PROJETS DE L'ESPAGNE
Position menaçante de l'Espagne dans l'attaque générale de nos frontières. — Ce qu'aurait pu faire cette puissance. — Motifs qui décident la cour de Madrid à envahir le Roussillon.
L'occupation isolée des sources de la Garonne par une brigade française ne changeait rien à l'état des choses, et nos adversaires étaient seuls en étal de prendre sérieusement l'offensive.
Quoiqu'au second rang parmi les ennemis de la révolution, l'Espagne eût consommé notre perte, si, à Madrid, les courtisans inconsidérés qui s'étaient jetés si étourdiment à la tête du parti de la guerre, avaient compris les avantages de leur position.
D'abord, à la marche ascensionnelle et si rapide des violences révolutionnaires vers une crise d'explosion, aux dispositions chancelantes et déjà visiblement hostiles de nos provinces méridionales, il était facile de prévoir qu'il y avait, pour entrer en scène, un moment qui approchait et qu'il fallait épier. En effet, les yeux fixés vers le nord, réduite, ailleurs, à attendre, pour se mettre en garde, l'aiguillon du danger, la France était dans l'impuissance de profiter d'un répit. Si donc les Espagnols, différant jusqu'à l'insurrection de la Vendée, qui était si proche, se fussent alors, sans hésitations ni détours, avancés le long des côtes de l'Océan; ou, si, tardant jusqu'à la crise du 31 mai et bravant alors (la saison le permettait), bravant un de ces obstacles de terrain qu'ils sont si habitués à mépriser sur leur sol perpétuellement montueux,ils eussent brusqué une irruption directe sur Toulouse; si l'ancien drapeau de la France, qu'ils allaient arborer franchement sans même y mélanger leurs couleurs, si le drapeau blanc se fût tout à coup déployé au milieu du midi en feu, quel poids dans la balance de nos destinées, pour rompre un équilibre déjà si chancelant ! Mais heureusement qu'aux vues étroites, communes à tous nos ennemis, ceux qui se levaient au-delà des Pyrénées joignaient la timidité et la myopie des faibles. Pour eux , en effet ,
l'crage qui s'amoncelait sur les côtes de l'Océan était encore sous l'horizon, tandis qu'ils n'avaient qu'à lever les yeux pour lire, dans le ciel de la Méditerranée, des signes manifestes de révolte. Qui sait même si la trahison de Toulon n'entrait pas déjà dans leurs secrets ?
Suivant les émigrés qui avaient trouvé asile en Espagne, Charles IV, leur protecteur, n'était guère séparé de la couronne de France que par la tête chancelante d'un enfant livré aux bourreaux de son père (1). Dès lors, le moins qu'un descendant de Louis XIV pouvait prétendre de l'héritage de son aïeul, d'un héritage que se partageait déjà l'étranger, c'était de ressaisir une province qui naguère encore était espagnole, le Roussillon. L'ancienne frontière des Corbières en garantissait la conquête eu cas de succès ; en cas de revers, ces républicains si audacieux qui, à l'ouest, n'eussent rencontre, jusqu'à Madrid, que des plaines ouvertes et faciles, à l'est, au contraire, venaient se briser contre les rochers et les places fortes de la Catalogne. Pour tous ces motifs réunis, il fut arrêté qu'on envahirait le Roussillon.
L'armée expéditionnaire fut confiée au général don Antonio Ricardos Carillo. Deux autres corps, l'un de 15 à 18,000 hommes, commandé par don Caro Ventura, l'autre de 5,000 seulement aux ordres de Castel-Franco, devaient en même temps, le premier, couvrir la frontière de Guipuscoa et de la Navarre, le second, défendre les gorges de l'Aragon et servir au besoin de réserve à l'armée des Pyrénées orientales. Restait à arrêter un plan d'invasion approprié au théâtre de la guerre, théâtre sur lequel il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil.
(1) Les comtes de Provence et d'Artois étaient considérés par quelques royalistes comaie déchus de leurs droits à la couronne, pour n'être pas rentrés sur le sol français après l'ordre formel de leur frère qu'ils abandonnaient.