriva, non sans encombre, jusqu'au camp de Sikh-ou-Meddour. Là, les forces le trahissant, il céda, vaincu parla nécessité, au besoin de retourner sur ses pas et revint s'arrêter à Tizi-Ouzou. Son affaiblissement ne lui aurait pas permis, sans danger, de rejoindre immédiatement Alger. Il s'installa donc dans le Fort, satisfait d'autre part de ne pas demeurer tout à fait étranger aux opérations qui

allaient s'accomplir presque sous ses yeux, et de pouvoir conserver encore la haute direction du service spécial, dont il s'était partiellement déchargé sur le Chef distingué de son Etat-major, le commandant d'artillerie H. Fabre. — Bégin ne put que donner le change au Général Devaux, fatalement atteint dans un des organes les plus essentiels à la vie. Sa visite valut au malade tout ce qu'elle pouvait donner : une noble consolation.

Le 21 au matin, après avoir fait respectueusement mes adieux au Président du Conseil de Santé, et reçu ses instructions particulières, je repris la route du Camp, mais non plus cette fois par la crête des Irdjen, encombrée d'ouvriers, de matériaux et surtout de mulets — incommodes, irascibles compagnons de route pour les cavaliers, dont j'avais douloureusement expérimenté sur moi-même l'humeur aggressive, dans une précédente tournée. . .

Au-delà de Sikh-ou-Meddour, au confluent du Tacifi- Ibhaled et de l'Oued-Aissi, une route muletière prend d'écharpe le versant Nord des Ait-Akerma et s'élève insensiblement, par une pente douce, puis quelques zig-zags, jusqu'à Ighill- Guefri . A mi-chemin, environ, sur la croupe d'une sorte d'éperon que la montagne projette en avant vers le Sebaou, entre de beaux ombrages d'oliviers, de caroubiers et de lentisques, je traversai le campement d'une forte section d'ouvriers d'artillerie, occupée, sous la direction du Chef d'Etatmajor de l'arme, à couper des bois de charpente destinés aux constructions de Fort-Napoléon. Lié d'estime et d'affection avec le Commandant H. Fabre, le plaisir de le rencontrer s'accrut de l'aimable proposition qu'il me fil d'aller visiter, à deux pas de sa tente, des restes de substructious qui lui paraissaient devoir être rapportées à l'époque romaine.

Un carré long, orienté du Nord au Sud. formé d'assises de pierres grossièrement, mais régulièrement taillées, occupe en effet la pointe du plateau de fàla-Àntnra. On y distingue

visiblement, aux angles, des vestiges de poternes, l'orifice d'un puits, connue la disposition ébauchée d'une cour et d'un réduit fortifié. L'ampleur et la régularité de ces matériaux, la solidité du ciment qui les rassemble, l'importance stratégique du lieu et jusqu'à la désinence euphoniquement latine des deux noms par lesquels les Kabyles l'appellent encore, tout ne se réunit-il pas pour sanctionner l'hypothèse d'une ruine romaine? Cette question, d'ailleurs, ne saurait demeurer longtemps incertaine , car déjà le Commandant, à qui il ne suffit pas d'être un artilleur consommé (1), a prescrit de faire des fouilles, dont le résultat livrera peutêtre quelqu'inscription à la curieuse sagacité de nos savants collègues de la Société Historique algérienne, MM. Beibrugger, et L. Leclerc.

Pendant les quatre jours que je viens de passer loin du camp, les terrassements de la roule ont été poussés avec vigueur. Déjà un cantinier (le cantinier, en Algérie, suit toujours immédiatement l'avant-garde de nos colonnes — s'il osait la précéder . !), a accompli le trajet sur une charrette pavoisée de verdure et de banderolles : le contenu du véhicule, on le devinera sans que je le nomme. Le 2"2, le Maréchal visite, à cheval, les travaux jusqu'à la plaine. Une prolonge du Génie chargée de matériaux de construction s'y engage et parvient sans avaries jusqu'à Souk-el-Arba, où son arrivée est saluée par les vivats et les acclamations des troupes. Les Kabyles sont terrifiés de ces prodiges, dont les détourne pourtant, un peu, le commerce qu'ils ont déjà fructueusement entrepris avec nous. Chaque jour, le camp est inondé de brocanteurs nomades, 'venant offrir des fusils, des flissa, des colliers, des bracelets,'des bijoux grossiers et infor-

(1)M. H. Fabre, a publié, dans le Centre algérien (année 1856), sous le titre de Souvenirs Militaires d'Afrique, une suite de récits animés et attachants, des événements de guerre qu'il a vus s'accomplir, en Algérie, en 1839 et 1840.

mes. La curiosité affecte incidemment à ces objets une valeur de circonstance que nos rusés tributaires savent très intelligemment escompter.

Mais la présence de l'armée chez les Beni-Raten n'a plus de raison d'être. Une brigade d'occupation, doublée d'une brigade d'ouvriers d'art, va, sous les ordres du général Chapuis, s'établir à Souk-el-Arba et en achever la construction. Des services administratifs spéciaux, une ambulance sédentaire y ont été organisés. Les Divisions actives, maîtresses de leurs mouvements, se préparent à de nouveaux combats.

Premières dispositions contre les Beni-Yenni. — La 2"° Division s'empare d'icheriden. — Combats du 24 et du 25 juin. — L'hôpital improvisé de Souk-el-Arba. — Soins aux blessés. — Amputations immédiates. — Évacuations. — Rapport de l'ambulance active de la 2°" Division (extraits et analyse). — Escarmouches de la 1" Division.

La crête des Ait-Akerma s'incline du Nord au Sud, par une pente très-boisée, mais aussi très-abrupte et bien difficilement praticable, même aux mulets, vers un ravin profondément encaissé. Là, dans un lit de rochers, coulent bruyamment les eaux de VOued-Djemma, un des principaux affluents de la rive droite de i'Oued-Aissi. Ce torrent, limite le territoire des Beni-Raten : celui des Beni-Yenni, se redresse, plus vertical peut-être, au-delà du ruisseau.

Aucune démonstration de paix ne nous est encore venue de ce côté, depuis un mois que nos succès, notre présence prolongée, nos travaux, menacent sûrement le pays d'une invasion prochaine.

Riche, très-peuplé, semé de villages considérables et bien bâtis, il paraît vouloir nous disputer vivement sa conquête. Aussi le Maréchal a-t-il combiné ses mouvements pour peser sur lui, à la fois de toutes ses forces et par tous les points.

Le 24, avant le jour, la i« Division descend, sur deux colonnes, à'Ouïatel vers l'embouchure de VOued-Djemma Elle va s'installer ainsi à la pointe occidentale de la croupe ennemie, croupe dont l'autre extrémité, un peu infléchie au Nord.

se rattache immédiatement, par le relèvement des Menguillet, au grand système d'arêtes dont le Sebt des Beni-Yahia constitue le nœud central. Cette articulation du territoire oriental des Yenni appuie naturellement leurs prétentions sur l'attitude, restée hostile, de leurs voisins les Menguillet et des contingents maîtres d'Icheriden. Agresseurs de plus en plus impudents des avant-postes de la Division de Mac-Mahon, ces derniers peuvent d'ailleurs, nos troupes descendues dans VOued-Djemma, se jeter sur nos derrières, inquiéter les travailleurs de Fort- Napoléon et couper les communications de l'armée avec Tizi-Ouzou.

La prise d'Icheriden entrait donc nécessairement dans les préliminaires de" nos opérations contre les Yenni. Aussi, tandis que, suivant de près sur la gauche les mouvements de la Division Renault, une première partie de la Division Yusuf descendait perpendiculairement de Soiik-cl-Arba à Ait-Frah, au-dessus de VOued-Djemma, le Maréchal prescrivit au Général de Mac-Mahon de marcher sur l'ennemi et de le déloger à'Icheriden.

Situé sur un pic élevé, qui se prolonge vers Aboudid, suivant un éperon déroches nues d'une longueur de près de 600 mètres, le village a été fortifié d'une manière formidable. Les ravins profonds et escarpés par lesquels on y accède en rendent les abords plus redoutables encore. L'élan de nos troupes se serait peut-être, après deux assauts d'une héroïque impétuosité, vainement heurté contre une défense si bien favorisée par le terrain, sans un mouvement tournant ordonné sur la gauche et qu'exécuta avec une vigueur admirable le 2e bataillon de la légion étrangère. La panique gagne alors l'ennemi qui se voit tout-à-1'heure pris entre deux feux, sans possibilité de fuir : la déroute s'empare de lui et c'est un sauve-qui-peut général. Mais les troupes de l'attaque, n'éprouvant plus autant de résistance, se jettent avec une nouvelle vigueur à travers les retranchements , les franchissent et chassent, la baïonnette au canon, les Ka-

ijyics sur le deuxième Etranger, qui les fusille à bonne portée.

Maître d'Icheriden, le général de Mac-Mahon s'y établit incontinent. Dans la journée, les contingents tentent bien de se reformer dans les vergers et les jardins d'alentour : leurs efforts se brisent chaque fois contre la bonne contenance de nos soldats qui prennent à leur tour l'offensive et précipitent à l'arme blanche l'ennemi dans les ravins.

D'après les renseignements recueillis, cette journée a mis par terre plu> de 600 Kabyles dont 200 tués. De notre coté, nous avons près de 400 hommes hors de combat, dont 35 morts au champ-d'honneur. Vingt-neuf officiers ont été grièvement frappés ; le 3e régiment des Zouaves, à lui seul, en compte 13; le 54e de Ligne 7; le 2e Etranger 4.

J'avais assisté, avec l'ctat-inajor du Maréchal, aux premiers et intrépides efforts de l'assaut, du haut d'un mamelon élevé, entre Aboudid et Icheriden, sous un carroubier isolé, aux branches ausssi étendues que largement pourvues de feuillage. Mais la mêlée devenant plus terrible, quand les Zouaves et le 54e de Ligue réussirent — sous la grêle des balles et une avalanche de pierres roulées sur eux par les assiégés au désespoir, — à percer celte longue et meurtrière ligne de créneaux dont j'ai parlé tout à l'heure, l'émotion avait gagné tout le monde et nous étions descendus jusque dans le ravin. Là, gisaient en grand nombre, déjà, les victimes d'une lutte acharnée. L'ambulance delà 2e Division, tenue à dessein, avec les bagages, assez loin du théâtre de l'action pour ne point l'entraver et aussi pour échapper au feu de l'ennemi, n'était point encore arrivée. Je m'arrêtai donc au milieu de nos blessés, distribuant et appliquant le linge à pansement dont mes fontes et mes sacoches étaient heureusement garnies, sondant ici une plaie, enlevant là une esquille, plus loin une balle, essayant partout de faire prendre patience, en attendant la venue des moyens de

transports, des soins et des secours que chacun avait gagne* au prix de son sang.

A onze heures et demie, je rentrais au camp, devançant une évacuation des blessés relevés dans les arbres du ravin, au pied d'Icheriden. La position, à ce moment, n'était pas décidément tout à fait nôtre, et au lieu d'y faire monter péniblement le convoi, on l'avait sagement fait rétrocéder sur Souk-el-Arba. Après avoir brièvement rapporté au Maréchal les impressions que j'avais pu me former du nombre et de la gravité de nos pertes, je me dirigeai vers l'ambulance sédentaire créée — je veux dire décidée — la veille, sur l'emplacement du Fort. Quelques tentes dressées sous les frênes, trois officiers de santé dont un pharmacien, un officier d'administration et une douzaine d'infirmiers, telles étaient les ressources avec lesquelles il fallait pourvoir à la réception de plus de 200 blessés.

L'appel de la souffrance ne tarda pas à être entendu de tous. De nouvelles tentes se dressent autour de la première qui regorge déjà de malades. Des corvées d'hommes organisées parmi les travailleurs et les soldats de la garnison vont chercher de l'eau et du bois, de la paille et du foin pour adoucir le couchage, sur la terre que les uns nivellent pendant que d'autres , infirmiers improvisés, déchargent, transportent, placent les impotents, rajustent leurs appareils, étanchent leur soif et soutiennent les membres endoloris.

Une baraque destinée à recevoir le matériel des travaux, la seule debout — à peine achevée — à Souk-el-Arba, confine à l'ambulance. « Elle est à vous » nous crie l'honorable Commandant du Génie Guillemaut, dont notre détresse allait mettre à l'épreuve l'activité dévouée! Et en moins de deux heures, un second abri pareil au premier, se dressait coin me par un coup de baguette magique, du milieu d'un cahos inextricable de planches et de madriers amoncelés pèleméle dans un chantier voisin. Grâce à une excellente litière, épaisse de plus d'un demi-mètre, 300 malades ou blessés peu-

veni bientôt se coucher et prendre un pende repos. Nous voila donc parés de ce côlé. Reste le personnel chirurgical toujours insuffisant. Sur ma proposition, l'Intendant en chef, que le Ma réchala laissés Souk-el-Arba pour y diriger les services administratifs de l'armée, prescrit une évacuation immédiate, sur Tizi-Ouzou, de tous les blessés qui pourront supporter le voyage. A quatre heures, les deux tiers de notre effectif nous quittaient ainsi, sous la conduite d'un médecin aide-major requis dans un des Corps de la garnison.

Débarrassés de la partie la plus encombrante de notre service et plus libres de nous occuper des piaies qui exigeaient notre intervention immédiate, nous pûmes, M. le Médecin aide-major Buges et moi, organiser, sous une des lentes de l'ambulance, une salle de visite et d'opérations, dans laquelle on apporta successivement les cas de fractures et les blessures compliquées d'esquilles ou de corps étrangers. J'extrais de mes notes, crayonnées le soir, à la hâte, les quelques aperçus suivants, révélés par celte inspection et les opérations qu'elle suscita :

1° Coup de feu au quart supérieur de la cuisse gauche. balle extraite immédiatement sous l'anneau inguinal.

2° Coup de feu de la bouche et du col. Le projectile a fracturé les grosses molaires inférieures gauches, percé la langue et s'est perdu ensuite dans les parties cervicales, latérales et profondes du côté droit. (Le blessé, Zouave au 2B régiment, a succombé le 29 à Tizi-Ouzou.)

3° Coup de feu ayant fracturé la clavicule et écorné l'apophyse coracoïde du scapulum, chez M. R*", capitaine adjudant-major au 2e régiment de Zouaves.

4° Plaie pénétrante du genou : balle entrée en avant et sortie sur le côté externe de l'article. Point d'esquilles importantes sensibles. Le malade, qui souffre peu et ne présente encore aucun symptôme alarmant, nous prie de lui conserver son membre. Mort, le 25 août, de résorption purulente).

5u Triple blessure à l'épaule, i'raciure de la clavicule et séton à la cuisse droite. M. R", sous-lieutcnant au SS*« régiment de Zouaves.

6. Fracture comminutive du cubitus droit chez M. Maritz, capitaine au 54"e de ligne. Tentative de conservation : cas réservé pour une résection que j'opérai effectivement plus tard à Tizi-Ouzou.

7° Quatre plaies pénétrantes de poitrine avec inclusion des projectiles. Crachements sanguinolents, [raclures de côtes.

8° Une plaie du rachis chez le capitaine Duvivier, du 2111* régiment de Zouaves. La balle, entrée en arrière, entre la première et la deuxième côtes qu'elle avait légèrement écornées, était allée se loger, après un trajet assez long, dans le corps de la 2œe vertèbre dorsale. Symptômes croissants de paralysie de la sensibilité et du mouvement: selles involontaires, — mort le 2nif jour.

9° Une fracture du pariétal droit chez le capitaine Chapuis, du 2me régiment de Zouaves. Issue de la substance cérébrale, collapsus général, paralysie du côté gauche : intelligence lente, obtuse, embarrassée ainsi que la parole, mais conservées toutes deux. Exploration superficielle, vu la gravite des lésions et la crainte de les exaspérer encore par des recherches intempestives. — Malade recommandé à l'attention de M. Buges. et dont l'histoire intéressante sera reprise plus tard.

Cinq grandes opérations immédiates piaiiquées d'urgence, savoir :

i amputation de cuisse droite. M. Bertheraud , au Zouave Rup. ... du 2D' régiment, pour fracture comminutive.

2 amputations du bras. MM. Berthrrand et Bu^es . au fusilier S"" et au sergent-fourrier B" du même régiment.

i amputation de la jambe, M. Sages . sur le voltigeur L", ifi la 2me légion Étrangère

i désarticulation de l'humérus droit. (M. Benherand .

par la méthode du baron Larrey, chez le grenadier R" de la 2""' légion étrangère.

Cinq autres mutilations majeures ont été motivées par les blessures conservées à l'ambulance active de la 2me Division, à la suite des combats des 24 et 25 autour d'Icheriden. Ce sont : 1 amputation de jambe, (M. le médecin major Besnard), 3 amputations de bras et 1 de cuisse, (M. le médecin-major Le Roy).

En décomposant par régions le rapport que ce dernier chef de service m'adressa quelques jours après sur la situation de son ambulance après ces journées sanglantes, j'arrive au dénombrement suivant:

Plaies de l'épaule 29 dont 5 avec fracture.

— du bras 26 8

— du coude 3 »

— de l'avant- bras... 11 2

— de la main 15 4

— de la hanche 16 1

— de la cuisse 34 4

— du genou 9 1

— de la jambe 19 4

— du pied 9 »

— du rachis 1 I

— du crâne 28 9

— de la face 9 1

— du col 7 1

— de la poitrine. . .34 19 > , ,

, ,.. \ pénétrantes.

— de labdomen 7 2 )

— des parties géni-

tales 6 »

— diverses, indéter-

minées ou de peu

de gravité 20 »

Total 283

On remarquera dans cet ensemble de plaies : 1° la proportion de 29 fractures sur 173 blessures des membres ; 2° celle de 9 plaies pénétrantes sur 28 qui ont atteint le crâne; 3° le rapport bien autrement considérable de 19 plaies pénétrantes de poitrine sur 34. Si les plaies du ventre ne figurent que pour un chiffre restreint, 7, et une proportion plus minime encore de plaies pénétrantes, cela lient évidemment à ce que les lésions de l'abdomen étant le plus souvent très graves et promptemeni mortelles, elles ne s'inscrivent pas au catalogue des entrées à l'ambulance, mais bien au nécrologe des Corps chargés de relever et de faire enterrer leurs morts.

Une dernière observation me resie à faire. Ce nombre de 283 blessés de la prise d'Icheriden ne représente pas la totalité des pertes de cet épisode de la campagne. Il se complète par le chiffre, resté indéterminé, des blessés échelonnés directement sur Souk-el-Arbâ, le 24 à midi.

On a vu comment, préoccupé surtout d'évacuer à notre lour ce convoi sur Tizi-Oazou, nous n'avions pas eu le loisir de classer les blessés qui le constituaient, trop heureux d'avoir pu donner les premiers soins, pratiquer certaines opérations aux plus nécessitants.

Cette journée et la nuit suivante coûtèrent quelques pertes de peu d'importance à la colonne du général Renault, de la part de tirailleurs embusqués, qui lui tuèrent 4 hommes et en blessèrent une dizaine.

Le rapport de l'Ambulance (Dr Marit), classe ainsi ces blessures :

1 Plaie pénétrante de la poitrine.

1 Coup de feu à la fesse gauche ; balle réfléchie par l'os iliaque et extraite dans la région lombaire droite.

2 Coups de feu du bras gauche, dont un avec fracture comminuiive (amputé au liers supérieur).

1 Plaie, selon, de h jambe et de la cuisse gauche.

1 Scion de la région lombaire.

2 Coups do feu avec fracture des mains, ayant nécessité, l'une, la désarticulation de la première phalange de l'indicateur gauche, l'autre, la désarticulation des deuxième et troisième métacarpiens de la main droite

Ascension chez les Beni-Yenni. — Prise et incendie de leurs principaux villages. — Le faux-monnoyage. — Hésitation des habitants à demander l'aman." — Menaces de destruction. — Soumissions successives. — Aperçu général des pertes éprouvées dans ces dernières opérations. — Prise d'Aguemoun-Isen par la 2"" Division. — Marche de la colonne du général Maissiat. — Combats de Tizi-beurd, Aït-Azis et M'zïen. — Mouvements combinés des corps d'observation. — La 1" Division pénétre chez les Menguillet.

J'aurais bien désiré rester vingi-quatre heures de plus, près de nos collègues si occupés de Souk-el-Arba. Mais, dans la soirée, le quartier-général avait quitté la place et rallié la 3e Division à Ait-Frah. Je dus donc me mettre en route avant le jour, afin de reprendre mon poste, où j'étais effectivement de retour, au lever du soleil.

Dans le trajet que je parcourus ainsi, suivi de mon seul cavalier d'ordonnance, je croisai bon nombre de Kabyles qui portaient très tranquillement des fruits ou des légumes à Fort-Napoléon. Presque tous me saluaient du geste ou de* la parole. Chez quelques-uns, particulièrement démonstratifs, je reconnus plus d'un habitué de mes consultations de Souk-el-Arba.

Depuis le matin, les troupes actives, réveillées sans sonneries, étaient descendues dans le fond du ravin pour gravir les montagnes des Beni-Yenni et les surprendre avant la réunion de tous leurs contingents. Dans le but de les frapper mieux encore par le choc d'une attaque imprévue et disséminée, le Maréchal avait prescrit au général de Mac-Mahon

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